Portraits littéraires, Tome I

Chapter 22

Chapter 223,469 wordsPublic domain

Ses moeurs, au milieu de cette vie incertaine, n'étaient pas ce qu'on pourrait imaginer; on voit, par un aveu qu'il fait à mademoiselle Voland (t. II, p. 108), l'aversion qu'il conçut de bonne heure pour les faciles et dangereux plaisirs. Ce jeune homme, abandonné, nécessiteux, ardent, dont la plume acquit par la suite un renom d'impureté; qui, selon son propre témoignage, possédait assez bien son Pétrone, et des petits madrigaux infâmes de Catulle pouvait réciter les trois quarts sans honte; ce jeune homme échappa à la corruption du vice, et, dans l'âge le plus furieux, parvint à sauver les trésors de ses sens et les illusions de son coeur. Il dut ce bienfait à l'amour. La jeune fille qu'il aima était une demoiselle déchue, une ouvrière pauvre, vivant honnêtement avec sa mère du travail de ses mains. Diderot la connut comme voisine, la désira éperdument, se fit agréer d'elle, et l'épousa malgré les remontrances économiques de la mère; seulement il contracta ce mariage en secret, pour éviter l'opposition de sa propre famille, que trompaient sur son compte de faux rapports. Jean-Jacques, dans ses _Confessions_, a jugé fort dédaigneusement l'Annette de Diderot, à laquelle il préfère de beaucoup sa Thérèse. Sans nous prononcer entre ces deux compagnes de grands hommes, il paraît en effet que, bonne femme au fond, madame Diderot était d'un caractère tracassier, d'un esprit commun, d'une éducation vulgaire, incapable de comprendre son mari et de suffire à ses affections. Tous ces fâcheux inconvénients, que le temps développa, disparurent alors dans l'éclat de sa beauté. Diderot eut d'elle jusqu'à quatre enfants, dont un seul, une fille, survécut. Après une de ses premières couches, il expédia la mère et sans doute aussi le nourrisson à Langres, près de sa famille, pour forcer la réconciliation. Ce moyen pathétique réussit, et toutes les préventions qui avaient duré des années s'évanouirent en vingt-quatre heures. Cependant, accablé de nouvelles charges, livré à des travaux pénibles, traduisant, aux gages des libraires, quelques ouvrages anglais, une _Histoire de la Grèce_, un _Dictionnaire de Médecine_, et méditant déjà l'Encyclopédie, Diderot se désenchanta bien promptement de cette femme, pour laquelle il avait si pesamment grevé son avenir. Madame de Puisieux (autre erreur) durant dix années, mademoiselle Voland, la seule digne de son choix, durant toute la seconde moitié de sa vie, quelques femmes telles que madame de Prunevaux plus passagèrement, l'engagèrent dans des liaisons étroites qui devinrent comme le tissu même de son existence intérieure. Madame de Puisieux fut la première: coquette et aux expédients, elle ajouta aux embarras de Diderot, et c'est pour elle qu'il traduisit l'_Essai sur le Mérite et la Vertu_, qu'il fit les _Pensées philosophiques_, l'_Interprétation de la Nature_, la _Lettre sur les Aveugles_, et les _Bijoux indiscrets_, offrande mieux assortie et moins sévère. Madame Diderot, négligée par son mari, se resserra dans ses goûts peu élevés; elle eut son petit monde, ses petits entours, et Diderot ne se rattacha plus tard à son domestique que par l'éducation de sa fille. On comprendra, d'après de telles circonstances, comment celui des philosophes du siècle qui sentit et pratiqua le mieux la moralité de la famille, qui cultiva le plus pieusement les relations de père, de fils, de frère, eut en même temps une si fragile idée de la sainteté du mariage, qui est pourtant le noeud de tout le reste; on saisira aisément sous quelle inspiration personnelle il fit dire à l'O-taïtien dans le _Supplément au Voyage de Bougainville_: «Rien te paraît-il plus insensé qu'un précepte qui proscrit le changement qui est en nous, qui commande une constance qui n'y peut être, et qui viole la liberté du mâle et de la femelle en les enchaînant pour jamais l'un à l'autre; qu'une fidélité qui borne la plus capricieuse des jouissances à un même individu; qu'un serment d'immutabilité de deux êtres de chair à la face d'un ciel qui n'est pas un instant le même, sous des antres qui menacent ruine, au bas d'une roche qui tombe en poudre, au pied d'un arbre qui se gerce, sur une pierre qui s'ébranle?» Ce fut une singulière destinée de Diderot, et bien explicable d'ailleurs par son exaltation naïve et contagieuse, d'avoir éprouvé ou inspiré dans sa vie des sentiments si disproportionnés avec le mérite véritable des personnes. Son premier, son plus violent amour, l'enchaîna pour jamais à une femme qui n'avait aucune convenance réelle avec lui. Sa plus violente amitié, qui fut aussi passionnée qu'un amour, eut pour objet Grimm, bel esprit fin, piquant, agréable, mais coeur égoïste et sec[87]. Enfin la plus violente admiration qu'il fit naître lui vint de Naigeon, Naigeon adorateur fétichiste de son philosophe, comme Brossette l'était de son poëte, espèce de disciple badaud, de bedeau fanatique de l'athéisme. Femme, ami, disciple, Diderot se méprit donc dans ses choix; La Fontaine n'eût pas été plus malencontreux que lui; au reste, à part le chapitre de sa femme, il ne semble guère que lui-même il se soit jamais avisé de ses méprises.

