Part 6
Vous en souviendrez-vous?... Sur cette rive étrange, A l'ombre des palais, au bord du lac sacré, Parmi les temples d'or baignés des flots du Gange, L'avez-vous murmuré?
L'avez-vous dit parfois, descendant en vous-même, Non plus prêt à me fuir, non plus comme un adieu, Mais sûr de votre cœur et dans l'ardeur suprême D'un solennel aveu?
L'avez-vous dit ainsi loin de moi?... L'Inde antique N'a-t-elle point, jalouse, épié le secret Qui, devant sa beauté rayonnante et mystique, Rendait votre œil distrait?
Oh! pour vous quelquefois j'ai peur de sa vengeance: Sur la jungle fiévreuse erre un souffle de mort, Et le tigre royal rôde avec diligence Dès que l'homme s'endort.
Oh! j'ai peur... Gardez-vous, s'il vous souvient encor, Lorsque vous me quittiez, de votre dernier mot, Dans les bois, sur le fleuve, ou près du roc sonore, De le dire tout haut.
Car la nature altière, imposante et terrible Que vous étudiez, connaît bien son dessein: L'homme, vile poussière, est passé par son crible Et se perd dans son sein.
Rien pour elle n'est moins qu'un être et qu'une vie; L'Inde veut l'âme esclave et joue avec la chair; En prononçant mon nom, craignez qu'elle n'envie Un souvenir trop cher.
C'est moi qui redirai, lorsque mon cœur se serre Et tremble pour vos jours auxquels il est lié, Ce mot magique et doux, ce mot qui fut sincère, Mais peut être oublié.
Et quand vous reviendrez, s'il n'est pas sur vos lèvres, Je n'en parlerai point, nous resterons amis. Vous voulez plus encor que l'amour et ses fièvres, Et je vous l'ai promis.
_LE COLLIER DE PERLES_
Lorsque votre départ désespéra mon âme, Tandis que je songeais à vos futurs dangers, Un doute vous saisit touchant mon cœur de femme.
Parfois les doux serments deviennent mensongers. Vous prîtes un collier que porta votre mère: Des perles, en trois rangs chatoyants et légers.
«Si vous n'avez pour moi qu'un amour éphémère,» Dites-vous, «si l'absence en vous sème l'oubli, Évitons au retour toute parole amère.
«Si le rêve d'un jour doit être enseveli, Sans un mot rendez-moi ces perles, et ma lèvre Ne protestera point contre un fait accompli.
«Une mâle douleur n'a pas de plainte mièvre. Puisse un jour ce collier, chère âme, à votre cou, M'annoncer le bonheur dont mon exil me sèvre.»
Hélas! et de vos mains je reçus le bijou. Vous aimiez ma tendresse et vous fuyiez loin d'elle: Tant l'homme en ses désirs est inconstant et fou.
Mais dans mon triste cœur je la sens éternelle. Qu'on mette en mon cercueil vos perles, si je meurs! Jusqu'au fond du tombeau je vous serai fidèle.
Mes yeux en ce moment les arrosent de pleurs. Tandis que loin de moi vous risquez votre vie, Un songe a, cette nuit, ravivé mes douleurs.
Enfin vous reveniez... La gloire qu'on envie Couronnait votre front, pâli par vos travaux; Je m'avançais vers vous, interdite et ravie.
Plus sacré qu'un fétiche adoré des dévots, Sur mon sein le collier, éclatant témoignage, A notre ancien amour marquait des jours nouveaux.
Et moi je le touchais, le tendre et noble gage; Vers lui d'un geste fier j'appelais vos regards: Vous comprendriez bien son mystique langage.
Horreur! vos yeux si beaux se dilatent, hagards... Entre mes doigts tremblants se rompt la fine chaîne, Et les perles soudain roulent de toutes parts.
Alors je m'éveillai dans une étrange peine. C'était un songe vain... Mais quoi! j'entends toujours Le bruit sinistre et doux du collier qui s'égrène.
Il est là, ruisselant sur l'écrin de velours, Intact et pur ainsi qu'en moi la foi jurée; Les seuls joyaux épars sont mes pleurs lents et lourds.
