Portraits littéraires, Tome I

Chapter 28

Chapter 283,525 wordsPublic domain

Il semble aujourd'hui, à ouïr certaines gens, que _le Globe_ n'eût pour but que de faire arriver plus commodément au pouvoir messieurs les doctrinaires grands et petits, après avoir passé six longues années à s'encenser les uns les autres. Peu de mots remettront à leur place ces ignorances et ces injures. M. Dubois, destitué, traduisait la Chronique de Flodoard pour la collection de M. Guizot, écrivait quelques articles aux _Tablettes universelles_, qui trop tôt manquèrent, se dévorait enfin dans l'intimité d'hommes fervents, étouffés comme lui, et dans les conversations brûlantes de chaque jour. M. Leroux, qui, après d'excellentes études faites à Rennes au même collège que M. Dubois, et avant de prendre rang comme une des natures de penseur les plus puissantes et les plus ubéreuses d'aujourd'hui, était simplement ouvrier typographe, M. Leroux avait imaginé, avec M. Lachevardière, imprimeur, d'entreprendre un journal utile, composé d'extraits de littérature étrangère, d'analyses des principaux voyages et de faits curieux et instructifs rassemblés avec choix. Il communiqua son cadre d'essai à M. Dubois, qui jugea que, dans cette simple idée de magasin à l'anglaise, il n'y avait pas assez de chance d'action; qu'il fallait y implanter une portion de doctrine, y introduire les questions de liberté littéraire, se poser contre la littérature impériale, et, sans songer à la politique puisqu'on était en pleine Censure, fonder du moins une critique nouvelle et philosophique. Des deux idées combinées de MM. Leroux et Dubois, naquit _le Globe_; mais celle de M. Dubois, bien que venue à l'occasion de l'autre, était évidemment l'idée active, saillante et nécessaire; aussi imprima-t-il au _Globe_ le caractère de sa propre physionomie. M. Leroux y maintint toutefois sur le second plan l'exécution de son projet; et toute cette matière de voyages, de faits étrangers, de particularités scientifiques, qui occupa longtemps les premières pages du _Globe_ avant l'invasion de la politique quotidienne, était ménagée par lui. Sous le rapport des doctrines et de l'influence morale, M. Leroux ne se fit d'ailleurs au _Globe_, jusqu'en 1830, qu'une position bien inférieure à ses rares mérites et à sa portée d'esprit; par modestie, par fierté, cachant des convictions entières sous une bonhomie qu'on aurait dû forcer, il s'effaça trop; quatre ou cinq morceaux de fonds qu'il se décida à y écrire frappèrent beaucoup, mais ne l'y assirent pas au rang qu'il aurait fallu. Il dirigeait le matériel du journal, mais en fait d'idées il y passa toujours plus ou moins pour un rêveur. Ses opinions, afin de prévaloir, avaient besoin d'arriver par M. Dubois[112].

[Note 112: Nous laissons subsister cette page qui fut exacte, nous la maintenons, bien que nos sentiments et nos jugements à l'égard de M. Leroux aient changé à mesure qu'il changeait lui-même. Ce n'est plus de sa modestie qu'il semblerait à propos de venir parler aujourd'hui. Lui aussi il est entré à pleines voiles, comme tant d'autres, dans cet Océan Pacifique de l'orgueil, et il a franchi son détroit de Magellan. Nous l'avions connu et aimé homme _distingué_, nous l'abandonnons révélateur et prophète. Mais nous irions jusqu'à regretter de l'avoir connu et loué, quand nous le voyons provoquer l'outrage, à propos de Jouffroy mort, contre les amis les plus chers et les plus consciencieux de cet homme excellent, quand nous le voyons déverser l'amertume sur l'irréprochable et intègre M. Damiron; et tout cela parce que M. Leroux veut faire de Jouffroy son _précurseur_ comme il a fait de M. Cousin son _Antechrist_.--Qu'il nous suffise de répéter ici que, nonobstant toutes les variations subséquentes, cet historique du _Globe_ reste d'une parfaite exactitude.]

