Chapter 6
Plus ne puis en ce point durer; A Mercy, mercy je crie; Souspirs m'empeschent le parler; Veoir le povez, sans mocquerie. Il ne fault ja que je le dye; Pour ce, vous vueil je requerir. Qu'il vous plaise de me tollir Les maulx que m'avez amassez, Qui m'ont mis jusques au mourir; Helas! et n'est ce pas assez?
Tous maulx suis content de porter, Fors ung seul, qui trop fort m'ennuye, C'est qu'il me fault loing demourer De celle que tiens pour amye; Car pieca en sa compaignie Laissay mon cueur et mon desir; Vers moy ne veulent revenir, D'elle ne sont jamais lassez; Ainsi suy seul, sans nul plaisir, Helas! et n'est ce pas assez?
L'ENVOY.
De balader j'ay beau loisir, Autres deduiz me sont cassez, Prisonnier suis, d'Amours martir; Helas! et n'est ce pas assez?
BALADE.
Espoir m'a apporté nouvelle Qui trop me doit reconforter, Il dit que Fortune la felle A voulu de soy raviser, Et toutes faultes amender, Qu'a faictes contre mon plaisir, En faisant sa roe tourner. Dieu doint qu'ainsi puist avenir!
Quoy que m'ait fait guerre mortelle, Je suis content de l'esprouver, Et le desbat qu'ay et querelle, Vers elle je veuil delaisser, Et tout courroux lui pardonner: Car d'elle me puis bien servir. Se loyaument veult s'acquicter... Dieu doint qu'ainsi puist avenir!
Se la povoye trouver telle Qu'elle me voulsist tant aidier; Qu'en mes bras, je peusse la belle Une foiz à mon gré trouver; Plus ne vouldroye demander, Car lors j'auroye mon desir, Et tout quanque doy souhaidier. Dieu doint qu'ainsi puist avenir!
L'ENVOY.
Amour, s'il vous plaist commander A Fortune de me cherir, Je pense joye recouvrer; Dieu doint qu'ainsi puist avenir!
BALADE.
Je ne me scay en quel point maintenir, Ce premier jour de May plein de liesse; Car d'une part puis dire sans faillir Que, Dieu mercy, j'ay loyalle maistresse, Qui de tous biens a trop plus qu'à largesse; Et si pense que, la sienne mercy, Elle me tient son servant et amy; Ne doy je bien doncques joye mener, Et me tenir en joyeuse plaisance? Certes ouil! et Amour mercier Tres humblement de toute ma puissance.
Mais d'autre part, il me convient souffrir Tant de doleur et de dure destresse Par Fortune, qui me vient assaillir De tous costez, qui de maulx est princesse; Passer m'a fait le plus de ma jeunesse, Dieu scet comment, en doloreux party; Et si me fait demourer en soussy, Loings de celle par qui puis recouvrer Le vray tresor de ma droicte esperance, Et que je vueil obeir, et amer Tres humblement de toute ma puissance.
Et pour ce May, je vous viens requerir, Pardonnez moy de vostre gentillesse, Se je ne puis à present vous servir Comme je doy, car je vous fais promesse; J'ay bon vouloir envers vous, mais Tristesse M'a si longtemps en son dangier nourry, Que j'ay du tout joye mis en oubly; Si me vault mieulx seul de gens eslongner, Qui dolent est ne sert que d'encombrance; Pour ce, reclus me tendray en penser Tres humblement de toute ma puissance.
L'ENVOY.
Doulx souvenir, chierement je vous pry, Escrivez tost ceste balade cy; De par mon cueur la feray presenter A ma Dame, ma seule desirance, A qui pieca je le voulu donner Tres humblement, de toute ma puissance.
BALADE.
Mon cueur est devenu hermite En l'ermitaige de Pensée; Car Fortune la tres despite Qui l'a hay mainte journée, S'est nouvellement aliée, Contre lui, avecques Tristesse, Et l'ont banny hors de liesse; Place n'a où puis demourer, Fors ou bois de Merencolie, Il est content de s'y logier; Si lui dis je que c'est folie.
