Poésies de Daniel Lesueur

Part 7

Chapter 73,463 wordsPublic domain

Mais vous m'avez donné cette joie infinie. Qu'importe que je meure et que les temps soient courts! A votre lèvre enfin, qui raille, doute et nie, J'ai fait dire: «Toujours!»

_UNE PENSÉE DE PASCAL_

O Pascal, tu disais: «Quand l'univers immense Briserait l'homme, astre humble et qui dans l'ombre a lui, L'homme encor, méprisant l'univers en démence, Serait plus grand que lui.

«Tandis que la matière au hasard s'évertue, Lui, l'atome pensant, songe avant de périr; Le monde en l'écrasant ignore qu'il le tue; Lui, sait qu'il va mourir.»

Et moi, je te réponds: Immortel solitaire, Penseur sombre et puissant qui refusas d'aimer, Notre orgueil est plus haut, mais ton génie austère N'a point su l'exprimer.

Si nous sommes très grands, si l'univers s'incline Devant le rayon pur qui tremble sur nos fronts, C'est que nous enlaçons d'une étreinte divine Ceux que nous adorons.

C'est en les possédant que dans nos courtes heures Nous sommes les rivaux de l'Infini sacré; Lui seul nous les reprend lorsque dans ses demeures, Morts, ils ont pénétré.

Il les berce à jamais sur son sein formidable, Comme nous les bercions pendant les nuits d'amour; Mais il reste jaloux dans le temps insondable De nos baisers d'un jour.

Car à nos bien-aimés, en sa longue caresse, S'il dispense la paix et l'oubli précieux, Leur rend-il un instant l'ombre de cette ivresse Que leur versaient nos yeux?

Non, non!... Qu'il vienne alors et saisisse sa proie! Nous demeurons vainqueurs même au jour des adieux. Quand un cœur frémissant par nous s'emplit de joie, Nous devenons des dieux.

_LES PEAUX DE TIGRE_

Hier, dans le salon, de votre marche égale, Vous tourniez lentement, tandis que je songeais. Vos pas foulaient le poil des tigres du Bengale, Fauve, pailleté d'or et marqueté de jais.

Vos voyages lointains ont orné cette salle; Vingt pays ont produit ces merveilleux objets. Tout en pressant du pied la peau, robe royale, Vous formiez de nouveaux et hasardeux projets.

Mais, beau tigre enfermé dans ma passion folle, --Cage où s'épuiserait votre fureur frivole,-- Comment partiriez-vous, étant ainsi captif?

De vos grands fauves morts, couchés, les yeux sans flamme, Certes je verrai l'un avant vous fugitif! Car pour vous rendre libre il faut briser mon âme.

_LA PANOPLIE_

Vers l'angle où l'ombre douce attire le regard, Dans la pourpre enchâssé, l'acier pur étincelle; On dirait qu'un sang frais en longs filets ruisselle Sur le tranchant aigu du clair et fin poignard.

Le courbe yatagan lance un éclair hagard; Sa gaîne s'est usée à battre sur la selle; Et cette svelte dague, arme charmante, est celle Où Tolède épuisa son adresse et son art.

Toutes les voici donc, l'atroce avec l'exquise, Chacune ayant été par vous au loin conquise, Ces lames dont la pointe aime à percer les chairs.

Leur lit d'obscur velours les porte inassouvies, Car des cruels baisers qui leur furent si chers La soif les brûle encor, ces buveuses de vies.

_REPENTIR_

Je suis triste, ô grands bois! j'ai péché contre vous. Vous courbiez sur nos fronts vos feuillages si doux, Qu'assombrissait la nuit divine; Et nous pouvions errer en nous disant tout bas Ces choses que, souvent, l'oreille n'entend pas Tandis que le cœur les devine.

Hélas! et mes discours vous ont tous mis en deuil. J'ai laissé s'élever la voix de mon orgueil Dans votre auguste et pur silence, Et j'ai blessé celui qu'en secret vous charmiez. Dites, m'écoutiez-vous quand vous vous endormiez Au vent du soir qui vous balance?