M. Dubois s'était donc mis à l'oeuvre en septembre 1824, secondé de M. Leroux, et moyennant les avances financières de M. Lachevardière. MM. Jouffroy et Damiron, ses amis intimes, ne pouvaient lui manquer. M. Trognon travailla aussi dès les premiers numéros. Comme il y avait exposition de peinture au début, M. Thiers se chargea d'en rendre compte; sauf ce coup de main du commencement, il ne donna rien depuis au journal. M. Mérimée donna quelque chose d'abord, mais ne continua pas sa collaboration. Quelques jeunes gens, élèves distingués de MM. Jouffroy et Damiron, entrèrent de bonne heure, parmi lesquels MM. Vitet et Duchâtel, qui n'étaient pas plus des doctrinaires alors que M. Thiers. Ils connaissaient les doctrinaires sans doute, ils étaient liés, ainsi que leurs maîtres, avec M. Guizot, avec M. de Broglie, peut-être de loin avec M. Royer-Collard; personne dans cette réunion commençante n'en était aux préjugés brutaux et aux déclamations ineptes du _Constitutionnel_; mais par M. Dubois, âme du journal, un vif sentiment révolutionnaire et girondin se tenait en garde; et, dès que la Censure fut levée, cette pointe généreuse perça en toute occasion. M. de Rémusat, le plus doctrinaire assurément des rédacteurs du _Globe_ par la subtilité de son esprit, par ses habitudes et ses liens de société, ne toucha longtemps que des sujets de pure littérature et de poésie; ce qu'il faisait avec une souplesse bien élégante. M. Duvergier de Hauranne n'avait pas à un moindre degré la préoccupation littéraire, et son zèle spirituel s'attaquait, dans l'intervalle de ses voyages d'Italie et d'Irlande, à des points délicats de la controverse romantique. Ce n'est guère à M. Magnin toujours net et progressif, ou à M. Ampère survenu plus tard et adonné aux excursions studieuses, qu'on imputera un rôle dans la prétendue ligue. _Le Globe_ n'a pas été fondé et n'a pas grandi sous le patronage des doctrinaires, c'est-à-dire des trois ou quatre hommes éminents à qui s'adressait alors ce nom. La bourse de M. Lachevardière, l'idée de M. Leroux, l'impulsion de M. Dubois, voilà les données primitives; des jeunes gens pauvres, des talents encore obscurs, des proscrits de l'Université, ce furent les vrais fondateurs; la génération des salons qui s'y joignit ensuite n'étouffa jamais l'autre.

Le public, qui aime à faire le moins de frais possible en renommée, et qui est dur à accepter des noms nouveaux, voyant _le Globe_ surgir, tenta d'en expliquer le succès, et presque le talent, par l'influence invisible et suprême de quelques personnages souvent cités. Ces personnages étaient sans doute bienveillants au _Globe_, mais cette bienveillance, tempérée de blâme fréquent ou même d'épigrammes légères, ne justifiait pas l'honneur qu'on leur en faisait. Financièrement, lorsqu'en 1828, _le Globe_ devenant tout à fait politique, M. Lachevardière retira ses capitaux, M. Guizot, seul parmi les doctrinaires d'alors, prit une action. M. de Broglie aida au cautionnement; mais c'était un simple placement de fonds sans enjeu. Du reste, occupés de leurs propres travaux, ces messieurs n'ont jamais contribué de leur plume à l'illustration du journal; une seule fois, s'il m'en souvient, M. Guizot écrivit une colonne officieuse sur un tableau de M. Gérard; peut-être a-t-il récidivé pour quelque autre cas analogue, mais c'est tout. M. de Barante n'a fait qu'un seul article; M. de Broglie n'y a jamais écrit. Les prétendus patrons hantaient si peu ce lieu-là, qu'il a été possible à l'un des rédacteurs assidus de n'avoir pas, une seule fois durant les six ans, l'honneur d'y rencontrer leur visage. La verdeur de certains articles allait, de temps à autre, éveiller leur sévérité et raviver les nuances. M. Royer-Collard réprouva hautement l'article pour lequel M. Dubois fut mis en cause et condamné, quelques mois avant juillet 1830. M. Cousin lui-même, bien que plus rapproché du journal par son âge et par ses amis, s'en séparait crûment dans la conversation; il ne répondait pas de ses disciples, il censurait leur marche, et savait marquer plus d'un défaut avec quelque trait de cette verve incomparable qu'on lui pardonne toujours, et que _le Globe_ ne lui paya jamais qu'en respects.