Ma douleur à sa cause est bien peu mesurée, Mais l'amour rend crédule au présage trompeur L'âme la plus hautaine et la plus assurée...
Et, malgré ma raison, ce rêve me fait peur.
_L'OUBLI_
Ainsi vous avez cru que l'oubli, vague sombre Dont le flux lourd et lent monte jour après jour, Avait pu dans mon cœur effacer jusqu'à l'ombre De mon divin amour.
La vie est-elle donc, ami, si magnifique Que j'ose me jouer de son meilleur trésor, Et compter que demain sa bonté pacifique Me le rendrait encor?
Hélas! n'est-elle pas si durement amère Que nous restons tremblants du bonheur effleuré: Il ne nous apparaît, dans une heure éphémère, Que pour être pleuré.
Quand nous l'avons touché de nos mains qui frémissent, Pour qu'il demeure, en vain nous prierions les dieux sourds Nos cœurs l'ont reconnu, nos cœurs s'épanouissent... Puis saignent pour toujours.
Et moi qui l'ai saisi, ce bonheur que l'on rêve, Et moi qui l'ai pressé sur mon sein palpitant, Je précipiterais sa course déjà brève Au néant qui l'attend!
Moi qui crains tant pour lui, le sachant périssable, Sur lui j'appellerais le souffle de l'oubli, Semblable au vent de mer qui recouvre de sable Un nom enseveli!
J'oublierais!... Mais quel bien me resterait sur terre, Puisque vous êtes loin, puisque tout doit finir, Puisque aujourd'hui déjà mon âme solitaire N'a plus qu'un souvenir.
J'en réveille l'ivresse et frémis, car je songe Que ce cher souvenir, seul, n'est point incertain; Gardé par le Passé, dans lequel mon œil plonge, Il échappe au destin.
Mais l'espoir, qui vous suit sur votre longue route, Qui vous ramène à moi tel qu'au soir des adieux, Dépend de l'Avenir, dont j'épie avec doute Le mot mystérieux.
C'est pourquoi j'éternise une heure passagère, Où mon cœur doucement a cru vous deviner; J'y vivrai jusqu'au jour où votre voix si chère Viendra m'en détourner.
_LETTRE ÉCRITE AU PRINTEMPS_
Hier la neige encor couvrait les plaines mornes, Les flots étaient changés en cristaux clairs et durs, Et nos cœurs se taisaient, pleins de doutes obscurs, Dans les limpides soirs aux tristesses sans bornes, Quand la lune montait, lente, au fond des cieux purs.
Et ce matin voici comme une molle haleine Flottante autour de nous dans les airs attiédis; L'eau ruisselle en torrents sur les prés reverdis, Et la forêt, de vie et de voix toute pleine, Semble tendre au doux vent ses grands bras engourdis.
C'est un moment rempli d'ineffable surprise. Nous savions que l'hiver devait s'enfuir un jour, Pourtant nous éprouvons, dans le soudain retour De ce baiser d'en haut, de cette chaude brise, Comme l'émoi causé par un naissant amour.
Pour moi, j'ai mieux encor que cette vague ivresse; Je vois dans le printemps la fin de votre exil. Je ne murmure plus: «Hélas! reviendra-t-il?» Le souffle des beaux jours a chassé ma détresse, Je respire l'espoir en son parfum subtil.
Oh! oui, vous reviendrez... Tout l'annonce et le chante. Dans mes songes déjà je crois voir sur la mer, La proue à l'occident, filer un grand steamer. Il sera, ce retour dont l'image m'enchante, Doux autant qu'autrefois le départ fut amer.
Venez... Nous reprendrons nos longues causeries; Dans nos cœurs éprouvés nous lirons jusqu'au fond. Au-dessus des humains et du vain bruit qu'ils font, Quelle extase ravit deux âmes attendries Lorsqu'une intimité sublime les confond!
L'amour nous a conduits par de mystiques voies. Vous l'accusiez un jour d'avoir trop tard uni Nos cœurs, où plus d'un rêve, hélas! s'était terni; Mais il nous préparait d'inconcevables joies, Car il nous mûrissait pour le moment béni.
