Part 4
«Jamais à si longs traits on ne but l'espérance. Avec quel front levé, quelle fière assurance, Nous parlions de demain! Nous tracions jusqu'à Dieu, dans le temps et l'espace, Peuple prédestiné, triomphateur qui passe, Notre royal chemin.
«Nous fondions la vertu, l'amour et la justice; Nous trouvions de la joie au fond du sacrifice, Même sans nuls témoins. Nos cœurs se sont lassés de ces biens invisibles; Dans nos seins aujourd'hui, pour qu'ils battent paisibles, Il leur faut beaucoup moins.
«Ah! que ne sommes-nous, en ces jours héroïques, Morts comme nous savions mourir alors, stoïques, Souriant au tombeau, Vaincus des rois ligués, écrasés par leur nombre, Mais vers les nations tendant à travers l'ombre Un immortel flambeau!
«Ce flambeau, dans nos mains il vacille, ô mes frères! Non, nous ne sommes plus les soldats téméraires, Chantant au bord du Rhin, Voulant conquérir moins des villes que des âmes, Remplaçant volontiers par des hymnes de flammes Les lourds canons d'airain.
«_Sursum Corda!..._ Là-haut nos cœurs et nos pensées, Vers ce ciel, rayonnant de nos gloires passées, Ce beau ciel radieux, Ce ciel de France, où semble errer une âme douce Vers qui celui qu'on frappe et celui qu'on repousse Tournent toujours les yeux.
«Hélas! ce ciel profond, l'on vous dit qu'il est vide, Que nul Dieu n'y sourit, que votre cœur, avide D'espoir, vous a trompés. Frères, lorsque sa foi s'éteint, un pays tombe. Voyez donc, voyez donc à creuser quelle tomb Vos bras sont occupés!
«Mais l'infini toujours hante nos cœurs frivoles. On dit: «Je ne crois plus,» et devant mille idoles On fléchit les genoux. L'une au moins, la Patrie, est si pure et si belle Que les siècles ont vu presque abdiquer pour elle Le Dieu fort et jaloux.
«Le culte des Romains, leur vrai culte, fut Rome; Et jamais sentiment ne fit au cœur de l'homme Germer rien d'aussi fort. Leur antique vertu rend leur triomphe juste; Ils posèrent le trône éblouissant d'Auguste Sur des siècles d'effort.
«Nul revers n'abattait leur constance obstinée. Imitons-les. Ayons en notre destinée Cette invincible foi. Notre œuvre vaudra mieux que leur sombre conquête: Sur le cœur qui consent notre puissance est faite D'amour et non d'effroi.
«Nous sommes les voyants, les chercheurs, les apôtres; Quand c'est nous qui crions: «_Sursum Corda!_» les autres Lèvent un front riant; Car ils ont cru soudain voir luire en leurs ténèbres L'étoile qui guidait durant les nuits funèbres Les mages d'Orient.
«Jetons-le donc, ce cri! Les échos des vieux mondes Le rediront ensuite avec leurs voix profondes. N'ont-ils pas répété Après nous: «Dieu le veut!» dans des âges farouches? Et, plus tard, nous avons mis dans leur mille bouches Le grand mot Liberté!
«Vers tout ce qui sourit, vers tout ce qui rayonne, Vers l'Idéal portant l'immortelle couronne, Seul Dieu qui nous guida, Vers l'art, vers la science aux lueurs souveraines, Vers la fraternité, vers la bonté, ces reines, Français, _Sursum Corda!_»
[Ornement]
SOUVENIRS
[Ornement]
_SOUVENIRS_
Souvenirs, souvenirs, c'est par vous que j'existe! Ma vie est tout entière en votre vague émoi. Dans la nuit du passé, votre écho tendre ou triste Sauve seul du néant cet être qui fut Moi.
Sans vous, qu'en serait-il de mes courtes années, S'effaçant tour à tour dans le temps éternel, Et des illusions, si promptement fanées, Dont l'éclat met une âme en mon corps tout charnel?
Car il n'est rien de vrai dans toutes les chimères Qui, de leur vol léger, flottent sur mon chemin: Elles sont les reflets, brillants mais éphémères, Du l'univers au fond d'un organisme humain.
