Portraits littéraires, Tome I

Chapter 26

Chapter 263,754 wordsPublic domain

C'était en général à la diction que se bornait cette surveillance de l'aimable et fin aristarque; on n'abordait pas dans ce temps les questions plus élevées et plus fondamentales de l'_art_, comme on dit; quelques maximes générales, quelques préceptes de tradition suffisaient; mais on savait alors en diction, en fait de vrai et légitime langage, mille particularités et nuances qui vont se perdant et s'oubliant chaque jour dans une confusion, inévitable peut-être, mais certainement fâcheuse. M. Andrieux était maître consommé pour l'appréciation de ces nuances, pour le discernement et la pratique de cette synonymie française la plus exquise. C'est ce qui fait que, bien que très-court et très-mince de fond, son joli conte du _Meunier de Sans-Souci_ demeure un chef-d'oeuvre, un pendant au _Roi d'Yvetot_ de Béranger, un brin de thym à côté du brin de serpolet. On voit dans une pièce fugitive à son ami Deschamps, auteur de _la Revanche forcée_, quelle différence essentielle l'habile connaisseur établit entre Grécourt et Chaulieu, et même entre Bernis et Grécourt. Si ces distinctions, que nous sentons à peine aujourd'hui, nous faisaient sourire, comme microscopiques et insignifiantes, ne nous en vantons pas trop! Les _à-peu-près_, dont on ne se rend plus compte, sont un symptôme invariable de décadence en littérature. Je crois bien qu'on s'occupe d'idées plus larges, de théories plus radicales et plus absolues; mais il en est peut-être à ce sujet des littératures qui se décomposent, comme des corps organiques en dissolution, lesquels donnent alors accès en eux par tous les pores aux éléments généraux, l'air, la lumière, la chaleur: ces corps humains et vivants étaient mieux portants, à coup sûr, quand ils avaient assez de loisir et de discernement pour songer surtout à la décence de la démarche, aux parfums des cheveux, aux nuances du teint et à la beauté des ongles.

Dans les changements proposés pour _Polyeucte_ et _Nicomêde_, et où il ne s'agit que de quelques retouches de vers et de mots, M. Andrieux se montre comme aux pieds du grand Corneille et lui demandant la permission d'ôter, en soufflant, quelques grains de poussière à son beau cothurne. Cette image piquante nous offre le critique respectueux et minutieux dans ses proportions vraies, et le doux air d'espièglerie qui s'y mêle n'y messied pas.

M. Andrieux avait donc reçu en naissant un grain de notre sel attique, une goutte de miel de notre Hymette, et il les a mis sobrement à profit, il les a sagement ménagés jusqu'au bout. Il était érudit, studieux avec friandise, intimement versé dans Horace, dont il donnait d'agréables et familières traductions, sachant tant soit peu le grec, et par conséquent beaucoup mieux que les gens de lettres ne le savaient de son temps: car de son temps les gens de lettres ne le savaient pas du tout, et, quelques années plus tard, la génération littéraire suivante, dite _littérature de l'Empire_, et dont était M. de Jouy, sut à peine le latin. M. Andrieux, qui n'eut jamais rien de commun avec l'Allemagne que d'être né dans la capitale alsacienne, et qui faisait fi de tout ce qui était germanique, avait moins de répugnance pour la littérature anglaise, et il la posséda, comme avait fait Suard, par le côté d'Addison, de Pope, de Goldsmith, et des moralistes ou poëtes du siècle de la reine Anne.

