Part 3
_DÉDICACE_
Ami, j'ai dans le champ sans fin de vos pensées, Tout en rêvant, choisi quelques sauvages fleurs, Pour leurs ardents parfums et leurs vives couleurs, Et les ai dans mes vers côte à côte enchâssées.
Hélas! mes durs sonnets les tiennent oppressées; Elles perdent en eux leur sève et leurs senteurs, Elles qui, dispersant leurs souffles enchanteurs, Ondulaient librement par le vent balancées.
Je vous fais don pourtant de leur bouquet pâli; Vous y reconnaîtrez le reflet affaibli Des amples floraisons écloses dans votre âme.
Et vous saurez aussi que mon cœur enivré, Épuisant dans leur sein leur arome de flamme, Bat plus calme et plus fort pour l'avoir aspiré.
I
_LE TEMPS_
Saisis du vain regret des grands songes antiques, Parfois nous repeuplons nos Olympes déserts: Erreur des aïeux morts hantant nos cœurs mystiques! Le Temps, dernier des dieux, chancelle au sein des airs.
L'atome, obéissant aux forces despotiques, Dans l'abîme infini n'a point d'âges divers; L'horloge suspendue aux éternels portiques Marque une heure immuable à l'immense univers.
Le passé, l'avenir--inconstantes chimères-- Troublent par leurs aspects des êtres éphémères Qui naquirent hier et périront demain.
Quel sens auraient ces mots pour la matière sombre, Qui, soumise à jamais aux changements sans nombre, N'a point eu d'origine et n'aura point de fin?
II
_LES FORCES_
Aux jours obscurs et doux de sa candeur première, L'homme, en sa gratitude ou ses vagues effrois, Des astres bienfaisants adorait la lumière, Et du vaste univers il les proclamait rois.
De ces faux souverains, rigide justicière, La raison depuis lors a renversé les droits, Et nous les a montrés, ces amas de poussière, Signes mystérieux des forces et des lois.
Eux, qui régnaient jadis, tombent sans espérance. Ils ne sont que la vive et splendide apparence D'un principe caché toujours en mouvement.
Nos sens ont inventé leurs beautés éternelles; Leurs fantômes glacés peuplent le firmament, Leur grâce et leur éclat naissent dans nos prunelles.
III
_LA VIE_
Quand nous tournons les yeux vers les débuts du monde, Songeant aux êtres vils qui peuplèrent les eaux, Nous disons: «Dieu frappa plus d'une race immonde, Puis il fit naître l'homme après les grands oiseaux.»
Et plus tard, entr'ouvrant quelque couche profonde, Et trouvant dans le sol les débris de nos os, Un enfant plus parfait de la terre féconde Reniera notre sang, notre âme et nos travaux.
Pourtant nous sommes fils des monstres de l'abîme, Et d'héritiers plus purs l'Humanité victime A son tour périra pour leur donner le jour.
La route du progrès pas à pas est suivie. Dans l'univers, ainsi qu'en notre étroit séjour, S'enchaînent sans repos les formes de la vie.
IV
_LA LUTTE POUR L'EXISTENCE_
La loi, l'unique loi, farouche, inexorable, Qui régit tout progrès, c'est la loi du plus fort. L'être imparfait périt; marâtre impitoyable, La Nature l'écrase et poursuit son effort.
Partout est engagé le combat redoutable; A l'heure harmonieuse où la terre s'endort, Il rend la nuit sinistre et l'ombre épouvantable, Tout brin d'herbe est un champ de carnage et de mort.
L'angoisse de la faim, qui toujours hurle et gronde, Est le ressort puissant jouant au cœur du monde, Et celui qui dévore est l'élu du destin.
L'esprit même naquit des brutales entrailles; Et la rivalité du repas incertain Fait surgir l'avenir en de sombres batailles.
V
_LA SOURCE_
La source de cristal frémit sous la fougère; La voici qui murmure et court sur les cailloux. Tout enfants, autrefois, dans sa nappe légère Nous avons en riant miré nos fronts si doux.
Aussi n'est-elle point à nos cœurs étrangère; Nous lui disons tout bas: «Te souviens-tu de nous?» Quoi! ne savons-nous pas que l'onde est passagère? Sans cesse un flot s'enfuit devant un flot jaloux.
