Poésies de Charles d'Orléans

Chapter 7

Chapter 73,940 wordsPublic domain

Car non pourtant honneur te porteray De bon vouloir, quelque part que je soye, Tout pour l'amour d'une fleur que j'amay Ou temps passé; Dieu doint que je la voye En Paradis, apres ma mort, en joye; Et pour ce, fleur, chierement je te pry, Ne te plains plus, car cause n'as pourquoy, Puisque je fais ainsi que tenu suy, Riens n'ay meffait, ce pense je, vers toy.

L'ENVOY.

La vérité est telle que je dy, J'en fais juge Amour le puissant Roy; Tres doulce fleur, point ne te cry mercy, Riens n'ay meffait, ce pense je, vers toy.

BALADE.

En la forest d'ennuieuse tristesse, Ung jour m'avint qu'à par moy cheminoye, Si rencontray l'amoureuse Deesse Qui m'appella, demandant où j'aloye. Je respondy que par Fortune estoye Mis en exil en ce bois, longtemps a, Et, qu'à bon droit, appeller me povoye L'omme esgaré qui ne scet où il va.

Et soubzriant, par sa tres grant humblesse, Me respondy: Amy, se je savoye Pourquoy tu es mis en ceste destresse, A mon povoir, voulentiers t'aideroye; Car, ja pieca, je mis ton cueur en voye De tout plaisir, ne scay qui l'en osta; Or me desplaist qu'à present je te voye L'omme esgaré qui ne scet où il va.

Helas! dis je, souveraine Princesse, Mon fait savez, pourquoy le vous diroye? C'est par la Mort qui fait à tous rudesse, Qui m'a tollu celle que tant amoye, En qui estoit tout l'espoir que j'avoye, Qui me guidoit, si bien m'acompaigna En son vivant, que point ne me trouvoye L'omme esgaré qui ne scet où il va.

L'ENVOY.

Aveugle suy, ne scay où aler doye; De mon baston affin que ne forvoye, Je vois tastant mon chemin ca et là; C'est grant pitié qu'il convient que je soye L'omme esgaré qui ne scet où il va.

BALADE.

J'ay esté de la compaignie Des amoureux moult longuement, Et m'a Amour, dont le mercie, Donné de ses biens largement; Mais au derrain, ne scay comment, Mon fait est venu au contraire; Et, à parler ouvertement, Tout est rompu, c'est à reffaire

Certes, je ne cuidoye mie Qu'en amer eust tel changement; Car, chascun dit que c'est la vie Où il a plus d'esbatement; Helas! j'ay trouvé autrement; Car, quant en l'amoureux repaire Cuidoye vivre seurement, Tout est rompu, c'est à reffaire.

Au fort, en Amour je m'affie Qui m'aidera aucunement, Pour l'amour de sa seigneurie Que j'ay servie loyaument; N'oncques ne fis, par mon serement, Chose qui lui doye desplaire, Et non pourtant estrangement, Tout est rompu, c'est à reffaire.

L'ENVOY.

Amour, ordonnez tellement Que j'aye cause de me taire, Sans plus dire de cueur dolent: Tout est rompu, c'est à reffaire.

BALADE.

Plaisant Beaulté mon cueur nasvra Ja pieca, si tres durement Qu'en la fievre d'amours entra, Qui l'a tenu moult asprement; Mais, de nouvel presentement, Ung bon medicin qu'on appelle Nonchaloir, que tiens pour amy, M'a guery, la sienne mercy, Se la playe ne renouvelle.

Quant mon cueur tout sain se trouva, Il l'en mercia grandement; Et humblement lui demanda: S'en santé serait longuement? Il respondy tres saigement: Mais que gardes bien ta fourcelle Du vent d'Amours qui te fery, Tu es en bon point jusqu'à cy, Se la playe ne renouvelle.

