Poésies de Daniel Lesueur

Part 2

Chapter 23,671 wordsPublic domain

Tandis que notre esprit suit sa marche hautaine, Que nos robustes bras se tendent pour l'effort, Que notre cœur bondit, fier, amoureux et fort, Trois maîtres sur nos seins scellent leur triple chaîne, Savoir: l'Illusion, le Désir et la Mort.

Un jour ils m'ont parlé; j'ai connu leur empire, Ce qu'ils font de la vie en ses instants trop courts, Et l'ombre d'où je viens, et le but où je cours, Et le fatal destin de tout ce qui respire... Et chacun l'apprendra, car voici leurs discours:

I

_LE DÉSIR_

Le Désir éternel, monstre blême aux yeux caves, Dit à mon pauvre cœur: «Tu te crois libre et fort; tous les dieux, tu les braves... Mais je suis ton vainqueur.

«C'est moi seul que tu sers. Pour moi tu te soulèves A chaque battement. Je te trompe à toute heure et transforme tes rêves En un affreux tourment.

«J'éloigne pas à pas le bonheur qui te tente, Et qui fuit sans recours. Je fais se consumer en une vaine attente Tes ans déjà si courts.

«Je corromps tes plaisirs, j'empoisonne ta joie, Moi, le vrai Tentateur. Tu m'adores pourtant, vil esclave, ma proie, Lassé d'un Créateur.

«Si tu me renversais du trône inaccessible Où les destins m'ont mis, La Douleur et la Mort et le Temps invincible Te deviendraient soumis.

«Mais je n'ai rencontré, parmi la multitude Des aveugles mortels, Qu'un seul audacieux dont la fière attitude Menaçât mes autels.

«Celui-là posséda tous les biens que sur terre J'inventai pour appâts: Les trésors, le pouvoir, l'amour plein de mystère Ont fleuri sous ses pas.

«Pourtant, détournant d'eux sa face auguste et triste, Bouddha, l'homme divin, Sut que par la folie humaine je subsiste Et que mon culte est vain.

«Il voulut arrêter l'éternelle hécatombe Où se plaît ma fureur; Toute vie est à moi, seule avec moi la tombe Rivalise d'horreur.

«Il voulut arracher de ma griffe sanglante L'adolescent joyeux, L'homme fait, le vieillard à la tête branlante, Que j'enivre le mieux.

«Il dit: «Mort au Désir!... Tout désir est un leurre. «Sans cesse inapaisé, «L'homme attend l'avenir, ou se retourne et pleure «Ce qu'il a méprisé.

«Celui qui dans son sein éteindra l'âpre flamme «Vivra semblable aux dieux, «N'ayant jamais ni vœux ni regrets dans son âme, «Ni larmes dans ses yeux.»

«Ainsi parlait Bouddha, le seigneur doux et sage; Et depuis ce moment Plus d'un astre rapide a marqué son passage Au fond du firmament;

«Plus d'un dieu s'est levé, pour la pensée humaine, Dont le trône est tombé. Moi seul, moi l'Éternel, qui la dompte et la mène, Je n'ai pas succombé.

«Car je suis le Désir, qui tue et renouvelle, Père de tout effort: Sous mon fouet hurle et court l'humanité rebelle... Je l'entraîne à la mort.»

II

_L'ILLUSION_

J'ai vu l'Illusion m'apparaître en un songe, Quand mon cœur, tourmenté par l'éternel Désir, Reconnaissait enfin le vide et le mensonge Des biens toujours fuyants qu'il avait cru saisir.

J'étais las de l'attente et las de l'espérance, Je voulais, oubliant qu'il est un lendemain, Recueillir jour à jour avec insouciance Chaque fragile fleur éclose en mon chemin.

J'enviais le long rêve et la fierté tranquille De l'animal errant sous les bois ténébreux, Qui n'a jamais connu le salaire servile Ni du labeur sans but porté le joug affreux.

J'écoutais, dans l'écho des siècles éphémères, S'élever les accents du seul sage ici-bas, De Bouddha, qui disait: «Renonce à tes chimères, Par ton renoncement cesseront tes combats.»

Et je croyais toucher la sphère souveraine Où sont assis en paix les dieux indifférents, Qui, sans rire ni pleurs sur leur face sereine, Ont vu nos jours amers s'écouler par torrents.

