Portraits littéraires, Tome I

Chapter 21

Chapter 213,234 wordsPublic domain

J'ai toujours aimé les correspondances, les conversations, les pensées, tous les détails du caractère, des moeurs, de la biographie, en un mot, des grands écrivains; surtout quand cette biographie comparée n'existe pas déjà rédigée par un autre, et qu'on a pour son propre compte à la construire, à la composer. On s'enferme pendant une quinzaine de jours avec les écrits d'un mort célèbre, poëte ou philosophe; on l'étudie, on le retourne, on l'interroge à loisir; on le fait poser devant soi; c'est presque comme si l'on passait quinze jours à la campagne à faire le portrait ou le buste de Byron, de Scott, de Goethe; seulement on est plus à l'aise avec son modèle, et le tête-à-tête, en même temps qu'il exige un peu plus d'attention, comporte beaucoup plus de familiarité. Chaque trait s'ajoute à son tour, et prend place de lui-même dans cette physionomie qu'on essaye de reproduire; c'est comme chaque étoile qui apparaît successivement sous le regard et vient luire à son point dans la trame d'une belle nuit. Au type vague, abstrait, général, qu'une première vue avait embrassé, se mêle et s'incorpore par degrés une réalité individuelle, précise, de plus en plus accentuée et vivement scintillante; on sent naître, on voit venir la ressemblance; et le jour, le moment où l'on a saisi le tic familier, le sourire révélateur, la gerçure indéfinissable, la ride intime et douloureuse qui se cache en vain sous les cheveux déjà clair-semés,--à ce moment l'analyse disparaît dans la création, le portrait parle et vit, on a trouvé l'homme. Il y a plaisir en tout temps à ces sortes d'études secrètes, et il y aura toujours place pour les productions qu'un sentiment vif et pur en saura tirer. Toujours, nous le croyons, le goût et l'art donneront de l'à-propos et quelque durée aux oeuvres les plus courtes, et les plus individuelles, si, en exprimant une portion même restreinte de la nature et de la vie, elles sont marquées de ce sceau unique de diamant, dont l'empreinte se reconnaît tout d'abord, qui se transmet inaltérable et imperfectible à travers les siècles, et qu'on essayerait vainement d'expliquer ou de contrefaire. Les révolutions passent sur les peuples, et font tomber les rois comme des têtes de pavots; les sciences s'agrandissent et accumulent; les philosophies s'épuisent; et cependant la moindre perle, autrefois éclose du cerveau de l'homme, si le temps et les barbares ne l'ont pas perdue en chemin, brille encore aussi pure aujourd'hui qu'à l'heure de sa naissance. On peut découvrir demain toute l'Égypte et toute l'Inde, lire au coeur des religions antiques, en tenter de nouvelles, l'ode d'Horace à Lycoris n'en sera, ni plus ni moins, une de ces perles dont nous parlons. La science, les philosophies, les religions sont là, à côté, avec leurs profondeurs et leurs gouffres souvent insondables; qu'importe? elle, la perle limpide et une fois née, se voit fixe au haut de son rocher, sur le rivage, dominant cet océan qui remue et varie sans cesse; plus humide, plus cristalline, plus radieuse au soleil après chaque tempête. Ceci ne veut pas dire au moins que la perle et l'océan d'où elle est sortie un jour ne soient pas liés par beaucoup de rapports profonds et mystérieux, ou, en d'autres termes, que l'art soit du tout indépendant de la philosophie, de la science et des révolutions d'alentour. Oh! pour cela, non; chaque océan donne ses perles, chaque climat les mûrit diversement et les colore; les coquillages du golfe Persique ne sont pas ceux de l'Islande. Seulement l'art, dans la force de génération qui lui est propre, a quelque chose de fixe, d'accompli, de définitif, qui crée à un moment donné et dont le produit ne meurt plus; qui ne varie pas avec les niveaux; qui n'expire ni ne grossit avec les vagues; qui ne se mesure ni au poids ni à la brasse, et qui, au sein des courants les plus mobiles, organise une certaine quantité de touts, grands et petits, dont les plus choisis et les mieux venus, une fois extraits de la masse flottante, n'y peuvent jamais rentrer. C'est ce qui doit consoler et soutenir les artistes jetés en des jours d'orages. Partout il y a moyen pour eux de produire quelque chose; peu ou beaucoup, l'essentiel est que ce _quelque chose_ soit le mieux, et porte en soi, précieusement gravée à l'un des coins, la marque éternelle. Voilà ce que nous avions besoin de nous dire avant de nous remettre, nous, critique littéraire, à l'étude curieuse de l'art, et à l'examen attentif des grands individus du passé; il nous a semblé que, malgré ce qui a éclaté dans le monde et ce qui s'y remue encore, un portrait de Regnier, de Boileau, de La Fontaine, d'André Chénier, de l'un de ces hommes dont les pareils restent de tout temps fort rares, ne serait pas plus une puérilité aujourd'hui qu'il y a un an; et en nous prenant cette fois à Diderot philosophe et artiste, en le suivant de près dans son intimité attrayante, en le voyant dire, en l'écoutant penser aux heures les plus familières, nous y avons gagné du moins, outre la connaissance d'un grand homme de plus, d'oublier pendant quelques jours l'affligeant spectacle de la société environnante, tant de misère et de turbulence dans les masses, un si vague effroi, un si dévorant égoïsme dans les classes élevées, les gouvernements sans idées ni grandeur, des nations héroïques qu'on immole, le sentiment de patrie qui se perd et que rien de plus large ne remplace, la religion retombée dans l'arène d'où elle a le monde à reconquérir, et l'avenir de plus en plus nébuleux, recélant un rivage qui n'apparaît pas encore.