L'embusche de Plaisir entra Parmy tes yeulx soutifvement; Jeunesse le mal pourchassa, Qui t'avoit en gouvernement; Et puis bouta priveement Dedens ton logis l'estincelle D'Ardant desir qui tout ardy; Lors fus nasvré, or t'ay guery, Se la playe ne renouvelle.

BALADE.

Le beau souleil, le jour saint Valentin, Qui apportait sa chandelle alumée, N'a pas longtemps, entra ung bien matin Priveement en ma chambre fermée. Celle clarté, qu'il avoit apportée, Si m'esveilla du somme de Soussy, Où j'avoye toute la nuit dormy Sur le dur lit d'ennuieuse pensée.

Ce jour aussi, pour partir leur butin Des biens d'Amours, faisoient assemblée Tous les oyseaulx, qui parlans leur latin, Crioyent fort, demandans la livrée Que Nature leur avoit ordonnée; C'estoit d'un per comme chascun choisy; Si ne me peu rendormir, pour leur cry, Sur le dur lit d'ennuieuse pensée.

Lors en moillant de larmes mon coessin, Je regrectay ma dure destinée, Disant: Oyseaulx je vous voy en chemin De tout plaisir et joye désirée; Chascun de vous a per qui lui agrée, Et point n'en ay, car Mort, qui m'a trahy, A prins mon per, dont en dueil je languy Sur le dur lit d'ennuieuse pensée.

L'ENVOY.

Saint Valentin choisissent ceste année Ceulx et celles de l'amoureux party; Seul me tendray, de confort desgarny, Sur le dur lit d'ennuieuse pensée.

BALADE.

Mon cueur dormant en nonchaloir, Reveilliez vous joyeusement, Je vous fais nouvelles savoir, Qui vous doit plaire grandement; Il est vray que presentement Une Dame tres honnorée En toute bonne renommée, Desire de vous acheter, Dont je suy joyeulx et d'accort; Pour vous, son cueur me veult donner, Sans departir, jusqu'à la mort.

Ce change doy je recevoir En grant gré, tres joyeusement; Or, vous charge d'entier povoir Si chier et tant estroictement, Que je puis plus que loyaument Soit par vous cherie et amée; Et, en tous lieux, nuit et journée L'acompaignier, sans la laissier, Tant que j'en aye bon rapport; Il vous convient sien demourer, Sans departir, jusqu'à la mort.

Alez vous logier ou manoir De son tres gracieux corps gent, Pour y demourer main et soir, Et l'onnourer entierement; Car, par son bon commandement, Lieutenant vous veult ordonner De son cueur, en joyeulx deport; Pensez de bien vous gouverner, Sans departir, jusqu'à la mort.

BALADE.

Belle, se ne m'osez donner De voz doulx baisiers amoureux, Pour paour de Dangier courroucer, Qui tousjours est fel et crueux; J'en embleray bien ung ou deux; Mais que, n'y prenez desplaisir, Et que le vueilliez consentir, Maugré Dangier et ses conseulx.

De ce faulx vilain aveugler, Dieu scet se j'en suis desireux; Nul ne le peut aprivoiser, Tout temps est si souspeconneux, Qu'en penser languist doloreux, Quant il voit Plaisance venir; Mais elle se scet bien chevir, Maugré Dangier et ses conseulx.

Quand estroit la cuide garder, Hardy cueur, secret et eureux, S'avecques lui scet amener Avis bon et aventureux, Desguisé soubz maintien honteux; Bien pevent Dangier endormir; Lors Plaisance fait son desir, Maugré Dangier et ses conseulx.

L'ENVOY.

Bien dessert guerdon plantureux Advis, qui scet si bien servir Au besoing, et trouver loisir, Maugré Dangier et ses conseulx.

BALADE.

J'ay fait l'obseque de ma Dame Dedens le moustier amoureux, Et le service pour son ame A chanté Penser doloreux; Mains sierges de souspirs piteux Ont esté en son luminaire; Aussy j'ay fait la tombe faire De regretz, tous de lermes pains, Et tout entour, moult richement, Est escript: Cy gist vrayement Le tresor de tous biens mondains.