Mes sens, miroirs subtils de ces formes sans nombre, Eux-mêmes, je le sais, n'ont point de fixité, Mais changent leurs tableaux, rayonnants ou pleins d'ombre, Comme un fleuve mouvant par sa course emporté.
Dans mon cœur frémissant, dans ma chair douloureuse, Ce qui le mieux échappe à l'incessante mort, A l'évolution puissante et ténébreuse Qui partout en secret active son effort,
C'est ce qui n'est pas moi: l'ineffaçable trace Qu'a gravée en mon sein la foule des aïeux. Ma joie et mes douleurs sont celles de ma race, Et le feu de son âme éclate dans mes yeux.
Que devient donc ma vie en ces profonds mystères? Où retrouver ce Moi, qui périt chaque jour? O souvenirs! c'est vous, aux heures solitaires, Qui du frêle fantôme esquissez le contour.
C'est vous qui me rendez quelquefois à moi-même, Ombres qui reflétez l'ombre éteinte à jamais, Car vous ressuscitez en un songe suprême Tout ce qui m'a fait vivre et tout ce que j'aimais.
Nés avec chaque larme, avec chaque pensée, Partout où j'ai souffert, partout où j'ai vaincu, Vous maintenez pour moi l'existence effacée, Par vous seuls je peux dire aujourd'hui: «J'ai vécu!»
Venez donc, souvenirs à l'aile étincelante, Spectres des jours heureux et des paisibles soirs, Venez, pour enivrer mon âme chancelante Des bonheurs disparus et des anciens espoirs.
Vous que le temps revêt d'un invincible charme, O mes meilleurs amis! ô mon plus sûr trésor! Vous paraissez plus beaux à travers une larme, Aussi d'un œil mouillé je poursuis votre essor Au hasard de mes vers, parmi les rythmes d'or.
_ÉTERNEL DÉSIR_
Qui donc inventera des syllabes nouvelles, Troublantes pour le cœur comme un parfum pervers, Avec le charme atroce et les douceurs cruelles De nos longs souvenirs en ce vieil univers?
Qui donc découvrira des mots subtils et rares Dont nos fibres tout bas vibrent à se briser, Puisque le sourd écho de nos langues barbares Ne dit point l'infini du songe et du baiser?
L'excès de notre ivresse et de notre souffrance Semble animer la voix des forêts et des flots, Mais nous, pour égaler leur sauvage éloquence, Nous n'avons que l'accent éperdu des sanglots.
Oh! je voudrais trouver des paroles légères Dont le son vague et doux, suave et déchirant, Dise au cœur ce que dit sous les longues fougères La brise qui, le soir, les frôle en murmurant.
Et je voudrais rimer des vers dont la magie Ferait défaillir l'âme, avec l'aigu frisson Qu'éveille, fredonné vers la fin d'une orgie, L'air tant aimé jadis d'une ancienne chanson.
Et je voudrais encore, oh! je voudrais connaître Un langage disant les infinis regrets Et l'éternel désir de ce qui pourrait être, Du bonheur inconnu qui ne viendra jamais.
_DANS LA FORÊT_
Tout tremble à la fois. Les bois ont la voix De l'onde. Dans son lit amer Ainsi geint la mer Profonde.
J'écoute... Le vent Dans le pin mouvant S'engouffre. Tel se plaint le flot, C'est bien le sanglot Du gouffre.
L'âpre souffle mord Le hêtre et le tord Sans peine, Puis s'en va, hurlant, Rendre tout tremblant Le chêne.
Dans ces hauts abris, On dirait les cris, Très aigres, Des mâts de vaisseaux, Qui sont sur les eaux Si maigres.
Les sombres taillis Sont tous assaillis, O lutte! Par des vents diserts, Y jouant des airs De flûte.
Doux, tendres, puissants, Les bruits incessants, En foule, Se mêlent sans chocs. Ainsi pleure aux rocs La houle.
O grand univers! Tes échos divers, Pour l'âme, Ont la même voix: Les gouffres, les bois, La lame.
Que nous disent-ils Dans leurs chœurs subtils? Qu'importe! Ce n'est qu'un vain bruit, Et le vent qui fuit L'emporte.