Par son aspect charmant c'est encor notre source; Mais, changeante toujours en sa rapide course, Peut-elle être aujourd'hui ce qu'elle fut hier?
Et notre âme, elle aussi, se transforme à tout âge. Qu'est-ce donc après tout que notre Moi si fier? Rien qu'un vain souvenir dans une frêle image.
VI
_LA MORT_
La Vie est une mort incessamment active; Pour exister longtemps il faut périr toujours; Chaque instant la détruit, la forme fugitive Dont la beauté si chère enivre nos amours.
La Mort délivre enfin la matière captive, Lui rouvrant l'univers et ses vastes séjours: D'une nouvelle vie, intense et moins chétive, Elle anime nos corps au terme de nos jours.
Vie et Mort: grands mots creux et mensongers fantômes! Pleurons-nous aujourd'hui les frémissants atomes Qui formaient autrefois le sang de notre cœur?
Où sont-ils? Dans l'air pur, dans l'herbe, dans les roses... Et quand la Mort sur nous mettra son doigt vainqueur, Pourquoi craindrions-nous d'autres métamorphoses?
VII
_DIEU_
L'homme a dit: «Le Seigneur m'a fait à son image.» Homme, insecte orgueilleux, cesse de blasphémer! De tes sens imparfaits reconnais l'esclavage: Concevraient-ils Celui qui les a pu former?
Ce Dieu, que, d'après toi, je renie et j'outrage, Ne l'offenses-tu point quand tu prétends l'aimer? Tu lui prêtes ton cœur, tes haines, ton langage, Et de tes passions tu le veux animer.
Moi, devant sa grandeur je m'incline en silence. Lorsque son soleil d'or sur mon front se balance, J'admire le rayon dont la splendeur a lui;
Car le soleil est fait de poudre et me ressemble. Mais Dieu, qu'il règne ou non, que saurais-je de lui? Et qui de nous l'insulte, ô chrétien! que t'en semble?
VIII
_LES PREMIERS AGES_
Quels rêves insensés, formés par les poètes, Ont placé l'âge d'or au berceau des humains? Nous avons vu s'éteindre, en nos lentes conquêtes, Les siècles par milliers sur nos sombres chemins.
Nous avons combattu de monstrueuses bêtes, Nous avons labouré le sol avec nos mains, Nous avons succombé dans de mornes défaites Sans avoir entrevu les brillants lendemains.
De l'animalité nous dégageant à peine, Alors que nous traînons encor sa lourde chaîne, Pourquoi ce vain regret allant vers le passé?
L'avenir seul est plein de visions sublimes. Puisqu'un si profond gouffre est enfin traversé, C'est qu'il n'est plus pour nous d'inaccessibles cimes.
IX
_LES SENTIMENTS_
La France, traversant de tragiques journées, Vit placer la Raison sur les divins autels; Pourtant la froide reine, aux foules prosternées, Ne saurait imposer des décrets immortels.
Son règne achèverait soudain nos destinées; Contre le sphinx obscur nous cesserions nos duels; Quittant leurs vains espoirs, nos âmes résignées Ne s'élanceraient plus vers de merveilleux ciels.
Car nous marchons guidés par un sublime rêve Qui, flottant à nos yeux et reculant sans trêve, Se transforme toujours, mais sans pâlir jamais.
Et les Sentiments seuls, en nous prêtant des armes, Nous mènent à l'assaut de tous les hauts sommets. Pour conquérir les cœurs, Jésus versa des larmes.
X
_LA RAISON_
Le jour où la Raison gouvernerait la terre, L'aube se lèverait au fond d'un ciel en deuil; L'océan de nos jours, n'ayant plus de mystère, Sous chaque flot d'azur nous montrerait l'écueil.
L'enfance songerait à la vieillesse austère, L'heure semblerait courte et proche le cercueil; Las des vaines amours, l'homme irait solitaire, En d'ingrats descendants ne prenant plus d'orgueil.
Voyant toujours grandir les limites du monde, Le savant suspendrait la poursuite profonde Du mirage imposant qu'on nomme Vérité;
Le prêtre se tairait dans l'église déserte; Et, cessant tout effort, la triste Humanité, Pensive, s'assoirait devant sa tombe ouverte.