Il n'en était pas tout à fait ainsi du temps de Diderot. L'oeuvre de destruction commençait alors à s'entamer au vif dans la théorie philosophique et politique; la tâche, malgré les difficultés du moment, semblait fort simple; les obstacles étaient bien tranchés, et l'on se portait à l'assaut avec un concert admirable et des espérances à la fois prochaines et infinies. Diderot, si diversement jugé, est de tous les hommes du XVIIIe siècle celui dont la personne résume le plus complétement l'insurrection philosophique avec ses caractères les plus larges et les plus contrastés. Il s'occupa peu de politique, et la laissa à Montesquieu, à Jean-Jacques et à Raynal; mais en philosophie il fut en quelque sorte l'âme et l'organe du siècle, le théoricien dirigeant par excellence. Jean-Jacques était spiritualiste, et par moments une espèce de calviniste socinien: il niait les arts, les sciences, l'industrie, la perfectibilité, et par toutes ces faces heurtait son siècle plutôt qu'il ne le réfléchissait. Il faisait, à plusieurs égards, exception dans cette société libertine, matérialiste et éblouie de ses propres lumières. D'Alembert était prudent, circonspect, sobre et frugal de doctrine, faible et timide de caractère, sceptique en tout ce qui sortait de la géométrie; ayant deux paroles, une pour le public, l'autre dans le privé, philosophe de l'école de Fontenelle; et le XVIIIe siècle avait l'audace au front, l'indiscrétion sur les lèvres, la foi dans l'incrédulité, le débordement des discours, et lâchait la vérité et l'erreur à pleines mains. Buffon ne manquait pas de foi en lui-même et en ses idées, mais il ne les prodiguait pas; il les élaborait à part, et ne les émettait que par intervalles, sous une forme pompeuse dont la magnificence était à ses yeux le mérite triomphant. Or, le XVIIIe siècle passe avec raison pour avoir été prodigue d'idées, familier et prompt, tout à tous, ne haïssant pas le déshabillé; et quand il s'était trop échauffé en causant de verve, en dissertant dans le salon pour ou contre Dieu, ma foi! il ne se faisait pas faute alors, le bon siècle, d'ôter sa perruque, comme l'abbé Galiani, et de la suspendre au dos d'un fauteuil. Condillac, si vanté depuis sa mort pour ses subtiles et ingénieuses analyses, ne vécut pas au coeur de son époque, et n'en représente aucunement la plénitude, le mouvement et l'ardeur. Il était cité avec considération par quelques hommes célèbres; d'autres l'estimaient d'assez mince étoffe. En somme, on s'occupait peu de lui; il n'avait guère d'influence. Il mourut dans l'isolement, atteint d'une sorte de marasme causé par l'oubli. Juger la philosophie du XVIIIe siècle d'après Condillac, c'est se décider d'avance à la voir tout entière dans une psychologie pauvre et étriquée. Quelque état qu'on en fasse, elle était plus forte que cela. Cabanis et M. de Tracy, qui ont beaucoup insisté, comme par précaution oratoire, sur leur filiation