Si l'on examine enfin l'allure et le langage du _Globe_ depuis qu'il devint expressément politique, c'est-à-dire sous les ministères Martignac et Polignac, on y trouve une hardiesse, une fermeté de ton qu'aucun organe de l'opposition d'alors n'a surpassées. Le ministère Martignac y fut attaqué de bonne heure avec une exigence dont MM. de Rémusat, Duchâtel et Duvergier de Hauranne ont quelque droit aujourd'hui de s'étonner. La question des Jésuites et de la liberté absolue d'enseignement prêta jusqu'au bout, sous la plume de M. Dubois, à une controverse, excentrique si l'on veut, et par trop chevaleresque pour le moment, mais du moins aussi peu doctrinaire que possible. M. de Rémusat, qui traita presque seul la politique des derniers mois avant Juillet, durant la prison de M. Dubois, ne détourna pas un seul instant le journal de la ligne extrême où il était lancé; vers cette fin de la lutte, toutes les pensées n'en faisaient qu'une pour la délivrance, il semblait même qu'il y eût dans cette rédaction du _Globe_ des vues et des ressources d'avenir plus vastes qu'ailleurs. Quand M. Thiers, au début du _National_, développait sa théorie constitutionnelle, et venait professer Delorme comme résumé de son Histoire de la Révolution, ces articles ingénieux étaient regardés comme de purs jeux de forme et des fictions un peu vaines au prix de la grande question populaire et sociale; et ce n'était pas M. Dubois seulement qui jugeait ainsi, c'était M. Duchâtel ou tout autre. S'il y avait alors dissidence marquée, division au _Globe_ en quelque matière, cette dissidence portait, le dirai-je? sur la question dite romantique. L'école romantique des poëtes ne put jamais faire irruption au _Globe_, et le gagner comme organe à elle; mais elle y avait des alliés et des intelligences. M. Leroux, M. Magnin, et celui qui écrit ces lignes, penchaient plus ou moins du côté novateur en poésie; MM. Dubois, Duvergier, de Rémusat, et l'ensemble de la rédaction, étaient en méfiance, quoique généralement bienveillants. Tous ces petits mouvements intérieurs se dessinèrent avec feu à l'occasion du drame de _Hernani_, qui eut pour résultat d'augmenter la bienveillance. Mais, hélas! rapprochement littéraire, union politique, tout cela manqua bientôt.