C'est alors que, troublant mon impassible rêve, Au bord d'un ciel en feu surgit l'Illusion, Dans le sang du soleil, sur l'éclatante grève Que trace en l'or des soirs la nue en fusion.

Et sa voix me cria: «Qu'importe la sagesse? Qu'importe la douleur? O misérable humain, Ton néant résigné vaudra-t-il ma richesse? J'ai tes amours, ton ciel et tes dieux dans ma main.

«C'est moi qui t'ai conduit dans la nuit des vieux âges; J'ouvris devant tes yeux l'espace illimité; Soumise à tes désirs, j'ai pris mille visages; J'ai, dans ton froid tombeau, mis l'immortalité.

«Parce que tu saignas sur ce chemin de gloire, Et parce que ton sein se gonfla de sanglots, Tu cesses désormais d'espérer et de croire, Tes dieux sont vraiment morts et l'avenir est clos!

«Pose donc sur ton cœur une invincible armure, Sonde avec un œil sec l'austère vérité... Tu me retrouveras au fond de la Nature, Moi, ton Illusion,--seule réalité!

«Car je suis la Maya triomphante, éternelle! Tes sens et ton esprit n'obéissent qu'à moi, Je colore à tes yeux toute forme charnelle, Je suis dans ton plaisir, je suis dans ton effroi.

«Quand tu crois progresser, c'est ton rêve qui change; Et si ton cœur se ferme, impassible et hautain, Même alors je t'aveugle en ton orgueil étrange. Adore-moi, mortel, car je suis ton destin!»

III

_LA MORT_

Taisez-vous, pâles fantômes Qui vous prétendez des dieux! C'est moi qui tiens des atomes Le creuset mystérieux. Désir, Illusion vaine, Servez votre souveraine: Que votre puissance entraîne L'homme enivré vers la Mort! Sans vous il pourrait connaître La misère de son être, Et, se refusant à naître, Il trahirait mon effort.

«Cachez-lui par vos chimères L'ombre immense où je l'attends, Et, sous les cieux éphémères, La fuite de ses instants; Qu'il vive, pense et s'efface Sans déchiffrer sur ma face Le but sombre qu'à sa race J'assigne au fond du tombeau. Me livrant sa chair lassée, Qu'il croie--audace insensée!-- Me dérober sa pensée Comme un immortel flambeau.

«Parez l'obscure matière A ses regards éblouis; Qu'il y puise la lumière Et des concerts inouïs. Moi, qui dissous la substance, Je sais qu'en son inconstance L'universelle existence Est la Force en mouvement. Dans ce tourbillon sans trêve, Qu'importe la forme brève! Je ne détruis qu'un vain rêve, Je crée éternellement.

«En sa morne indifférence, Ma terrible activité Ne connaît point la souffrance, La gloire ni la beauté. J'ai l'infini pour domaine. L'altière raison humaine, Qu'un mirage trouble et mène, Me coûte à décomposer Juste autant, lorsqu'en vient l'heure, Qu'un souffle qui passe et pleure Ou la corolle qu'effleure L'insecte sans s'y poser.

«Le masque affreux dont on couvre Ma sublime majesté, La face osseuse où s'entr'ouvre Un rictus épouvanté, Les yeux creux, le crâne blême, Me sont donnés pour emblème Par ceux à qui mon problème Reste à jamais inconnu. Car tout être qui respire Contre ma grandeur conspire, Et pour vanter mon empire Nul n'est jamais revenu.

«L'insensible molécule, Seule, est sans crainte en mes mains; Mais tout ce qui vit recule Devant mes sombres chemins. La personnalité lâche En vain s'oppose à ma tâche: Je transforme sans relâche Tous les éléments divers. Gloire à moi! gloire à la tombe! Tout en surgit, tout y tombe. Sur l'éternelle hécatombe Je construis les univers.»

VISIONS ANTIQUES

[Ornement]

_LA MAIN DE LA MOMIE_

_A un Voyageur._

Vous m'avez rapporté de l'Égypte mystique Un austère présent, digne d'elle et de nous, Un sombre objet, choisi dans l'hypogée antique Que garde le colosse au front superbe et doux, Assis dans le désert, les doigts sur ses genoux.

