Poésies de Charles d'Orléans

Chapter 8

Chapter 83,909 wordsPublic domain

Tant cheminasmes qu'au derrain Veismes la place que queroye; Quant de la porte fu prouchain, Le portier, qu'assez congnoissoye, Sitost comme je l'appelloye, Nous receut, disant que pour voir Ou dit lieu bien venu estoye, Que l'en appelle Nonchaloir.

BALADE.

Le gouverneur de la maison Qui Passetemps se fait nommer, Me dist: Amy, ceste saison Vous plaist il ceans sejourner? Je respondy qu'à brief parler, Se lui plaisoit ma compaignie, Content estoye de passer Avecques lui, toute ma vie.

Et lui racontay l'achoison Qui me fist Amour delaisser; Il me dist qu'avoye raison, Quant eut veu ma quictance au cler, Que je lui baillay à garder. Aussi de ce me remercie Que je vouloye demourer Avecques lui, toute ma vie.

Le lendemain lectres foison A Confort baillay à porter, D'umble recommandation, Et le renvoyay sans tarder Vers Amour, pour lui raconter Que Passetemps, à chiere lye, M'a voit receu pour reposer Avecques lui, toute ma vie.

A TRES NOBLE, HAULT ET PUISSANT SEIGNEUR AMOUR, PRINCE DE MONDAINE DOULCEUR.

Tres excellent, tres hault et noble Prince, Tres puissant Roy en chascune province, Si humblement que se peut serviteur Recommander à son maistre et seigneur, Me recommande à vous, tant que je puis, Et vous plaise savoir que toujours suis Tres desirant oir souvent nouvelles De vostre estat, que Dieu doint estre telles, Et si bonnes, comme je le desire, Plus que ne scay raconter ou escrire; Dont vous suppli que me faictes sentir Par tous venans, s'il vous vient à plaisir, Car d'en oir en bien, et en honneur, Ce me sera parfaicte joye au cueur; Et s'il plaisoit à vostre seigneurie Vouloir oir, par sa grant courtoisie, De mon estat; je suis en tres bon point, Joyeux de cueur, car soussy n'ay je point, Et Passetemps, ou lieu de Nonchaloir, M'a retenu pour avec lui manoir Et sejourner, tant comme me plaira, Jusques à tant que Vieillesse vendra; Car lors fauldra qu'avec elle m'en voise Finer mes jours; ce penser fort me poise Dessus le cueur, quant j'en ai souvenance, Mais, Dieu mercy, loing suis de sa puissance, Presentement je ne la crains en riens, N'en son dangier aucunement me tiens. En oultre plus, saichez que vous renvoye Confort, qui m'a conduit la droicte voye Vers Nonchaloir, dont je vous remercie De sa bonne, joyeuse compaignie, En ce fait, à vostre commandement, De bon vouloir et tres soingneusement, Auquel vueilliez donner foy et fiance, En ce que lui ay chargié en creance, De vous dire plus pleinement de bouche; Vous suppliant qu'en tout ce qui me touche, Bien à loisir, le vueilliez escouter, Et vous plaise me vouloir pardonner Se je n'escris devers vostre Excellence, Comme je doy, en telle reverence Qu'il appartient, car c'est par non savoir Qui destourbe d'acomplir mon vouloir. En oultre plus, vous requerant mercy, Je cognois bien que grandement failly, Quant me party derrainement de vous, Car j'estoye si rempli de courrous Que je ne peu ung mot à vous parler, Ne mon congié, au partir, demander; Avecques ce, humblement vous mercie Des biens qu'ay euz soubz vostre seigneurie. Autre chose n'escris, quant à present, Fors que je pry à Dieu, le tout puissant, Qu'il vous octroit honneur et longue vie, Et que puissiez tousjours la compaignie De faulx Dangier surmonter, et deffaire, Qui en tous temps vous a esté contraire. Escript ce jour troisiesme vers le soir, En Novembre ou lieu de Nonchaloir.

Le Bien vostre CHARLES DUC D'ORLÉANS Qui jadis fut l'un de voz vrays servans.