XI
_L'IDÉAL_
Féconde illusion, que le penseur méprise, Indestructible Espoir d'un bonheur inconnu, Une fausse sagesse en vain veut qu'on te brise, Dans le fond de nos cœurs tu fleuris, ingénu.
C'est toi qui nous conduis sur la route entreprise, Qui nous fais accomplir un progrès continu, Et chaque vin d'amour dont notre âme se grise De ton fruit immortel à longs flots est venu.
Par toi, dont le pouvoir les inspire et les fonde, Mille religions ont consolé le monde, Les martyrs ont chanté, voyant le ciel ouvert.
Ce siècle se croit grand parce qu'il te renie: Ta forme change,--hélas! nous en avons souffert,-- Mais rien ne détruira ton essence infinie.
XII
_LE CARACTÈRE_
Un peuple est noble ou vil par son seul caractère; L'esprit, dans ses destins, n'agit qu'au second rang. Les sentiments acquis, partage héréditaire, Lentement transformés, coulent avec le sang.
Le type originel siècle à siècle s'altère; Un trait parfois subsiste et s'en va grandissant; Puis tout à coup surgit un héros solitaire Qui saisit en sa main ce levier tout-puissant.
Un désir, un besoin, un espoir, une haine, Tels sont les fondements de la puissance humaine, Et tout ce qu'on élève est bâti là-dessus.
L'être qui laisse au monde une immortelle trace, Qu'il soit César, Bouddha, Mahomet ou Jésus, Incarna dans son sein le rêve d'une race.
XIII
_L'HISTOIRE_
Histoire, tu n'es plus cette muse élégante Qui soumettait Dieu même à des décrets hautains, Et qui nous le montrait, d'une plume fringante, Balançant le succès des combats incertains.
Toi que nous avons vue, injuste et provocante, Couronner les héros avec des airs mutins, Tu t'arrêtes, troublée en ta candeur piquante, Devant l'enchaînement terrible des destins.
Aujourd'hui tu pressens ta rude et noble tâche; L'immense drame humain se poursuit sans relâche, Sur chaque événement il pèse tout entier.
Lève-toi donc, déesse, et de tes orteils roses Foulant les durs cailloux d'un âpre et long sentier, Remonte lentement vers les lointaines causes.
XIV
_LA MORALE_
O Morale! ô respect de la loi nécessaire! Nous nous sommes raillés de ta diversité, Parce que tu suivais, perfectible et sincère, Dans tous ses lents progrès la faible Humanité.
Pour t'avoir vue ainsi varier sur la terre, Notre esprit contre toi souvent s'est révolté, Mère des foyers purs, ô reine salutaire, Qui nous donnes la force et la félicité!
Viens poser sur nos fronts ton joug doux et paisible. Nulle marche en avant aux peuples n'est possible Si de tes ordres saints ils n'écoutent la voix.
Tu vaux à nos cités mieux que vingt citadelles. Apprends-nous à lutter en affirmant tes droits, Pour qu'un jour sans effort nos fils te soient fidèles.
XV
_LA VOIX DES MORTS_
Morts qui dormez, couchés dans nos blancs cimetières, Parfois, en relisant tous vos noms oubliés, Je songe que nos cœurs à vos froides poussières Par des fils infinis et puissants sont liés.
Muets, vous dirigez nos volontés altières; Par vos désirs éteints nos désirs sont pliés; Vos âmes dans nos seins revivent tout entières, En nous vos longs espoirs vibrent, multipliés.
Bien que nous franchissions une sphère plus haute, Vos antiques erreurs nous induisent en faute, Nous aveuglant encor malgré tous nos flambeaux.
Car le passé de l'homme en son présent subsiste, Et la profonde voix qui monte des tombeaux Dicte un ordre implacable, auquel nul ne résiste.
XVI
_L'ŒUVRE DE LA NATURE_
Ce qu'il t'importe, à toi, Nature, ô froide reine! Ce n'est pas que mon cœur s'assouvisse ici-bas: Qu'il s'épuise et qu'il saigne en d'horribles combats, Tu n'en souris pas moins, implacable et sereine.
Ce qu'il t'importe, à toi, c'est que la moindre graine Trouve un sol favorable et germe sous tes pas. Ton éternel souci, qui ne me connaît pas, N'a pour but que la vie obscure et souveraine.