avec Condillac, se rattachent bien plus directement, pour les solutions métaphysiques d'origine et de fin, de substance et de cause, pour les solutions physiologiques d'organisation et de sensibilité, à Condorcet, à d'Holbach, à Diderot; et Condillac est précisément muet sur ces énigmes, autour desquelles la curiosité de son siècle se consuma. Quant à Voltaire, meneur infatigable, d'une aptitude d'action si merveilleuse, et philosophe pratique en ce sens, il s'inquiéta peu de construire ou même d'embrasser toute la théorie métaphysique d'alors; il se tenait au plus clair, il courait au plus pressé, il visait au plus droit, ne perdant aucun de ses coups, harcelant de loin les hommes et les dieux, comme un Parthe, sous ses flèches sifflantes. Dans son impitoyable verve de bon sens, il alla même jusqu'à railler à la légère les travaux de son époque à l'aide desquels la chimie et la physiologie cherchaient à éclairer les mystères de l'organisation. Après la Théodicée de Leibnitz, les anguilles de Needham lui paraissaient une des plus drôles imaginations qu'on pût avoir. La faculté philosophique du siècle avait donc besoin, pour s'individualiser en un génie, d'une tête à conception plus patiente et plus sérieuse que Voltaire, d'un cerveau moins étroit et moins effilé que Condillac; il lui fallait plus d'abondance, de source vive et d'élévation solide que dans Buffon, plus d'ampleur et de décision fervente que chez d'Alembert, une sympathie enthousiaste pour les sciences, l'industrie et les arts, que Rousseau n'avait pas. Diderot fut cet homme; Diderot, riche et fertile nature, ouverte à tous les germes, et les fécondant en son sein, les transformant presque au hasard par une force spontanée et confuse; moule vaste et bouillonnant où tout se fond, où tout se broie, où tout fermente; capacité la plus encyclopédique qui fût alors, mais capacité active, dévorante à la fois et vivifiante, animant, embrasant tout ce qui y tombe, et le renvoyant au dehors dans des torrents de flamme et aussi de fumée; Diderot, passant d'une machine à bas qu'il démonte et décrit, aux creusets de d'Holbach et de Rouelle, aux considérations de Bordeu; disséquant, s'il le veut, l'homme et ses sens aussi dextrement que Condillac, dédoublant le fil de cheveu le plus ténu sans qu'il se brise, puis tout d'un coup rentrant au sein de l'être, de l'espace, de la nature, et taillant en plein dans la grande géométrie métaphysique quelques larges lambeaux, quelques pages sublimes et lumineuses que Malebranche ou Leibnitz auraient pu signer avec orgueil s'ils n'eussent été chrétiens[84]; esprit d'intelligence, de hardiesse et de conjecture, alternant du fait à la rêverie, flottant de la majesté au cynisme, bon jusque dans son désordre, un peu mystique dans son incrédulité, et auquel il n'a manqué, comme à son siècle, pour avoir l'harmonie, qu'un rayon divin, un _fiat lux_, une idée régulatrice, un Dieu[85].