_UN BAL DE L'OPÉRA_
Janvier, âpre et brutal, a desséché la rue, Sur notre orgie en feu lançant son souffle amer. Il est nuit. L'Opéra, vers qui chacun se rue, Ressemble au roc heurté par les flots de la mer.
Des carrosses bruyants déversent la cohue: Fracs noirs, paillettes d'or, maillots couleur de chair. La danse de Carpeaux se déroule, éperdue, Sentant les murs frémir d'un rythme ardent et cher.
Et la limpide lune, au doux rayon bleuâtre, Met une lueur pure au front de ce théâtre, Où s'essouffle, en hurlant, le plaisir effréné;
Tandis que, dans la houle humaine qui ruisselle, Un garde de Paris, par le froid étonné, Se tient, raide et muet, et grave, sur sa selle.
_A LECONTE DE LISLE_
Vos vers,--vos vers si beaux!--qui sous notre paupière Font, dans les soirs pensifs, monter des pleurs sacrés, Sont fiers, purs et puissants comme ces dieux de pierre Que d'un suprême orgueil la Grèce avait parés.
Incompris de la foule, à des lèvres vulgaires Ils n'ont point appelé de faciles sanglots. Les douleurs dont votre âme a pu saigner naguères N'obscurcissent jamais leurs sublimes tableaux.
L'égoïsme d'un cœur qu'un âpre amour déchire Y chercherait en vain des baumes fraternels, Car ils ne daignent pas regretter ni maudire Vos vers d'airain chantant sous les cieux éternels.
Sur la fuite des jours et le néant des choses Ils construisent en paix leur songe de beauté, Et l'esprit ignorant les invisibles causes Ne connaîtra jamais le prix qu'ils ont coûté.
Mais l'âme qu'enchanta leur ivresse profonde Voit, sous la majesté des impassibles vers, Palpiter l'idéal invincible du monde Et ruisseler les pleurs de ce vieil univers.
Août 1890.
_TÊTE-A-TÊTE ROMANTIQUE_
Nous avons, tous les deux, dit plus d'une folie, Ce soir, dans les sentiers étroits pour nos chevaux. Nous étions égarés loin du bruyant rallye, Et vous me racontiez votre mélancolie De l'accent pénétré que prennent les dévots.
Et je me défendais, par ma gaîté railleuse, De comprendre trop bien vos douces oraisons. Vous m'aviez fait quitter notre bande joyeuse Par un galop sournois dans la forêt ombreuse, Et le soleil quittait les hautes frondaisons.
Le long du chemin creux, tout rouge de bruyère, Nous allions maintenant, rapprochés, pas à pas. Sous les massifs profonds défaillait la lumière, Et le recueillement de la nature entière Nous fit, sans y songer, soudain parler tout bas.
Et moi, je me plaisais à ce brin d'aventure: C'était gracieux, fin, joli... presque touchant. J'ai ri, car j'aime à rire, et c'est bien ma nature; Mais ne me croyez pas trop folle créature... Non, je m'attendrissais, tout en vous le cachant.
Mais quoi! de vos chagrins je connais trop la cause. Moi, j'ai souffert aussi, tout en riant toujours. Hélas! rien n'en guérit, ni les vers, ni la prose, Ni le jeu, ni l'oubli, ni rien, ni quelque chose, Ni les longs cheveux d'or, ni les yeux de velours.
Qu'importe! Souffrez donc, puisqu'un instant de joie N'est jamais--dites-vous--chèrement acheté, Et que, parmi ces maux dont nous sommes la proie, Éclate par éclairs le bonheur qui les noie, Le bonheur d'un moment qui vaut l'éternité.
Vous aurais-je donné cette heure bienfaisante? Peut-être... et c'eût été plutôt l'illusion. L'Illusion!... Voilà la grande complaisante. Hier, quand nous causions, elle était là, présente, Dans les reflets pourprés du ciel en fusion.
Que faut-il donc de plus pour que l'âme se grise? Un bon cheval, un soir embaumé, vaporeux, Un charmant tête-à-tête obtenu par surprise, Un horizon lointain qui pâlit et s'irise, Et la rouge bruyère au bord d'un chemin creux.