Dessus elle, gist une lame Faictes d'or et de saffirs bleux; Car saffir est nommé la jame De Loyaulté, et l'or eureux; Bien lui appartiennent ces deux; Car Eur et Loyaulté pourtraire Voulu, en la tres debonnaire, Dieu, qui la fist de ses deux mains, Et fourma merveilleusement; C'estoit, à parler plainement, Le tresor de tous biens mondains.

N'en parlons plus, mon cueur se pasme Quant il oyt les faiz vertueux D'elle, qui estoit sans nul blasme; Comme jurent celles et ceulx Qui congnoissoient ses conseulx; Si croy que Dieu la voulu traire Vers lui, pour parer son repaire De Paradis, où sont les sains, Car c'est d'elle bel parement, Que l'en nommoit communement Le tresor de tous biens mondains.

L'ENVOY.

De riens ne servent pleurs, ne plains; Tous mourrons, ou tart ou briefment; Nul ne peut garder longuement Le tresor de tous biens mondains.

BALADE.

Puisque Mort a prins ma maistresse, Que sur toutes amer souloye, Mourir me convient en tristesse, Certes plus vivre ne pourroye; Pour ce, par deffaulte de joye Tres malade, mon testament J'ai mis en escript doloreux, Lequel je presente humblement Devant tous loyaulx amoureux.

Premierement, à la haultesse Du Dieu d'amours donne et envoye Mon esperit, et en humblesse Lui supplie qu'il le convoye En son Paradis, et pourvoye; Car je jure que loyaument L'a servi de vueil desireux; Advouer le puis vrayement Devant tous loyaulx amoureux.

Oultre plus, vueil que la richesse Des biens d'Amours qu'avoir souloye, Departie, soit à largesse, A vraiz amans, et ne vouldroye Que faulx amans, par nulle voye, En eussent part aucunement; Oncques n'euz amistié à eulx; Je le prans sur mon sauvement Devant tous loyaulx amoureux.

L'ENVOY.

Sans espargnier or, ne monnoye, Loyaulté veult qu'en terre soye En sa chapelle grandement; Dont je me tiens pour bien eureux, Et l'en mercie chierement Devant tous loyaulx amoureux.

BALADE.

J'oy estrangement Plusieurs gens parler, Qui trop mallement Se plaingnent d'amer; Car, legierement, Sans paine porter, Vouldroient, briefment. A fin amener Tout leur pensement.

C'est fait follement D'ainsi desirer; Car, qui loyaument Veulent acquester Bon guerdonnement, Maint mal endurer Leur fault, et souvent A rebours trouver Tout leur pensement.

S'Amour humblement Veulent honnourer, Et soingneusement Servir, sans faulser; Des biens largement Leur fera donner; Mais, premierement, Il veult esprouver Tout leur pensement.

SONGE EN COMPLAINTE.

Apres le jour qui est fait pour traveil, Ensuit la nuit pour repos ordonnée; Pour ce, m'avint que chargié de sommeil Je me trouvav moult fort une vesprée. Pour la peine que j'avoye portée Le jour devant, si fis mon appareil De me couchier, sitost que le souleil Je vy retrait, et sa clarté mussée.

Quant couchié fu, de legier m'endormy; Et en dormant, ainsi que je songoye, Advis me fu que, devant moy, je vy Ung vieil homme que point ne congnoissoye; Et non pourtant autresfoiz veu l'avoye, Ce me sembla; si me trouvay marry Que j'avoye son nom mis en oubly, Et, pour honte, parler à lui n'osoye.

Ung peu se teut, et puis m'araisonna, Disant: Amy, n'avez vous de moy cure? Je suis Aage qui lectres apporta A Enfance, de par Dame Nature, Quant lui chargeay que plus la nourriture N'auroit de vous, alors vous delivra A Jeunesse, qui gouverné vous a Moult longuement, sans raison et mesure.