Ce présent, c'est la main délicate et raidie D'une reine, portant--voilà bien trois mille ans-- Sur sa tête petite, élégante et hardie, Avec le bandeau d'or brodé de feux tremblants, La vipère divine aux yeux étincelants.

Cette main--quand la femme aux longs yeux ceints de bistre, Fille des Pharaons, belle et jeune, vivait-- Dans le fond des parvis faisait frémir le sistre Devant le dieu, vers qui ce bruit seul arrivait, Ne troublant point le songe éternel qu'il rêvait.

Ou bien elle tenait--la main frêle et mignonne-- Un lourd sceptre massif à la crosse d'or fin, Dont l'ombre dominait le désert monotone Et, sur l'âpre étendue où les lions ont faim, Loin du grand Nil d'azur, se prolongeait sans fin.

Lorsque les courtisans, nombreux, comme une houle, Encombraient du palais les larges escaliers, Cette petite main, ils la baisaient en foule, Elle qui, levant un de ses doigts déliés, Pouvait faire tomber leurs têtes par milliers.

Et souvent, dans la paix des nuits calmes et chaudes, Sur la terrasse haute où meurt tout bruit de cour, Sous la lune faisant luire ses émeraudes, Lente, elle errait, la main si douce, au fin contour, Parmi les noirs cheveux d'un prince fou d'amour.

Ces choses se passaient voilà trois mille années. Elle est là, cette main, parmi mes bibelots. Sa grâce, sa fierté sont encor devinées: Aussi, des temps lointains bravant les sombres flots, J'évoque à son aspect de magiques tableaux.

Pauvre petite main de royale momie, Dont l'aromate encore a d'étranges parfums, Je t'aime... je te prends comme une main d'amie. Loin du présent morose et des jours importuns, Emmène-moi, veux-tu? vers les soleils défunts.

Hélas! ma main de chair, ma main vivante et rose Qui sur la bandelette autour de ton poignet Ou sur tes maigres doigts sans nul effroi se pose, Doit vivre moins que toi, que l'Égypte craignait Et sauva par les soins que son art enseignait.

Mes doigts vivants, à moi, se réduiront en cendre, Et les tiens garderont leur exquise raideur. La tombe où promptement il me faudra descendre Des sépulcres du Nil n'a point la profondeur, Car la mort est chez nous, ô Reine, sans grandeur.

Reste au moins avec moi durant ma courte vie, Petite main rigide et que baisait un roi. Ce qui t'a fait frémir et ce qui t'a ravie, Vois, après trois mille ans m'enchante ainsi que toi: De l'éternel amour c'est l'éternel émoi.

_LE COLOSSE DE MEMNON_

La plaine, autour de Thèbe, est morne, immense et noire. Au bord du large Nil les lions viennent boire, Car l'homme en ce désert n'est plus seul souverain. Elle est morte, la ville aux cent portes d'airain. Le rude Assyrien, le dur Sardanapale, Qui prend son prisonnier tout vif et qui l'empale, Lui qui s'enorgueillit de mille atrocités, A foulé sous ses pas la reine des cités. Passant, muet et fier, de portique en portique, Il a par ses dédains rendu l'insulte antique. Son cœur s'est dilaté... Car n'est-il pas le fils Des aïeux que Thoutmès vainquit à Karkémis? Depuis, Ninive en vain, haïe et solitaire, S'était bien haut dressée au-dessus de la terre, Mettant son pied vainqueur sur la nuque des rois, Sans pouvoir effacer l'injure d'autrefois. L'Égypte, avec son prince au visage d'éphèbe, L'Égypte altière et douce avait conservé Thèbe. Saignante et divisée, elle montrait toujours La ville éblouissante, avec ses deux séjours, Tous deux aussi remplis d'étonnantes merveilles, Les tombes au palais étant toutes pareilles, L'un peuplé des vivants, l'autre où rêvaient les morts. Et Ninive y songeait ainsi qu'à son remords. Cette Thèbe!... Elle était comme un songe, un grand mythe, Que n'avait vu jamais l'œil d'un guerrier sémite. Pour la cité hautaine il n'était nul danger Pire que recevoir un impur étranger.

Et voici, cet opprobre est donc tombé sur elle! L'Égypte s'est brisée ainsi qu'un roseau frêle, Comme l'avaient prédit les prophètes des Juifs. Thèbe, Thèbe est détruite, et les lotus plaintifs, Seuls, quand le vent du soir les froisse au bord des ondes, Y réveillent l'écho des ruines profondes.