Il nous fallait d'abord devenir forts et graves, Avoir beaucoup lutté, cherché, compris, souffert, Vu l'abîme des temps sous nos pas entr'ouvert, Et dominé le sort tranquillement, en braves, Pour que le vrai bonheur enfin nous fût offert.
Ce que nous nous dirons par les douces soirées, Dans le bruit de la ville ou le repos des bois, Sera tendre et profond, mais austère parfois, Car nos mains ont touché bien des choses sacrées; L'angoisse du néant fera trembler nos voix.
Mais un arome fin monte du sol humide Où la neige d'hier a doucement fondu. C'est le printemps, ami... Vous êtes attendu. Un petit passereau module un chant timide, Puis s'étonne, et soudain vole tout éperdu.
Oh! combien je jouis de ces métamorphoses! Chacune tour à tour va grandir mon espoir. Des fleurs!... Il va s'ouvrir des fleurs sur le sol noir! Venez... Il ne faut pas faire mentir les choses, Et les arbres m'ont dit que je vais vous revoir.
_LE RETOUR_
Il est donc terminé, ce long, ce pesant rêve Où mon cœur vous suivait bien loin sous d'autres cieux. Vous êtes près de moi; mon regard qui se lève Va rencontrer vos yeux.
Vos yeux... devant lesquels ont passé des merveilles, Et qui, las de sonder pourtant et de savoir, Après les jours brûlants, durant les sombres veilles, Se fermaient pour me voir.
Vos yeux changeants... où j'aime à surprendre votre âme Tantôt douce, et croyante, et tendre, et se livrant, Tantôt sceptique au point que leur cruelle flamme Me brûle en m'effleurant.
Votre amour me ravit, comme aussi votre doute: En vain vous proclamez un fatalisme obscur, Je saurai malgré vous placer sur votre route Un bonheur calme et sûr.
Je connais le secret de la détresse affreuse Dont le plus fort se sent tôt ou tard accablé; Tout au fond de notre être un abîme se creuse Qui jamais n'est comblé.
Et plus le cœur est grand, plus le vide est immense. Sur votre cœur, ami, je me penche en tremblant... L'espoir de le remplir me saisit,--ô démence!-- Enchanteur et troublant.
Je ne puis qu'apaiser l'âpre mal qui le blesse, Tromper, jour après jour, son éternel désir, Puisque le bien suprême est, pour notre faiblesse, Impossible à saisir.
Mais j'ai rêvé du moins d'accomplir cette tâche. Je vous consolerai de l'immortel ennui. Mon amour à vos yeux voilera sans relâche Le néant, même en lui.
Vous ne me direz plus qu'il est court et fragile, Que la satiété mène aux mornes adieux. Par lui vous garderez sous votre front d'argile L'esprit serein des dieux.
Au bout de ce chemin rude et plein de vertige Que vous suivez, marchant vers un but inouï, Beau lis, il fleurira, mystique, sur sa tige Toujours épanoui.
Vous n'éprouverez plus l'angoisse des abîmes Où, tout en frémissant, plonge votre raison, Quand vous le reverrez, plus riant, sur les cimes, Après chaque saison.
Vous oublierez l'horreur de notre destin sombre, --Naître pour vivre seuls et mourir tout entiers,-- Parce que l'humble fleur dessinera son ombre, Le soir, sur vos sentiers.
Et comme elle a conçu de folles jalousies, Son calice profond, dans l'air des hauts sommets, Changera ses parfums suivant vos fantaisies, Sans s'épuiser jamais.
Afin que vous goûtiez toute joie auprès d'elle: Car son âme de fleur a conçu le dessein De vous offrir ainsi, pour vous garder fidèle, Mille amours dans son sein.
_L'INDE BOUDDHIQUE_
Ami, j'ai vu par vous les régions splendides Où vous avez erré si longtemps loin de moi; Votre amour et vos soins, qui m'y servent de guides, M'en ont ôté l'effroi.
J'ai plongé sans péril en leur puissant mystère. Vous seul avez porté le poids des lourds travaux; Vous seul avez bravé, dans votre exil austère, Mille dangers nouveaux.