Or est ainsi, que Raison qui sur tous Doit gouverner, a fait tres grant complainte A Nature, de Jeunesse et de vous, Disant qu'avez tous deux fait faulte mainte, Avisez vous, ce n'est pas chose fainte; Car Vieillesse, la mere de courrous, Qui tout abat et amaine au dessoubz, Vous donnera dedens brief une atainte.

Au derrenier, ne la povez fuir; Si vous vault mieulx, tandis qu'avez jeunesse, A vostre honneur de folie partir, Vous esloingnant de l'amoureuse adresse; Car, en discort, sont Amours et Vieillesse, Nul ne les peut à leur gré bien servir; Amour vous doit pour excuse tenir, Puisque la Mort a prins vostre maistresse.

Et tout ainsi, qu'assez est avenant A jeunes gens, en l'amoureuse voye De temps passer, c'est aussi mal seant, Quant en amours ung vieil homme folloye; Chascun s'en rit, disant: Dieu qu'elle joye! Ce foul vieillart veult devenir enfant; Jeunes et vieulx du doy le vont monstrant, Mocquerie par tous lieux le convoye.

A vostre honneur povez Amours laisser En jeune temps, comme par nonchalance; Lors ne pourra nul de vous raconter, Que l'ayez fait par faulte de puissance; Et dira l'en que c'est par desplaisance Que ne voulez en autre lieu amer, Puisqu'est morte vostre Dame sans per, Dont loyaument gardez la souvenance,

Au Dieu d'amours, requerez humblement Qu'il lui plaise de reprandre l'ommaige Que lui feistes, par son commandement, Vous rebaillant vostre cueur qu'a en gaige; Merciez le des biens qu'en son servaige Avez receuz, lors gracieusement Departirez de son gouvernement, A grant honneur comme loyal et saige.

Puis requerez à tous les amoureux Que chascun d'eulx tout ouvertement die, Se vous avez riens failly envers eulx, Tant que suivy avez leur compaignie, Et que par eulx soit la faulte punie; Leur requerant pardon de cueur piteux, Car de servir estiez desireux Amours, et tous ceulx de sa seigneurie.

Ainsi pourrez departir du povoir Du Dieu d'amours, sans avoir charge aucune; C'est mon conseil, faictes vostre vouloir, Mais gardez vous que ne croiez Fortune Qui de flater est à chascun commune; Car tousjours dit qu'on doit avoir espoir De mieulx avoir, mais c'est pour decevoir. Je ne congnois plus faulse soubz la lune.

Je scay trop bien, s'escouter la voulez, Et son conseil plus que le mien eslire, Elle dira que, s'amours delaissiez, Vous ne povez mieulx vostre cueur destruire; Car vous n'aurez lors à quoy vous deduire, Et tout plaisir à nonchaloir mectrez; Ainsi, le temps en grant ennuy perdrez, Qui pis vauldra que l'amoureux martire.

Et puis apres, pour vous donner confort, Vous promectra que recevrez amande De tous les maulx qu'avez souffers à tort, Et que c'est droit qu'aucun guerdon vous rende; Mais il n'est nul qui à elle s'atende, Qui tost ou tard ne soit, je m'en fais fort, Deceu d'elle, à vous je m'en raport; Si pry à Dieu que d'elle vous deffende.

En tressaillant, sur ce point m'esveillay, Tremblant ainsi que sur l'arbre la fueille, Disant: Helas! oncques mais ne songay Chose dont tant mon povre cueur se dueille; Car, s'il est vray que Nature me vueille Abandonner, je ne scay que feray; A Vieillesse tenir pié ne pourray, Mais convendra que tout ennuy m'acueille.

Et non pourtant le vieil homme qu'ay veu En mon dormant, lequel Aage s'appelle, Si m'a dit vray; car j'ay bien aperceu Que Vieillesse veult emprandre querelle Encontre moy, ce m'est dure nouvelle; Et ja soit ce qu'à present suy pourveu De jeunesse, sans me trouver recreu, Ce n'est que sens de me pourveoir contre elle.