Mainte parolle lui ay dicte, Mais il ne l'a point escoutée: Mon parler riens ne lui proufite, Sa voulenté y est fermée; De legier ne seroit changée, Il se gouverne par Destresse Qui, contre son prouffit, ne cesse Nuit et jour de le conseillier; De si pres lui tient compaignie Qu'il ne peut ennuy delaissier, Si lui dis je que c'est folie.
Pour ce saichiez, je m'en acquicte, Belle tres loyaument amée, Se lectre ne lui est escripte Par vous, ou nouvelle mandée, Dont sa doleur soit allegée, Il a fait son veu et promesse De renoncer à la richesse De plaisir, et de doulx penser; Et apres ce, toute sa vie, L'abit de Desconfort porter, Si lui dis je que c'est folie.
L'ENVOY.
Se par vous n'est Belle sans per, Pour quelque chose que lui dye, Mon cueur ne se veult conforter, Si lui dis je que c'est folie.
BALADE.
Dangier, je vous gecte mon gant, Vous appellant de traison, Devant le Dieu d'amours puissant Qui me fera de vous raison; Car vous m'avez, mainte saison, Fait douleur à tort endurer, Et me faictes loings demourer De la nompareille de France. Mais vous l'avez tousjours d'usance De grever loyaulx amoureux, Et pour ce que je suis l'un d'eulx, Pour eulx et moy prens la querelle; Par Dieu, vilain, vous y mourrez Par mes mains, point ne le vous celle, S'à Loyaulté ne vous rendez.
Comment avez vous d'orgueil tant? Que vous osez sans achoison Tourmenter aucun vray amant Qui, de cueur et d'entencion, Sert Amours sans condicion; Certes moult estes à blasmer, Pensez donques de l'amender, En laissant vostre malvueillance, Et par tres humble repentance, Alez crier mercy à ceulx Que vous avez faiz doloreux, Et qui vous ont trouvé rebelle; Autrement pour seur vous tenez Que gaige je vous appelle, S'à Loyaulté ne vous rendez,
Vous estes tous temps mal pensant, Et plain de faulse soupecon; Ce vous vient de mauvais talant Nourry en couraige felon; Quel mal ou ennuy vous fait on? Se par amours on veult amer, Pour plus aise le temps passer En lyee joyeuse plaisance; C'est gracieuse desirance. Pour ce, faulx, vilain, orgueilleux, Changiez voz vouloirs oultragieux, Ou je vous feray guerre telle Que, sans faillir, vous trouverez Qu'elle vauldra pis que mortelle, S'à Loyaulté ne vous rendez.
BALADE.
Se Dieu plaist, briefment la nuée De ma tristesse passera, Belle tres loyaument amée, Et le beau temps se monstrera: Mais savez vous quant ce sera? Quant le doulx souleil gracieux De vostre beaulté entrera Par les fenestres de mes yeulx.
Lors la chambre de ma pensée De grant plaisance reluira, Et sera de joye parée, Adonc mon coeur s'esveillera Qui en dueil dormy longtemps a, Plus ne dormira, se m'aid Dieux, Quant ceste clarté le ferra Par les fenestres de mes yeulx.
Helas! quant vendra la journée, Qu'ainsi avenir me pourra Ma maistresse tres desirée, Pensez vous que brief avendra; Car mon cueur tousjours languira En ennuy sans point avoir mieulx, Jusqu'à tant que ce cy verra Par les fenestres de mes yeulx.
L'ENVOY.
De Reconfort mon cueur aura Autant que nul dessoubz les cieulx, Belle, quant vous regardera, Par les fenestres de mes yeulx.
BALADE.
Au court jeu de tables jouer, Amour me fait moult longuement; Car tousjours me charge garder Le point d'actente seulement; En me disant que vrayement Se ce point lye scay tenir, Qu'au derrain je doy, sans mentir, Gaaingnier le jeu entierement.
