Chapter 23
Diderot a exposé ses idées sur la substance, la cause et l'origine des choses dans l'_Interprétation de la Nature_, sous le couvert de Baumann, qui n'est autre que Maupertuis, et plus nettement encore dans l'_Entretien avec d'Alembert_ et le _Rêve_ singulier qu'il prête à ce philosophe. Il nous suffira de dire que son matérialisme n'est pas un mécanisme géométrique et aride, mais un vitalisme confus, fécond et puissant, une fermentation spontanée, incessante, évolutive, où, jusque dans le moindre atome, la sensibilité latente ou dégagée subsiste toujours présente. C'était l'opinion de Bordeu et des physiologistes, la même que Cabanis a depuis si éloquemment exprimée. A la manière dont Diderot sentait la nature extérieure, la nature pour ainsi dire _naturelle_, celle que les expériences des savants n'ont pas encore torturée et falsifiée, les bois, les eaux, la douceur des champs, l'harmonie du ciel et les impressions qui en arrivent au coeur, il devait être profondément religieux par organisation, car nul n'était plus sympathique et plus ouvert à la vie universelle. Seulement, cette vie de la nature et des êtres, il la laissait volontiers obscure, flottante et en quelque sorte diffuse hors de lui, recelée au sein des germes, circulant dans les courants de l'air, ondoyant sur les cimes des forêts, s'exhalant avec les bouffées des brises; il ne la rassemblait pas vers un centre, il ne l'idéalisait pas dans l'exemplaire radieux d'une Providence ordonnatrice et vigilante. Pourtant, dans un ouvrage qu'il composa durant sa vieillesse et peu d'années avant de mourir, l'_Essai sur la Vie de Sénèque_, il s'est plu à traduire le passage suivant d'une lettre à Lucilius, qui le transporte d'admiration: «S'il s'offre à vos regards une vaste forêt, peuplée d'arbres antiques, dont les cimes montent aux nues et dont les rameaux entrelacés vous dérobent l'aspect du ciel, cette hauteur démesurée, ce silence profond, ces masses d'ombre que la distance épaissit et rend continues, tant de signes ne vous _intiment_-ils pas la présence d'un Dieu?» C'est Diderot qui souligne le mot _intimer_. Je suis heureux de trouver dans le même ouvrage un jugement sur La Mettrie, qui marque chez Diderot un peu d'oubli peut-être de ses propres excès cyniques et philosophiques, mais aussi un dégoût amer, un désaveu formel du matérialisme immoral et corrupteur. J'aime qu'il reproche à La Mettrie de n'avoir pas _les premières idées des vrais fondements de la morale_, «de cet arbre immense dont la tête touche aux cieux, et dont les racines pénètrent jusqu'aux enfers, où tout est lié, où la pudeur, la décence, la politesse, les vertus les plus légères, s'il en est de telles, sont attachées comme la feuille au rameau, qu'on déshonore en l'en dépouillant.» Ceci me rappelle une querelle qu'il eut un jour sur la vertu avec Helvétius et Saurin; il en fait à mademoiselle Voland un récit charmant, qui est un miroir en raccourci de l'inconséquence du siècle. Ces messieurs niaient le sens moral inné, le motif essentiel et désintéressé de la vertu, pour lequel plaidait Diderot. «Le plaisant, ajoute-t-il, c'est que, la dispute à peine terminée, ces honnêtes gens se mirent, sans s'en apercevoir, à dire les choses les plus fortes en faveur du sentiment qu'ils venaient de combattre, et à faire eux-mêmes la réfutation de leur opinion. Mais Socrate, à ma place, la leur aurait arrachée.» Il dit en un endroit au sujet de Grimm: «La sévérité des principes de notre ami se perd; il distingue deux morales, une à l'usage des souverains.» Toutes ces idées excellentes sur la vertu, la morale et la nature, lui revinrent sans doute plus fortes que jamais dans le recueillement et l'espèce de solitude qu'il tâcha de se procurer durant les années souffrantes de sa vieillesse. Plusieurs de ses amis étaient morts, les autres dispersés; mademoiselle Voland et Grimm lui manquaient souvent. Aux conversations désormais fatigantes, il préférait la robe de chambre et sa bibliothèque du cinquième sous les tuiles, au coin de la rue Taranne et de celle de Saint-Benoît; il lisait toujours, méditait beaucoup et soignait avec délices l'éducation de sa fille. Sa vie bienfaisante, pleine de bons conseils et de bonnes oeuvres, dut lui être d'un grand apaisement intérieur; et toutefois peut-être, à de certains moments, il lui arrivait de se redire cette parole de son vieux père: «Mon fils, mon fils, c'est un bon oreiller que celui de la raison; mais je trouve que ma tête repose plus doucement encore sur celui de la religion et des lois.»--Il mourut en juillet 1784[91].