À partir de 1814, M. Andrieux professa au Collége de France, comme, depuis plusieurs années déjà, il professait à l'intérieur de l'École Polytechnique, et ses cours publics, fort suivis et fort aimés de la jeunesse, devinrent son occupation favorite, son bonheur et toute sa vie. Nous serions peu à même d'en parler au long, les ayant trop inégalement entendus, et rien d'ailleurs n'en ayant été imprimé jusqu'ici. Mais ce qu'on peut dire sans crainte d'erreur, c'est que M. Andrieux y déploya dans un cadre plus général les qualités précieuses de critique, de finesse délicate, de malice inoffensive et ingénieuse, qu'attestaient ses oeuvres trop rares, et dont ses amis particuliers avaient joui. Sincèrement bonhomme, quoiqu'il affectât un peu cette ressemblance avec La Fontaine, fertile en anecdotes choisies et bien dites, causeur toujours écouté [105], moralisant beaucoup, et rajeunissant par le ton ou l'à-propos les vérités et les conseils qui, sur ses lèvres, n'étaient jamais vulgaires, M. Andrieux a fait, avec un talent qui pouvait sembler de médiocre haleine, ce que bien des talents plus forts ont trouvé trop long et trop lourd; il a fourni une carrière non interrompue de dix-huit années de professorat; et, comme il le disait lui-même à sa dernière leçon, il est mort presque sur la brèche.

[Note 105: On sait le joli mot de M. Villemain à propos de cette voix faible de M. Andrieux, qui n'était qu'un filet et qu'un souffle: «Il se fait entendre à force de se faire écouter.»]

Dans le professeur on retrouvait encore le conteur, l'auteur comique; il avait du bon comédien; il lisait en perfection, avec un art infini, il jouait et dialoguait ses lectures. Avec son filet de voix, avec une mimique qui n'était qu'à lui, il tenait son auditoire en suspens, il excellait à mettre en scène et comme en action de petits préceptes, de jolis riens qui ne s'imprimeraient pas.

Dans les querelles littéraires qui s'étaient élevées durant les dernières années, l'opinion de M. Andrieux ne pouvait être douteuse; cette opinion lui était dictée par ses antécédents, ses souvenirs, la nature de son goût, les qualités qu'il avait, et aussi par l'absence de celles qu'il n'avait pas; mais sa bienveillance naturelle ne s'altérait jamais, même en s'aiguisant de malice; il embrassait peu les innovations, il raillait de sa vois fine les novateurs, mais comme il aurait raillé M. Poinsinet, en homme de grâce et d'urbanité; point de gros mot ni de tonnerre.

M. Andrieux est resté fidèle, toute sa vie, aux doctrines philosophiques et politiques de sa jeunesse. Il mêlait volontiers à son enseignement des préceptes évangéliques qui rappelaient la manière morale de Bernardin de Saint-Pierre: il prêchait l'amour des hommes et l'indulgence, comme il convenait à l'ami de Collin l'optimiste, du bon Ducis, et au peintre d'Helvétius. Politiquement, M. Andrieux a fait preuve d'une constante fermeté qui ne s'est jamais démentie, soit au fort de la Révolution où il se maintint par d'excès, soit au sein du Tribunal où il lutta contre l'usurpation despotique et mérita d'être éliminé, soit enfin durant le cours entier de la Restauration; sa délicatesse un peu frêle et son aménité extrême furent toujours exemptes de transactions et de faiblesse sur ce chapitre du patriotisme et des principes de 89 [106]. En somme, ce fut un honorable caractère, et plus fort peut-être que son talent; mais ce talent lui-même était rare. M. Andrieux avait reçu un don peu abondant, mais distingué et précieux; il en a fait un sobre, un juste et long usage. Son nom restera dans la littérature française, tant qu'un sens net s'attachera au mot de _goût_.

17 mai 1833.

[Note 106: Il écrivait à M. Parent-Réal, son ancien collègue au Tribunal, le 20 novembre 1831: «Nous avons vu quarante ans de révolutions: pensez-vous que nous soyons à la fin? Nous avons vu aussi tous les gouvernements qui se sont succédé l'un après l'autre, être aveugles, égoïstes, dilapidateurs et insolents; aussi tous sont-ils tombés.... _interea patitar justus_: la pauvre nation, victime innocente, est livrée, comme Prométhée, au bec éternel des vautours.» Ces phrases contrarient en un point ce qu'a dit M. Thiers dans le discours, si judicieux d'ailleurs, qu'il prononça à l'Académie française, en venant y succéder à l'aimable auteur des _Étourdis_: «M. Andrieux est mort, content de laisser ses deux filles unies à deux hommes d'esprit et de bien, content de sa médiocre fortune, de sa grande considération, content de son siècle, content de voir la Révolution française triomphante sans désordres et sans excès.» M. Andrieux, à tort ou à raison, était moins optimiste que son spirituel panégyriste ne l'a cru.]