Je suy pris, et ne puis entrer Ou point que desire souvent; Dieu me doint une fois gecter Chance qui soit aucunement A mon propos, car autrement Mon cueur sera pis que martir, Se ne puis, ainsi qu'ay desir, Gaaingnier le jeu entierement.
Fortune fait souvent tourner Les dez contre moy mallement; Mais Espoir, mon bon conseillier, M'a dit et promis seurement, Que Loyaulté prochainement Fera Boneur vers moy venir Qui me fera, à mon plaisir, Gaaingnier le jeu entierement.
L'ENVOY.
Je vous supply tres humblement, Amour, aprenez moy comment J'asserray les dez sans faillir; Par quoi puisse, sans plus languir, Gaaingnier le jeu entierement.
BALADE.
Vous, soyez la tres bien venue Vers mon cueur, Joyeuse nouvelle, Avez vous point ma Dame veue? Contez moi quelque chose d'elle; Dictes moy, n'est elle pas telle Qu'estoit? quant derrenierement, Pour m'oster de merencolie, M'escrivy amoureusement: C'estes vous de qui suis amye.
Son vouloir jamais ne se mue, Ce croy je, mais tient la querelle De Loyaulté, qu'a retenue Sa plus prochaine damoiselle; Bien le monstre, sans que le celle, Qu'elle se maintient loyaument, Quant lui plaist, dont je la mercie, Me mander si tres doulcement: C'estes vous de qui suis amye.
Pour le plus eureux soubz la nue Me tiens, quant m'amye s'appelle; Car en tous lieux, où est congneue, Chascun la nomme la plus belle; Dieu doint que, maugré le rebelle Dangier, je la voye briefment, Et que de sa bouche me die: Amy, pensez que seulement C'estes vous de qui suis amye.
L'ENVOY.
J'ay en mon cueur joyeusement Escript, afin que ne l'oublie, Ce refrain qu'ayme chierement: C'estes vous de qui suis amye.
BALADE.
Trop longtemps vous voy sommeillier, Mon cueur, en dueil et desplaisir; Vueilliez vous ce jour esveillier, Alons au bois le May cueillir, Pour la coustume maintenir. Nous orrons des oyseaulx le glay, Dont ilz font les bois retentir, Ce premier jour du mois de May,
Le Dieu d'amours est coustumier, A ce jour, de feste tenir, Pour amoureux cueurs festier Qui desirent de le servir; Pour ce, fait les arbres couvrir De fleurs, et les champs de vert gay; Pour la feste plus embellir, Ce premier jour du mois de May.
Bien scay, mon cueur, que faulx Dangier Vous fait mainte paine souffrir; Car il vous fait trop eslongner Celle qui est vostre desir; Pourtant vous fault esbat querir; Mieux conseiller, je ne vous scay, Pour vostre doleur amendrir, Ce premier jour du mois de May.
L'ENVOY.
Ma Dame, mon seul souvenir, En cent jours n'auroye loisir De vous raconter, tout au vray, Le mal qui tient mon cueur martir, Ce premier jour du mois de May.
BALADE.
J'ay mis en escript mes souhais Ou plus parfont de mon penser; Et combien, quant je les ay fais, Que peu me pevent profiter; Je ne les vouldroye donner Pour nul or, qu'on me sceust offrir, En esperant, qu'au par aler, De mille l'un puist avenir.
Par la foy de mon corps! jamais Mon cueur ne se peut d'eulx lasser; Car si richement sont pourtrais, Que souvent les vient regarder, Et s'y esbat pour temps passer, En disant par ardent desir: Dieu doint que, pour me conforter, De mille l'un puist avenir!
C'est merveille, quant je me tais, Que j'oy mon cueur ainsi parler; Et tient avec Amour ses plais, Que tousjours veult acompaignier; Car il dit que des biens d'amer Cent mille lui veult departir; Plus ne quier, mais que sans tarder, De mille l'un puist avenir.
L'ENVOY.
Vueilliez à mon cueur accorder, Sans par parolles le mener, Amour, que par vostre plaisir, Des biens que lui voulez donner, De mille l'un puist avenir.