Moi, je jouis en paix de votre œuvre hardie. O voyageur aux mains pleines d'illusions! La sphère où je circule est par vous agrandie, Car j'ai vos visions.
Si vous avez vécu dans les siècles antiques Que les temples déserts vous semblaient contenir, Moi, je hante aujourd'hui tous ces hautains portiques Dans votre souvenir.
L'Inde s'est tout entière empreinte en vos pensées, Et, comme j'y sais lire, ainsi je l'entrevois. Sa présente misère et ses splendeurs passées Me frappent à la fois.
Comme vous, ce que j'aime en elle, triste esclave, Ce n'est pas sa beauté, qu'un maître viola, Ni ses villes d'or fin que l'eau du Gange lave, Que l'Occident vola.
C'est l'idée immortelle, invincible, insondable, Qui jadis y fleurit, digne d'un tel décor, Qui, dans le sein muet du désert formidable, S'épanouit encor;
Idée où la science, en nos sombres contrées, Sans poétique flamme, arrive pas à pas, Mais qui brille et se vêt de ses grâces sacrées Au soleil de là-bas.
C'est l'évolution, l'éternité des choses, L'Absolu qui se crée, en des efforts constants, Par les combinaisons et les métamorphoses Des formes dans le temps.
C'est notre être perdant au tombeau sa substance, Mais s'immortalisant par tout ce qu'il aima, Effet qui devient cause après son existence, Mystérieux _Karma_[D].
Quoi! ne suffit-il pas à notre ardeur amère, Au sein du radieux et vivant tourbillon, De laisser après nous de notre œuvre éphémère Un éternel sillon?
Quoi! ne suffit-il pas au besoin de justice Qu'un mot de notre lèvre, aussitôt oublié, Pour le bien ou le mal à jamais retentisse, Fécond, multiplié?
A notre lâche cœur qui cherche un vain salaire, Que peindraient de plus grand ses vœux intéressés? Et pour nous arrêter aux heures de colère N'est-ce donc point assez?
L'Inde le proclama pendant trois mille années. Notre aride science à peine le pressent. Ces hautes vérités, vous les vîtes ornées D'un cadre éblouissant.
Elles apparaissaient pour vous sous les symboles, Parmi les dieux pensifs qui chargent les piliers, Des assises du temple aux arceaux des coupoles Surgissant par milliers.
Et vous les écoutiez, dans cette nuit sublime Où la lune, versant sa limpide clarté, Éclairait pour vous seul, comme au fond d'un abîme, Une morte cité[E].
Je revois avec vous ces scènes inouïes, Les monstrueux chevaux le long des murs dressés, Les merveilles de l'art partout épanouies En rêves insensés.
Parlez... Il est meilleur d'aimer que de connaître: Ces deux bonheurs pour moi sont en vous réunis. L'univers ne m'est rien s'il n'enferme en votre être Ses secrets infinis.
[D] Le _Karma_ est un principe immatériel qui, pour les Bouddhistes, répond à l'idée de l'âme. Il ne conserve pas au delà de la tombe la personnalité de l'être humain; il en est la quintessence, ce qu'on pourrait appeler la résultante morale. Mais nous prenons ici le mot dans un sens plus précis, enveloppant sous ce terme la série impérissable d'effets dont toute existence devient le point de départ, et qui varie suivant chaque action, chaque parole et même chaque pensée de cette existence. Voilà en effet ce que nous laissons après nous d'immortel, ce qui attache au moindre de nos actes une telle importance et au rôle de l'homme une telle grandeur.--D. L.
[E] Vijayanagar, ancienne capitale du sud de l'Inde, dont les monuments sont encore debout, mais qui reste absolument abandonnée et dépeuplée.
_SILENTIUM_
Nunquam aliud natura, aliud sapientia dicit.