Au _Globe_, M. Jouffroy tint une grande place; il était le philosophe généralisateur, le dogmatique par excellence, de même que M. Damiron était le psychologue analyste et sagace, de même que M. Dubois était le politique ému et acéré, le critique chaleureux. Indépendamment des articles recueillis dans le volume des _Mélanges_, M. Jouffroy en a écrit plusieurs sur des sujets d'histoire ou de géographie, et y a porté sa large manière. Il cherchait à tirer des antécédents historiques, des conditions géographiques et de l'esprit religieux des peuples, la loi de leur mouvement et de leur destinée. Les résultats les plus généraux de ses méditations à ce sujet sont consignés dans deux leçons d'un cours particulier professé par lui en 1826 (_de l'État actuel de l'Humanité_). Il ne s'y interdisait pas, comme il l'a trop fait depuis, l'impulsion active et stimulante, l'appel à l'énergie morale d'un chacun; il n'y imposait pas, comme dans ses articles sur mistress Trolloppe, le calme et le quiétisme brahmanique aux assistants éclairés, sous peine de déchéance aveugle et de fatuité. Au contraire, il y marquait l'initiative à la civilisation chrétienne, et le devoir d'agir à chacun de ses membres; il y disait avec plainte: «Comment aurions-nous des hommes politiques, des hommes d'État, quand les questions dont la solution réfléchie peut seule les former ne sont pas même poses, pas même soupçonnées de ceux qui sont assis au gouvernail; quand, au lieu de regarder à l'horizon, ils regardent à leurs pieds; quand, au lieu d'étudier l'avenir du monde, et dans cet avenir celui de l'Europe, et dans celui de l'Europe la mission de leur pays, ils ne s'inquiètent, ils ne s'occupent que des détails du ménage national?... Nous ne concevons pas que tant de gens de conscience se jettent dans les affaires politiques, et poussent le char de notre fortune dans un sens ou clans un autre, avant d'avoir songé à se poser ces grandes questions.... Je sais que la marche de l'humanité est tracée, et que Dieu n'a pas laissé son avenir aux chances des faiblesses et des caprices de quelques hommes: mais ce que nous ne pouvons empêcher ni faire, nous pouvons du moins le retarder ou le précipiter par notre mauvaise ou bonne conduite. Dans les larges cadres de la destinée que la Providence a faite au monde, il y a place pour la vertu et la folie des hommes, pour le dévouement des héros et l'égoïsme des lâches.»

C'était dans sa chambre de la rue du Four-Saint-Honoré, à l'ouverture d'un des cours particuliers auxquels le confinait l'interdiction universitaire, que M. Jouffroy s'exprimait ainsi. Ces cours privés étaient fort recherchés; quelques esprits déjà mûrs, des camarades du maître, des médecins depuis célèbres, une élite studieuse des salons, plusieurs représentants de la jeune et future pairie, composaient l'auditoire ordinaire, peu nombreux d'ailleurs, car l'appartement était petit, et une réunion plus apparente serait aisément devenue suspecte avant 1828. On se rendait, une fois par semaine seulement, à ces prédications de la philosophie; on y arrivait comme avec ferveur et discrétion; il semblait qu'on y vînt puiser à une science nouvelle et défendue, qu'on y anticipât quelque chose de la foi épurée de l'avenir. Quand les quinze ou vingt auditeurs s'étaient rassemblés lentement, que la clef avait été retirée de la porte extérieure, et que les derniers coups de sonnette avaient cessé, le professeur, debout, appuyé à la cheminée, commençait presque à voix basse, et après un long silence. La figure, la personne même de M. Jouffroy est une de celles qui frappent le plus au premier aspect, par je ne sais quoi de mélancolique, de réservé, qui fait naître l'idée involontaire d'un mystérieux et noble inconnu. Il commençait donc à parler; il parlait du Beau, ou du Bien moral, ou de l'immortalité de l'âme; ces jours-là, son teint plus affaibli, sa joue légèrement creusée, le bleu plus profond de son regard, ajoutaient dans les esprits aux réminiscences idéales du _Phédon_. Son accent, après la première moitié assez monotone, s'élevait et s'animait; l'espace entre ses paroles diminuait ou se remplissait de rayons. Son éloquence déployée prolongeait l'heure et ne pouvait se résoudre à finir. Le jour qui baissait agrandissait la scène; on ne sortait que croyant et pénétré, et en se félicitant des germes reçus. Depuis qu'il professe en public, M. Jouffroy a justifié ce qu'on attendait de lui; mais pour ceux qui l'ont entendu dans l'enseignement privé, rien n'a rendu ni ne rendra le charme et l'ascendant d'alors[113].

[Note 113: Voir, si l'on veut, dans les poésies de Joseph Delorme deux pièces adressées à M. Jouffroy, qui n'y est pas nommé, l'une à M***: _O vous qui lorsque seul_, etc., etc.; et l'autre qui a pour titre: _Le Soir de la Jeunesse_. Nous ne croyons pas nous tromper en disant que cette dernière pièce a été également inspirée par lui.--Dans une dernière édition de _Joseph Delorme_ (1861), on peut lire (page 299) une lettre de Jouffroy adressée à l'auteur; il s'était en partie reconnu.]