Lui--lui, qui s'irritait--ne souffre déjà plus, Car j'ai chargé son mal de baumes superflus; J'ai guéri sans peine sa plaie. Il sait que je suis fière et qu'il était jaloux, Et que l'amour parfois, dans ses caprices fous, Met notre âme ainsi sur la claie.

Mais vous, m'accordez-vous aussi votre pardon? Vous avez par moments de doux airs d'abandon Qu'avec ivresse je contemple; Vous murmurez des bruits tendres comme des mots, Et vous arrondissez vos superbes rameaux Ainsi que les arceaux d'un temple.

Le jour, des fleurs sans nombre émaillent vos sentiers. Vous êtes rayonnants, sur vos sommets altiers L'azur tend ses immenses toiles; Mais je vous aime mieux dans le calme des soirs, Quand vous êtes pensifs, et que vos arbres noirs Pour fruits d'or portent des étoiles.

Si jamais j'ai rêvé de bonheur infini, Sans cesse j'y mêlais votre charme béni, O grands bois frissonnants et sombres! Afin de l'enchanter d'un songe surhumain, J'avais conduit celui que j'aime par la main Dans la profondeur de vos ombres.

Et puisque je l'ai fait souffrir dans ces beaux lieux, Puisqu'il a pu, sous votre abri mystérieux, Douter de mon amour sans bornes, Je vous croirai toujours irrités contre moi, Et je verrai toujours en tressaillant d'effroi Frémir vos hautes cimes mornes.

Mais du moins entendez aujourd'hui mon serment: Lorsque je marcherai pas à pas, lentement, Près de lui sous vos voûtes fraîches; Soit que le gai printemps fasse éclore les nids, Soit que le vent d'hiver sur les chemins brunis Roule à nos pieds vos feuilles sèches;

Craignant l'âpre regret et l'amer souvenir, Je ne laisserai point à ma lèvre venir Des mots moins doux que ma pensée. De mes torts d'un instant, bien que légers et courts, Humble, je veux distraire et consoler toujours Sa chère âme que j'ai blessée.

Et s'il veut éprouver son pouvoir absolu, --Ce pouvoir sous lequel l'amour a résolu De plier ma fière nature,-- Docile, il me verra suivre ses volontés, S'il vous invoque et s'il m'entraîne à ses côtés Dans vos abîmes de verdure.

_L'AMOUR JOYEUX_

Quoi! vous connaissez votre empire, Et vous pouvez être jaloux! Ami, ma lèvre ne respire Que pour vous.

Quoi! vous éprouvez ma tendresse, Et vous redoutez l'avenir! Vous croyez donc que votre ivresse Peut finir?

Savez-vous que mon cœur frissonne Quand votre front est soucieux? Mon bonheur s'efface ou rayonne Dans vos yeux.

Un mot de vous change mon âme: Aussi longtemps qu'il vous plaira, Votre souffle de cette flamme Se jouera.

Cher tyran qui prenez ma vie, Vous me la rendez quelquefois: C'est lorsque j'écoute, ravie, Votre voix;

Ou bien lorsque mon regard plonge Dans votre œil au rayon béni, Et que je m'enivre d'un songe Infini.

J'aime inventer des rimes folles Pour vous les murmurer tout bas; Vous n'êtes de leurs sons frivoles Jamais las.

Alors qu'ainsi je vous enchante, Quand vous vous inclinez vers moi, Et que le rythme ailé vous chante Mon émoi,

Nous avons le bonheur suprême, Et tous nos désirs superflus Ne demanderaient à Dieu même Rien de plus.

_L'HEURE ENCHANTÉE_

Rêves de ma jeunesse, ô mes rêves sublimes, Qui jadis habitiez d'inaccessibles cimes, Mes beaux oiseaux sacrés! Vous êtes descendus vivants parmi les hommes, Dans la réalité triste et sombre où nous sommes, Purs vous êtes entrés.

Je vous croyais trop beaux pour ce monde où tout pleure, Et voici que soudain au toit de ma demeure Se suspend votre vol. Quand l'aube luit j'entends frémir vos douces ailes, Et le soir vos chansons me font oublier celles Du divin rossignol.