Ammon, dieu protecteur! Soleil, divin flambeau, Qui te couches ainsi que l'on entre au tombeau, Et qui, chaque matin, dans l'aube solennelle, Montes, gardien sacré de la vie éternelle, Parle, et dis par quel crime inconnu, dieu jaloux, Ta ville sainte a pu mériter ton courroux! Toi pour qui se dressaient--marchepieds, autels, trônes-- Ses temples merveilleux et ses larges pylônes, Ses monstrueux piliers dans l'ombre des syrinx, Toi pour qui s'alignaient à l'infini ses sphinx, Tu l'as donc repoussée et n'as plus voulu d'elle!

Et Thèbe, cependant, te demeure fidèle. Ils se sont tus, c'est vrai, les hymnes d'autrefois; Le carnage a réduit au silence les voix; L'atroce Ninivite aux narines farouches En arrachant les cœurs a su fermer les bouches; Sur la cité splendide où tu régnais, toi seul, Les sables du désert étendent leur linceul; Dans l'éclatant midi ta cruelle lumière Montre le palais vide et l'autel en poussière, Et nul n'affronte alors ton visage irrité, O Soleil!... Mais à l'aube, où ta douce clarté Glisse si tendrement sur la ville en ruines, Semblant la baigner toute en des pitiés divines, Quand tes premiers rayons effleurent ses sommets, Elle, qui t'adora sans se lasser jamais, Sent dans son sein meurtri son grand amour renaître. Elle s'apaise, oublie... et sourit à son maître. Et dans la plaine rose, aux lueurs du matin, Le Colosse au regard perdu dans le lointain, Qui peut fixer sur toi sa prunelle de pierre Et qui te voit surgir sans baisser la paupière, Dans son sein de granit déchiré trouve encor Un chant harmonieux pour le cher Soleil d'or.

_UNE_

_VICTOIRE DE RHAMSÈS II_

La lutte est achevée. Aux flancs du Liban noir Finissent lentement les sombres agonies, Et la Mort, dans le sang et la pourpre du soir, L'une après l'autre éteint les prunelles ternies.

Rhamsès le Grand, debout sur son char, veut savoir Des rebelles tribus qu'il a si bien punies Combien de vaillants fils, leur joie et leur espoir, Jonchent des monts hautains les pentes infinies.

Car il faudra l'inscrire au temple de Louqsor, Pour que vers l'avenir il prenne son essor, Ce nombre glorieux d'existences fauchées.

Aussi, devant le roi, les scribes attentifs Comptent l'épais monceau des mains droites tranchées, Qui monte et monte encor sous les grands cieux plaintifs.

_LES LOISIRS DE SARDANAPALE_[A]

Couché sur un grand lit d'ivoire incrusté d'or, Une coupe en sa main, le roi Sardanapale Repose, ayant au front le rubis et l'opale. Le pampre autour de lui forme un vert corridor.

Il songe aux ennemis dont il brisa les nuques, Faisant couler leur sang comme un rouge nectar Sur l'autel éclatant de la divine Istar. Et l'éventail palpite aux mains de ses eunuques.

Il ne fut point en vain courageux et fervent, Il n'a point invoqué sans raison la déesse: L'Élamite a cédé sa terre et sa richesse, Et soudain s'est enfui comme la paille au vent.

Et l'orgueilleux vainqueur compte dans sa pensée Les dépouilles sans nombre, et les troupeaux sans fin Qui rapportent l'albâtre et l'argent et l'or fin Des palais tout fumants de Suse renversée.

Il rit, car il revoit, dans son clair souvenir, Les prisonniers se tordre en d'horribles supplices, Et les griffes de fer déchirer les chairs lisses, Et de l'orbite noir l'œil frémissant jaillir.

Il sait qu'en ce moment aux remparts de Ninive Pendent des pieds, des mains et de sanglantes peaux. Lui, dans ses beaux jardins, trouve doux son repos, Car l'épouvante enfin tient la terre captive.

Et devant lui, très droite et rose de bonheur, Sur un siège pompeux, sa jeune souveraine, L'épouse de son choix, sourit, belle et sereine, Se demandant à quoi rêve son cher seigneur.