[Note 87: Ceci est trop sévère pour Grimm; je suis revenu, depuis, à de meilleures idées sur son compte, en l'étudiant de près.]

Tout homme doué de grandes facultés, et venu en des temps où elles peuvent se faire jour, est comptable, par-devant son siècle et l'humanité, d'une oeuvre en rapport avec les besoins généraux de l'époque et qui aide à la marche du progrès. Quels que soient ses goûts particuliers, ses caprices, son humeur de paresse ou ses fantaisies de hors-d'oeuvre, il doit à la société un monument public, sous peine de rejeter sa mission et de gaspiller sa destinée. Montesquieu par l'_Esprit des Lois_, Rousseau par l'_Émile_ et la _Contrat social_, Buffon par l'_Histoire naturelle_, Voltaire par tout l'ensemble de ses travaux, ont rendu témoignage à cette loi sainte du génie, en vertu de laquelle il se consacre à l'avancement des hommes; Diderot, quoi qu'on en ait dit légèrement, n'y a pas non plus manqué[88]. On lui accorde de reste les fantaisies humoristes, les boutades d'une saillie incomparable, les chaudes esquisses, les riches prêts à fonds perdu dans les ouvrages et sous le nom de ses amis, le don des romans, des lettres, des causeries, des contes, les _petits-papiers_, comme il les appelait, c'est-à-dire les petits chefs-d'oeuvre, le morceau sur les femmes, _la Religieuse_, madame de La Pommeraie, mademoiselle La Chaux, madame de La Carlière, les héritiers du curé de Thivet;--ce que nous tenons ici à lui maintenir, c'est son titre social, sa pièce monumentale, l'Encyclopédie! Ce ne devait être à l'origine qu'une traduction revue et augmentée du Dictionnaire anglais de Chalmers, une spéculation de librairie. Diderot féconda l'idée première et conçut hardiment un répertoire universel de la connaissance humaine à son époque. Il mit vingt-cinq ans à l'exécuter. Il fut à l'intérieur la pierre angulaire et vivante de cette construction collective, et aussi le point de mire de toutes les persécutions, de toutes les menaces du dehors. D'Alembert, qui s'y était attaché surtout par convenance d'intérêt, et dont la Préface ingénieuse a beaucoup trop assumé, pour ceux qui ne lisent que les préfaces, la gloire éminente de l'ensemble, déserta au beau milieu de l'entreprise, laissant Diderot se débattre contre l'acharnement des dévots, la pusillanimité des libraires, et sous un énorme surcroît de rédaction. Grâce à sa prodigieuse verve de travail, à l'universalité de ses connaissances, à cette facilité multiple acquise de bonne heure dans la détresse, grâce surtout à ce talent moral de rallier autour de lui, d'inspirer et d'exciter ses travailleurs, il termina cet édifice audacieux, d'une masse à la fois menaçante et régulière: si l'on cherche le nom de l'architecte, c'est le sien qu'il faut y lire. Diderot savait mieux que personne les défauts de son oeuvre; il se les exagérait même, eut égard au temps, et se croyant né pour les arts, pour la géométrie, pour le théâtre, il déplorait mainte fois sa vie engagée et perdue dans une affaire d'un profit si mince et d'une gloire si mêlée. Qu'il fût admirablement organisé pour la géométrie et les arts, je ne le nie pas; mais certes, les choses étant ce qu'elles étaient alors, une grande révolution, comme il l'a lui-même remarqué[89], s'accomplissant dans les sciences, qui descendaient de la haute géométrie et de la contemplation métaphysique pour s'étendre à la morale; aux belles-lettres, à