BALADE.
Par le commandement d'Amours Et de la plus belle de France, J'enforcis mon chastel tousjours Appellé Joyeuse plaisance, Assis sur roche d'Esperance, Avitaillé l'ay de Confort; Contre Dangier et sa puissance, Je le tendray jusqu'à la mort.
En ce chastel y a trois tours, Dont l'une se nomme Fiance D'avoir briefment loyal secours, Et la seconde Souvenance, La tierce Ferme desirance. Ainsi le chastel est si fort Que nul n'y peut faire grevance; Je le tendray jusqu'à la mort. Combien que Dangier, par faulx tours, De le m'oster souvent s'avance; Mais il trouvera le rebours, Se Dieu plaist, de sa malvueillance; Bon droit est de mon aliance, Loyaulté et lui sont d'accort De m'aidier, pour ce, sans doubtance; Je le tendray jusqu'à la mort.
L'ENVOY.
Faisons bon guet sans decevance Et assaillons par ordonnance, Mon cueur, Dangier qui nous fait tort; Se prandre le puis par vaillance, Je le tendray jusqu'à la mort.
BALADE.
La premiere foiz, ma Maistresse, Qu'en vostre presence vendray, Si ravi seray de liesse, Qu'à vous parler je ne pourray; Toute contenance perdray, Car, quant vostre beaulté luira Sur moy, si fort esbloira Mes yeulx que je ne verray goute; Mon cueur aussi se pasmera, C'est une chose que fort doubte.
Pour ce, nompareille Princesse, Quant ainsi devant vous seray, Vueilliez, par vostre grant humblesse, Me pardonner, se je ne scay Parler à vous, comme devray; Mais tost apres, s'asseurera Mon cueur, et puis vous contera Son fait, mais que nul ne l'escoute; Dangier grant guet sur lui fera, C'est une chose que fort doubte.
Et se mectra souvent en presse D'ouir tout ce que je diray; Mais je pense que par sagesse Si tres bien me gouverneray, Et telle maniere tendray, Que faulx Dangier trompé sera, Ne nulle riens n'appercevra; Si mectra il sa paine toute D'espier tout ce qu'il pourra; C'est une chose que fort doubte.
BALADE.
Me mocquez vous, Joyeulx Espoir, Par parolles trop me menez, Pensez vous de me decevoir; Chascun jour vous me promectez Que briefment veoir me ferez Ma Dame, la gente Princesse, Qui a mon cueur entierement; Pour Dieu, tenez vostre promesse, Car trop ennuié qui actent.
Il a longtemps, pour dire voir, Que tout mon estat congnoissez; N'ay je fait mon loyal devoir D'endurer, comme bien savez, Ouil, ce croy je plus qu'assez; Temps est que me donnez liesse, Desservie l'ay loyaument, Pardonnez moy, se je vous presse, Car trop ennuié qui actent.
Ne me mectez à nonchaloir, Honte sera se me failliez, Veu que me fie main et soir En tout ce que faire vouldrez, Se mieulx faire ne me povez, Au moins monstrez moy ma maistresse Une foiz, pour aucunement Allegier le mal qui me blesse, Car trop ennuié qui actent.
L'ENVOY.
Espoir, tousjours vous m'asseurez Que bien mon fait ordonnerez, Bel me parlez, je le confesse; Mais, tant y mectez longuement, Que je languis en grant destresse, Car trop ennuié qui actent.
BALADE.
Le premier jour du mois de May S'acquicte vers moy grandement; Car, ainsi qu'à présent, je n'ay En mon cueur que deuil et tourment; Il est aussi pareillement Troublé, plain de vent et de pluie; Estre souloit tout autrement, Ou temps qu'ay congneu en ma vie.
Je croy qu'il se met en essay De m'acompaignier loyaulment; Content m'en tiens, pour dire vray, Car meschans, en leur pensement, Recoivent grand allegement, Quant en leurs maulx ont compaignie; Essayé l'ay certainement, Ou temps qu'ay congneu en ma vie.