Elle a pendant longtemps pleuré de son absence, Regrettant les baisers de l'effroyable roi Et murmurant le nom, qui jette au loin l'effroi, De ce nouvel Assur, qu'on craint et qu'on encense.

Et ses yeux, ses grands yeux aux longs cils de velours, Contemplent, enivrés, le visage inflexible Qu'ils ont vu, dans les nuits à l'extase indicible, Souvent pâlir de joie en ses noirs cheveux lourds.

Ainsi tous deux, assis à l'ombre des grands arbres, Elle amoureuse enfant, lui conquérant hautain, Dans leurs songes perdus, achèvent leur festin, Et le soleil couchant colore au loin les marbres.

Sans un geste, autour d'eux les muets serviteurs Restent, pleins de respect, ainsi que des statues; Même, instinctivement, les harpes se sont tues, Éteignant par degrés leurs accords enchanteurs.

Mais--leçon qu'à l'Asie il faudra qu'on enseigne-- Aux branches d'un palmier, près de ce couple heureux, Et de son col tranché montrant le disque affreux, La tête de Teumman, le roi de Suse, saigne.

[A] D'après un bas-relief ninivite du VIIe siècle av. J.-C., actuellement au _British Museum_. «Sardanapale» est ici pour «Assur-bani-pal».

_LA LÉGENDE DE SATNI-KHAMOÏS_

CONTE DE L'ANCIENNE ÉGYPTE[B]

I

Satni, prince royal, qui porte sur la tempe, Bien que père déjà, la tresse des enfants[C], Du grand temple de Phtah descend la large rampe.

Râ, l'éternel Soleil, dans les cieux triomphants, Quittant, jeune et joyeux, le sein d'Isis sa mère, Monte au fond des déserts aux sables étouffants.

Et l'antique Memphis, où rien n'est éphémère, Plus haut que ses palais élève ses tombeaux, Dont l'ombre inviolée enferme sa chimère.

Mais Satni-Khamoïs, aux traits calmes et beaux, Soudain a vu passer sous les brillants portiques Une femme aux yeux vifs ainsi que deux flambeaux.

Couverte de joyaux aux figures mystiques Et de longs vêtements brodés d'un très grand prix, Comme cortège elle a de nombreux domestiques.

Le prince, à son aspect, s'est arrêté, surpris: Ses longs yeux sont si doux, sa bouche si hautaine, Qu'un désir invincible entre en ce cœur épris.

Il est le fils du roi, la conquête est certaine. Puis ce n'est, après tout, qu'un caprice léger. Il suit la jeune femme en sa marche lointaine.

«Mon père à cette ville est, dit-elle, étranger. C'est un homme puissant, grand-prêtre de Bubaste. Je suis pure. A mon lit il ne faut point songer.»

Lui, qui vit dans l'orgueil, dans la pompe et le faste, Et qui jamais encor n'éprouva de refus, L'aime pour sa pudeur et sa fierté de caste.

Ce fils des Pharaons se trouble, tout confus. Son front, qui sera ceint de la double couronne, Rougit... Mais il proteste en longs propos diffus.

Elle, un éclair aux yeux, sourit et lui pardonne. Ses lourds cheveux tressés tombent sur son col nu; Ses anneaux, en marchant, font un bruit monotone.

Elle dit simplement et d'un air ingénu: «Je m'appelle Taïa. Viens dans notre demeure. Tu me respecteras, puisque c'est convenu.»

Lui, sent qu'il va la vaincre ou qu'il faut qu'il en meure.

[B] D'après un papyrus du Musée de Boulaq.

[C] Les fils et petits-fils du roi, dans l'ancienne Égypte, portaient une grosse tresse de leurs cheveux pendante sur la tempe, comme coiffure distinctive.

II

Dans un léger canot construit en papyrus Tous deux ont traversé le large bras du fleuve, Sur la rive duquel s'ouvrent les bleus lotus.

Taïa songe à conduire habilement l'épreuve; Sa lèvre rouge garde un pli mystérieux. L'œil ardent de Satni de sa beauté s'abreuve.

Dans la riche maison il entre, curieux. Les murs sont recouverts d'onyx et d'émeraude. Il suit la chaste fille au doux front sérieux.