La vie!... Et que ce soit la mienne, avec ses pleurs, Ou l'humble éclosion des bêtes et des fleurs, Ou le rayonnement des astres dans l'espace,
Nature, ton ardeur et tes soins sont pareils. Pourquoi donc plaindrais-tu ce qui souffre et qui passe, Toi qui vois s'enflammer et mourir les soleils?
XVII
_LES RACES DE L'AVENIR_
Puisque nous sommes vieux, très vieux, et que nos veines Roulent un sang troublé par d'antiques douleurs, Et puisque nos enfants, héritiers de nos pleurs, Naîtront pour s'irriter en des angoisses vaines,
Accourez donc, des bois, des îles et des plaines, O peuples dont le front ignore nos pâleurs, Sauvages, qui vivez comme vivent les fleurs, Aux vents libres et purs emmêlant vos haleines!
Hommes au teint de cuivre et d'ébène, venez! Rouvrez donc l'avenir à ces infortunés A qui nous léguerons demain nos défaillances.
Ah! rendez à nos fils la sève d'autrefois, Pour qu'à notre savoir ajoutant vos vaillances, Votre rire puissant éclate dans leurs voix.
XVIII
_LES PYRAMIDES_
Quand l'Égypte éleva ses hautes Pyramides, Son orgueil a dressé, vers la face des cieux, Au néant, le défi le plus audacieux Qui jamais ait surgi de nos âmes timides.
Quand seront condensés les éléments humides Sur notre globe éteint, froid et silencieux, Ces monuments hardis d'un rêve spécieux Survivront seuls, debout dans les déserts numides.
Or ils furent construits en l'honneur de la Mort. C'est un suprême instinct qui dicta cet effort: La Mort transforme, crée, et n'a point d'épouvante.
Chaque temple verra s'obscurcir son flambeau, Car tous les dieux mourront... La Mort seule est vivante, Et ce qui doit rester sur terre est un tombeau.
XIX
_LE BUT FINAL_
Pour qui travaillons-nous, ouvriers sans salaire? Ah! le savoir au moins, ce serait bon, pourtant! Voir le but, quel qu'il soit, rendrait enfin content Le cœur humain, gonflé d'espoir et de colère.
Si tout n'est pas perdu de l'œuvre séculaire, Nous lutterons encor, jour à jour, en chantant, Pour porter jusqu'aux cieux l'édifice éclatant Du progrès éternel, que le temps accélère.
Hélas! le besoin vil d'apaiser notre faim, La lutte pour la vie, est la suprême fin Vers qui tend tout l'effort de nos âmes hautaines.
L'esprit subtil y va par des chemins divers, Et, malgré la fierté des visions lointaines, Nos douleurs sont sans fruit pour l'immense univers.
XX
_L'ATOME HUMAIN_
Dans l'organisme obscur la cellule captive Naît, évolue et meurt, et pour un court moment Peut croire qu'elle existe et se meut librement, Quand la Force, en ses jeux universels, l'active.
Inerte esclave aussi, notre terre chétive, D'un Tout mystérieux parcelle en mouvement, Se proclamait jadis centre du firmament, Nommant éternité son heure fugitive.
Et l'être humain, soumis à l'ordre illimité, Seul veut sauver encor sa personnalité. Mais de l'astre à l'atome à nos yeux tout s'enchaîne.
Il s'efface, le rêve à notre orgueil trop doux. Entre le berceau frêle et la tombe prochaine, L'éclair de notre vie, hommes, n'est point à nous.
XXI
_LA FIN D'UN MONDE_
Parfois, lorsque je songe aux sombres destinées Qui sont nôtres, mon cœur ému se glace en moi, Car c'est un sort étrange, amer et plein d'effroi Celui que subit l'homme en ses courtes années.
Vers un but inconnu ses forces détournées N'obéissent jamais un instant à sa loi; Il souffre, pleure et lutte, et ne sait pas pourquoi, Car il voit au néant ses œuvres condamnées.
Si la terre demain s'arrêtait dans son cours, C'en serait fait de l'être et du temps et des jours. Un seul choc!... et soudain tout redeviendrait flamme.