Las! j'ay veu May joyeux et gay, Et si plaisant à toute gent, Que raconter au long ne scay Le plaisir et esbatement Qu'avait en son commandement; Car Amour, en son abbaye, Le tenoit chief de son couvent, Ou temps qu'ay congneu en ma vie.
L'ENVOY.
Le temps va je ne scay comment, Dieu l'amende prouchainement! Car Plaisance est endormie, Qui souloit vivre lyement, Ou temps qu'ay congneu en ma vie.
BALADE.
Pour Dieu, gardez bien souvenir Enclos dedens vostre pensée, Ne le laissiez dehors yssir, Belle tres loyaument amée; Faictes que chascune journée Vous ramentoive bien souvent La maniere quoy et comment, Ja pieca, me feistes promesse, Quant vous retins premierement Ma Dame, ma seule maistresse.
Vous savez que, par franc desir Et loyal amour conseillée, Me deistes que, sans departir, De m'amer estiez fermée; Tant comme j'auroye durée. Je metz en vostre jugement Se ma bouche dit vray ou ment; Si tiens que parler de princesse Vient du cueur, sans decevement, Ma dame, ma seule maistresse.
Non pourtant, me fault vous ouvrir La double qu'en moy est entrée: C'est que j'ay paour, sans vous mentir, Que ne m'ayez, tres belle née, Mis en oubly; car mainte année Suis loingtain de vous longuement, Et n'oy de vous aucunement Nouvelle pour avoir liesse; Pourquoy vis douloreusement, Ma Dame, ma seule maistresse.
Nul remede ne scay querir, Dont ma doleur soit allegée; Fors que souvent vous requerir, Que la foy que m'avez donnée Soit par vous loyaument gardée; Car vous congnoissiez clerement Que, par vostre commandement, Ay despendu de ma jeunesse, Pour vous actendre seulement, Ma Dame, ma seule maistresse.
Plus ne vous convient esclarsir La chose que vous ay comptée; Vous la congnoissiez, sans faillir; Pour ce, soyez bien advisée Que je ne vous trouve muée; Car, s'en vous trouve changement, Je requerray tout haultement, Devant l'amoureuse Deesse, Que j'aye de vous vengement, Ma dame, ma seule maistresse.
L'ENVOY.
Se je puis veoir seurement Que m'amez tousjours loyaument, Content suis de passer destresse En vous servant joyeusement, Ma Dame, ma seule maistresse.
BALADE.
Helas! helas! qui a laissié entrer Devers mon cueur doloreuse nouvelle? Conté lui a plainement, sans celer, Que sa Dame, la tres plaisant et belle, Qu'il a longtemps tres loyaument servie, Est à present en griefve maladie; Dont il est cheu en desespoir si fort, Qu'il souhaide piteusement la mort, Et dit qu'il est ennuyé de sa vie.
Je suis alé pour le reconforter, En lui priant qu'il n'ait nul soussy d'elle, Car, se Dieu plaist, il orra brief conter Que ce n'est pas maladie mortelle, Et que sera prochainement guerrie; Mais ne lui chault de chose que lui die; Aincois en pleurs, a tousjours son ressort Par Tristesse qui asprement le mort, Et dit qu'il est ennuyé de sa vie.
Quant je lui dy qu'il ne se doit doubter, Car Fortune n'est pas si tres cruelle, Qu'elle voulsist hors de ce monde oster Celle qui est des princesses l'estoille, Qui partout luist des biens dont est garnie; Il me respond; qu'il est fol qui se fie En Fortune qui a fait à maint tort. Ainsi ne voult recevoir reconfort, Et dit qu'il est ennuyé de sa vie.
L'ENVOY.
Dieu tout puissant, par vostre courtoisie Guerissez la, ou mon cueur vous supplie Que vous souffrez que la mort son effort Face sur lui, car il en est d'accort, Et dit qu'il est ennuyé de sa vie.
BALADE.
