Poésies de Daniel Lesueur

Part 5

Chapter 53,459 wordsPublic domain

Sur un nuage blanc--blanc comme douce neige-- Je voudrais, au sommet du mont étincelant, Découvrir l'_édel-weiss_, qu'un âpre exil protège, Et l'emporter ensuite, astre frêle et tremblant, Sur un nuage blanc.

Sur un nuage feu, nef aux ardentes voiles, Je voudrais--car la fleur des glaciers, c'est trop peu-- Aller glaner là-haut dans le champ des étoiles, Et choisir la plus fière au ciel immense et bleu, Sur un nuage feu.

Sur un nuage d'or, éperdu dans sa course, Je voudrais entraîner d'un invincible essor Celui que j'aime aux bords où la vie a sa source, Pour qu'en l'éternité nous nous aimions encor, Sur un nuage d'or.

_UNE GOUTTE D'EAU_

Élément merveilleux, source, miroir ou flamme, Flot d'azur qu'un rayon du ciel peut embraser, Dans ton sein palpitant tu dois cacher une âme, Vive, douce pourtant, et prompte à s'apaiser.

Ne dit-on pas: «Changeant comme l'onde et la femme»? Contre le roc ému la mer vient se briser; L'écume que, farouche, élève chaque lame, Sur les fleurs, dans la nuit, descend comme un baiser.

Roulant au flanc des monts, la cascade légère Semble glisser gaîment sur les lits de fougère; Le ruisseau chante ou pleure à travers les forêts.

Rien n'a tant de pouvoir et rien n'a tant de charme. O pure goutte d'eau, qui dira tes attraits? N'es-tu pas l'Océan?... N'es-tu pas une larme?

_SONGE D'ÉTÉ_

Sous les arbres verts, sous les arbres noirs, Dans l'éclat du jour ou l'ombre des soirs, J'aime errer sans trêve. Parmi les rameaux emplis de chansons Le vent passe et meurt en vagues frissons: Je poursuis mon rêve.

Sous les taillis clairs où midi s'endort Le soleil, jetant ses paillettes d'or, Se brise en fusées; Et les moucherons dans ce flamboiement, Ivres de chaleur, font un tournoiement D'ailes irisées.

Mille insectes fins se cachent, tapis Parmi les plis roux des anciens tapis De frondaisons sèches; Car les étés morts, sous de bruns linceuls, Dorment à jamais, oubliés et seuls, Dans les sentes fraîches.

Sur le pied rugueux des chênes touffus La mousse répand un reflet diffus De pâle émeraude; Et sur quelques fleurs, par vols lents et lourds, L'incertain bourdon au corps de velours Étincelle et rôde.

Dans les flots mouvants des sommets houleux Glissent par lambeaux les firmaments bleus, Comme des prunelles; Et, lorsque tout bruit paraît s'endormir, Même en ce silence on entend gémir Des voix solennelles.

Dans les bras tordus des ronciers fleuris La vive araignée au bout d'un fil gris Voltige et circule; Mon esprit, lassé par de longs combats, S'attendrit à suivre en ses vains ébats L'être minuscule.

Alors, sans regret, sans peur, sans dessein, J'écoute frémir, paisible en mon sein, L'éternelle vie; L'immense Nature, au fond des forêts, Laisse pénétrer en ses doux secrets Mon âme ravie.

Atome pensif, j'entends l'Infini Murmurer en moi son hymne béni Par la voix des choses. Mon cœur n'a qu'un jour, mais dans son néant Vient se refléter l'univers géant, Des soleils aux roses.

Sous les arbres verts, sous les arbres noirs, Dans l'éclat du jour ou l'ombre des soirs, J'aime errer sans trêve. Parmi les rameaux emplis de chansons Le vent passe et meurt en vagues frissons: Je poursuis mon rêve.

_L'AME ET L'UNIVERS_

Qu'importe le passé qui dans la nuit s'écroule? Qu'importe l'avenir? Vivrai-je encor demain? Pour mon cœur isolé que peut l'humaine foule? Et qu'importe l'espace à mon étroit chemin?