Où donc seraient alors la gloire, le progrès, Le renom du guerrier, la beauté de la femme? Pourquoi tant espérer s'il n'est plus rien après?
[Ornement]
SURSUM CORDA!
[Ornement]
SURSUM CORDA!
POÈME AYANT REMPORTÉ LE GRAND PRIX DE POÉSIE DÉCERNÉ PAR L'ACADÉMIE FRANÇAISE EN 1885
Haussez-vous sur les monts que le soleil redore, Et vous prendrez plaisir à voir plus haut encore.
TH.-A. D'AUBIGNÉ, _les Tragiques_, l. VII.
I
Un jour, saisi du mal terrible qui nous ronge, Du découragement universel, amer, A l'heure où le soleil sous le flot d'or se plonge, Un poète songeait, l'œil fixé sur la mer.
Il domptait le désir d'épancher sa souffrance En des chants tout remplis d'un enivrant poison, De maudire à grands cris la dernière espérance Qui, trompeuse, erre encore au bord de l'horizon.
S'interdisant la plainte, il eût voulu se taire, Rester, comme ce soir, à contempler les flots, Et croire, malgré tout, qu'il est un grand mystère Que notre âme verra quand nos yeux seront clos.
Mais le rêve incertain, qui calmait son supplice, N'endormait point en lui l'ardente charité; De l'angoisse éternelle il se sentait complice S'il n'apportait au monde un mot de vérité.
II
Bien étrange était sa démence! Quoi! pensait-il, lui, par des vers, Lorsque rien ne se recommence, Rajeunir le vieil univers? Dans notre main sèche et ridée, La coupe du songe est vidée. Pour le triomphe d'une idée Qui lutte encor de notre temps? On a pesé même la gloire: Inscrire un vain nom dans l'histoire, Quel plaisir creux et dérisoire! Tout s'estime en deniers comptants.
Et l'art aussi suit la fortune. Allons, poète, allons, debout! Laisse la morale importune, Et songe à flatter notre goût. Nous sommes las de tes névroses, Triste rimeur aux airs moroses; Ton rôle est d'effeuiller des roses Sur le front de l'humanité. Quitte ton accent de prophète, Viens prendre part à notre fête, Descends de ce sublime faîte Où t'eût placé l'antiquité.
Ainsi, dans l'abîme du doute, Bruissait un écho railleur. Sombres luttes que l'on redoute! On en sort bien pire ou meilleur. Et le poète à l'âme austère, Malgré l'angoisse solitaire, Rêvait d'entr'ouvrir à la terre Des chemins nouveaux, éclatants... Essor tragique!... Une hirondelle Ainsi voudrait à tire-d'aile Entraîner sa race infidèle Qui ne croirait plus au printemps.
III
Soudain, dans l'ombre douce à demi descendue, Crêpe léger, voilant l'immensité des eaux, Une voix du rêveur troublé fut entendue, Pure comme la brise à travers les roseaux.
Lente, elle s'élevait du côté de la terre, Si distincte, malgré le grand bruit des flots noirs, Qu'elle couvrit bientôt leur tumulte, et fit taire Au cœur qui l'écoutait les plaintifs désespoirs.
Elle disait: «O toi, plié comme l'arbuste, Quand, près de le briser, souffle le vent des mers, Poète, lève-toi, ta douleur n'est pas juste, Car, moi, je n'ai jamais trouvé les cœurs amers.
«Puisque tu veux conduire et relever les âmes, Puisqu'un désir ardent d'idéal t'obséda, Prends ma voix, prends mon nom, mes rayons et mes flammes Et jette alors bien haut ton cri: _Sursum Corda!_
«Tu verras qui résiste ou seulement recule. Quand je ne serai plus le grand motif humain, Poète... oh! viens alors t'asseoir au crépuscule, Seul, et les yeux en pleurs, et le front sur ta main.»
Elle se tut. Croyant à l'erreur d'un beau songe, Lui fils des songes d'or, il dit: «Qui donc es-tu? Un Dieu?... Mais ils s'en vont. L'homme a mis son mensonge Dans la bouche des dieux. N'es-tu pas la vertu?
«Sous quel nom t'invoquer? Réponds-moi, doux fantôme! Que ton accent est pur! Où donc l'ai-je entendu? Es-tu femme?... L'espoir t'accompagne... Un tel baume Aux lèvres d'une femme est parfois suspendu.