A celle fin que quant vendra vers moy, Je ne soye despourveu comme nice; C'est pour le mieulx, s'avant je me pourvoy; Et trouveray Vieillesse plus propice, Quant cognoistra qu'ay laissé tout office Pour la servir; alors, en bonne foy Recommandé m'aurra, comme je croy, Et moins soussy auray en son service.

Si suis content, sans changier desormais, Et pour tousjours entierement propose De renoncer à tous amoureux fais; Car il est temps que mon cueur se repose; Mes yeulx cligniez et mon oreille close Tendray, afin que n'y entre jamais, Par Plaisance, les amoureux atrais; Tant les congnois qu'en eulx fier ne m'ose.

Qui bien se veult garder d'amoureux tours, Quant en repos sent que son cueur sommeille, Garde ses yeulx emprisonnez tousjours; S'ils eschapent, ils crient en l'oreille Du cueur qui dort, tant qu'il fault qu'il s'esveille; Et ne cessent de lui parler d'Amours, Disans qu'ilz ont souvent hanté ses cours, Où ilz ont veu plaisance nompareille.

Je scay par cueur ce mestier bien à plain, Et m'a longtemps esté si agreable Qu'il me sembloit qu'il n'estoit bien mondain, Fors en amours, ne riens si honnorable; Je trouvoye, par maint conte notable, Comment Amour, par son povoir haultain. A avancié comme Roy souverain, Ses serviteurs en estat prouffitable.

Mais en ce temps, ne congnoissoye pas La grant douleur qu'il convient que soustiengne Ung povre cueur, pris es amoureuxlas; Depuis l'ay sceu, bien scay à quoy m'entiengne, J'ay grant cause que tousjours m'en souviengne; Or en suis hors, mon cueur en est tout las, Il ne veult plus d'Amours passer le pas, Pour bien ou mal que jamais lui adviengne.

Pour ce tantost, sans plus prendre respit, Escrire vueil, en forme de requeste, Tout mon estat, comme devant est dit; Et quant j'auray fait ma cedule preste, Porter la vueil à la premiere feste Qu'Amours tendra, lui monstrant par escript Les maulx qu'ay euz, et le peu de prouffit, En poursuivant l'amoureuse conqueste.

Ainsi d'Amours, devant tous les amans, Prendray congié en honneste maniere, En estouppant la bouche aux mesdisans Qui ont langue pour mesdire legiere; Et requerray, par tres humble priere, Qu'il me quicte de tous les convenans Que je lui fis, quant l'ung de ses servans Devins pieca de voulenté entiere.

Et reprendray hors de ses mains mon cueur, Que j'engagay par obligacion, Pour plus seurté d'estre son serviteur, Sans faintise, ou excusacion; Et puis, apres recommandacion, Je delairay, à mon tres grant honneur, A jeunes gens qui sont en leur verdeur; Tous fais d'Amours par resignacion.

LA REQUESTE

AUX EXCELLENS, ET PUISSANS EN NOBLESSE, DIEU CUPIDO ET VENUS LA DEESSE.

Supplie presentement, Humblement, CHARLES LE DUC D'ORLÉANS Qui a esté longuement, Ligement L'un de voz obeissans, Et entre les vraiz amans, Voz servans, A despendu largement Le temps de ses jeunes ans Tres plaisans, A vous servir loyaument.

Qu'il vous plaise regarder, Et passer Ceste requeste presente, Sans la vouloir refuser; Mais penser Que d'umble vueil la presente A vous, par loyalle entente, En actente De vostre grace trouver, Car sa fortune dolente Le tourmente, Et le contraint de parler.

Comme ainsi soit que la Mort, A grant tort, En droicte fleur de jeunesse Lui ait osté son deport, Son ressort, Sa seule Dame et liesse, Dont a fait veu et promesse, Par destresse, Desespoir et desconfort, Que jamais n'aura Princesse, Ne maistresse, Car son cueur en est d'accord.