Multitude des jours, multitude des nombres, O cieux illimités! ô race des mortels! Je tends vers vous les mains vainement, pâles ombres... Les songes de mes nuits plus que vous sont réels.

Vous n'êtes, pour mes yeux que vous trompez sans trêve, Pour mon âme impuissante à vous jamais saisir, Que le fuyant reflet d'un impossible rêve Et que l'âpre aiguillon d'un éternel désir.

Devant le flot mouvant des heures et des choses, Près du fleuve infini que sondent nos regards Et qui roule la vie en ses métamorphoses, Tantales altérés, nous nous penchons hagards.

Nous ne possédons rien de ces biens sans mesure, Pas même un jour certain dans l'abîme des jours; Tout nous est étranger dans l'immense Nature, Tout, jusqu'au cœur chéri qui s'ouvre à nos amours.

Murés dans le présent, prisonniers dans notre être, Ce que nous possédons des trésors poursuivis C'est le mirage seul que nous fait apparaître La seconde éphémère où nous disons: «Je vis.»

La vision d'hier est à jamais éteinte; Qui sait sur quoi, demain, nos yeux seront ouverts?... Notre âme, renaissante à chaque heure qui tinte, N'est qu'un frisson furtif où frémit l'univers.

[Ornement]

PAROLES D'AMOUR

[Ornement]

_AVEU_

Ami, vous si profond, vous dont l'oreille écoute Les solennelles voix de l'immense univers, Vous m'avez demandé, pour vous railler sans doute, De vous parler en vers.

Vous connaissez pourtant les paroles de femme, Léger souffle effleurant votre lèvre tout bas: Votre cœur s'y enivre un instant, mais votre âme Les juge, et n'y croit pas.

Vous aimez le doux rythme et la lente harmonie; Vous trouverez peut-être un plaisir tout nouveau A voir ainsi monter la tendresse infinie Du cœur jusqu'au cerveau.

Tous ces balbutiements de bouches frémissantes, Tous ces aveux d'amour que vous avez comptés, Ils vous lasseront moins lorsqu'en rimes puissantes Ils seront racontés.

Eh bien, écoute-les... Ils sont toujours les mêmes. Qu'importe que je sache un art qui peut charmer, Puisque vous demandez en vos doutes suprêmes Si je sais mieux aimer?

Qu'importe que j'emprunte une langue divine, Si vous ne voyez pas sous les mots précieux Ces choses que, sans voix, on lit et l'on devine Dans un éclair des yeux?

Ainsi vous connaîtrez, en parcourant le monde, Tous les obscurs chemins par où l'homme a marché, Et mon cœur qui se montre, ô misère profonde! Vous restera caché.

Vous irez retrouver dans son ombre farouche, Avec son sens perdu, l'hiéroglyphe sacré; Mais en vous rappelant quelque mot de ma bouche Vous direz: «Est-ce vrai?»

Vous interrogerez les colonnes, les dômes, Les piliers de granit du temple au vaste front, Et vous les croirez, eux, ces muets, ces fantômes, Lorsqu'ils vous répondront.

Mais si, malgré les dieux à la morne attitude, Qui de leurs peuples morts nous gardent chaque trait, Devant vos yeux lassés, dans votre solitude, Mon visage apparaît,

Vous aurez aussitôt ce sceptique sourire, Que je comprends trop bien pour vouloir m'en blesser. J'en souffre, et je vous plains... Tout ce que je puis dire Ne saurait l'effacer.

Voilà bien, voilà bien la douleur éternelle, L'angoisse de l'amour et l'effroyable émoi Où l'on crie, en dépit de l'étreinte charnelle: «Cet être est-il à moi?...»

Pourtant les mots sont doux; quoique vains, ils vous plaisent Comme un chant dans les bois ou la plainte des mers. Sans vous guérir, qu'au moins les miens parfois apaisent Vos souvenirs amers.

Quand vous ignoreriez combien leur source est vive, Qu'importe!... Je me trouve heureuse simplement De penser que leur note attendrie et plaintive Vous délasse un moment.