M. Jouffroy en était, en ces années-là, à cette période heureuse où luit l'étoile de la jeunesse, à la période de nouveauté et d'invention; il se sentait, à l'égard de chaque vérité successive, dans la fraîcheur d'un premier amour; depuis, il se répète, il se souvient, il développe. Le malheur a voulu qu'avec sa facilité de parler et son indolence d'écrire, il ait improvisé ses leçons les plus neuves, et qu'elles n'aient nulle part été fixées dans leur verve délicate et leur vivacité naissante. M. Jouffroy se détermine malaisément à écrire, bien qu'une fois à l'oeuvre sa plume jouisse de tant d'abondance. Il n'a publié d'original que la préface en tête des _Esquisses morales_ de Stewart, et ses articles, la plupart recueillis dans les _Mélanges_: l'introduction promise des Oeuvres de Reid n'a pas paru. Philosophe et démonstrateur éloquent encore plus qu'écrivain, la forme, qui a tant d'attrait pour l'artiste, convie peu M. Jouffroy; il souffre évidemment et retarde le plus possible de s'y emprisonner; il la déborde toujours. La lutte étroite, la joute de la pensée et du style ne lui va pas. Il ne s'applique point à la fermeté de Pascal; sa forme, à lui, quand il lui en faut une, est belle et ample, mais lâchée, comme on dit.

Saint Jérôme appelle quelque part saint Hilaire, évêque de Poitiers, _le Rhône de l'éloquence gauloise_. M. Jouffroy serait bien plutôt une Loire épanouie qu'un Rhône impétueux, comme elle lent, large, inégalement profond, noyant démesurément ses rives.

M. Jouffroy, entré à la Chambre depuis deux ans, a montré peu d'inclination pour la politique, et s'est à peine efforcé d'y réussir. On le conçoit; dans ses habitudes de pensée et de parole, il a besoin d'espace et de temps pour se dérouler, et de silence en face de lui. Il avait contre son début, dans cette assemblée assez vulgaire, d'être suspect de métaphysique dès le moindre préambule. Et pourtant la parole, hardiment prise en deux ou trois occasions, eût vaincu ce préjugé; M. Jouffroy aurait eu beau jeu à entamer la question européenne selon ses idées de tout temps, à tracer le rôle obligé de la France, et à flétrir pour le coup la politique _de ménage_ à laquelle on l'assujettit: il n'en a rien fait, soit que l'humeur contemplative ait prédominé et l'ait découragé de l'effort individuel, soit que, voyant une Chambre si ouverte à entendre, il ait souri sur son banc avec dédain[114].

[Note 114: M. Jouffroy, depuis, s'est décidé à parler, et il l'a fait avec le succès que nous présagions, bien que dans un sens un peu différent de celui qui nous semblait probable à cette date de décembre 1833, et que nous eussions préféré.]

Car, malgré tout le progrès de la disposition contemplative, il y a en M. Jouffroy le côté dédaigneux, ironique, l'ancien côté actif refoulé, qui se fait sentir amèrement par retours, et qui tranche, comme un éclair, sur un grand fonds de calme et d'ennui. Il y a le vieil homme, qui fut sévère au passé, hostile aux révélations, l'adversaire railleur du baron d'Eckstein, le philosophe qui ignore et supprime ce qui le gêne, comme Malebranche supprimait l'histoire. Il y a l'aristocratie du penseur et du montagnard, froideur et hauteur, le premier mouvement susceptible et chatouilleux, la lèvre qui s'amincit et se pince, une rougeur rapide à une joue qui soudain pâlit.