M. JOUFFROY

Il y a une génération qui, née tout à la fin du dernier siècle, encore enfant ou trop jeune sous l'Empire, s'est émancipée et a pris la robe virile au milieu des orages de 1814 et 1815. Cette génération dont l'âge actuel est environ quarante ans, et dont la presque totalité lutta, sous la Restauration, contre l'ancien régime politique et religieux, occupe aujourd'hui les affaires, les Chambres, les Académies, les sommités du pouvoir ou de la science. La Révolution de 1830, à laquelle cette génération avait tant poussé par sa lutte des quinze années, s'est faite en grande partie pour elle, et a été le signal de son avénement. Le gros de la génération dont il s'agit constituait, par un mélange d'idées voltairiennes, bonapartistes et semi-républicaines, ce qu'on appelait le libéralisme. Mais il y avait une élite qui, sortant de ce niveau de bon sens, de préjugés et de passions, s'inquiétait du fond des choses et du terme, aspirait à fonder, à achever avec quelque élément nouveau ce que nos pères n'avaient pu qu'entreprendre avec l'inexpérience des commencements. Dans l'appréciation philosophique de l'homme, dans la vue des temps et de l'histoire, cette jeune élite éclairée se croyait, non sans apparence de raison, supérieure à ses adversaires d'abord, et aussi à ses pères qui avaient défailli ou s'étaient rétrécis et aigris à la tâche. Le plus philosophe et le plus réfléchi de tous, dans une de ces pages merveilleuses qui s'échappent brillamment du sein prophétique de la jeunesse et qui sont comme un programme idéal qu'on ne remplit jamais,--le plus calme, le plus lumineux esprit de cette élite écrivait en 1823[107]: «Une génération nouvelle s'élève qui a pris naissance au sein du scepticisme dans le temps où les deux partis avaient la parole. Elle a écouté et elle a compris... Et déjà ces enfants ont dépassé leurs pères et senti le vide de leurs doctrines. Une foi nouvelle s'est fait pressentir à eux: ils s'attachent à cette perspective ravissante avec enthousiasme, avec conviction, avec résolution... Supérieurs à tout ce qui les entoure, ils ne sauraient être dominés ni par le fanatisme renaissant, ni par l'égoïsme sans croyance qui couvre la société... Ils ont le sentiment de leur mission et l'intelligence de leur époque; ils comprennent ce que leurs pères n'ont point compris, ce que leurs tyrans corrompus n'entendent pas; ils savent ce que c'est qu'une révolution, et ils le savent parce qu'ils sont venus à propos.»

[Note 107: L'article, écrit en 1823, n'a été publié qu'en 1825, dans _le Globe_.]