[Note 91: Trois ou quatre ans avant la mort de Diderot, Garat, alors à ses débuts, publia dans quelque almanach littéraire le récit d'une _visite_ qu'il avait faite au philosophe, récit piquant, un peu burlesque, où les qualités naïves de l'original sont prises en caricature. Diderot s'en montra très-mécontent. Garat présageait par ce trait son talent de plume, mais aussi sa légèreté morale. Cette _visite chez Diderot_, qu'on peut lire recueillie par M. Auguis dans ses _Révélations indiscrètes du XVIIIe siècle_, est peut-être le premier exemple en notre littérature du style _à la Janin_; dans ce genre de charge fine, l'échantillon de Garat reste charmant.]
Comme artiste et critique, Diderot fut éminent. Sans doute sa théorie du drame n'a guère de valeur que comme démenti donné au convenu, au faux goût, à l'éternelle mythologie de l'époque, comme rappel à la vérité des moeurs, à la réalité des sentiments, à l'observation de la nature; il échoua dès qu'il voulut pratiquer. Sans doute l'idée de morale le préoccupa outre mesure; il y subordonna le reste, et en général, dans toute son esthétique, il méconnut les limites, les ressources propres et la circonscription des beaux-arts; il concevait trop le drame en moraliste, la statuaire et la peinture en littérateur; le style essentiel, l'exécution mystérieuse, la touche sacrée, ce je ne sais quoi d'accompli, d'achevé, qui est à la fois l'indispensable, ce _sine qua non_ de confection dans chaque oeuvre d'art pour qu'elle parvienne à l'adresse de la postérité,--sans doute ce coin précieux lui a échappé souvent; il a tâtonné alentour, et n'y a pas toujours posé le doigt avec justesse; Falconnet et Sedaine lui ont causé de ces éblouissements d'enthousiasme que nous ne pouvons lui passer que pour Térence, pour Richardson et pour Greuze: voilà les défauts. Mais aussi que de verve, que de raison dans les détails! quelle chaude poursuite du vrai, du bon, de ce qui sort du coeur! quel exemplaire sentiment de l'antique dans ce siècle irrévérent! quelle critique pénétrante, honnête, amoureuse, jusqu'alors inconnue! comme elle épouse son auteur dès qu'elle y prend goût! comme elle le suit, l'enveloppe, le développe, le choie et l'adore! Et, tout optimiste qu'elle est et un peu sujette à l'engouement, ne la croyez pas dupe toujours. Demandez plutôt à l'auteur des _Saisons_, à M. de Saint-Lambert, _qui, entre les gens de lettres, est une des peaux les plus sensibles_ (nous dirions aujourd'hui _un des épidermes_); à M. de La Harpe, qui a _du nombre, de l'éloquence, du style, de la raison, de la sagesse, mais rien qui lui batte au-dessous de la mamelle gauche_,
_... Quod laeva in parte mamillae Nil salit Arcadico juveni..._
JUV.
Demandez à l'abbé Raynal, _qui serait sur la ligne de M. de La Harpe, s'il avait un peu moins d'abondance et un peu plus de goût_; au digne, au sage et honnête Thomas enfin, qui, à l'opposé du même M. de La Harpe, _met tout en montagnes, comme l'autre met tout en plaines_, et qui, en écrivant _sur les femmes_, a trouvé moyen de composer _un si bon, un si estimable livre, mais un livre qui n'a pas de sexe_.