_PAYSAGE DE MAI_
Mai sourit, de rayons prodigue, Sur les champs de jeunes blés verts, Sur les prés, où l'œil se fatigue, Ébloui par leurs tons divers.
Dans la touffe de trèfle rose Éclate un bouton d'or en feu; La marguerite, large éclose, Est auprès du liseron bleu.
De tous côtés la terre blonde Se montre nette et de niveau, N'attendant pour être féconde Que le don d'un germe nouveau.
Au flanc des collines, barrière Élevée à notre horizon, Se creuse la blanche carrière, D'où va naître quelque maison.
Le sentier poudreux se dessine, Courbé par un bouquet de bois. On sent un parfum d'aubépine, On entend bruire des voix.
Et la campagne est solitaire; Ce chaud paysage d'été Est plein du rêve et du mystère De quelque monde inhabité.
Dans sa demeure close et fraîche, Le paysan, les membres las, Fuit un instant l'haleine sèche Qui flétrit les derniers lilas.
Mais parmi l'herbe déliée Où commence le sillon noir, Une charrue est oubliée: Voici la vie et le devoir.
_PAYSAGE D'OCTOBRE_
Octobre finit: dans l'allée, La couronne de la forêt, Jaunie et flétrie, est foulée Sous le pied du passant distrait.
A cette parure enlaidie, Dépouille des beaux jours défunts, Par moments la brise tiédie Vient dérober d'âcres parfums.
Dans la plaine, où flotte et se pose Un touchant et dernier rayon, Le laboureur grave dispose La charrue au bout du sillon.
Sur un peuplier, malgré l'heure, Des feuilles frémissent encor; Un soleil pâle les effleure, Et l'on dirait un arbre d'or.
Les vignes courent, avalanches, Du haut des coteaux jusqu'en bas, Et dressent dans les brumes blanches Leurs milliers de noirs échalas.
Au loin passe une silhouette Au mouvement discret et lent: C'est un chasseur, dont le chien guette Le lièvre en son gîte tremblant.
Les prés, que l'humidité ronge Et colore d'un brun sanguin, Portent en ligne qui s'allonge Les meules hautes du regain.
Et, comme une âme désolée, Là-bas fuit dans le ciel profond La silencieuse volée Des hirondelles qui s'en vont.
_DEUX VOIX_
Si quelquefois à ma fenêtre Je reste un moment à songer, Quand le jour vient de disparaître Et qu'au fond du ciel on voit naître La blanche étoile du berger;
A cette heure calme et bénie, C'est que j'aime entendre dans l'air Monter la rumeur infinie De Paris, confuse harmonie, Semblable à celle de la mer.
Ce bruit, fondu par la distance, De tant de voix, de tant de pas, Est-ce un chant? une plainte immense? Je ne sais... J'écoute, et je pense Au flot bleu qui brise là-bas.
Si quelquefois sur la falaise, En été, je reste à rêver, Lorsque le vent du soir s'apaise Et n'est plus qu'un souffle, qui baise Nos cheveux sans les soulever,
C'est qu'à mes pieds l'Océan gronde, Éternellement agité, Et qu'au murmure de son onde Je songe à la clameur profonde Montant d'une grande cité.
Océan, que nous veux-tu dire? Sont-ce là des hymnes, des cris? L'âme du monde qui soupire? Je ne sais... J'écoute, j'admire, Et je me souviens de Paris.
O vaste mer! ô ville immense! Mes deux muses, mes deux amours, Ne gardez jamais le silence! Je me tais en votre présence, Mais vous, pour moi, parlez toujours!
_SOUFFLES D'ORAGE_
La falaise est droite et superbe, Et le vent de la haute mer, Comme un faucheur abat sa gerbe, Y courbe l'herbe D'un souffle amer.
Moi, contre qui le roc se dresse, Et qui vais toujours en avant, J'aime, quand parfois il me presse, L'âpre caresse De ce grand vent.
Il me repousse, et je m'obstine; Malgré son effort irrité, Je gravis l'altière colline, D'où je domine L'immensité.
Ma vie, ainsi je l'ai comprise: Chemin hardi, falaise en fleur, Puis, troublant mon âme surprise, La rude brise De la douleur.