Mes yeux vous ont suivis, pleins de larmes amères, Lorsque vous sembliez, visions éphémères, Fuir au sein de l'azur. Mon cœur de votre adieu se brisait en silence... Et voici qu'aujourd'hui votre nid se balance A l'angle de mon mur.

Que vous êtes charmants, fiers et joyeux, mes hôtes! Je vous ai vus planer dans des sphères très hautes, Parmi des rayons d'or; Tremblante, j'admirais votre splendeur farouche; Mais vous apparaissez, sous ma main qui vous touche, Plus radieux encor.

L'un de vous est l'Amour, sûr, profond et fidèle, L'Amour au vaste essor, dont le large coup d'aile Vibre dans l'infini; L'autre est l'Intimité qui fait une deux âmes; L'autre est la Poésie à l'aigrette de flammes, Chantant son chant béni.

Tous vous êtes venus, chers captifs de ma vie. Un seul eût pu me rendre heureuse à faire envie; Pourtant j'aurais souffert, Car mes vœux insensés vous appelaient ensemble. Mais le sort en un jour à mon seuil vous rassemble, Et mon ciel s'est ouvert.

Amour!... Culte du beau!... Communion suprême!... Oh! sentir qu'on s'élève au-dessus de soi-même, Que le cœur s'agrandit, Que l'on voit de plus loin la foule et ses mensonges, Parce qu'un œil aimé plein de merveilleux songes Doucement resplendit!

Oh! dans un clair esprit lire comme en un livre, Surprendre sa pensée et la faire revivre En des rythmes légers! D'un être grave et fort vaincre l'orgueil austère, L'entendre murmurer que rien ne vaut sur terre Nos aveux échangés!

Découvrir à la fois dans la main que l'on presse La virile énergie et l'exquise tendresse, Un ferme et cher soutien! Être deux, se livrer sans jamais se connaître, Et se trouver nouveaux et plus charmants peut-être Après chaque entretien!

Aimer tous deux les champs où frissonnent les roses, Les flots bleus, les parfums, les puériles choses, Les bois mystérieux! Accueillir la gaîté qui rit et qui s'éveille, Et fixer sur la vie, étonnante merveille, Un regard sérieux!

Tout voir, tout admirer, tout chercher, tout comprendre Au fond d'un cœur, miroir qui prend tout pour tout rendre, Cœur à notre âme uni; Savoir que rien n'est beau ni grand qu'il ne reflète, Et, comme en s'y peignant l'univers s'y complète, Y trouver l'infini!

O rêves, rêves d'or que formait ma jeunesse! Vous êtes devenus, riants et pleins d'ivresse, Une réalité. Je ne demande rien que prolonger cette heure: Dieu même n'en ferait pour moi point de meilleure Dans son éternité.

_LA NATURE ET L'AMOUR_

Ainsi donc, ô vallons! ô lacs purs! ô retraites Où rayonne l'amour sur la bruyère en fleur! Ils ne vous ont chantés, les orgueilleux poètes, Qu'au sein de leur douleur.

Ils ne vous ont parlé, par leurs voix immortelles, Que lorsque en vos abris ils sont revenus seuls, Et qu'ils n'ont plus trouvé sous vos ombres si belles Que d'horribles linceuls.

Leurs vers ont découlé de leur lèvre tremblante Lorsqu'ils ont parcouru votre désert sacré, Y suivant pas à pas la fuite grave et lente D'un fantôme adoré.

Et ce n'était point vous alors que leur tristesse Se plaisait à parer d'un charme déchirant: C'était leur amour mort et c'était leur jeunesse Qu'ils cherchaient en pleurant.

Ils vous ont accusés de rester impassibles Lorsqu'ils marchaient pensifs en sanglotant tout bas, Et que dans vos sentiers leurs rêves impossibles S'envolaient sous leurs pas.

Bien peu leur importaient vos airs gais ou moroses Quand leur bonheur semblait ne pas devoir finir, Mais plus tard ils ont dit que l'éclat de vos roses Blessait leur souvenir.

Ils se sont étonnés que vos grâces divines Devant leur désespoir resplendissent toujours, Et que vous n'eussiez point fait prendre à vos ravines Le deuil de leurs amours.