«Parle encore!...» Il allait poursuivre sa prière, Quand, descendant du ciel, ô prodige inouï! Belle comme l'aurore à la fraîche lumière, Elle apparut aux yeux du poète ébloui.
C'était bien une femme, en effet, mais si chaste, Si hautaine et si douce en sa sérénité, Que les astres, la terre, et la mer sombre et vaste, L'accueillirent, surpris, d'un murmure enchanté.
Son front semblait trop fier pour aucune couronne. On pressentait, à voir son bras fort et charmant, Le geste qui brandit et le geste qui donne, Et l'étreinte d'amour au long frémissement.
Ses yeux, ses yeux profonds, abîmes de tendresse, Devaient, étant si doux, avoir connu les pleurs: Ce que nous adorons, nous, si pleins de détresse, A toujours, femme ou dieu, partagé nos douleurs.
Telle elle descendait, merveilleuse figure! Devant ses pas s'ouvraient de lumineux chemins; Et le poète, atteint par cette clarté pure, Enfin cria: «Patrie!» et tendit ses deux mains.
IV
«Oui, dit-elle, c'est moi!... C'est moi... Je puis encore, Quand toute antique foi qu'un nom sacré décore Penche au cœur des mortels, --Ainsi qu'on voit le soir, à travers les bruines, Sur le sommet des monts s'incliner les ruines Des plus hautains castels,--
«Je puis, car nulle bouche encor ne me blasphème, Rallumer dans vos seins l'étincelle suprême Des éternels espoirs; Faire vivre en luttant, faire aimer les supplices, Faire braver la mort et trouver des délices Aux plus âpres devoirs.
«Je puis, dans les cœurs bas qui rampent près de terre, Que le vin des plaisirs chaque jour désaltère, Que l'égoïsme clôt, Je puis, moi, soulever, pour peu que je le veuille, Plus aisément que l'air ne soulève la feuille, Un sublime sanglot.
«Nul œil n'a mesuré le cercle que j'embrasse, Je façonne à loisir le corps, l'esprit, la race, Et la religion. Mais mon nom te suffit. Je suis pour toi la France! On dirait, n'est-ce pas? l'écho du mot souffrance... Pourtant mon lot fut bon.
«Il fut bon, étant rude et coupé pour ma taille. C'est moi qui vais devant dans la grande bataille Du progrès rayonnant. Je veux continuer ce rôle magnifique, Et j'ai peur du sommeil obscur et pacifique Qui règne maintenant.
«Élève donc la voix, parle à mes fils, poète, Car je souffre, et, perdus dans le bruit de leur fête, Ils ne le savent pas. Parle... ils arrêteront, s'ils voient que mon sang coule, Dans les tristes chemins où s'engouffre leur foule, L'essor fou de leurs pas.
«Tu leur diras: Je viens au nom de la Patrie. Frères, entendez-la! C'est elle qui vous prie... Ce jour est solennel. Tous vos vices mesquins, races exténuées, Effacent lentement, là-haut, dans les nuées, Son sourire éternel.
«Vous avez découvert que l'existence est brève, Que la mort, ce néant, succédant à ce rêve, N'ouvre rien au delà; Et vous avez pensé: «L'heure présente est bonne, «Elle seule est à nous, demain n'est à personne: «Jouissons, tout est là.»
«Vivre dans le présent, c'est être en décadence. Vingt peuples, délaissant leur antique prudence, Ont ainsi trébuché; C'est en chantant qu'ils ont glissé dans la nuit noire; De leurs débris encore--ô leçons de l'histoire!-- L'univers est jonché.
«Décadence!... O Français! un siècle est peu de chose; Pourtant, depuis cent ans, quelle métamorphose Dans nos vœux, dans nos mœurs! La terre, en écoutant, voilà cent ans à peine, Un jour prit pour des voix d'aube encore incertaine Nos confuses rumeurs.
«On vit comme un reflet d'éternelle lumière; Nous avions fait soudain rayonner la chaumière, Dans les champs, sous les cieux; Nos cœurs, tout enflammés d'intentions sublimes, Vers les plus nobles buts et les plus hautes cimes Volaient, audacieux.