BALADE.

Balades, chancons et complaintes Sont pour moy mises en oubly, Car ennuy et pensées maintes M'ont tenu longtemps endormy; Non pourtant, pour passer soussy, Essayer vueil se je sauroye Rimer, ainsi que je souloye, Au moins j'en feray mon povoir, Combien que je congnois et scay Que mon langaige trouveray Tout enroillié de nonchaloir.

Plaisans parolles sont estaintes En moy qui deviens rassoty; Au fort, je vendray aux actaintes, Quant beau parler m'aura failly; Pourquoy pry ceulx qui m'ont oy Langaigier, quant pieca j'estoye Jeune, nouvel et plain de joye, Que vueillent excusé m'avoir; Oncques mais je ne me trouvay Si rude, car je suis, pour vray, Tout enroillié de nonchaloir.

Amoureux ont parolles paintes, Et langaige frais et joly; Plaisance dont ilz sont acointes Parle pour eulx; en ce party J'ay esté, or n'est plus ainsy; Alors, de beau parler trouvoye A bon marchié, tant que vouloye; Si ay despendu mon savoir, Et s'ung peu espargné en ay, Il est, quant vendra à l'essay, Tout enroillié de nonchaloir.

L'ENVOY.

Mon Jubile faire devroye, Mais on diroit que me rendroye Sans cop ferir, car Bon espoir M'a dist que renouvelleray; Pour ce, mon cueur fourbir feray Tout enroillié de nonchaloir.

BALADE.

L'emplastre de nonchaloir, Que sus mon cueur pieca mis, M'a guéri, pour dire voir, Si nectement que je suis En bon point, ne je ne puis Plus avoir, jour de ma vie, L'amoureuse maladie.

Si font mes yeulx leur povoir D'espier par le pays, S'ilz pourroyent plus veoir Plaisant beaulté, qui jadis Fut l'un de mes ennemis, Et mist, en ma compaignie, L'amoureuse maladie.

Mes yeux tense main et soir, Mais ilz sont si tres hastis, Et trop plains de leur vouloir; Au fort, je les metz au pis, Facent selon leur advis; Plus ne crains, dont Dieu mercie, L'amoureuse maladie.

L'ENVOY.

Quant je voy en doleur pris Les amoureux, je m'en ris; Car je tiens, pour grant folie, L'amoureuse maladie.

BALADE.

Mon cueur m'a fait commandement De venir vers vostre jeunesse, Belle que j'ayme loyaument, Comme doy faire ma Princesse; Se vous demandez pourquoi esse? C'est pour savoir quant vous plaira Alegier sa dure destresse, Ma Dame, le sauray je ja?

Dictez le, par vostre serment Je vous fais loyalle promesse, Nul ne le saura, seulement Fors que lui, pour avoir leesse; Or lui monstrez qu'estes maistresse, Et lui mandez qu'il guerira, Ou s'il doit mourir de destresse, Ma Dame, le saurai je ja?

Penser ne pourroit nullement Que la doleur, qui tant le blesse, Ne vous desplaise aucunement; Or faictes donc tant qu'elle cesse, Et le remectez en l'adresse D'Espoir, dont il party pieca; Respondez sans que plus vous presse. Ma Dame, le sauray je ja?

BALADE.

Je meurs de soif, en cousté la fontaine; Tremblant de froit, ou feu des amoureux; Aveugle suis, et si les autres maine; Povre de sens, entre saichans l'un d'eulx; Trop negligent, en vain souvent soigneux; C'est de mon fait une chose faiée, En bien et mal par fortune menée.

Je gaingne temps, et pers mainte sepmaine; Je joue et ris, quant me sens douloreux; Desplaisance j'ay, d'esperance plaine; J'actens boneur en regret angoisseux; Rien ne me plaist, et si suis desireux; Je m'esjois, et courre à ma pensée, En bien et mal par fortune menée.