Dans le morceau (_Comment les Dogmes finissent_) dont nous pourrions citer bien d'autres passages, dans ce manifeste le plus explicite et le plus général assurément qui ait formulé les espérances de la jeune élite persécutée, M. Jouffroy envisageait le dogme religieux, ce semble, encore plus que le dogme politique; il annonçait en termes expressifs la religion philosophique prochaine, et avec une ferveur d'accent qui ne s'est plus retrouvée que dans la tentative néo-chrétienne du saint-simonisme. Vers ce même temps de 1823, de mémorables travaux historiques, appliqués soit au Moyen-Age par M. Thierry, soit à l'époque moderne par M. Thiers, marquaient et justifiaient en plusieurs points ces prétentions de la génération nouvelle, qui visait à expliquer et à dominer le passé, et qui comptait faire l'avenir. _Le Globe_, fondé en 1824, vint opérer une sorte de révolution dans la critique, et, par son vif et chaleureux éclectisme, réalisa une certaine unité entre des travaux et des hommes qui ne se seraient pas rapprochés sans cela. Sur la masse constitutionnelle et libérale, fonds estimable mais assez peu éclairé de l'Opposition, il s'organisa donc une élite nombreuse et variée, une brillante école à plusieurs nuances; philosophie, histoire, critique, essai d'art nouveau, chaque partie de l'étude et de la pensée avait ses hommes. Je n'indique qu'à peine l'art, parce que, bien que sorti d'un mouvement parallèle, il appartient à une génération un peu plus récente, et, à d'autres égards, trop différente de celle que nous voulons ici caractériser. Quoi qu'il en soit, vers la fin de la Restauration, et grâce aux travaux et aux luttes enhardies de cette jeunesse déjà en pleine virilité, le spectacle de la société française était mouvant et beau: les espérances accrues s'étaient à la fois précisées davantage; elles avaient perdu peut-être quelque chose de ce premier mysticisme plus grandiose et plus sombre qu'elles devaient, en 1823, à l'exaltation solitaire et aux persécutions; mais l'avenir restait bien assez menaçant et chargé d'augures pour qu'il y eût place encore à de vastes projets, à d'héroïques pressentiments. On allait à une révolution, on se le disait; on gravissait une colline inégale, sans voir au juste où était le sommet, mais il ne pouvait être loin. Du haut de ce sommet, et tout obstacle franchi, que découvrirait-on? C'était là l'inquiétude et aussi l'encouragement de la plupart; car, à coup sûr, ce qu'on verrait alors, même au prix des périls, serait grand et consolant. On accomplirait la dernière moitié de la tâche, on appliquerait la vérité et la justice, on rajeunirait le monde. Les pères avaient dû mourir dans le désert, on serait la génération qui touche au but et qui arrive. Tandis qu'on se flattait de la sorte tout en cheminant, le dernier sommet, qu'on n'attendait pourtant pas de sitôt, a surgi au détour d'un sentier; l'ennemi l'occupait en armes, il fallut l'escalader, ce qu'on fit au pas de course et avant toute réflexion. Or, ce rideau de terrain n'étant plus là pour borner la vue, lorsque l'étonnement et le tumulte de la victoire furent calmés, quand la poussière tomba peu à peu et que le soleil qu'on avait d'abord devant soi eut cessé de remplir les regards, qu'aperçut-on enfin? Une espèce de plaine, une plaine qui recommençait, plus longue qu'avant la dernière colline, et déjà fangeuse. La masse libérale s'y rua pesamment comme dans une Lombardie féconde; l'élite fut débordée, déconcertée, éparse. Plusieurs qu'on réputait des meilleurs firent comme la masse, et prétendirent qu'elle faisait bien. Il devint clair, à ceux qui avaient espéré mieux, que ce ne serait pas cette génération si pleine de promesses et tant flattée par elle-même, qui arriverait.

Et non-seulement elle n'arrivera pas à ce grand but social qu'elle présageait et qu'elle parut longtemps mériter d'atteindre; mais on reconnaît même que la plupart, détournés ou découragés depuis lors, ne donneront pas tout ce qu'ils pourraient du moins d'oeuvres individuelles et de monuments de leur esprit. On les voit ingénieux, distingués, remarquables; mais aucun jusqu'ici qui semble devoir sortir de ligne et grandir à distance, comme certains de nos pères, auteurs du premier mouvement: aucun dont le nom menace d'absorber les autres et puisse devenir le signe représentatif, par excellence, de sa génération: soit que, dans ces partages des grandes renommées aux dépens des moyennes, il se glisse toujours trop de mensonge et d'oubli de la réalité pour que les contemporains très-rapprochés s'y prêtent; soit qu'en effet parmi ces natures si diversement douées il n'y ait pas, à proprement parler, un génie supérieur; soit qu'il y ait dans les circonstances et dans l'atmosphère de cette période du siècle quelque chose qui intercepte et atténue ce qui, en d'autres temps, eût été du vrai génie.