[Note 84: _Chrétiens?_ cela est plus vrai de Malebranche que de Leibnitz.]

[Note 85: Grimm avait déjà comparé la tête de Diderot à la nature telle que celui-ci la concevait, riche, fertile, douce et sauvage, simple et majestueuse, bonne et sublime, _mais sans aucun principe dominant, sans maître et sans Dieu_.]

Tel devait être, au XVIIIe siècle, l'homme fait pour présider à l'atelier philosophique, le chef du camp indiscipliné des penseurs, celui qui avait puissance pour les organiser en volontaires, les rallier librement, les exalter, par son entrain chaleureux, dans la conspiration contre l'ordre encore subsistant. Entre Voltaire, Buffon, Rousseau et d'Holbach, entre les chimistes et les beaux-esprits, entre les géomètres, les mécaniciens et les littérateurs, entre ces derniers et les artistes, sculpteurs ou peintres, entre les défenseurs du goût ancien et les novateurs comme Sedaine, Diderot fut un lien. C'était lui qui les comprenait le mieux tous ensemble et chacun isolément, qui les appréciait de meilleure grâce, et les portait le plus complaisamment dans son coeur; qui, avec le moins de personnalité et de _quant-à-soi_, se transportait le plus volontiers de l'un à l'autre. Il était donc bien propre à être le centre mobile, le pivot du tourbillon; à mener la ligue à l'attaque avec concert, inspiration et quelque chose de tumultueux et de grandiose dans l'allure. La tête haute et un peu chauve, le front vaste, les tempes découvertes, l'oeil en feu ou humide d'une grosse larme, le cou nu et, comme il l'a dit, _débraillé, le dos bon et rond_, les bras tendus vers l'avenir; mélange de grandeur et de trivialité, d'emphase et de naturel, d'emportement fougueux et d'humaine sympathie; tel qu'il était, et non tel que l'avaient gâté Falconet et Vanloo, je me le figure dans le mouvement théorique du siècle, précédant dignement ces hommes d'action qui ont avec lui un air de famille, ces chefs d'un ascendant sans morgue, d'un héroïsme souillé d'impur, glorieux malgré leurs vices, gigantesques dans la mêlée, au fond meilleurs que leur vie: Mirabeau, Danton, Kléber.

Denis Diderot était né à Langres, en octobre 1713, d'un père coutelier. Depuis deux cents ans cette profession se transmettait par héritage dans la famille avec les humbles vertus, la piété, le sens et l'honneur des vieux temps. Le jeune Denis, l'aîné des enfants, fut d'abord destiné à l'état ecclésiastique, pour succéder à un oncle chanoine. On le mit de bonne heure aux Jésuites de la ville, et il y fit de rapides progrès. Ces premières années, cette vie de famille et d'enfance, qu'il aimait à se rappeler et qu'il a consacrée en plusieurs endroits de ses écrits, laissèrent dans sa sensibilité de profondes empreintes. En 1760, au Grandval, chez le baron d'Holbach, partagé entre la société la plus séduisante et les travaux de philosophie ancienne qu'il rédigeait pour l'Encyclopédie, ces circonstances d'autrefois lui revenaient à l'esprit avec larmes; il remontait par la rêverie le cours de sa _triste et tortueuse compatriote_, la Marne, qu'il retrouvait là, sous ses yeux, au pied des coteaux de Chenevières et de Champigny; son coeur nageait dans les souvenirs, et il écrivait à son amie, mademoiselle Voland: «Un des moments les plus doux de ma vie, ce fut, il y a plus de trente ans, et je m'en souviens comme d'hier, lorsque mon père me vit arriver du collège, les bras chargés des prix que j'avais remportés, et les épaules chargées des couronnes qu'on m'avait décernées, et qui, trop larges pour mon front, avaient laissé passer ma tête. Du plus loin qu'il m'aperçut, il laissa son ouvrage, il s'avança sur sa porte et se mit à pleurer. C'est une belle chose qu'un homme de bien et sévère, qui pleure!» Madame de Vandeul, fille unique et si chérie de Diderot, nous a laissé quelques anecdotes sur l'enfance de son père, que nous ne répéterons pas, et qui toutes attestent la vivacité d'impressions, la pétulance, la bonté facile de cette jeune et précoce nature. Diderot a cela de particulier entre les grands hommes du XVIIIe siècle, d'avoir eu une _famille_, une famille tout à fait bourgeoise, de l'avoir aimée tendrement, de s'y être rattaché toujours avec effusion, cordialité et bonheur. Philosophe à la mode et personnage célèbre, il eut toujours son bon père _le forgeron_, comme il disait, son frère l'abbé, sa soeur la ménagère, sa chère petite fille Angélique; il parlait d'eux tous délicieusement; il ne fut satisfait que lorsqu'il eut envoyé à Langres son ami Grimm embrasser son vieux père. Je n'ai guère vu trace de rien de pareil chez Jean-Jacques, d'Alembert (et pour cause), le comte de Buffon, ou ce même M. de Grimm, ou M. Arouet de Voltaire.