Je parle trop, et me tais à grant paine; Je m'esbahys, et si suis courageux; Tristesse tient mon confort en demaine, Faillir ne puis, au moins à l'un des deux; Bonne chierre je faiz, quant je me deulx; Maladie m'est en santé donnée, En bien et mal par fortune menée.

L'ENVOY.

Prince, je dy que mon fait maleureux, Et mon prouffit aussi avantageux, Sur ung hasart j'asseray quelque année, En bien et mal par fortune menée.

BALADE.

Comment voy je les Anglois esbahys, Resjoys toy, franc royaume de France, On apparcoit que de Dieu sont hays; Puis qu'ilz n'ont plus couraige ne puissance; Bien pensoient, par leur oultrecuidance, Toy surmonter, et tenir en servaige; Et ont tenu à tort ton heritaige; Mais à present Dieu pour toy se combat, Et se monstre du tout de ta partie, Leur grant orgueil entierement abat, Et t'a rendu Guyenne et Normendie.

Quant les Anglois as pieca envays, Rien ny valoit ton sens, ne ta vaillance; Lors estoies ainsi que fut Tays Pecheresse qui pour faire penance, Enclouse fut par divine ordonnance; Ainsi as tu esté en reclusaige De desconfort, et douleur de couraige. Et les Anglois menoient leur sabat, En grans pompes, baubans et tirannie. Or, a tourné Dieu ton dueil en esbat, Et t'a rendu Guyenne et Normendie.

N'ont pas Anglois souvent leurs Rois trays? Certes ouil. tous en ont congnoissance; Et encore, le Roy de leur pays Est maintenant en doubteuse balance; D'en parler mal, chascun Anglois s'avance; Assez monstrent, par leur mauvais langage, Que voulentiers ilz lui feroyent oultrage; Qui sera Roy entr'eulx est grant desbat; Pour ce, France, que veulx tu que te dye? De sa verge Dieu, les punist et bat, Et t'a rendu Guyenne et Normendie.

PRINCE.

Roy des Français gaigné as l'asvantaige, Parfaiz ton jeu, comme vaillant et saige, Maintenant l'as plus belle qu'au rabat. De ton boneur, France, Dieu remercie; Fortune en bien avecques toi s'embat, Et t'a rendu Guyenne et Normendie.

BALADE.

On parle de religion Qui est d'estroicte gouvernance, Et, par ardant devocion, Portent mainte dure penance; Mais, ainsi que j'ay congnoissance, Et selon mon entencion, Entre tous, j'ay compassion Des amoureux de l'observance

Toujours par contemplacion Tiennent leurs cueurs raviz en trance; Pour venir par perfection Au hault Paradis de Plaisance: Chault, froit, soif et faim d'esperance, Souffrent en mainte nacion; Telle est la conversacion Des amoureux de l'observance.

Piez nuz, de consolacion Quierent l'aumosne d'alegence; Or ne veulent ne pension, Fors de pitié pour pitance; En bissacs plains de souvenance, Pour leur simple provision, N'est ce saincte condicion Des amoureux de l'observance?

L'ENVOY.

Des bigotz ne quiers l'accointance, Ne loue leur oppinion, Mais me tiens, par affection, Des amoureux de l'observance.

OBLIGATION DE VAILLANT.

Present le notaire d'Amours, Sans alleguer decepcion, En renoncant tous droiz d'amours, Coustume, loy, condicion, De tres loyalle entencion, A vous servir sans me douloir, Passe ceste obligacion Soubz le scel de vostre vouloir.

De cueur, corps, biens, sans nul recours. Vous fais renunciacion, Presens, advenir, à tousjours. Et vous mets en possession Ne nulle part, ne porcion N'y aura, et, pour mieulx valoir, Le jure en ma dampnacion Soubz le scel de vostre vouloir.

Et quant je feray le rebours, Pour recevoir punicion, Me soubzmetz, sans estre ressours, A vostre juridiction; Et à bon droit, et action, Pourrez, de vostre plain povoir: Me mectre à execution Soubz le scel de vostre vouloir.

L'ENVOY.

En l'an de ma grant passion Mectant toutes à nonchaloir, Feis ceste presentacion, Soubz le scel de vostre vouloir.