Cependant, si de plus près, et sans se borner aux résultats extérieurs qui ne reproduisent souvent l'individu qu'infidèlement, on examine et l'on étudie en eux-mêmes les esprits distingués[108] dont nous parlons, que de talents heureux, originaux! quelle promptitude, quelle ouverture de pensée! quelles ressources de bien dire! Comme ils paraissent alors supérieurs à leur oeuvre, à leur action! On se demande ce qui les arrête, pourquoi ils ne sont ni plus féconds, eux si faciles, ni plus certains, eux autrefois si ardents; on se pose, comme une énigme, ces belles intelligences en partie infructueuses. Mais parmi celles qui méritent le plus l'étude et qui appellent longtemps le regard par l'étendue, la sérénité et une sorte de froideur, au premier aspect, immobile, apparaît surtout M. Jouffroy, celui-là même dont nous avons signalé le premier manifeste éloquent. Dans une génération où chacun presque possède à un haut degré la facilité de saisir et de comprendre ce qui s'offre, son caractère distinctif, à lui par-dessus tous, est encore la compréhension, l'intelligence. S'il est exact, comme il le dit quelque part, que l'air que nous respirons sache douer au berceau les esprits distingués de notre siècle, de celle de toutes les qualités qui est la plus difficile et la moins commune, de _l'étendue_, il faut croire que, sur la montagne du Jura où il est né, un air plus vif, un ciel plus vaste et plus clair, ont de bonne heure reculé l'horizon et fait un spectacle spacieux dans son âme comme dans sa Prunelle.

[Note 108: Le mot _distingué_, qui revient fréquemment dans cet article et qui s'applique si bien à la génération qu'on y représente, a commencé d'être pris dans le sens où on l'emploie aujourd'hui, à partir de la fin du XVIIe siècle. On lit dans une lettre de Ninon vieillie au vieux Saint-Évremond: «S'il (_votre recommandé_) est amoureux du mérite qu'on appelle ici _distingué_, peut-être que votre souhait sera rempli; car tous les jours on me veut consoler de mes pertes par ce beau mot.» Il paraît toutefois que ce mot _distingué_ pris absolument, et sans être déterminé par rien, ne fit alors qu'une courte fortune, et il n'était pas encore pleinement autorisé à la fin du XVIIIe siècle. Je trouve dans l'_Esprit des Journaux_, mars 1788, page 232 et suiv., une lettre là-dessus, tirée du _Journal de Paris: Lettre d'un Gentilhomme flamand à mademoiselle Émilie d'Ursel, âgée de cinq ans_. Dans des observations qui suivent, on répond fort bien à ce _gentilhomme flamand_, un peu puriste, que, s'il est bon de bannir de la conversation et des écrits ces mots _aventuriers_ dont parle La Bruyère, qui font fortune quelque temps, il ne faut pas exclure les expressions que le besoin introduit; et à propos de _distingué_ tout court qui choquait alors beaucoup de gens et que beaucoup d'autres se permettaient, on le justifie par d'assez bonnes raisons: «On parle d'un peintre et on dit que c'est un homme _distingué_: on sait bien que ce doit être par ses tableaux; pourquoi sera-t-on obligé de l'ajouter? Si je dis que M. l'abbé Delille est un homme de lettres _distingué_, est-il quelque Français qui s'avise de me demander par quoi?

«Pourquoi ne dirait-on pas un homme _distingué_, absolument, comme on dit un homme _supérieur_? car ce dernier indique une relation même plus immédiate. Dans toutes les langues, et surtout dans les plus belles, les mots qui n'ont été employés d'abord qu'avec des régimes s'en séparent ensuite et conservent un sens très-précis, très-clair, même en restant tout seuls.»--Nous recommandons humblement cette note au Dictionnaire de l'Académie française.]