_RENDEZ-VOUS_

Parfois vous m'expliquez votre philosophie: La vie en tout mêlée à la mort chaque jour. Mais dans ces vérités mon cœur, qui s'y confie, Ne voit que notre amour.

Je songe--devenue entre vos mains savante-- A ces temps si prochains où chacun de nos corps, Achevant son destin de matière vivante, Perdra ses fins ressorts.

Je songe à l'infini des formes successives Qu'ensuite vêtira chaque atome éternel, Dans l'avenir, rendu par les âmes pensives A l'élément charnel.

Peut-être--car les jeux de l'immense Nature Suivent, m'avez-vous dit, une inflexible loi-- Ce qui fut Vous aura quelque étrange aventure Avec ce qui fut Moi.

De votre être effacé peut-être une parcelle Rencontrera, là-bas, là-haut, je ne sais où, Un débris de mon cœur, qui maintenant recèle Son amour tendre et fou.

Peut-être--c'est, je crois, ce qu'apprend la chimie-- Quelque combinaison étroite surviendra: Un peu de votre cœur au cœur de votre amie Tout à coup se fondra.

Et la fatalité des effets et des causes, Bien que cruelle et dure et froide, aura rempli Ce que serments, aveux, promesses, douces choses, N'avaient point accompli.

_SUPRÊME SAGESSE_

Ami, lorsque pensif et chargé de science, Les pieds encor poudreux du chemin parcouru, Sceptique, et détrompé par votre expérience, Vous m'êtes apparu,

Je me suis dit, moi, faible et l'âme si meurtrie: «Il connaît des secrets pleins d'âpre volupté, Pouvant donner au cœur qui sanglote et qui prie L'impassibilité.

«Il sait, lui qui fraya sa route inexplorée, A travers des tombeaux, vers les siècles lointains, La valeur véritable et l'essence ignorée Des bonheurs incertains.

«Sans doute il guérira l'espoir qui reste encore, Et qui fait tant souffrir, étant toujours déçu, L'espoir, mal immortel, qui charme et qui dévore Le sein qui l'a conçu.

«La résignation et l'ardeur de connaître, Le spectacle évoqué des jours évanouis, Ont calmé doucement dans le fond de son être Les désirs inouïs.

«Il sonde le passé. Les vieilles pyramides Ne sont plus à ses yeux que des témoins d'hier. Il voit à ses débuts sauvages et stupides L'homme aujourd'hui si fier.

«De nos illusions, de la folle espérance, Il a vu commencer et finir le pouvoir: Règne court, séparant de l'heureuse ignorance Le tranquille savoir.

«Dès qu'elle eut la douleur de penser, l'âme humaine Par un songe divin s'est voulu consoler, Mais ce songe, en la route où son destin la mène, Déjà va s'envoler.»

Ayant vu tout cela, ces choses que l'Histoire Cache sous sa sévère et froide majesté, Elle qui d'un état fragile et transitoire Fait une éternité;

Ayant vu cet abîme et sondé ces problèmes, Vous deviez rapporter, chercheur audacieux, Le dernier mot voilé par tant d'obscurs emblèmes Sur terre et dans les cieux.

Et moi qui vous admire, et moi qui vous envie, J'ai levé sur vos yeux mes yeux mouillés de pleurs, Pour apprendre de vous à dérober ma vie Aux stériles douleurs.

Je vous ai demandé: «Par quoi faut-il sur terre, Par quoi faut-il emplir nos cœurs, qui n'ont qu'un jour?» Vous m'avez répondu, vous le savant austère: «Emplissez-les d'amour.»

Quoi! l'immense univers n'a point comblé le vôtre? Parmi tout ce qui naît et tout ce qui périt, Quoi! nul bien ne valait un autre cœur, un autre Qui pour vous seul s'ouvrît?

Vous m'avez révélé ce mystère suprême, Vous m'avez dit: «Le monde et le ciel éclatant Sont un gouffre effroyable et vide à moins qu'on n'aime, N'aimât-on qu'un instant.

«De l'homme disparu chaque infime vestige Dévoilerait vraiment trop d'atroce douleur, Si l'amour n'entr'ouvrait sur sa cendre, ô prodige! Son immortelle fleur.»