En prononçant le nom de femmes, nous avons touché la source la plus abondante et la plus vive du talent de Diderot comme artiste. Ses meilleurs morceaux, les plus délicieux d'entre ses _petits papiers_, sont certainement ceux où il les met en scène, où il raconte les abandons, les perfidies, les ruses dont elles sont complices ou victimes, leur puissance d'amour, de vengeance, de sacrifice; où il peint quelque coin du monde, quelque intérieur auquel elles ont été mêlées. Les moindres récits courent alors sous sa plume, rapides, entraînants, simples, loin d'aucun système, empreints, sans affectation, des circonstances les plus familières, et comme venant d'un homme qui a de bonne heure vécu de la vie de tous les jours, et qui a senti l'âme et la poésie dessous. De telles scènes, de tels portraits ne s'analysent pas. Omettant les choses plus connues, je recommande à ceux qui ne l'ont pas lue encore la Correspondance de Diderot avec mademoiselle Jodin, jeune actrice dont il connaissait la famille, et dont il essaya de diriger la conduite et le talent par des conseils aussi attentifs que désintéressés. C'est un admirable petit cours de morale pratique, sensée et indulgente; c'est de la raison, de la décence, de l'honnêteté, je dirais presque de la vertu, à la portée d'une jolie actrice, bonne et franche personne, mais mobile, turbulente, amoureuse. A la place de Diderot, Horace (je le suppose assez goutteux déjà pour être sage), Horace lui-même n'aurait pas donné d'autres préceptes, des conseils mieux pris dans le réel, dans le possible, dans l'humanité; et certes il ne les eût pas assaisonnés de maximes plus saines, d'indications plus fines sur l'art du comédien. Ces Lettres à mademoiselle Jodin, publiées pour la première fois en 1821, présageaient dignement celles à mademoiselle Voland, que nous possédons enfin aujourd'hui. Ici Diderot se révèle et s'épanche tout entier. Ses goûts, ses moeurs, la tournure secrète de ses idées et de ses désirs; ce qu'il était dans la maturité de l'âge et de la pensée; sa sensibilité intarissable au sein des plus arides occupations et sous les paquets d'épreuves de l'_Encyclopédie_; ses affectueux retours vers les temps d'autrefois, son amour de la ville natale, de la maison paternelle et des _vordes_ sauvages où s'ébattait son enfance; son voeu de retraite solitaire, de campagne avec peu d'amis, d'oisiveté entremêlée d'émotions et de lectures; et puis, au milieu de cette société charmante, à laquelle il se laisse aller tout en la jugeant, les figures sans nombre, gracieuses ou grimaçantes, les épisodes tendres ou bouffons qui ressortent et se croisent dans ses récits; madame d'Épinay, les boucles de cheveux pendantes, un cordon bleu au front, langoureuse en face de Grimm; madame d'Aine en camisole, aux prises avec M. Le Roy; le baron d'Holbach, au ton moqueur et discordant, près de sa moitié au fin sourire; l'abbé Galiani, _trésor dans les jours pluvieux_, meuble si indispensable que _tout le monde voudrait en avoir un à la campagne, si on en faisait chez les tabletiers_; l'incomparable portrait d'_Uranie_, de cette belle et auguste madame Legendre, la plus vertueuse des coquettes, la plus désespérante des femmes qui disent: Je vous aime;--un franc parler sur les personnages célèbres; Voltaire, _ce méchant et extraordinaire enfant des Délices_, qui a beau critiquer, railler, se démener, et qui _verra toujours au-dessus de lui une douzaine d'hommes de la nation, qui, sans s'élever sur la pointe du pied, le passeront de la tête, car il n'est que le second dans tous les genres_; Rousseau, cet être incohérent, _excessif, tournant perpétuellement autour d'une capucinière où il se fourrera un beau matin, et sans cesse ballotté de l'athéisme au baptême des cloches_;--c'en est assez, je crois, pour indiquer que Diderot, homme, moraliste, peintre et critique, se montre à nu dans cette Correspondance, si heureusement conservée, si à propos offerte à l'admiration empressée de nos contemporains. Plus efficacement que nos paroles, elle ravivera, elle achèvera dans leur mémoire une image déjà vieillie, mais toujours présente. Nous y renvoyons bien vite les lecteurs qui trouveraient que nous n'en avons pas dit assez ou que nous en avons trop dit[92]. Nous leur rappellerons en même temps, comme dédommagement et comme excuse, un article sur la prose du grand écrivain, inséré autrefois dans ce recueil par un des hommes[93] qui ont le mieux soutenu et perpétué de nos jours la tradition de Diderot, pour la verve chaude et féconde, le génie facile, abondant, passionné, le charme sans fin des causeries et la bonté prodigue du caractère.
Juin 1831.
[Note 92: On peut voir aussi deux articles détaillés sur cette Correspondance dans _le Globe_, 20 septembre et 5 octobre 1830.]
[Note 93: M. Ch. Nodier (_Revue de Paris_).]
J'ai refait plus tard une esquisse de Diderot qui se trouve au tome VII des _Causeries du Lundi_.