Les jésuites cherchèrent à s'attacher Diderot; il eut une veine d'ardente dévotion; on le tonsura vers douze ans, et on essaya même un jour de l'enlever de Langres pour disposer de lui plus à l'aise. Ce petit événement décida son père à l'amener à Paris, où il le plaça au collège d'Harcourt. Le jeune Diderot s'y montra bon écolier et surtout excellent camarade. On rapporte que l'abbé de Bernis et lui dînèrent plus d'une fois alors au cabaret à six sous par tête[86]. Ses études finies, il entra chez un procureur, M. Clément de Ris, son compatriote, pour y étudier le droit et les lois, ce qui l'ennuya bien vite. Ce dégoût de la chicane le brouilla avec son père, qui sentait le besoin de brider, de mater par l'étude un naturel aussi passionné, et qui le pressait de faire choix d'un état quelconque ou de rentrer sous le toit paternel. Mais le jeune Diderot sentait déjà ses forces, et une vocation irrésistible l'entraînait hors des voies communes. Il osa désobéir à ce bon père qu'il vénérait, et seul, sans appui, brouillé avec sa famille (quoique sa mère le secourût sous main et par intervalles), logé dans un taudis, dînant toujours à six sous, le voilà qui tente de se fonder une existence d'indépendance et d'étude; la géométrie et le grec le passionnent, et il rêve la gloire du théâtre. En attendant, tous les genres de travaux qui s'offraient lui étaient bien venus; le métier de journaliste, comme nous l'entendons, n'existait pas alors, sans quoi c'eût été le sien. Un jour, un missionnaire lui commanda six sermons pour les colonies portugaises, et il les fabriqua. Il essaya de se faire le précepteur particulier des fils d'un riche financier, mais cette vie d'assujettissement lui devint insupportable au bout de trois mois. Sa plus sûre ressource était de donner des leçons de mathématiques: il apprenait lui-même tout en montrant aux autres. C'est plaisir de retrouver, dans _le Neveu de Hameau, la redingote de peluche grise_ avec laquelle il se promenait _au Luxembourg en été, dans l'allée des Soupirs_, et de le voir trottant, au sortir de là, sur le pavé de Paris, _en manchettes déchirées et en bas de laine noire recousus par derrière avec du fil blanc_. Lui qui regretta plus tard si éloquemment _sa vieille robe de chambre_, combien davantage ne dut-il pas regretter cette redingote de peluche qui lui eût retracé toute sa vie de jeunesse, de misère et d'épreuves! Comme il l'aurait fièrement suspendue dans son cabinet décoré d'un luxe récent! Comme il se serait écrié à plus juste titre, en voyant cette relique, telle qu'il les aimait: «Elle me rappelle mon premier état, et l'orgueil s'arrête à l'entrée de mon coeur. Non, mon ami, non, je ne suis point corrompu. Ma porte s'ouvre toujours au besoin qui s'adresse à moi, il me trouve la même affabilité; je l'écoute, je le conseille, je le plains. Mon âme ne s'est point endurcie, ma tête ne s'est point relevée; mon dos est bon et rond comme ci-devant. C'est le même ton de franchise, c'est la même sensibilité; mon luxe est de fraîche date, et le poison n'a point encore Agi.» Et que n'eût-il pas ajouté, si l'éternelle redingote de peluche s'était trouvée précisément la même qu'il portait ce jour de mardi gras où, tombé au plus bas de la détresse, épuisé de marche, défaillant d'inanition, secouru par la pitié d'une femme d'auberge, il jura, tant qu'il aurait un sou vaillant, de ne jamais refuser un pauvre, et de tout donner plutôt que d'exposer son semblable à une journée de pareilles tortures?

[Note 86: Diderot, dans l'avertissement qui précède l'_Addition à la Lettre sur les Sourds et Muets_, déclare qu'_il n'a jamais eu l'honneur de voir M. l'abbé de Bernis_; mais ceci n'est qu'une feinte. Diderot n'était pas censé auteur de la lettre; et nous devons dire, en biographe scrupuleux, que l'anecdote des joyeux dîners à six sous par tête entre le philosophe adolescent et le futur cardinal ne nous semble pas pour cela moins authentique.]