J'aime cette haleine sauvage, Que rien ne saurait apaiser, Et qui souvent sur mon visage Pose avec rage Son froid baiser.
Je me sens grandir dans la lutte. O vent glacé! tu peux rugir: Ce front, à ta fureur en butte, De nulle chute Ne doit rougir.
Mon pied est sûr et je m'élève; Je vois reculer l'horizon... Et j'ai, pour ce combat sans trêve, Quitté ma grève Et ma maison.
_A CELUI OU CELLE QUI VIENDRA_
_A toi, petite Georgette, quelques jours avant ta naissance._
Toi qui vas naître, enfant, fragile et douce chose, Aube qui n'as point lui, fleur qui n'es point éclose, Incertain et charmant trésor, A ton éveil, je veux que mes rimes fidèles Palpitent sur ton front avec des frissons d'ailes, Comme un essaim d'abeilles d'or.
Hélas! elles n'ont pas le pouvoir de ces fées Qui paraissaient soudain, d'une étoile coiffées, Aux jours fabuleux d'autrefois, Et qui, d'un geste lent de leurs mains gracieuses, Faisaient pleuvoir en dons leurs faveurs précieuses Sur les berceaux des fils de rois.
Elles n'ont pas surtout, dans leur vain bruit qui charme, L'émoi délicieux de ta première larme, Ni l'accent de ton premier cri. Comparant à ta voix, qu'elle brûle d'entendre, Leurs longs rythmes pesants, ta mère heureuse et tendre De pitié sans doute a souri.
Qu'elles aillent pourtant chanter ta bienvenue! Qu'elles prennent leur vol sur la route inconnue Où descendront tes pas tremblants! Elles seront pour toi d'un bienfaisant présage, Et leur souffle, la nuit, baisera ton visage, Sous tes rideaux légers et blancs.
Elles diront, enfant, par leur grâce éphémère, A cette enfant tout près de devenir ta mère, Que les amis des premiers ans, Quand on sut les aimer fidèlement, comme elle, Pour les grouper ensuite autour d'un berceau frêle, Sont les plus riches des présents.
Elle est la fée, enfant: c'est elle qui te donne Les vieilles amitiés, rayonnante couronne De son joli front confiant. Dans ce monde où tu viens, rien ne vaut la tendresse. Tes yeux purs s'ouvriront sous la chaude caresse De notre amour vivifiant.
Viens, tout est prêt pour toi, petit hôte candide: Nos cœurs et nos baisers, et ta couchette vide, Qui rit dans l'appartement clair; Les mignons vêtements de batiste et de soie, Et les larges rubans dont le tissu chatoie, Bleu d'azur ou rose de chair.
Devant ces doux objets, l'œil se trouble et se mouille, Mon vers ému se tait. L'oiselet qui gazouille Encor manque au nid triomphant. Les vœux montent du cœur à la lèvre qui tremble... Sois fort, sois bon, sois simple et sois fier tout ensemble, Et sois heureux, petit enfant!
Octobre 1884.
_UNE AVENTURE DE L'AMOUR_
Amour s'est égaré. L'enfant cruel et beau Est entré dans un cimetière. Ses pieds nus ont heurté la dalle d'un tombeau; Il grelotte, assis sur la pierre.
Il a peur, il appelle... Et le vent de la nuit Éteint sa voix tremblante et douce. Dans l'ombre, tout est blanc et muet... Et, sans bruit, Des ombres glissent sur la mousse.
Devant lui, s'accoudant au bloc brisé d'un fût, Dans des colonnes ruinées, Une d'elles s'arrête... une d'elles qui fut Une vierge de seize années.
Elle n'a vu jamais cet enfant rose et nu, Dont l'œil mutin de pleurs se mouille; Jamais, non... même pas dans un rêve ingénu Que l'aurore joyeuse embrouille.
Elle ne connaît pas tous les savants baisers Qu'ont inventés les lèvres souples; Elle ne frémit pas, alors qu'inapaisés Sanglotent les spectres, par couples.
Donc elle ouvre tout grands ses yeux creux et pensifs Devant ce petit être étrange, Et s'étonne qu'il ait des airs aussi plaintifs Puisque sans doute c'est un ange.