L'ABBÉ PRÉVOST
On a comparé souvent l'impression mélancolique que produisent sur nous les bibliothèques, où sont entassés les travaux de tant de générations défuntes, à l'effet d'un cimetière peuplé de tombes. Cela ne nous a jamais semblé plus vrai que lorsqu'on y entre, non avec une curiosité vague ou un labeur trop empressé, mais guidé par une intention particulière d'honorer quelque nom choisi, et par un acte de piété studieuse à accomplir envers une mémoire. Si pourtant l'objet de notre étude ce jour-là, et en quelque sorte de notre dévotion, est un de ces morts fameux et si rares dont la parole remplit les temps, l'effet ne saurait être ce que nous disons; l'autel alors nous apparaît trop lumineux; il s'en échappe incessamment un puissant éclat qui chasse bien loin la langueur des regrets et ne rappelle que des idées de durée et de vie. La médiocrité, non plus, n'est guère propre à faire naître en nous un sentiment d'espèce si délicate; l'impression qu'elle cause n'a rien que de stérile, et ressemble à de la fatigue ou à de la pitié. Mais ce qui nous donne à songer plus particulièrement et ce qui suggère à notre esprit mille pensées d'une morale pénétrante, c'est quand il s'agit d'un de ces hommes en partie célèbres et en partie oubliés, dans la mémoire desquels, pour ainsi dire, la lumière et l'ombre se joignent; dont quelque production toujours debout reçoit encore un vif rayon qui semble mieux éclairer la poussière et l'obscurité de tout le reste; c'est quand nous touchons à l'une de ces renommées recommandables et jadis brillantes, comme il s'en est vu beaucoup sur la terre, belles aujourd'hui, dans leur silence, de la beauté d'un cloître qui tombe, et à demi couchées, désertes et en ruine. Or, à part un très-petit nombre de noms grandioses et fortunés qui, par l'à-propos de leur venue, l'étoile constante de leurs destins, et aussi l'immensité des choses humaines et divines qu'ils ont les premiers reproduites glorieusement, conservent ce privilège éternel de ne pas vieillir, ce sort un peu sombre, mais fatal, est commun à tout ce qui porte dans l'ordre des lettres le titre de talent et même celui de génie. Les admirations contemporaines les plus unanimes et les mieux méritées ne peuvent rien contre; la résignation la plus humble, comme la plus opiniâtre résistance, ne hâte ni ne retarde ce moment inévitable, où le grand poëte, le grand écrivain, entre dans la postérité, c'est-à-dire où les générations dont il fut le charme et l'âme, cédant la scène à d'autres, lui-même il passe de la bouche ardente et confuse des hommes à l'indifférence, non pas ingrate, mais respectueuse, qui, le plus souvent, est la dernière consécration des monuments accomplis. Sans doute quelques pèlerins du génie, comme Byron les appelle, viennent encore et jusqu'à la fin se succéderont alentour; mais la société en masse s'est portée ailleurs et fréquente d'autres lieux. Une bien forte part de la gloire de Walter Scott et de Chateaubriand plonge déjà dans l'ombre. Ce sentiment qui, ainsi que nous le disons, n'est pas sans tristesse, soit qu'on l'éprouve pour soi-même, soit qu'on l'applique à d'autres, nous devons tâcher du moins qu'il nous laisse sans amertume. Il n'a rien, à le bien prendre, qui soit capable d'irriter ou de décourager; c'est un des mille côtés de la loi universelle. Ne nous y appesantissons jamais que pour combattre en nous l'amour du bruit, l'exagération de notre importance, l'enivrement de nos oeuvres. Prémunis par là contre bien des agitations insensées, sachons nous tenir à un calme grave, à une habitude réfléchie et naturelle, qui nous fasse tout goûter selon la mesure, nous permette une justice clairvoyante, dégagée des préoccupations superbes, et, en sauvant nos productions sincères des changeantes saillies du jour et des jargons bigarrés qui passent, nous établisse dans la situation intime la meilleure pour y épancher le plus de ces vérités réelles, de ces beautés simples, de ces sentiments humains bien ménagés, dont, sous des formes plus ou moins neuves et durables, les âges futurs verront se confirmer à chaque épreuve l'éternelle jeunesse.