Et pour ce que, ja pieca, Vous jura De vous loyaument servir, Et en gaige vous laissa, Et donna Son cueur, par loyal desir; Il vient pour vous requerir Que tenir Le vueilliez, tant qu'il vivra, Excusé; car sans faillir. Pour mourir, Plus amoureux ne sera.

Et lui vueilliez doulcement, Franchement, Rebaillier son povre cueur, En lui quictant son serement, Tellement Qu'il se parte, à son honneur, De vous, car bon serviteur, Sans couleur, Vous a esté vrayement; Monstrez lui quelque faveur, En doulceur, Au moins à son partement.

A Bonnefoy que tenez, Et nommez Vostre principal notaire, Estroictement ordonnez, Et mandez, Sur peine de vous desplaire, Qu'il vueille, sans delay traire, Lectre faire, En laquelle affermerez Que congié de soy retraire, Sans forfaire, Audit cueur donné avez.

Afin que le suppliant, Cy devant Nommé, la puisse garder, Pour sa descharge et garant, En monstrant Que nul ne le doit blasmer, S'Amours a voulu laisser; Car d'amer N'eut oncques puis son talant Que Mort lui voulut oster La nomper Qui fust ou monde vivant.

Et s'il vous plaist faire ainsi Que je dy, Ledit suppliant sera Allegié de son soussy; Et ennuy D'avec son cueur bannira; Et apres, tant que vivra, Priera Pour vous, sans mectre en oubly La grace qu'il recevra, Et aura, Par vostre bonne mercy.

LA DESPARTIE D'AMOURS EN BALADES.

Quant vint à la prochaine feste, Qu'Amour tenoit son Parlement, Je lui presentay ma requeste Laquelle leut tres doulcement, Et puis me dist: Je suis dolent Du mal qui vous est advenu; Mais il n'a nul recouvrement, Quant la Mort a son cop feru.

Eslongnez hors de vostre teste Vostre doloreux pensement, Monstrez vous homme, non pas beste, Faictes que, sans empeschement, Ait en vous le gouvernement Raison, qui souvent a pourveu En maint meschief, tres saigement, Quant la Mort a son cop feru.

Reprenez nouvelle conqueste, Je vous aideray tellement Que vous trouverez Dame preste De vous amer tres loyaument, Qui de biens aura largement; D'elle serez amy tenu; Je n'y voy autre amendement, Quant la Mort a son cop feru.

BALADE.

Helas! sire, pardonnez moi, Se dis je, car, toute ma vie, Je vous asseure par ma foy, Jamais n'auray Dame, n'amie; Plaisance s'est de moy partie, Qui m'a de liesse forclos, N'en parlez plus, je vous supplie, Je suis bien loing de ce propos.

Quant ces parolles de vous oy, Vous m'essayez, ne faictes mye; A vous dire vray, je le croy, Ou ce n'est dit qu'en mocquerie; Ce me seroit trop grant folie, Quant demeurer puis en repos, De reprendre merencolie, Je suis bien loing de ce propos.

Acquictié me suis, comme doy, Vers vous et vostre seigneurie, Desormais me vueil tenir coy; Pour ce, de vostre courtoisie, Accordez moi, je vous en prie, Ma requeste, car à briefz mos, De plus amer, quoique nul die, Je suis bien loing de ce propos.

BALADE.

Amour congnu bien que j'estoye En ce propos, sans changement, Pour ce respondy: Je vouldroye Que voulsissiez faire autrement, Et me servir plus longuement, Mais je voy bien que ne voulez, Si vous accorde franchement La requeste que faicte avez.

Escondire ne vous pourroye, Car servy m'avez loyaument, N'oncques ne vous trouvay en voye, N'en voulenté aucunement De rompre le loyal serement Que me feistes, comme savez; Ainsi le compte largement La requeste que faicte avez.

Et afin que tout chascun voye Que de vous je suis tres content, Une quictance vous octroye, Passée par mon Parlement, Qui relaissera plainement L'ommaige que vous me devez, Comme contient ouvertement La requeste que faicte avez.