Partout il a germé, l'amour qui nous enivre, Vous l'avez vu partout où votre esprit plongea, Et vous venez me dire: «Il faut aimer pour vivre.» Je le savais déjà.

_POURQUOI JE L'AI AIMÉ_

Pourquoi donc l'ai-je aimé? C'est très étrange à dire. O mon cœur, réponds, toi! Pourquoi donc l'ai-je aimé? Tu sortais cependant d'un bien affreux martyre; Je te croyais fermé.

Ton sang avait coulé bien longtemps goutte à goutte; Des pleurs, des pleurs cruels avaient terni mes yeux. Ah! s'il avait souffert, je comprendrais sans doute, Mais il semblait heureux.

Ce n'est pas la douleur qui joignit nos deux âmes, On ne la lisait pas dans ses regards de feu; Il était fier et fort, et les chagrins des femmes L'irritaient quelque peu.

L'amour, pour lui, n'est pas le dieu qui nous tourmente: C'est un enfant joyeux jouant sur son chemin; Il se penche, et lui rit... C'est une fleur charmante Qui se fane en sa main.

Une chose pourtant lui paraissait amère, C'est que la fleur d'un jour, détruite sans pitié, Portât si rarement sur sa tige éphémère Le fruit de l'amitié.

Et j'ai cru deviner que dans la solitude Le plus hardi marcheur à la fin devient las: Ce n'était point l'amour, mais la sollicitude Qui manquait à ses pas.

L'amour... il en savait l'ivresse ardente et brève, Le secret égoïsme et les transports jaloux; Peut-être, malgré lui, nourrissait-il un rêve Plus profond et plus doux.

Lorsque je pressentis cette vague détresse Dans un être si fort et si maître de soi, J'eus l'éblouissement d'une immense tendresse Montant soudain en moi.

Présenter à sa soif la coupe intarissable, Être son ombre fraîche et son moment d'oubli, Voir en cette âme haute avec ce grain de sable L'équilibre établi;

Être mieux que sa sœur et mieux que sa maîtresse; Être le souvenir qu'il berce en souriant Quand luira sur son front l'éclatante tristesse Du ciel de l'Orient:

Voilà l'ambition douce et passionnée Qu'ont fait naître en mon cœur ses beaux yeux inconstants. Et lorsque de l'aimer je me suis étonnée, Il n'en était plus temps.

_PHILOSOPHIE_

Je songe bien souvent à votre œuvre profonde, A ce plan gigantesque en votre esprit conçu: Retracer pas à pas le chemin que le monde Poursuit à son insu;

Cet unique chemin où, dans l'ombre éternelle, Tout en semblant errer, marche le genre humain; Où jadis de ses dieux la bonté paternelle Le guidait par la main.

Vous contemplez partout les forces impassibles; Sans pouvoir présumer leurs effets à venir, Sans décider non plus sur leurs causes possibles Et sans les définir,

Vous voulez seulement constater leur empire, Dire où leur bras de fer a dirigé nos pas. Si pour d'autres Demain sera meilleur ou pire, Vous ne le cherchez pas.

Et Demain toutefois, recueillant vos idées, En illuminera le Passé, noir décor; Elles iront ainsi, par le temps fécondées, Grandissantes encor.

Elles ajouteront leur pierre à l'édifice Dont vous étudiez, pensif, les fondements: Tour dont le sang des cœurs, les pleurs du sacrifice Forment les durs ciments,

Et qui monte toujours, Babel inébranlable, Et qu'on n'augmentera qu'en faisant comme vous, En sondant les secrets du passé formidable, Car lui seul est à nous.

Moi, qui de ces lueurs reste tout éblouie, Et qui toujours échappe à la réalité, J'eus un songe embrassant--vision inouïe!-- La vague immensité.

Je vis l'effort constant de l'ardente Nature, A chaque illusion accordant son tribut Et suivant jusqu'au bout l'éternelle aventure, Toucher enfin le but.

De progrès en progrès se cherchant elle-même, Grâce à des millions de siècles entassés La matière unirait dans un être suprême Ses pouvoirs dispersés.