Cette réflexion nous a été inspirée au sujet de l'abbé Prévost, et nous croyons que c'est une de celles qui, de nos jours, lui viendraient le plus naturellement à lui-même, s'il pouvait se contempler dans le passé. Non pas que, durant le cours de sa longue et laborieuse carrière, il ait jamais positivement obtenu ce quelque chose qui, à un moment déterminé, éclate de la plénitude d'un disque éblouissant, et qu'on appelle la gloire; plutôt que la gloire, il eut de la célébrité diffuse, et posséda les honneurs du talent, sans monter jusqu'au génie. Ce fut pourtant, si l'on parle un instant avec lui la langue vaguement complaisante de Louis XIV, ce fut, à tout prendre, un heureux et facile génie, d'un savoir étendu et lucide, d'une vaste mémoire, inépuisable en oeuvres, également propre aux histoires sérieuses et aux amusantes, renommé pour les grâces du style et la vivacité des peintures, et dont les productions, à peine écloses, faisaient, disait-on alors, _les délices des coeurs sensibles et des belles imaginations_. Ses romans, en effet, avaient un cours prodigieux; on les contrefaisait de toutes parts; quelquefois on les continuait sous son nom, ce qui est arrivé pour le _Cléveland_; les libraires demandaient _du l'abbé Prévost_, comme précédemment du Saint-Évremond; lui-même, il ne les laissait guère en souffrance, et ses oeuvres, y compris _le Pour et Contre_ et l'_Histoire générale des Voyages_, vont beaucoup au delà de cent volumes. De tous ces estimables travaux, parmi lesquels on compte une bonne part de créations, que reste-t-il dont on se souvienne et qu'on relise? Si dans notre jeunesse nous nous sommes trouvés à portée de quelque ancienne bibliothèque de famille, nous avons pu lire _Cléveland_, _le Doyen de Killerine_, les _Mémoires d'un Homme de qualité_, que nous recommandaient nos oncles ou nos pères; mais, à part une occasion de ce genre, on les estime sur parole, on ne les lit pas. Que si par hasard on les ouvre, on ne va presque jamais jusqu'à la fin, pas plus que pour l'_Astrée_ ou pour _Clélie_; la manière en est déjà trop loin de notre goût, et rebute par son développement, au lieu de prendre; il n'y a que _Manon Lescaut_ qui réussisse toujours dans son accorte négligence, et dont la fraîcheur sans fard soit immortelle. Ce petit chef-d'oeuvre échappé en un jour de bonheur à l'abbé Prévost, et sans plus de peine assurément que les innombrables épisodes, à demi réels, à demi inventés, dont il a semé ses écrits, soutient à jamais son nom au-dessus du flux des années, et le classe de pair, en lieu sûr, à côté de l'élite des écrivains et des inventeurs. Heureux ceux qui, comme lui, ont eu un jour, une semaine, un mois dans leur vie, où à la fois leur coeur s'est trouvé plus abondant, leur timbre plus pur, leur regard doué de plus de transparence et de clarté, leur génie plus familier et plus présent; où un fruit rapide leur est né et a mûri sous cette harmonieuse conjonction de tous les astres intérieurs; où, en un mot, par une oeuvre de dimension quelconque, mais complète, ils se sont élevés d'un jet à l'idéal d'eux-mêmes! Bernardin de Saint-Pierre dans _Paul et Virginie_, Benjamin Constant par son _Adolphe_, ont eu cette bonne fortune, qu'on mérite toujours si on l'obtient, de s'offrir, sous une enveloppe de résumé admirable, au regard sommaire de l'avenir. On commence à croire que, sans cette tour solitaire de René, qui s'en détache et monte dans la nue, l'édifice entier de Chateaubriand se discernerait confusément à distance[94]. L'abbé Prévost, sous cet aspect, n'a rien à envier à tous ces hommes. Avec infiniment moins d'ambition qu'aucun, il a son point sur lequel il est autant hors de ligne: Manon Lescaut subsiste à jamais, et, en dépit des révolutions du goût et des modes sans nombre qui en éclipsent le vrai règne, elle peut garder au fond sur son propre sort cette indifférence folâtre et languissante qu'on lui connaît. Quelques-uns, tout bas, la trouvent un peu faible peut-être et par trop simple de métaphysique et de nuances; mais quand l'assaisonnement moderne se sera évaporé, quand l'enluminure fatigante aura pâli, cette fille incompréhensible se retrouvera la même, plus fraîche seulement par le contraste. L'écrivain qui nous l'a peinte restera apprécié dans le calme, comme étant arrivé à la profondeur la plus inouïe de la passion par le simple naturel d'un récit, et pour avoir fait de sa plume, en cette circonstance, un emploi cher à certains coeurs dans tous les temps. Il est donc de ceux que l'oubli ne submergera pas, ou qu'il n'atteindra du moins que quand, le goût des choses saines étant épuisé, il n'y aura plus de regret à mourir.
[Note 94: J'écrivais cela en 1831. Ceux qui m'accusent, comme ce léger M. de Loménie (qui n'est qu'un écho de son monde), d'avoir attendu la mort de M. de Chateaubriand pour laisser voir ma pensée à son sujet, ne m'ont pas bien lu. Béranger, au contraire, avait fort remarqué ce passage, et il s'amusait quelquefois à taquiner M. de Chateaubriand sur ce que ses petits neveux les romantiques pensaient de lui.]