Sitost que l'autre jour j'ouy Que ma souveraine sans per Estoit guerie, Dieu mercy, Je m'en alay sans point tarder Vers mon cueur pour le lui conter; Mais certes tant le desiroit, Qu'à paine croire le povoit, Pour la grant amour qu'a en elle, Et souvent a par soy disoit: Saint Gabriel, bonne nouvelle.
Je lui dis: mon cueur, je vous pry, Ne vueilliez croire ne penser Que moy, qui vous suy vray amy, Vous vueille mensonges trouver, Pour en vain vous reconforter; Car, trop mieulx taire me vaudroit, Que le dire se vray n'estoit; Mais la vérité si est telle, Soyez joyeulx comment qu'il soit. Saint Gabriel, bonne nouvelle.
Alors mon cueur me respondy: Croire vous vueil sans plus doubter, Et tout le courroux et soussy Qu'il m'a convenu endurer, En joye le vueil retourner; Puis apres, ses yeulx essuyoit Que de plourer moilliez avoit, Disant: il est temps que rappelle Espoir qui delaissié m'avoit. Saint Gabriel, bonne nouvelle.
L'ENVOY.
Il me dist aussi qu'il feroit, Dedens l'amoureuse chapelle, Chanter la messe qu'il nommoit: Saint Gabriel, bonne nouvelle.
BALADE.
Las! Mort qui t'a fait si hardie. De prendre la noble Princesse Qui estait mon confort, ma vie, Mon bien, mon plaisir, ma richesse; Puisque tu as prins ma maistresse, Prens moy aussi son serviteur, Car j'ayme mieulx prouchainement Mourir, que languir en tourment, En paine, soussy et doleur.
Las! de tous biens estoit garnie, Et en droicte fleur de jeunesse; Je pry à Dieu qu'il te maudie, Faulse mort, plaine de rudesse; Se prise l'eusses en vieillesse, Ce ne fust pas si grant rigueur; Mais prise l'as hastivement, Et m'as laissié piteusement En paine, soussy et doleur.
Las! je suis seul, sans compaignie, Adieu ma Dame, ma liesse; Or est nostre amour departie, Non pourtant, je vous fais promesse Que de prieres, à largesse, Morte vous serviray de cueur, Sans oublier aucunement, Et vous regrecteray souvent En paine, soussy et doleur
L'ENVOY.
Dieu, sur tout souverain Seigneur, Ordonnez, par grace et doulceur, De l'ame d'elle, tellement Qu'elle ne soit pas longuement En paine, soussy et doleur.
BALADE.
J'ai aux esches joué devant Amours, Pour passer temps, avecques faulx Dangier, Et seurement me suy gardé tousjours, Sans riens perdre jusques au derrenier, Que Fortune lui est venu aidier, Et par meschief, que maudite soit elle! A ma Dame prise soudainement; Par quoy suy mat, je le voy clerement, Se je ne fais une Dame nouvelle.
Eu ma Dame j'avoye mon secours, Plus qu'en autre, car souvent d'encombrier Me delivroit, quant venoit à son cours, Et en gardes faisoit mon jeu lier; Je n'avoye Pion, ne Chevalier, Auffin ne Rocq qui peussent ma querelle Si bien aidier; il y pert vrayement, Car j'ay perdu mon jeu entierement, Se je ne fais une Dame nouvelle.
Je ne me scay jamais garder des tours De Fortune, qui mainteffoiz changier A fait mon jeu, et tourner à rebours; Mon dommaige scet bientost espier, Elle m'assault sans point me desfier; Par mon serement, oncques ne congneu telle; Enjeu party suy si estrangement, Que je me rens, et n'y voy sauvement, Se je ne fais une Dame nouvelle.
BALADE.
Je me souloye pourpenser Au commencement de l'année, Quel don je pourroye donner A ma Dame la bien amée; Or suis hors de ceste pensée, Car Mort l'a mise soubz la lame, Et l'a hors de ce monde ostée, Je pry à Dieu qu'il en ait l'ame.