Que n'ai-je, ô bois charmants, leur sublime génie, Puisque je suis heureuse et que vous m'enchantez, Puisque celui dont l'âme à mon âme est unie S'avance à mes côtés!

Puisque je vois briller parmi vos frêles herbes En paillettes de feu les traits d'or du soleil, Et que sur les sommets de vos arbres superbes Reluit le jour vermeil!

Puisque tout est chansons, que tout est rire et joie Sous vos ombrages frais, dans les cieux, dans mon cœur! Oh! pourquoi donc faut-il que l'écho ne renvoie Que l'accent du malheur?

Pourquoi n'avons-nous pas des mots pleins de délire Qui fixent à jamais nos bonheurs fugitifs, Alors qu'un léger mal arrache à notre lyre Des accords si plaintifs?

Pour élever vers vous une voix attendrie, Beaux asiles profonds où mon cœur fut bercé, Non, je n'attendrai point l'heure où la rêverie S'en va vers le passé.

Non, je n'attendrai point de la trouver déserte La place où mon ami se reposa souvent, Et seule d'écouter dans la forêt inerte Les longs soupirs du vent.

Voyez, nous sommes deux, nous savons vous comprendre, Notre aveugle bonheur ne cache point vos cieux, Votre sereine paix rend notre amour plus tendre Et plus mystérieux.

Nous revenons à vous toujours, ô solitude! Votre calme imposant plaît à notre fierté; Les bois silencieux, dans leur noble attitude, Ont tant de majesté!

Notre âme, qui remonte aux sources de la vie, D'un monde étroit et vain fuyant les trahisons, S'agrandit tout à coup et s'élance ravie Vers vos purs horizons.

Nos pas en vos chemins errent à l'aventure, Vos aspects imprévus nous font longtemps rêver, Et tout autour de nous la tranquille Nature Semble nous approuver.

Qu'il monte donc vers vous, l'encens de nos hommages, Dans nos félicités il doit vous être offert; Et puissions-nous encor vous bénir, ô bocages, Quand nous aurons souffert!

Aujourd'hui, l'œil perdu dans vos riants abîmes, Nous sentons les liens qui nous tiennent unis, Se serrant doucement au souffle de vos cimes, Devenir infinis;

Et, songeant que demain les heures envolées, Blancs spectres, flotteront en ces muets séjours, Émus, nous voyons naître en vos vertes allées Les plus beaux de nos jours.

_LE VOYAGE_

Ami, quand nous avons tous deux quitté la France, Bien que l'exil fût court, volontaire et joyeux, J'ai surpris un reflet de rapide souffrance Qui passait dans vos yeux.

C'est lorsque le rivage, avec ses contours vagues, S'est perdu lentement dans une brume d'or. Rose, au loin la falaise, à l'horizon des vagues, Étincelait encor.

Vous m'avez avoué qu'une étreinte secrète Toujours vous oppressait le cœur, lorsque au départ Nos bords si familiers, noyant leur fine crête, Échappaient au regard.

Mais pouvais-je éprouver un sentiment d'angoisse, Moi... moi qui m'enfuyais loin du monde avec vous, De ce monde cruel, dont un seul coup d'œil froisse L'amour furtif et doux?

Ah! goûter un instant sur la terre étrangère Ces bonheurs par le sort à jamais déniés! Ah! croire pour un jour--ivresse mensongère-- Que vous m'apparteniez!

Marcher à votre bras sans plus d'inquiétude, Parmi tant d'inconnus, qu'au fond des grand bois noirs Qui nous ont si souvent prêté leur solitude Dans la paix des beaux soirs;

Et ne pas me troubler devant tant de prunelles Pénétrant à loisir mon secret précieux, Plus que sous les yeux d'or aux lueurs éternelles Qui nous guettent des cieux;

Porter haut votre amour ainsi qu'une auréole, Le sentir rayonnant sur mon front, et passer Sans trembler de surprendre une injuste parole Prompte à le rabaisser;

Vous posséder sans cesse: en ouvrant ma paupière A l'aube, et jusqu'au soir où nous rentrerions las; Vous suivre tout le jour, et la nuit tout entière Dormir entre vos bras:

Voilà l'illusion qu'un rapide voyage Pour un moment changeait en douce vérité, Et qui m'apparaissait quand j'ai vu le rivage S'enfuir dans la clarté.