Ami, dans un moment de doute et de détresse, J'écrivis la boutade amère que voici. Mon âme, où vous lisez, toujours vous intéresse, Et des grands vers charmeurs vous aimez la caresse. Sans trop hocher la tête écoutez donc ceci:
Le verbe--notre orgueil--nous égare et nous leurre; C'est dans un jour maudit qu'il nous fut révélé. Le cœur n'a pas de mots: il chante ou bien il pleure, Il vibre pour jamais d'un soupir qui l'effleure. Hélas! depuis Babel nous avons trop parlé.
Nous avons gravement prononcé des syllabes Qui troublaient nos cerveaux et signifiaient peu; En caractères grecs, égyptiens, arabes, Enfermant l'infini, comme nos astrolabes En des chiffres crochus enferment le ciel bleu.
Nous avons profané dans nos langues vulgaires Le secret de notre être, inexpressible et doux, Ce secret que sans doute on a compris naguères Lorsque, innocent encor de ses premières guerres, L'homme sur son champ noir menait ses grands bœufs roux.
Le champ fumait d'amour sous l'aube rose et tendre; Un désir éperdu de produire gonflait La lèvre des sillons, et l'on pouvait entendre Comme un bruit de baisers s'élever et s'étendre Sur la cime des bois, lorsque le vent soufflait.
On sentait palpiter la vie intense et neuve Dans les veines du sol, les antres et les nids. Le berger, près de l'onde où le troupeau s'abreuve, Songeait à deux yeux clairs plus limpides qu'un fleuve Qui le verraient rentrer de ses travaux finis.
Tout germait, tout croissait dans l'aurore dorée, Tout aimait. Par l'amour triomphant du néant, La Nature venait de saisir la durée: La génération, formidable et sacrée, Livrait au couple humain tout l'avenir béant.
Il nous fallait rester, rudes fils de la terre, Purs, orgueilleux et nus, et soumis aux destins. De l'univers profond respectant le mystère, Il nous fallait, plongés dans un silence austère, Devant l'immensité courber nos fronts hautains.
Mais nous avons parlé... Nos bouches sacrilèges Ont fait des créateurs, des genèses, des dieux; Leur souffle a corrompu nos plus beaux privilèges Et mêlé d'espoirs faux, d'erreurs, de sortilèges, Même l'âpre grandeur des éternels adieux.
Notre rôle ici-bas, notre rôle superbe, N'était-il pas de vivre et, vivant, d'adorer?... D'adorer le soleil, la femme et le brin d'herbe, L'enfant, l'étoile d'or, les lis, le flot, la gerbe, Les cieux--mais sans jamais pourtant les implorer.
Qu'aurions-nous demandé que la bonne Nature N'eût pas placé déjà sur nos riants chemins? Quand nos rêves risquaient l'immortelle aventure, Nous ont-ils peint là-haut, pour l'extase future, Quelque chose de mieux que nos bonheurs humains?
Non!... Nous devions serrer sur nos chaudes poitrines, Pendant le jour béni qui nous était prêté, Nos charnelles amours, fragiles et divines, Créatrices amours, où seules nos doctrines, Malgré l'enfantement, ont mis l'impureté.
Puis nous devions mourir, fermer à la lumière Si douce des matins nos yeux reconnaissants; D'un suprême regard, plein de candeur première, Enveloppant les fils, l'épouse et la chaumière, Tout ce qui fait nos cœurs joyeux et frémissants.
Quel désir, quelle crainte eût ébranlé notre âme? Quel juge ou quel sauveur pouvions-nous invoquer? Nos devoirs--ceux qu'un ordre universel proclame-- Ont, pour l'esprit subtil et pour les sens de flamme, Des charmes si puissants qu'on n'y saurait manquer.
La Nature n'a pas commis à nos morales Le pouvoir de hâter son auguste action. Nos gestes sont les siens. Les ombres sépulcrales N'ont point de rouge enfer au bas de leurs spirales: L'œuvre utile avec soi porte sa sanction.
Ce qui doit être fait est bon et simple à faire; De quoi serions-nous donc alors récompensés? Et puisque la douleur suit le mal qu'on préfère Et qu'elle est pour nous seuls, par delà cette sphère Quel courroux frapperait de pauvres insensés?
O superstitions obscures et sanglantes! Sacrifices hideux fumant au bord des flots, Longues processions de victimes dolentes, Chaînes, croix et carcans et chastetés brûlantes, Vous avez pour toujours éveillé nos sanglots!