Mais il y a tout aussitôt et très-habituellement le côté bon, plébéien, condescendant, explicatif et affectueux, qui s'accommode aux intelligences, qui, au sortir d'un paradoxe presque outrageux, vous démontre au long des clartés et sait y démêler de nouvelles finesses; une disposition humaine et morale, une bienveillance qui prend intérêt, qui ne se dégoûte ni ne s'émousse plus. L'idée de devoir préside à cette noble partie de l'âme que nous peignons; si le premier mouvement s'échappe quelquefois, la seconde pensée répare toujours.

Outre les travaux et écrits ultérieurs qu'on a droit d'espérer de M. Jouffroy, il est une oeuvre qu'avant de finir nous ne pouvons nous empêcher de lui demander, parce qu'il nous y semble admirablement propre, bien que ce soit hors de sa ligne apparente. On a reproché à quelques endroits de sa psychologie de tenir du roman; nous sommes persuadé qu'un roman de lui, un vrai roman, serait un trésor de psychologie profonde. Qu'il s'y dispose de longue main, qu'il termine par là un jour! il s'y fondera à côté de la science une gloire plus durable; Pétrarque doit la sienne à ses vers vulgaires, qui seuls ont vécu. Un roman de M. Jouffroy (et nous savons qu'il en a déjà projeté), ce serait un lieu sûr pour toute sa psychologie réelle, qui consiste, selon nous, en observations détachées plutôt qu'en système; ce serait un refuge brillant pour toutes les facultés poétiques de sa nature qui n'ont pas donné. Je la vois d'ici d'avance, cette histoire du coeur, ce _Woldemar_ non subtil, bien supérieur à l'autre de Jacobi. L'exposition serait lente, spacieuse, aérée, comme celles de l'Américain dont l'auteur a tant aimé la prairie et les mers[115]. Il y aurait dès l'abord des pâturages inclinés et de ces tableaux de moeurs antiques que savent les hommes des hautes terres. Les personnages surviendraient dans cette région avec harmonie et beauté. Le héros, l'amant, flotterait de la passion à la philosophie, et on le suivrait pas à pas dans ses défaillances touchantes et dans ses reprises généreuses. Comme l'amitié, comme l'amour naissant qui s'y cache, se revêtiraient d'un coloris sans fard, et nous livreraient quelques-uns de leurs mystères par des aspects aplanis! Comme les pâles et arides intervalles s'étendraient avec tristesse jusqu'au sein des vertes années! Que la lutte serait longue, marquée de sacrifice, et que le triomphe du devoir coûterait de pleurs silencieux! Allez, osez, ô Vous dont le drame est déjà consommé au dedans; remontez un jour en idée cette Dôle avec votre ami vieilli; et là, non plus par le soleil du matin, mais à l'heure plus solennelle du couchant, reposez devant nous le mélancolique problème des destinées; au terme de vos récits abondants et sous une forme qui se grave, montrez-nous le sommet de la vie, la dernière vue de l'expérience, la masse au loin qui gagne et se déploie, l'individu qui souffre comme toujours, et le divin, l'inconsolé désir ici-bas du poëte, de l'amant et du sage!

Décembre 1833.

[Note 115: Fenimore Cooper.]

M. Jouffroy, que nous tâchions ainsi de peindre avec un soin et des couleurs où se mêlait l'affection, est mort le 1er mars 1842, laissant à tous d'amers regrets. Son ami M. Damiron publia de lui, peu après, un volume posthume de _Nouveaux Mélanges philosophiques_; la haine et l'esprit de parti s'en emparèrent. Les funérailles de l'honnête homme et du sage furent célébrées par des querelles furieuses; l'infamie des insultes particulières aux gazettes ecclésiastiques n'y manqua pas. Un penseur mélancolique a dit: «Tenons-nous bien, ne mourons pas; car, sitôt morts, notre cercueil, pour peu qu'il en vaille la peine, servira de marchepied à quelqu'un pour se faire voir et pérorer. Trop heureux si, derrière notre pierre, le lâche et le méchant ne s'abritent pas pour lancer leurs flèches, comme Pâris caché derrière le tombeau d'Ilus!»

M. AMPÈRE