VIDIMUS DE LA DICTE OBLIGACION PAR LE DUC D'ORLÉANS.

A ceulx qui verront ces presentes, Le Bailly d'Amoureux espoir, Salut plain de bonnes ententes, Mandons et faisons assavoir Que le tabellion Devoir, Juré des centraux en amours, A veu nouvellement, à Tours, De Vaillant l'obligacion Entiere de bien vraye sorte, Dont en fait la relacion, Ainsi que ce _vidimus_ porte.

A double queue, par patentes, En cire vert, pour dire voir, Oblige, soubzmectant ses rentes, Cueur, corps et biens, sans decevoir, Soubz le seau d'autruy vouloir, Pour recouvrer joyeulx secours, Qu'il a desservy par mains jours; Faisant ratifficacion, Ledit notaire le rapporte, Par sa certifficacion, Ainsi que ce _vidimus_ porte.

Et deust il mectre tout en ventes, Des biens qu'il pourra recevoir, Veult paier ses debtes contentes, Tant qu'on pourra apparcevoir, Qu'il fera trop plus que povoir; Combien qu'ait eu d'estranges tours Qui lui sont venuz au rebours; En soit faicte informacion, Car à Loyaulté se conforte, Qu'en fera la probacion, Ainsi que ce _vidimus_ porte.

L'ENVOY.

Pour plus abreviacion, De l'an et jour je me deporte, On en voit declaracion, Ainsi que ce _vidimus_ porte.

ENTENDIT DE LA DICTE OBLIGACION

par Maistre Jehan Caillau.

_Intendit_ le nommé Vaillant Qui fait ceste obligation, Vous resigne tout son vaillant, Par simple resignacion; Ne ne fait supplicacion De gueredon, pour mieulx valoir, Fors tout à vostre oppinion, Soubz le scel de vostre vouloir.

Lequel, d'estoc et de taillant. Endure mainte passion D'Amours, qui le vont assaillant; Mais, soubz dissimulacion, Porte sa tribulacion, Faisant semblant de non doloir, Actendant doulce pension, Soubz le scel de vostre vouloir.

Pour ce, ne doit estre faillant A la renumeracion, Car, s'il y estoit deffaillant, Ce serait sa perdicion; Et, par Dieu, si bon champion Ne devez mectre à nonchaloir; Si faictes qu'ait provision, Soubz le scel de vostre vouloir.

L'ENVOY.

J'en parle par compacion, Mais grant bien lui devez vouloir, Puis que met son entencion Soubz le scel de vostre vouloir.

BALADE.

En la forest de longue actente, Chevauchant par divers sentiers, M'en voys, ceste année presente, Ou voyage de desiriers; Devant sont allez mes fourriers, Pour appareiller mon logis En la cité de Destinée, Et, pour mon cueur et moy, ont pris L'ostellerie de Pensée.

Je mene des chevaulx quarente, Et autant pour mes officiers, Voire, par Dieu, plus de soixante, Sans les bagaiges et sommiers. Loger nous fauldra par quartiers, Se les hostelz sont trop petis Touteffoiz pour une vesprée En gré prandray, soit mieulx ou pis, L'ostellerie de Pensée.

Je despens chascun jour ma rente En maints travaulx avanturiers, Dont est Fortune mal contente, Qui soustient contre moy Dangiers; Mais, Espoirs, s'ilz sont droicturiers, Et tiennent ce qui qu'ilz m'ont promis, Je pense faire telle armée, Qu'auray malgré mes ennemis, L'ostellerie de Pensée.

L'ENVOY.

Prince, vray Dieu de paradis, Vostre grace me soit donnée, Telle que trouve à mon devis, L'ostellerie de Pensée.

BALADE.

Je cuide que ce sont nouvelles, J'oy nouveau bruit, et qu'est ce là? Helas! pourroy je savoir d'elles Quelque chose qui me plaira; Car j'ay desiré, longtemps a, Qu'Espoir m'estraynast de liesse, Je ne scay pas qu'il en fera, Le beau menteur plain de promesse.