BALADE.

Tantost Amour, en grant array, Fist assembler son Parlement; En plain conseil mon fait comptay, Par congié et commandement; Là fust passée plainement La quictance que demandoye, Baillée me fut franchement, Pour en faire ce que vouldroye.

Oultre plus, mon cueur demanday, Qu'Amour avoit eu longuement, Car en gaige le lui baillay, Quant je me mis premierement En son service ligement; Il me dist que je le rauroye, Sans refuser aucunement, Pour en faire ce que vouldroye.

A deux genoilz m'agenoillay, Merciant Amour humblement Qui tira mon cueur, sans delay, Hors d'un escrin priveement, Le me baillant courtoisement, Lyé en ung noir drap de soye; En mon sain le mist doulcement, Pour en faire ce que vouldroye.

COPIE DE LA QUICTANCE DESSUS DICTE.

Saichent presens et avenir, Que nous, Amours, par franc desir Conseillez, sans nulle contraincte, Apres qu'avons oy la plainte De CHARLES LE DUC D'ORLÉANS Qui a esté, par plusieurs ans, Nostre vray loyal serviteur Rebaillé lui avons son cueur Qu'il nous bailla, pieca, en gaige, Et le serment, foy et hommaige, Qu'il nous devoit quictié avons, Et par ces presentes quictons; Oultre plus, faisons assavoir, Et certiffions, pour tout voir, Pour estoupper aux mesdisans La bouche, qui trop sont nuisans, Qu'il ne part de nostre service Par deffaulte, forfait ou vice, Mais seulement la cause est telle: Vray est que la Mort trop cruelle A tort lui est venu oster Celle que tant souloit amer, Qui estoit sa Dame et maistresse, S'amie, son bien, sa leesse; Et pour sa loyaulté garder, Il veult desormais ressembler A la loyalle turterelle Qui seule se tient, à par elle, Apres qu'elle a perdu son per; Si lui avons voulu donner Congié du tout de soy retraire Hors de nostre court, sans forfaire. Fait par bon conseil et advis De nos subgietz et vraiz amis, En nostre present Parlement Que nous tenons nouvellement; En tesmoing de ce, avons mis Nostre scel, plaqué et assis, En ceste presente quictance, Escripte par nostre ordonnance, Presens mains notables recors, Le jour de la feste des morts, L'an mil quatre cent trente et sept, Ou chastel de Plaisant recept.

BALADE.

Quant j'euz mon cueur et ma quictance, Ma voulenté fut assouvie, Et non pourtant, pour l'acoinctance Qu'avoye de la seigneurie D'Amour, et de sa compaignie, Quant vins à congié demander, Trop mal me fist la departie, Et ne cessoye de plourer.

Amour vit bien ma contenance, Si me dist: Amy, je vous prie, S'il est riens dessoubz ma puissance Que vueilliez, ne l'espargniez mie. Tant plain fu de merencolie, Que je ne peuz à lui parler Une parolle ne demie, Et ne cessoye de plourer.

Ainsi party en desplaisance D'Amour, faisant chiere marrie, Et comme tout ravi en trance, Prins congié, sans que plus mot dye. A Confort dist qu'il me conduye, Car je ne m'en savoye aler, J'avois la veue esbluye, Et ne cessoye de plourer.

BALADE.

Confort, me prenant par la main, Hors de la porte me convoye; Car Amour, le Roy souverain, Lui chargea moy monstrer la voye Pour aler où je desiroye; C'estoit vers l'ancien manoir Où en enffance demouroye, Que l'en appelle Nonchaloir.

A confort dis: Jusqu'à demain Ne me laissiez, car je pourroye Me forvoier, pour tout certain, Par desplaisir, vers la saussoye Où est Vieillesse rabat joye; Se nous travaillons fort ce soir, Tost serons au lieu que vouldroye, Que l'en appelle Nonchaloir.