Comment vous effacer jamais de nos mémoires? Il nous faut remonter tous vos sentiers maudits, Saigner tous vos tourments, lire tous vos grimoires, Car vos crosses, vos clefs, vos chasubles de moires Cachent encor le seuil de nos vieux paradis.
O Nature, Nature, oh! dis, tes bras de mère S'ouvriront-ils encor pour tes fils révoltés? Nous voulions t'arracher notre vie éphémère; Mais nous y renonçons... L'épreuve est trop amère, Et nous tombons, martyrs de nos divinités!
Pour naître, nous quittons tes entrailles fécondes; Pour vivre, il faut ton air qui joue en nos poumons, Il faut tes fruits, ton blé, la fraîcheur de tes ondes; Pour aimer, il nous faut les caresses fécondes; C'est aussi sur ton sein que nous nous endormons.
Avons-nous tant parlé pour découvrir ces choses? Cent siècles ont passé, le jour est-il plus beau? Paraît-il dans les nids plus de métamorphoses, Plus d'étoiles au ciel, plus de feuilles aux roses, Depuis que nous restons penchés sur un tombeau?
Quoi! mourir est-il donc un problème si sombre? N'est-il point de splendeur dans un couchant vermeil? Tout s'éteint, douce loi. Pendant les nuits sans nombre, Alors que nous fermions nos paupières dans l'ombre, Nous est-il arrivé de craindre le sommeil?
Apprendrons-nous enfin à garder le silence, A demeurer muets devant les morts pensifs? A quoi bon tant de mots? Lorsque avec violence La passion en nous se déchaîne et s'élance, Nos plus informes cris sont les plus expressifs.
Que valent nos discours? En supposant un être --Un monstre, un malheureux--qui n'eût jamais aimé, Et qui, voulant un jour à cette aurore naître, Dans des livres choisis chercherait à connaître Les douloureux bonheurs dont le monde est charmé:
Sentirait-il, du chœur confus de nos paroles, Monter le frisson fou qui dévore la chair, Et l'éblouissement qui met des auréoles Blanches autour du front riant de nos idoles? Saurait-il tout le prix de ce qui nous est cher?
Non: ceci ne s'apprend qu'au fond des yeux sans voiles, Dans les bras enlacés et dans les cœurs unis, Dans les torrents de feu qui parcourent nos moelles. Pour savoir ce qu'on doit savoir sous les étoiles, Fermons le livre obscur et regardons les nids.
_TOUJOURS_
Nous l'avons prononcé, ce mot, ce mot suprême Que l'austère sagesse interdit à l'amour, Que tout fragile cœur pourtant au cœur qu'il aime Veut redire à son tour.
«Toujours!...» Nous avons dit: «toujours!» nous dont les âmes Acceptent fièrement l'universel destin Et roulent, fleuves purs, se perdre dans les lames D'un océan lointain.
Nous l'entendons mugir quand nous prêtons l'oreille, Cet abîme profond aux antres ténébreux, Et nous avons pu dire une chose pareille, Et nous sentir heureux!
Oui, car nous méprisons l'âpre mélancolie Qui fait pâlir les fronts quand luit la vérité. Notre «toujours» à nous s'efface et s'humilie Devant l'éternité.
Mais il n'en est pas moins joyeux lorsqu'il palpite, Sublime et vain serment, sur nos lèvres de chair. Nous savons où le Temps entraîne et précipite Tout ce qui nous est cher.
Si nous la murmurons, la trompeuse parole, A ceux de qui demain viendra nous séparer, C'est que l'amour poursuit cette illusion folle Et veut s'en enivrer.
Car, bien qu'il soit trop vrai que tout meurt et s'oublie, L'amour déjà n'est plus s'il croit qu'il peut finir. Nous aurions blasphémé, si l'aveu qui nous lie N'engageait l'avenir.
Et vous ignoreriez la véritable ivresse Si, bravant la raison sur son trône usurpé, De votre cœur le cri d'éternelle tendresse Ne s'était échappé.