L'intelligence à un degré excellent, l'intelligence en ce qu'elle a de large, de profond et de recueilli, de parfaitement net et clarifié, voilà donc l'attribut le plus apparent de M. Jouffroy, et qui se déclare à la première observation, soit qu'on juge le philosophe sur ses pages lentes et pleines, soit qu'on assiste au développement continu et régulier de sa parole. Je comparerais cette intelligence à un miroir presque plan, très-légèrement concave, qui a la faculté de s'égaler aux objets devant lesquels il est placé, et même de les dépasser en tous sens, mais sans en fausser les rapports. Ce n'est pas de ces miroirs à facettes qui tournent et brillent volontiers, ne représentant en saillie qu'une étroite portion de l'objet à la fois; ce n'est pas de ces miroirs ardents, trop concentriques, d'où naît bientôt la flamme. Car il y a aussi des intelligences trop vives, trop impatientes en présence de l'objet. Elles ne se tiennent pas aisément à le réfléchir, elles l'absorbent ou vont au-devant, elles font irruption au travers et y laissent d'éclatants sillons. M. Cousin, quand il n'y prend pas garde, est sujet à cette manière. Chez lui, l'_acies_, le _celeritas ingenii_ l'emporte; il pressent, il devine, il recompose. Il y a plus de longanimité dans le seul emploi de l'intelligence; il ne faut nul ennui des préliminaires et d'un appareil qui, quelquefois aussi, semble bien lent.

A l'égard des objets de l'intelligence, on peut se comporter de deux manières. Tout esprit est plus ou moins armé, en présence des idées, du bouclier ou miroir de la réflexion, et du glaive de l'invention, de l'action pénétrante et remuante: réfléchir et oser. Le génie consiste dans l'alliance proportionnée des deux moyens, avec la prédominance d'oser. M. Jouffroy, disons-nous, a surtout le miroir; dans sa première période, il se servait aussi du glaive qui simplifie, débarrasse et ouvre des combinaisons nouvelles; il s'en servait avec mille éclairs, quand il tranchait cette périlleuse question, _Comment les Dogmes finissent_. Mais depuis lors, et par une loi naturelle aux esprits, laquelle a reçu chez lui une application plus prompte, c'est dans le miroir, dans l'intelligence et l'exposition des choses, qu'il s'est par degrés replié et qu'il se déploie aujourd'hui de préférence. Le miroir en son sein est devenu plus large, plus net et plus reposé que jamais, d'une sérénité admirable, bien qu'un peu glacée, un beau lac de Nantua dans ses montagnes.

Mais tout lac, en reflétant les objets, les décolore et leur imprime une sorte d'humide frisson conforme à son onde, au lieu de la chaleur naturelle et de la vie. Il y a ainsi à dire que l'intelligence exclusivement étalée décolore le monde, en refroidit le tableau et est trop sujette à le réfléchir par les aspects analogues à elle-même, par les pures abstractions et idées qui s'en détachent comme des ombres.

Il y a à dire que l'intelligence, si fidèle qu'elle soit, ne donne pas tout, que son miroir le plus étendu ne représente pas suffisamment certains points de la réalité, même dans la sphère de l'esprit. Le tranchant, par exemple, et la pointe de ce glaive de volonté et de pensée pénétrante dont nous avons parlé, se réfléchissent assez peu et tiennent dans l'intelligence contemplative moins de place qu'ils n'ont réellement de valeur et d'effet dans le progrès commun. Il faut avoir agi beaucoup par les idées et continuer d'agir et de pousser le glaive devant soi, pour sentir combien ce qui tient si peu de place à distance a pourtant de poids et d'effet dans la mêlée, Or, M. Jouffroy, dans ses lucides et placides représentations d'intelligence, en est venu souvent à ne pas tenir compte de l'action, de l'impulsion communiquée aux hommes par les hommes, à ne croire que médiocrement à l'efficacité d'un génie individuel vivement employé. L'énergie des forces initiales l'atteint peu. Il est trop question avec lui, au point de vue où il se place, de se croiser les bras et de regarder,--avec lui qui, à l'heure la plus ardente de sa jeunesse, peignant la noble élite dont il faisait partie, écrivait: «L'espérance des nouveaux jours est en eux; ils en sont les apôtres prédestinés, et c'est dans leurs mains qu'est le salut du monde... Ils ont foi à la vérité et à la vertu, ou plutôt, par une providence conservatrice qu'on appelle aussi la force des choses, ces deux images impérissables de la Divinité, sans lesquelles le monde ne saurait aller longtemps, se sont emparées de leurs coeurs pour revivre par eux et pour rajeunir l'humanité.»