Elle aurait ce jour-là la pleine conscience De son essence propre et de ses propres lois; Toute évolution et toute expérience Cesseraient à la fois.

Les temps seraient remplis. La puissance infinie N'étant qu'un attribut de l'absolu savoir, Il paraîtrait enfin, ce Dieu que l'esprit nie, Que le cœur voudrait voir.

Ainsi s'expliquerait le tourment indicible, Le désir implacable et de tous les instants Qui sur l'âpre chemin du bonheur impossible Nous traîne haletants.

Ce rêve d'idéal, d'amour et de lumière, Qui commence à la bête et qui finit à Dieu, Nous charme, nous, chétifs, à la forme première Disant à peine adieu.

Mais tandis qu'autrefois, par une erreur grossière, Nous placions hors de nous la divine grandeur, Nous savons aujourd'hui que de notre poussière Doit surgir sa splendeur.

Nous la portons en nous, comme l'infime atome En germe recélait l'esprit qui resplendit. Quoi! déjà dans nos seins le sublime fantôme Se dégage et grandit.

Triomphe, ivresse, espoir où notre orgueil s'abreuve! Hélas! qu'il nous soit doux au moins de le penser, Car la loi qui nous fit, gauche et fragile épreuve, Va nous recommencer.

Mais peut-être,--ô mystère! ô synthèse des choses! Enfantement brutal, horrible, essentiel, Dont tout souffre, l'insecte en ses métamorphoses Et l'astre énorme au ciel,--

Peut-être, dans l'immense et finale harmonie, Rien ne s'étant perdu, nos maux, nos passions Feront plus de clarté que la gloire infinie Des constellations.

Et puisque, élaborant un Dieu, créant un être Qui réunisse en soi ses milliers d'éléments, La Force unique doit avant tout se connaître En tous ses changements,

Vous, dont l'œil calme a lu dans le temps et l'espace, Qui voulez, pressentant cette suprême loi, Dire à l'humanité qui se hâte et qui passe: «Attends, regarde-toi!»

Vous êtes en avant de la foule frivole, Vous avez fait un pas vers l'accomplissement, Et votre voix tranquille a mis une parole Dans notre bégaiement.

_L'ADIEU_

Vous partez... Pourtant sur la terre Rien, disiez-vous, n'est vrai qu'aimer. Hélas! l'attrait d'une œuvre austère Semble aujourd'hui seul vous charmer. Vous allez, sondant les vieux mondes, Chercher des vérités profondes Parmi leurs poussières fécondes Que vous aurez su ranimer.

L'ardeur de savoir vous entraîne, L'amour n'a pu vous retenir, Et mon bonheur, éclos à peine, Comme un beau songe a dû finir. Mais, sous les étoiles sans nombre, Dans vos longs soirs sur la mer sombre, Que poursuit donc votre œil, dans l'ombre?... Est-ce un rêve, ou mon souvenir?

L'Inde éclatante et formidable Vous livre ses secrets de feu; Sous le symbole redoutable Vous évoquez l'âme et le dieu. Mais votre regard qui se lasse Se lève, et se perd dans l'espace... Est-ce mon image qui passe Alors, douce, au fond du ciel bleu?

L'exil est lourd, la route est dure, Vous affrontez bien des combats; Quelque dangereuse aventure Vient peut-être entraver vos pas. Mais une voix tendre et touchante Vous rend l'espoir et vous enchante... Est-ce alors mon amour qui chante Au fond de votre cœur, tout bas?

_LETTRE ÉCRITE EN AUTOMNE_

Vous nous avez quittés, nous laissant la tristesse De l'hiver qui déjà frissonne sur nos fronts Et des lugubres soirs tombant brusques et prompts. Le soleil, qui s'enfuit dans sa morne vitesse, Ouvre au sein des brouillards des trous sanglants et ronds.

Les peupliers jaunis et les grands ormes chauves Se dressent sur un ciel d'ardoise au dur reflet. Leurs fronts touffus, vers qui le passereau volait, Ne sont plus qu'un horrible amas de feuilles fauves Où le vent furieux joue ainsi qu'il lui plaît.