Car, vous le savez bien, pour toute femme aimante Il n'est qu'une patrie et qu'un vrai sol sacré: La terre qu'embellit la présence charmante D'un seul être adoré.

_ÉCHOS D'AMOUR_

Si je n'ai pas l'amour, que m'importe la vie? Qu'importe au prisonnier la splendeur d'un beau jour? Quel bien pourrait remplir mon âme inassouvie Si je n'ai pas l'amour?

Si je n'ai votre cœur,--le vôtre, ô ma chère âme!-- Que m'importe la gloire, enivrante liqueur? Son nectar à ma lèvre est comme une âpre flamme Si je n'ai votre cœur.

Si je n'ai votre espoir, cher, et votre pensée, Qu'importent mes travaux, sous la lampe, le soir? Qu'importent mes efforts et ma lutte insensée Si je n'ai votre espoir?

Si je n'ai vos bonheurs pour enchanter ma course, Qu'importe l'aiguillon des désirs suborneurs? Toute félicité m'est tarie en sa source Si je n'ai vos bonheurs.

Si je n'ai vos tourments, peu m'importent les larmes Que versent ici-bas les douloureux amants: L'ineffable pitié même est pour moi sans charmes Si je n'ai vos tourments.

Si je n'ai vos fiertés, qu'importe qu'on me blesse? Qu'importent les dédains par avance acceptés? Tous les souffles amers courberont ma faiblesse Si je n'ai vos fiertés.

Si je n'ai vos aveux à répéter en rêve, Qu'importe que la nuit vienne au gré de mes vœux, Sous les astres, chanter son doux hymne sans trêve, Si je n'ai vos aveux?

Si je n'ai votre amour, que m'importe la tombe? Qu'importent tous mes ans moissonnés sans retour? Que le sépulcre s'ouvre, ô cher, et que j'y tombe Si je n'ai votre amour!

_LA FAUVETTE_

Quand vous ouvrirez à votre fauvette La cage et le nid désormais déserts, Qui donc chantera pour vous de doux airs? Qui donc vous mettra tout le cœur en fête Quand s'envolera la chère fauvette?

Dans les jours de trouble et de dur souci, Elle avait toujours, malgré ses alarmes, Un chant dont le ciel semblait éclairci, Un chant quelquefois tout trempé de larmes, Dans les jours de trouble et de dur souci.

Hélas! elle était quelque peu farouche, Ne ressemblant guère aux oiseaux privés Qui vous becquetaient jadis dans la bouche, --Gens de basse-cour, des bourgeois rêvés.-- Hélas! elle était quelque peu farouche.

Elle aimait, c'est vrai, le feuillage altier Où le libre vent siffle quand il passe. N'effleurant jamais le banal sentier, Elle volait haut dans l'immense espace. Elle aimait, c'est vrai, le feuillage altier.

Vous vouliez ses chants sans avoir son âme. Pourriez-vous sentir la tiédeur du feu Sans laisser jaillir et danser la flamme? La fauvette part au fond du ciel bleu... Vous vouliez ses chants sans avoir son âme.

Mais quand s'ouvriront pour votre fauvette La cage et le nid désormais déserts, Qui donc chantera pour vous de doux airs? Qui donc vous mettra tout le cœur en fête Quand s'envolera la chère fauvette?

_PROMENADE SOLITAIRE_

Dans les bois frais, en la douceur des nuits, Vous avez seul promené vos ennuis.

Dans nos grands bois, sous la lune d'opale, N'avez-vous point entrevu mon front pâle?

L'air était plein des senteurs du lilas. Vous marchiez seul, pensif et le cœur las.

A l'heure où tout sommeille et tout s'apaise, L'ancien amour, est-ce lui qui vous pèse?

L'esprit peut-être, ou peut-être la chair, Hait en secret ce qui nous est trop cher.