S'il ne sont ou bonnes ou belles, Au fort, mon cueur endurera, En actendant d'avoir de celles Que Bon eur lui apportera, Et de l'endormye beuvra; De nonchaloir, en sa destresse, Espoir plus ne l'esveillera, Le beau menteur plain de promesse.

Pour ce, mon cueur, se tu me celles Reconfort, quant vers toy vendra, Tu feras mal, car tes querelles J'ay gardées, or y perra; Adviengne qu'avenir pourra! Je suis gouverné par Vieillesse, Qui de legier n'escoutera Le beau menteur plain de promesse.

L'ENVOY.

Ma bouche plus n'en parlera, Raison sera d'elle maistresse; Mais au derrain, blasmé sera Le beau menteur plain de promesse.

BALADE.

N'a pas longtemps qu'escoutoye parler Ung amoureux, qui disoit à s'amye: De mon estat plaise vous ordonner, Sans me laisser ainsi finer ma vie, Je meurs pour vous, je le vous certiffie. Lors respondit, la plaisante aux doulx yeulx, Assez le croy, dont je vous remercie, Que m'aymez bien, et vous encores mieulx,

Il ne fault ja vostre pousse taster, Fievre n'avez que de merencolie, Vostre orine ne aussi regarder, Tost se garist legiere maladie, Medicine devez prendre d'oublie; D'autres ay veu trop pis, en plusieurs lieux, Que vous n'estes, et, pour ce, je vous prie, Que m'aymez bien, et vous encores mieulx.

Je ne vueil pas de ce vous destourber, Que ne m'amiez de vostre courtoisie; Mais que pour moy, doyez mort endurer, De le croire, ce me seroit folie; Pensez de vous, et faictes chiere lye; J'en ay ouy parler assez de tieulx Qui sont tous sains; quoyque point ne desnye Que m'aymez bien, et vous encores mieulx.

L'ENVOY.

Telz beaulx parlers ne sont en compaignie Qu'esbatemens, entre jeunes et vieulx; Contente suis, combien que je m'en rye, Que m'aymez bien, et vous encores mieulx.

BALADE.

Portant harnois rouillé de nonchaloir, Sus monteure foulée de foiblesse, Mal abillé de desireulx vouloir, On m'a croizé, aux montres de liesse, Comme cassé des gaiges de jeunesse; Je ne congnois où je puisse servir, L'arriere ban a fait crier Vieillesse, Las! fauldra il son soudart devenir?

Le bien, que puis avecques elle avoir, N'est que d'un peu d'atrempée sagesse; En lieu de ce, me fauldra recevoir Ennuy, soussy, desplaisir et destresse; Par Dieu! Bon temps, mal me tenez promesse, Vous me deviez contre elle soustenir, Et je voy bien qu'elle sera maistresse, Las! fauldra il son soudart devenir?

Foibles jambes porteront bon vouloir, Puisqu'ainsy est, endurant en humblesse, Prenant confort d'un bien joyeulx espoir, Quant, Dieu mercy, maladie ne presse; Mais loing se tient, et mon corps point ne blesse, C'est ung tresor que doy bien chier tenir, Veu que la fin de menasser ne cesse, Las! fauldra il son soudart devenir?

L'ENVOY.

Prince, je dy que c'est peu de richesse De ce monde, ne de tout son plaisir, La mort depart ce qu'on tient à largesse, Las! fauldra il son soudart devenir?

BALADE.

Dieu vueille sauver ma galée, Qu'ay chargée de marchandise De mainte diverse pensée Enpris de loyaulté assise; Destourbée ne soit, ne prise Des robeurs, escumeurs de mer; Vent, ne marée ne luy nuyse, A bien aler et retourner.

A Confort l'ay recommandée, Qu'il en face tout à sa guise, Et pencarte lui ay baillée, Qui d'estranges pays devise, Affin que dedens il advise A quel port pourra arriver, Et le chemin à chois eslise, A bien aler et retourner.