Lui, saisi de respect pour ce fantôme pur, Immaculé comme les marbres, N'ose lui demander un chemin court et sûr Pour fuir parmi les mornes arbres.
Pourtant, dompté soudain par de poignants effrois, Il prend sa main si pâle et frêle... Puis, tous deux, ils s'en vont sur les noirs gazons froids, Où le grillon jette un cri grêle.
Or l'âme qu'habitaient les neigeuses candeurs Et les ignorances sublimes, Croit, en touchant l'enfant, glisser aux profondeurs De très vertigineux abîmes.
Car elle a reconnu l'invincible pouvoir Auquel fut soustraite sa vie; Tous les amers plaisirs qu'elle vient d'entrevoir, Ce sont eux, eux seuls qu'elle envie.
Et voici que bientôt paraît à son esprit, En souvenir impérissable, Un jeune homme aux traits fiers, qui jadis lui sourit Et traça son nom sur le sable.
Elle comprend alors qu'elle n'a point vécu, Et son regard morne retombe Sur cet enfant, par qui l'univers est vaincu Et qui règne encor dans la tombe.
Elle peut maintenant, en hâte, mais en vain, Le mener hors du cimetière, Hélas! car c'en est fait de son repos divin Pour l'éternité tout entière.
_SONS ET PARFUMS_
O musique divine! ô parfums!... votre ivresse, Seule, enchante toujours nos cœurs vieillis et las. Seuls, vous nous demeurez des choses d'ici-bas Dont la grâce fragile usa notre tendresse.
Sur la route assombrie et pleine de détresse Où, chancelants et lourds, posent nos derniers pas, Vous flottez, doux et chers, et nous parlez tout bas Du passé, qui s'éveille avec votre caresse.
L'air d'autrefois, l'arome aux exquises fadeurs, Ébranlent tout à coup l'âme en ses profondeurs, Lui rendant l'aiguillon des poignantes délices.
Pour vivre heureux encore, en un songe abîmés, Jusqu'au bord du tombeau nous avons pour complices Les sons et les parfums que nous avons aimés.
_LE SOMMEIL_
La nuit répand sur tout son ombre impartiale, Et dans le fond des cieux le jour s'est retiré, Comme un époux fermant la chambre nuptiale.
Vers le monde obscurci, tour à tour attiré, Chaque regard d'en haut, tombant de chaque étoile, Se tourne, et fait pâlir le poète inspiré.
La volupté puissante ôte en riant son voile... Et le tambour du pitre, au bord du grand chemin, Très tard ébranle encor la baraque de toile.
Ma lampe, clignotante ainsi qu'un œil humain Dont la veille ou les pleurs ont gonflé la paupière, S'affaiblit, et ma plume échappe de ma main.
O Sommeil! c'est vers toi que monte ma prière. Viens, toi, presque aussi doux qu'est la très douce Mort, Sur mon front incliné pose ton doigt de pierre.
Que la Nature est tendre à l'homme qui s'endort! Quand elle eut du néant tiré nos pauvres âmes, Elle fit le sommeil, prise par un remord.
Le sommeil... le repos, le nirvanâ des brahmes, Instants qui sont pour nous, par leur oubli profond, Les meilleurs après ceux dans lesquels nous aimâmes.
Matière inerte et sourde en qui tout se confond, Toi qui n'as pas de chair douloureuse et subtile, Quand tu m'ouvres ton sein, j'y descends jusqu'au fond;
Je dors, je t'appartiens, la douleur inutile Est vaincue, et mon cœur est plus indifférent Que n'est le marbre dur que le sculpteur mutile.
Ce bonheur passager que le réveil reprend, Avant-goût du bien-être immense de la tombe, Devenant éternel, enchante le mourant.
Sommeil, je t'ai prié... Tes bras s'ouvrent... J'y tombe.
_SUR UN NUAGE_
Sur un nuage gris--gris comme fine cendre-- Je voudrais, sur les bois tout vibrants de doux cris, Planer, planer longtemps, puis tout à coup descendre, Et ravir en son rêve un rossignol surpris, Sur un nuage gris.