l'histoire de la nature, à la physique expérimentale et à l'industrie; de plus, les arts au XVIIIe siècle étant faussement détournés de leur but supérieur et rabaissés à servir de porte-voix philosophique ou d'arme pour le combat; au milieu de telles conditions générales, il était difficile à Diderot de faire un plus utile, un plus digne et mémorable emploi de sa faculté puissante qu'en la vouant à l'Encyclopédie. Il servit et précipita, par cette oeuvre civilisatrice, la révolution qu'il avait signalée dans les sciences. Je sais d'ailleurs quels reproches sévères et réversibles sur tout le siècle doivent tempérer ces éloges, et j'y souscris entièrement; mais l'esprit antireligieux qui présida à l'Encyclopédie et à toute la philosophie d'alors ne saurait être exclusivement jugé de notre point de vue d'aujourd'hui, sans presque autant d'injustice qu'on a droit de lui en reprocher. Le mot d'ordre, le cri de guerre, _Écrasons l'infâme!_ tout décisif et inexorable qu'il semble, demande lui-même à être analysé et interprété. Avant de reprocher à la philosophie de n'avoir pas compris le vrai et durable christianisme, l'intime et réelle doctrine catholique, il convient de se souvenir que le dépôt en était alors confié, d'une part aux jésuites intrigants et mondains, de l'autre aux jansénistes farouches et sombres; que ceux-ci, retranchés dans les parlements, pratiquaient dès ici-bas leur fatale et lugubre doctrine sur la grâce, moyennant leurs bourreaux, leur question, leurs tortures, et qu'ils réalisaient pour les hérétiques, dans les culs de basse-fosse des cachots, l'abîme effrayant de Pascal. C'était là l'_infâme_ qui, tous les jours, calomniait auprès des philosophes le christianisme dont elle usurpait le nom; l'_infâme_ en vérité, que la philosophie est parvenue à _écraser_ dans la lutte, en s'abîmant sous une ruine commune. Diderot, dès ses premières _Pensées philosophiques_, paraît surtout choqué de cet aspect tyrannique et capricieusement farouche, que la doctrine de Nicole, d'Arnauld et de Pascal prête au Dieu chrétien; et c'est au nom de l'humanité méconnue et d'une sainte commisération pour ses semblables qu'il aborde la critique audacieuse où sa fougue ne lui permit plus de s'arrêter. Ainsi de la plupart des novateurs incrédules: au point de départ, une même protestation généreuse les unit. L'Encyclopédie ne fut donc pas un monument pacifique, une tour silencieuse de cloître avec des savants et des penseurs de toute espèce distribués à chaque étage. Elle ne fut pas une pyramide de granit à base immobile; elle n'eut rien de ces harmonieuses et pures constructions de l'art, qui montent avec lenteur à travers des siècles fervents vers un Dieu adoré et béni. On l'a comparée à l'impie Babel; j'y verrais plutôt une de ces tours de guerre, de ces machines de siége, mais énormes, gigantesques, merveilleuses, comme en décrit Polybe, comme en imagine le Tasse. L'arbre pacifique de Bacon y est façonné en catapulte menaçante. Il y a des parties ruineuses, inégales, beaucoup de plâtras, des fragments cimentés et indestructibles. Les fondations ne plongent pas en terre: l'édifice roule, il est mouvant, il tombera; mais qu'importe? pour appliquer ici un mot éloquent de Diderot lui-même, «la statue de l'architecte restera debout au milieu des ruines, et la pierre qui se détachera de la montagne ne la brisera point, parce que les pieds n'en sont pas d'argile.»