Les sentiers sont jonchés de leurs dépouilles sèches, Qui sous le pied distrait grincent sinistrement; Nul n'entend sans frémir leur sourd gémissement. Les livides matins, voilés de brumes fraîches, Dans les cieux, à regret, montent tardivement.

Nous suivons le vol fou des nuages rapides. Mais vous, vers l'équateur avançant chaque jour, Vous voyez s'élever de la mer, tour à tour, Des constellations nouvelles et splendides, Promontoires de flamme au scintillant contour.

Vous saluez, tandis que nos chairs se hérissent De douleur et de froid, un éternel été. Vers la rive immuable où vous êtes porté L'espoir tourne vos yeux. Les bonheurs qui périssent, Seuls, captivent encor notre cœur attristé.

Nous pensons au passé durant le crépuscule, Mais votre âme éblouie embrasse l'avenir. Nous nous disons: «Ceci n'a pu le retenir...» Vous, devant l'horizon qui sans cesse recule, Vous songez que l'exil est court et doit finir.

Car la Nature ainsi dirige nos pensées; Nul ne soustrait son cœur à l'effet souverain. Que le ciel soit d'azur ou bien qu'il soit d'airain, Que les étoiles d'or y brillent balancées, Notre rêve aussitôt devient sombre ou serein.

Notre être intérieur, qu'un aspect calme ou blesse, S'offre comme un sensible et frémissant miroir Où l'énorme univers se penche pour se voir. L'Infini redoutable emplit notre faiblesse; Son ombre y devient joie exquise ou désespoir.

De son reflet changeant se forment nos idées, Ses mystères profonds ont créé nos douleurs, Ses océans amers semblent des flots de pleurs; Nos âmes, par des yeux pleins d'amour obsédées, Dans leur gouffre attirant retrouvent ses couleurs.

Sphinx éternel et beau dont le sourire enivre, Il siège en sa puissance au fond même du Moi. Quand mon sein se soulève et palpite d'émoi, Et que j'y veux descendre et me regarder vivre, C'est lui que j'y découvre en reculant d'effroi.

Où suis-je?... Il me reprend et m'enlève à moi-même. Ce que je fus hier, le serai-je demain? Dans quel creuset brûlant me jettera sa main? Je voudrais bien savoir pourquoi je souffre ou j'aime, Je voudrais à mon gré poursuivre mon chemin.

Je ne le saurai pas, je marche à l'aventure: Tout l'univers circule en mes veines de feu, Dans mes moindres frissons ses Forces sont en jeu; J'accomplis les destins de l'immense Nature Aussi fatalement que l'atome et que Dieu.

Moi qu'emplit la pitié, je me sais implacable: Implacable aussi bien pour me laisser souffrir Que pour briser des cœurs que j'ai voulu chérir. L'affreuse vision du mal inévitable M'épouvante, et parfois je souhaite mourir.

Car je redeviendrais une poussière inerte, Sans nerfs, sans yeux, sans cœur, sans amour et sans soins; Insensible instrument, j'ignorerais du moins L'horreur de consommer jour après jour ma perte; Les maux que je ferais auraient d'autres témoins.

Et vous, que berce au loin la mer étincelante, Quand le soleil rougit les vagues de cristal, Que vous dit la splendeur du monde oriental? Nul désir n'émeut-il votre âme vigilante? Vous courbez-vous sans plainte au joug du sort fatal?

Pénétrer le secret des Forces souveraines Vous suffit-il?... D'un œil tranquille et d'un cœur fier, Les verriez-vous étreindre et broyer votre chair? Ah! du fond du néant j'aime insulter ces reines, Et pleurer longuement sur tout ce qui m'est cher.

_INQUIÉTUDE_

Vous reviendrez un jour de votre exil farouche, Un jour vous reverrez notre ciel pâle et doux; Mais l'adieu qu'en partant me laissa votre bouche, Vous en souviendrez-vous?

Au fond de votre cœur et de votre mémoire Ce tendre mot d'adieu, faible écho du passé, Tout un monde inconnu surgissant dans sa gloire L'aura-t-il effacé?