Pour acquicter joye empruntée, L'envoye, sans espargner mise, Riche devendray, quelque année, Se mon entente n'est surprise; Conscience n'auray reprise De gaing à tort au par aler, En eur viengne mon entreprise, A bien aler et retourner.

L'ENVOY.

Prince, se maulx fortune atise, Sagement s'y fault gouverner: Le droit chemin jamais ne brise, A bien aler et retourner.

BALADE

(Jacques bastart de la Tremoille.)

Pour la conqueste de mercy, Où les vaillans hommes et saiges Ont été pris, et mors aussi, En acquerant leurs avantaiges; Amours accroissant les couraiges Des mieulx venuz, lectre patente A tous a donné leurs usaiges, En la forest de longue actente.

Les piteux s'arment de soussy, Les francs se mectent en servaige, Maigres de corps, le cueur noircy De dueil, et pales les visaiges; A tant pour services et gaiges, Auront trois cens maulx jours de rente Par an, avec les arreraiges, En la forest de longue actente.

Ceulx qui Amours servent ainsy, En lui faisant foys et hommaiges, Il les fait apres eureux sy Qu'ilz s'eschappent des brigandaiges De Dangiers, par petiz boucaiges, Puis les duit en la droicte sente; Mais premier, paient leurs truaiges, En la forest de longue actente.

L'ENVOY.

Prince, pour duire cueurs volaiges, Affin que nul ne s'en exempte, Mectez les tous en hermitaiges, En la forest de longue actente.

BALADE.

Ha! Dieu Amours, où m'avez vous logié? Tout droit au trait de desir et plaisance, Où, de legier, je puis estre blecié Par doulx regart, et plaisant atraiance. Jusqu'à la mort, dont trop suis en doubtance, Pour moy couvrir prestez moy ung pavaiz, Desarmé suis, car pieca mon harnaiz Je le vendy, par le conseil d'oiseuse. Comme lassé de la guerre amoureuse.

Vous savez bien que me suis esloingné, Des longtemps a, d'amoureuse vaillance, Où j'estoye moult fort embesoingné, Quant m'aviez en vostre gouvernance; Or en suis hors, Dieu me doint la puissance De me garder que n'y rentre jamais; Car, quant congneu j'ay les amoureux fais, Retrait me suis de vie si peneuse, Comme lassé de la guerre amoureuse.

Et non pourtant, j'ay esté advisé Que Bel acueil a fait grant aliance Encontre moy, et qu'il est embusché Pour me prandre, s'il peut, par decevance; Ung de ses gens, appellé Acointance, M'assault tousjours; mais souvent je me taiz, Monstrant semblant que je ne quiers que paiz. Sans me bouter en paine dangereuse, Comme lassé de la guerre amoureuse.

L'ENVOY.

Voisent faire jeunes gens leurs essaiz, Car reposer, je me vueil desormaiz; Plus cure n'ay de pensée soingneuse, Comme lassé de la guerre amoureuse.

BALADE.

Yeulx rougis, plains de piteux pleurs, Fourcelle d'espoir reffroidie, Teste enrumée de douleurs, Et troublée de frénésie, Corps percus sans plaisance lye, Cueur du tout pausmé en rigueurs, Voy souvent avoir à plusieurs, Par le vent de merencolie.

Migraine de plaingnans ardeurs, Transe de sommeil mi partie, Fievre frissonnans de maleurs, Chault ardant fort en reverie, Soif que confort ne rassasie, Dueil baigné en froides sueurs. Begayant, et changeant couleurs, Par le vent de merencolie.

Toute tourmentant en langueurs, Colique de forcenerie, Gravelle de soings assailleurs, Raige de desirant folie, Anuys enflans d'ydropisie, Maulx ethiques aussi ailleurs Assourdissent les escouteurs, Par le vent de merencolie.

L'ENVOY.

Guerir ne se peut maladie Par phisique, ne cireurgie, Astronomans, n'enchanteurs, Des maulx que souffrent povres cueurs Par le vent de merencolie.

BALADE.