C'est la révolte obscure et douloureuse De l'âme, en qui plus d'un gouffre se creuse.

Mystère étrange... Hélas! notre sein nu Garde à jamais un abîme inconnu.

Nous ignorons l'énigme qu'il recèle, Un sceau divin pour nous-mêmes le scelle.

Nous le frappons pour en troubler l'écho: L'écho s'éveille et ne rend qu'un sanglot.

Ah! n'allez plus, ami, dans le bois sombre Des jours perdus compter ainsi le nombre.

N'allez plus seul en nos anciens abris, D'un rêve amer vous y seriez surpris.

Non, n'allez plus à cette chère place Sans que mon bras si tendre vous enlace.

Car le Passé, sphinx aux rires railleurs, Nous guette aux lieux qui furent les meilleurs.

Et moi, je puis faire encore, ô ma vie! Un doux Présent pour votre âme ravie.

_SOUFFLES D'AUTOMNE_

Ce soir, ô mon ami, sur notre cher village Le premier vent d'automne a tristement soufflé. Nos bois se sont emplis d'un tumulte sauvage, Dont mon trop faible cœur est jusqu'au fond troublé.

Car sous le sombre ciel meurt la saison bénie, La rapide saison de nos bonheurs furtifs, Et c'est un souffle plein d'amertume infinie Qui tord et fait gémir les grands chênes plaintifs.

Reverrons-nous jamais la douce solitude Où les bruits importuns du monde s'éteignaient? Reviendrons-nous errer encor, sans lassitude, Dans ces sentiers étroits où nos mains se joignaient?

Chérirons-nous longtemps d'une égale tendresse Nos anciens nids d'amour perdus dans le bois frais? Y viendrons-nous puiser toujours la même ivresse, Sans jamais voir pâlir leurs immortels attraits?

La modeste demeure aux lourds meubles rustiques Semblera-t-elle encor si touchante à nos yeux, Parmi l'ombrage épais de ces forêts antiques Où, dans l'austère écho, sonnaient nos pas joyeux?

Sur la haute colline en notre course atteinte, Devant l'immense espace embrassé tant de fois, Resterons-nous encor, lorsque l'Angelus tinte, L'un sur l'autre appuyés, recueillis et sans voix?

Qui changera d'abord, la Nature ou nos âmes? Hélas! et qui de nous se lassera d'aimer? Suffiront-ils toujours à nos cœurs pleins de flammes, Ces bonheurs d'aujourd'hui qui les ont pu charmer?

Oh! qu'il est triste à dire à la chère retraite Le déchirant adieu qui nous sépare au seuil! Voilà pourquoi naissait mon angoisse secrète Devant le sombre aspect de la campagne en deuil.

Pleurez, ô grands bois noirs! Sifflez, ô vents funèbres! Feuilles mortes, tombez sur le chemin durci! Nuages, étendez vos voiles de ténèbres... Mon cœur, qui vous comprend, se glace et tremble aussi.

Et pourtant je devrais bénir votre détresse: Sans l'horreur de l'hiver, que vaudraient les beaux jours? Sans le cruel adieu, la passagère ivresse Mènerait aux sommeils insensibles et lourds.

Car en ce monde obscur dont la Mort est la reine Tout s'efface et périt de ce qu'on veut saisir, Mais qu'un bien seul échappe à la loi souveraine, C'est assez pour qu'en nous en meure le désir.

Ami, plus l'avenir nous réserve de larmes, Plus sembleront pesants nos jours chargés d'ennuis, Et plus rayonneront les indicibles charmes De nos discrets bonheurs, si promptement enfuis.

Puis, lorsqu'un doux printemps fera verdir les branches, Peut-être, revenus en notre ancien séjour, Parmi les frais lilas et les épines blanches, Nous verrons refleurir notre immortel amour.

_MIRAGES NOCTURNES_

Sous la tonnelle verte, au fond du frais jardin, Nous avions devisé devant la nappe blanche. Pour si peu quelquefois le cœur entier s'épanche. Tous nos bonheurs passés renaquirent soudain Sous la tonnelle verte, au fond du frais jardin.