[Note 88: C'est une rétractation partielle, une rectification de ce que j'avais écrit précédemment dans un article du _Globe_, dont je reproduis ici le début:

«Il y a dans _Werther_ un passage qui m'a toujours frappé par son admirable justesse: Werther compare l'homme de génie qui passe au milieu de son siècle, à un fleuve abondant, rapide, aux crues inégales, aux ondes parfois débordées; sur chaque rive se trouvent d'honnêtes propriétaires, gens de prudence et de bon sens, qui, soigneux de leurs jardins potagers ou de leurs plates-bandes de tulipes, craignent toujours que le fleuve ne déborde au temps des grandes eaux et ne détruise leur petit bien-être; ils s'entendent donc pour lui pratiquer des saignées à droite et à gauche, pour lui creuser des fossés, des rigoles; et les plus habiles profitent même de ces eaux détournées pour arroser leur héritage, et s'en font des viviers et des étangs à leur fantaisie. Cette sorte de conjuration instinctive et intéressée de tous les hommes de bon sens et d'esprit contre l'homme d'un génie supérieur n'apparaît peut-être dans aucun cas particulier avec plus d'évidence que dans les relations de Diderot avec ses contemporains. On était dans un siècle d'analyse et de destruction, on s'inquiétait bien moins d'opposer aux idées en décadence des systèmes complets, réfléchis, désintéressés, dans lesquels les idées nouvelles de philosophie, de religion, de morale et de politique s'édifiassent selon l'ordre le plus général et le plus vrai, que de combattre et de renverser ce dont on ne voulait plus, ce à quoi on ne croyait plus, et ce qui pourtant subsistait toujours. En vain les grands esprits de l'époque, Montesquieu, Buffon, Rousseau, tentèrent de s'élever à de hautes théories morales ou scientifiques; ou bien ils s'égaraient dans de pleines chimères, dans des utopies de rêveurs sublimes; ou bien, infidèles à leur dessein, ils retombaient malgré eux, à tout moment, sous l'empire du fait, et le discutaient, le battaient en brèche, au lieu de rien construire. Voltaire seul comprit ce qui était et ce qui convenait, voulut tout ce qu'il fit et fit tout ce qu'il voulut. Il n'en fut pas ainsi de Diderot, qui, n'ayant pas cette tournure d'esprit critique, et ne pouvant prendre sur lui de s'isoler comme Buffon et Rousseau, demeura presque toute sa vie dans une position fausse, dans une distraction permanente, et dispersa ses immenses facultés sous toutes les formes et par tous les pores. Assez semblable au fleuve dont parle Werther, le courant principal, si profond, si abondant en lui-même, disparut presque au milieu de toutes les saignées et de tous les canaux par lesquels on le détourna. La gêne et le besoin, une singulière facilité de caractère, une excessive prodigalité de vie et de conversation, la camaraderie encyclopédique et philosophique, tout cela soutira continuellement le plus métaphysicien et le plus artiste des génies de cette époque. Grimm, dans sa _Correspondance littéraire_, d'Holbach dans ses prédications d'athéisme, Raynal dans son _Histoire des deux Indes_, détournèrent à leur profit plus d'une féconde artère de ce grand fleuve dont ils étaient riverains. Diderot, bon qu'il était par nature, prodigue parce qu'il se sentait opulent, tout à tous, se laissait aller à cette façon de vivre; content de produire des idées, et se souciant peu de leur usage, il se livrait à son penchant intellectuel et ne tarissait pas. Sa vie se passa de la sorte, à penser d'abord, à penser surtout et toujours, puis à parler de ses pensées, à les écrire à ses amis, à ses maîtresses; à les jeter dans des articles de journal, dans des articles d'encyclopédie, dans des romans imparfaits, dans des notes, dans des mémoires sur des points spéciaux; lui, le génie le plus synthétique de son siècle, il ne laissa pas de monument.

«Ou plutôt ce monument existe, mais par fragments; et, comme un esprit unique et substantiel est empreint en tous ces fragments épars, le lecteur attentif, qui lit Diderot comme il convient, avec sympathie, amour et admiration, recompose aisément ce qui est jeté dans un désordre apparent, reconstruit ce qui est inachevé, et finit par embrasser d'un coup d'oeil l'oeuvre du grand homme, par saisir tous les traits de cette figure forte, bienveillante et hardie, colorée par le sourire, abstraite par le front, aux vastes tempes, au coeur chaud, la plus allemande de toutes nos têtes, et dans laquelle il entre du Goethe, du Kant et du Schiller tout ensemble.»]

[Note 89: _Interprétation de la Nature_.]