Non pourtant, pour tousjours garder La coustume que j'ay usée, Et pour à toutes gens monstrer Que pas n'ay ma Dame oubliée, De messes je l'ay estrenée; Car ce me seroit trop de blasme De l'oublier ceste journée, Je pry à Dieu qu'il en ait l'ame.
Tellement lui puist prouffiter Ma priere, que confortée Soit son ame, sans point tarder, Et de ses biensfaiz guerdonnée En Paradis, et couronnée Comme la plus loyalle Dame Qu'en son vivant j'aye trouvée; Je pry à Dieu qu'il en ait l'ame
L'ENVOY.
Quant je pense à la renommée Des grans biens dont estoit parée, Mon povre cueur de dueil se pasme; De lui souvent est regrectée, Je pry à Dieu qu'il en ait l'ame.
BALADE.
Quant Souvenir me ramentoit La grant beaulté dont estoit plaine, Celle que mon cueur appeloit Sa seule Dame souveraine, De tous biens la vraye fontaine, Qui est morte nouvellement, Je dy, en pleurant tendrement, Ce monde n'est que chose vaine.
Ou vieil temps grant renom couroit De Creseide, Yseud, Elaine Et mainte autres, qu'on nommoit Parfaictes en beaulté haultaine. Mais, au derrain, en son demaine La Mort les prist piteusement; Parquoy puis veoir clerement, Ce monde n'est que chose vaine.
La Mort a voulu et vouldroit, Bien le cognois, mectre sa paine De destruire, s'elle povait, Liesse et Plaisance mondaine, Quant tant de belles dames maine Hors du monde; car vrayement Sans elles, à mon jugement, Ce monde n'est que chose vaine.
L'ENVOY.
Amours, pour verité certaine, Mort vous guerrie fellement; Se n'y trouvez amendement, Ce monde n'est que chose vaine.
BALADE.
Le premier jour du mois de May, Trouvé me suis en compaignie Qui estoit, pour dire le vray, De gracieuseté garnie; Et, pour oster merencolie, Fut ordonné qu'on choisiroit, Comme fortune donneroit, La fueille plaine de verdure, Ou la fleur pour toute l'année; Si prins la feuille pour livrée, Comme lors fut mon aventure.
Tantost apres je m'avisay, Qu'à bon droit, je l'avoye choisie; Car, puisque par mort perdu ay La fleur, de tous biens enrichie, Qui estoit ma Dame, m'amie, Et qui de sa grace m'amoit, Et pour son amy me tenoit, Mon cueur d'autre fleur n'a plus cure: Adonc congneu que ma pensée Accordoit à ma destinée, Comme lors fut mon aventure.
Pour ce, la fueille porteray Cest an, sans que point je l'oublie; Et à mon povoir me tendray Entierement de sa partie; Je n'ay de nulle fleur envie, Porte la qui porter la doit, Car la fleur, que mon cueur amoit Plus que nulle autre creature, Est hors de ce monde passée, Qui son amour m'avoit donnée, Comme lors fut mon aventure.
L'ENVOY.
Il n'est fueille, ne fleur qui dure Que pour ung temps, car esprouvée J'ay la chose que j'ay comptée, Comme lors fut mon aventure.
BALADE.
Le lendemain du premier jour de May, Dedens mon lit, ainsi que je dormoye, Au point du jour m'avint que je songay Que devant moy une fleur je veoye, Qui me disoit: Amy, je me souloye En toy fier, car pieca mon party Tu tenoies, mais mis l'as en oubly, En soustenant la fueille contre moy; J'ay merveille que tu veulx faire ainsi, Riens n'ay meffait, ce pense je, vers toy.
Tout esbahy alors je me trouvay, Si respondy au mieulx que je savoye: Tres belle fleur, oncques je ne pensay Faire chose qui desplaire te doye; Se, pour esbat, aventure m'envoye Que je serve la fueille cest an cy, Doy je pourtant estre de toy banny? Nennil certes, je fais comme je doy, Et, se je tiens le party qu'ay choisy, Riens n'ay meffait, ce pense je, vers toy.