Elle va jusqu'en haut. L'atmosphère plus chaude Se charge de parfums pénétrants et subtils. Elle éloigne d'un geste une esclave qui rôde.

Ils sont seuls maintenant... Seuls! Et que disent-ils? Satni n'ordonne point, il sanglote et supplie... Elle, de son réseau tend et serre les fils.

Voici que s'ouvre enfin sa lèvre si jolie: «Je suis pure. Il me faut, si je cède, tes biens, Que tu me donneras pour ma honte accomplie.»

Et le prince répond: «Oui, si tu m'appartiens, Tu posséderas tout, mon or, mes fines pierres, Mes perles, mes émaux, mes coursiers syriens.

--«Signe-le,» dit Taïa sans baisser les paupières.

III

La jeune fille a fait préparer un repas. Satni voit ces lenteurs d'un œil triste et farouche; Mais elle, rit toujours, et ne se livre pas.

«J'ai, dit-il, tout à l'heure apposé mon cartouche Sur la donation que de moi tu voulais, Viens, ne résiste plus, car j'ai soif de ta bouche.»

Elle reprit: «Là-bas, dans tes lointains palais, Tu possèdes, je crois, des enfants légitimes; Et les miens, si j'en ai, deviendront leurs valets.

--«Non, dit Satni, je puis combler tous les abîmes. Je serai roi, Taïa, je serai maître un jour. Tes fils ne naîtront point pour être des victimes.»

Alors Taïa lui fit jurer par son amour Grondant au fond de lui comme un fauve qui râle, Qu'il ferait de leurs fils des princes à sa cour.

Et Satni le jura, les yeux fous, le front pâle.

IV

Dans le riant boudoir ils sont tous deux assis. Leurs sièges ont pour pieds des griffes de panthère, Et dans leurs coupes d'or coulent des vins choisis.

Taïa contraint Satni haletant à se taire. Lente, elle prend des fruits et prétend avoir faim; Son grand œil sombre est plein d'un irritant mystère.

Un souple aspic d'argent orne son poignet fin. Son pied foule un tapis qui vient de Babylone. Ce repas, il faudra pourtant qu'il prenne fin!

Près de cet homme au sang jeune et vif qui bouillonne Elle garde un visage impassible et très froid, Comme un masque d'Hathor en haut d'une colonne.

Lui, qui souffre, pourtant l'aime ainsi, car il croit Qu'elle ignore encor tout de l'ivresse insensée; Et la force lui manque, et son désir s'accroît...

Alors Taïa sourit à sa propre pensée.

V

Du jardin tout à coup montent des sons joyeux. «Tes enfants, dit Taïa, sont venus de la ville. --Mes enfants?...» Il tressaille et s'étonne, anxieux.

Elle, dont le beau corps cache une âme très vile, Sait qu'enfin le moment décisif est venu De dompter tout à fait l'amant lâche et servile.

Elle ouvre sa tunique et montre son sein nu, Puis son bras merveilleux sort de la mousseline; Tout son vêtement glisse, à peine retenu.

Ce qu'il recouvre encor, le prince le devine... Alors l'infortuné, muet, tombe à genoux, Ne pouvant qu'adorer cette forme divine.

Et Taïa, se penchant, lui dit d'un ton très doux: «Fais mourir tous tes fils, les miens auront ton trône... Puis ôte, si tu veux, tous ces voiles jaloux.»

Il crie, et tend les mains comme pour une aumône.

VI

Sur le grand lit d'ébène et d'ivoire ajourés, Parmi les draps soyeux que son corps souple froisse, Taïa met la splendeur de ses membres nacrés.

Satni, n'espérant plus que son amour décroisse, Pour l'assouvir enfin n'a prononcé qu'un mot... A présent du jardin montent des cris d'angoisse.

Blême, le prince laisse échapper un sanglot; Mais Taïa le regarde, impérieuse et tendre... Sous sa prunelle aiguë il s'apaise aussitôt.

Tout se tait... Aucun bruit ne se fait plus entendre.

VII

C'est ainsi que Satni fit mourir ses enfants, Qui portaient comme lui la tresse sur la tempe, Pour la femme qu'il vit, sous les cieux triomphants, Du grand temple de Phtah gravir la large rampe.

[Ornement]

SONNETS

PHILOSOPHIQUES

[Ornement]