Ce que l'ueil despend en plaisir, Le cueur l'achete chierement, Et, quand vient à compte tenir, Raison, president saigement, Demande pourquoi et comment Est despendue la richesse, Dont Amours deppart largement, Sans grant espargne de liesse.

Lors respond Amoureux desir: Amours me fist commandement De joyeuse vie servir, Et obeir entierement; Et, s'ay failly aucunement, On n'en doit blasmer que jeunesse Qui m'a fait ouvrer sotement, Sans grant espargne de liesse.

Pas ne mourray sans repentir, Car je m'en repens grandement, Trouvé me suis pis que martir, Souffrant maint doloureux tourment; Desormais en gouvernement Me metz, et es mains de Vieillesse, Bien scay qu'y vivray soubrement, Sans grant espargne de liesse.

L'ENVOY.

Le temps passe comme le vent, Il n'est si beau jeu qui ne cesse, En tout fault avoir finement, Sans grant espargne de liesse.

BALADE.

Je, qui suis Fortune nommée, Demande la raison pourquoy On me donne la renommée, Qu'on ne se peut fier en moy, Et n'ay ne fermeté ne foy; Car, quant aucuns en mes mains prens, D'en bas je les monte en haultesse, Et d'en hault en bas les descens, Monstrant que suis Dame et maistresse.

En ce, je suis à tort blasmée, Tenant l'usaige de ma loy, Que de longtemps m'a ordonnée Dieu, sur tous le souverain Roy, Pour donner au monde chastoy; Et, se de mes biens je despens Souventesfoiz, à grant largesse, Quant bon me semble, les suspens, Monstrant que suis Dame et maistresse.

C'est ma maniere acoustumée, Chascun le scet, comme je croy. Et n'est pas nouvelle trouvée, Mais, fays ainsi comme je doy; Me mocquant, je les monstre au doy Tous ceulx qui en sont mal contens: En gré pregnent joye ou destresse, Qu'ayent l'un des deux me consens, Monstrant que suis Dame et maistresse.

L'ENVOY.

Sur ce, s'advise qui a sens, Soit en jeunesse, ou en vieillesse, Et qui ne m'entent, je m'entens, Monstrant que suis Dame et maistresse.

BALADE.

Fortune, je vous oy complaindre Qu'on vous donne renom, à tort, De savoir, et aider, et faindre, Donnant plaisir et desconfort; C'est vray, et encore plus fort. Souvent effoiz, contre raison, Boutez de hault plusieurs en bas, Et de bas en hault; telz debas Vous usez en vostre maison.

Bien savez de plaisance paindre, Et d'espoir, quand prenez depport. Apres effacer et destaindre Toute joye, sans nul support. Et mener à douloureux port, Ne vous chault en quelle saison; Jamais vous n'ouvrez par compas; Beaucoup pis, que je ne dy pas, Vous usez en vostre maison.

Pour Dieu, vueillez vous en reffraindre, Affin qu'on ne face rapport, Qui vouldra vostre fait actaindre, Que vous soyez digne de mort; Vostre maniere chascun mort, Plus qu'autre, sans comparaison, Qui regarde par tous estats, Anuy et meschief, à grant tas, Vous usez en vostre maison.

L'ENVOY.

Ne jouez plus de vostre sort, Car trop le passez oultre bort; Se gens ne laissiez en pais, on Appellera les advocas, Qui plaideront que tres faulx cas Vous usez en vostre maison.

BALADE.

Or ca, puisque il faut que responde, Moy, Fortune, je parleray, Si grant n'est, ne puissant ou monde, A qui bien parler n'ozeray. J'ay fait, faiz encores, et feray, Ainsi que bon me semblera, De ceulx qui sont soubz ma puissance; Parle qui parler en vouldra, Je n'en feray qu'à ma plaisance.

Quant les biens, qui sont en la ronde, Sont miens, et je les donneray Par grant largesse, dont j'abonde, Et apres je les reprendray; Certes, à nul tort ne feray. Qui est ce qui m'en blasmera? Je l'ay ainsi d'acoustumance, En gré le preigne qui pourra, Je n'en feray qu'à ma plaisance.