L'athéisme de Diderot, bien qu'il l'affichât par moments avec une déplorable jactance, et que ses adversaires l'aient trop cruellement pris au mot, se réduit le plus souvent à la négation d'un Dieu méchant et vengeur, d'un Dieu fait à l'image des bourreaux de Calas et de La Barre. Diderot est revenu fréquemment sur cette idée, et l'a présentée sous les formes bienveillantes du scepticisme le moins arrogant. Tantôt, comme dans l'entretien avec la maréchale de Broglie, c'est un jeune Mexicain qui, las de son travail, se promène un jour au bord du grand Océan; il voit une planche qui d'un bout trempe dans l'eau et de l'autre pose sur le rivage; il s'y couche, et, bercé par la vague, rasant du regard l'espace infini, les contes de sa vieille grand'mère sur je ne sais quelle contrée située au delà et peuplée d'habitants merveilleux lui repassent en idée comme de folles chimères; il n'y peut croire, et cependant le sommeil vient avec le balancement et la rêverie, la planche se détache du rivage, le vent s'accroît, et voilà le jeune raisonneur embarqué. Il ne se réveille qu'en pleine eau. Un doute s'élève alors dans son esprit: s'il s'était trompé en ne croyant pas! si sa grand'mère avait eu raison! Eh bien! ajoute Diderot, elle a eu raison; il vogue, il touche à la plage inconnue. Le vieillard, maître du pays, est là qui le reçoit à l'arrivée. Un petit soufflet sur la joue, une oreille un peu pincée avec sourire, sera-ce toute la peine de l'incrédule? ou bien ce vieillard ira-t-il prendre le jeune insensé par les cheveux et se complaire à le traîner durant une éternité sur le rivage[90]?--Tantôt, comme dans une lettre à mademoiselle Voland, c'est un moine, galant homme et point du tout enfroqué, avec qui son ami Damilaville l'a fait dîner. On parla de l'amour paternel. Diderot dit que c'était une des plus puissantes affections de l'homme: «Un coeur paternel, repris-je; non, il n'y a que ceux qui ont été pères qui sachent ce que c'est; c'est un secret heureusement ignoré, même des enfants.» Puis continuant, j'ajoutai: «Les premières années que je passai à Paris avaient été fort peu réglées; ma conduite suffisait de reste pour irriter mon père, sans qu'il fût besoin de la lui exagérer. Cependant la calomnie n'y avait pas manqué. On lui avait dit... Que ne lui avait-on pas dit? L'occasion d'aller le voir se présenta. Je ne balançai point. Je partis plein de confiance dans sa bonté. Je pensais qu'il me verrait, que je me jetterais entre ses bras, que nous pleurerions tous les deux, et que tout serait oublié. Je pensai juste.» Là, je m'arrêtai et je demandai à mon religieux s'il savait combien il y avait d'ici chez moi: «Soixante lieues, mon père; et s'il y en avait cent, croyez-vous que j'aurais trouvé mon père moins indulgent et moins tendre?--Au contraire.--Et s'il y en avait eu mille?--Ah! Comment maltraiter un enfant qui revient de si loin?--Et s'il avait été dans la lune, dans Jupiter, dans Saturne?...» En disant ces derniers mots, j'avais les yeux tournés au ciel; et mon religieux, les yeux baissés, méditait sur mon apologue.»

[Note 90: On lit au tome second des _Essais_ de Nicole: «... En considérant avec effroi ces démarches téméraires et vagabondes de la plupart des hommes, qui les mènent à la mort éternelle, je m'imagine de voir une île épouvantable, entourée de précipices escarpés qu'un nuage épais empêche de voir, et environnée d'un torrent de feu qui reçoit tous ceux qui tombent du haut de ces précipices. Tous les chemins et tous les sentiers se terminent à ces précipices, à l'exception d'un seul, mais très-étroit et très-difficile à reconnoître, qui aboutit à un pont par lequel on évite le torrent de feu et l'on arrive à un lieu de sûreté et de lumière... Il y a dans cette île un nombre infini d'hommes à qui l'on commande de marcher incessamment. Un vent impétueux les presse et ne leur permet pas de retarder. On les avertit seulement que tous les chemins n'ont pour fin que le précipice; qu'il n'y en a qu'un seul où ils se puissent sauver, et que cet unique chemin est très-difficile à remarquer. Mais, nonobstant ces avertissements, ces misérables, sans songer à chercher le sentier heureux, sans s'en informer, et comme s'ils le connoissoient parfaitement, se mettent hardiment en chemin. Ils ne s'occupent que du soin de leur équipage, du désir de commander aux compagnons de ce malheureux voyage, et de la recherche de quelque divertissement qu'ils peuvent prendre en passant. Ainsi ils arrivent insensiblement vers le bord du précipice, d'où ils sont emportés dans ce torrent de feu qui les engloutit pour jamais. Il y en a seulement un très-petit nombre de sages qui cherchent avec soin ce sentier, et qui, l'ayant découvert, y marchent avec grande circonspection, et, trouvant ainsi le moyen de passer le torrent, arrivent enfin à un lieu de sûreté et de repos.» L'image de Nicole n'est pas consolante; au chapitre V du traité _de la Crainte de Dieu_, on peut chercher une autre scène de _carnage spirituel_, dans laquelle n'éclate pas moins ce qu'on a droit d'appeler le _terrorisme de la Grâce_: on conçoit que Diderot ait trouvé ces doctrines funestes à l'humanité, et qu'il ait voulu faire à son tour, sous image d'île et d'océan, une contre-partie au tableau de Nicole.--Il y a aussi dans Pascal une comparaison du monde avec une île déserte, et les hommes y sont également de _misérables égarés_.]