Poésies de Charles d'Orléans

Chapter 3

Chapter 33,945 wordsPublic domain

Le manuscrit n° 1, sans contredit le plus ancien et le plus correct de tous, est celui que nous avons suivi de préférence pour la transcription des textes. Le manuscrit n° 2, où les pièces sont les plus nombreuses, est celui que nous avons suivi pour la distribution et le classement des pièces. Ainsi notre Édition, à partir de la page 1, jusques y compris le rondel de Cadier, page 425, reproduit, dans leur ordre successif, les diverses poésies contenues dans le manuscrit n° 2 (il faut toutefois excepter une première strophe de la ballade de la page 116, qui, comme nous l'avons dit en note, appartient au manuscrit n° 1). Les trois rondels qui suivent celui de Cadier sont empruntés au manuscrit n° I, et le reste du volume, à partir de la ballade de la page 426 est tiré des manuscrits 3 et 5.

Les bibliographes signalent encore d'antres manuscrits des poésies de Charles d'Orléans. Quatre de ces manuscrits sont à Londres, un à Grenoble et un à Carpentras. Les manuscrits de Londres renferment, dit-on, quelques chansons qui manquent dans ceux de Paris: je ne sais si ces chansons appartiennent à notre auteur. Un des manuscrits de Londres est la traduction anglaise des Oeuvres de Ch. d'Orléans; cette traduction a été publiée en 1827, par M. Walson Taylor. Le manuscrit de Grenoble ne contient qu'une partie des poésies composées par Charles d'Orléans et ses collaborateurs: les textes offrent de fâcheuses lacunes; et une imperfection plus fâcheuse encore est l'absence du nom des auteurs en tète des pièces. Le manuscrit de Carpentras paraît être une copie des manuscrits déjà cités.

De tous ces manuscrits, ceux que nous avons décrits sous les n° 1 et 2 sont assurément les plus précieux, surtout le n° 1, qui semble réunir tous les Caractères d'un texte original. L'édition de Chalvet, qui a publié le manuscrit de Grenoble, nous a peu servi.

On lit dans les manuscrits n° 1 et n° 2, une ballade et huit rondels ou chansons en anglais; nous n'avons pas reproduit ces poésies qui intéressent peu la littérature française. Nous avons joint au volume un petit _glossaire-index_ qui donne l'explication des termes les plus vieillis. Le recueil contient une carole en latin (p. 266), un certain nombre de poésies mêlées de latin et de français, et deux rondels (p. 361 et 390) où le français et l'italien se trouvent confondus; nous n'avons inséré dans le glossaire que des mots français D'ailleurs les termes empruntés aux idiomes étrangers n'offrent pas ici de difficultés sérieuses, il faut toutefois excepter le vers: _Contre fenoches et noxbuze_ (p. 361 et 390), dont le sens est assurément fort obscur. Nous avons hésité entre diverses interprétations qui, après un examen attentif, nous ont paru trop peu certaines; ajoutons que Sainte-Palaye a écrit à la marge du vers cité: _Mots que je n'entens pas_. Quelques Fautes se sont glissées dans notre édition; au rondel dialogué de la page 355, les noms des personnages _Soussy_ et _Cusur_ ont été transposés dans les quatre premiers vers. On a imprimé au premier vers de la page 1 _au_ pour _ou_. Quoique le poète ait dit lui-même dans un de ses rondels: _ Au temps passé_, il faut néanmoins signaler cette petite infidélité; tous les manuscrits portent _ou_. Nous avons fait nos efforts pour donner un texte pur et correct, et nous prions le lecteur de nous pardonner les fautes qui, malgré des soins assidus, ont pu nous échapper, soit dans la copie des manuscrits, soit dans l'impression du volume.]

Retiré à Blois, Charles d'Orléans s'abandonna tout entier à ses goûts littéraires, et chaque jour voyait s'accroître le nombre infini de ses Poésies. Une promenade en bateau, la visite d'un parent, une partie de chasse, en un mot, les moindres accidents deviennent sous sa plume facile le sujet d'un rondel; de là aussi quelques passages du livre dont le sens nous échappe aujourd'hui. Jamais le front du poète ne fut plus serein, ni sa main plus ferme; nous recommandons au lecteur la ballade de la page 106 _(Je cuide que ce sont nouvelles)_, et surtout celle de la page 112 _(Ce que l'ueil despend en plaisir)_ où un certain Contentement de soi-même s'allie merveilleusement à une sensibilité qui n'a rien d'affecté. Le petit poème en ballades sur la Fortune (pages 113-116) offre aussi de grandes beautés, mais d'un ordre plus élevé. La ballade de la page 107 _(N'a pas longtemps qu'escoutoye parler)_ est ravissante; l'auteur n'a peut-être jamais mieux fait. J'avoue qu'entre toutes les poésies de Charles d'Orléans, j'ai une préférence marquée pour celles de cette époque; le poète me semble ici avoir atteint toute la puissance et toute la maturité de son talent. Les majestueuses grandeurs de la nature viennent se refléter dans ses vers, et quelques-uns de ses rondels sur l'été aux _tappis veluz_[57], sur l'hiver qui fuit[58], sont des chefs-d'oeuvre déjà devenus populaires. Son humeur honnête et pacifique le Tenait éloigné des agitations; il enseignait sa petite académie, et c'est à peine si nous trouvons çà et là quelques anneaux qui le rattachent au mouvement politique de l'Europe. En 1442, Charles VII chargea le duc d'Orléans de conclure à Tours une trêve avec les Anglais; les deux premiers vers du rondel de la page 250 _(Durant les trêves d'Angleterre)_ rappellent cette négociation. En 1447, Philippe Marie, duc de Milan, mourut sans laisser d'héritier, et Charles d'Orléans, comme fils de Valentine, réclama cette riche succession; aidé par le duc de Bourgogne, il leva une petite armée et en confia le commandement à Jean de Châlons. L'exécution fut de petit fruit, dit Olivier de la Marche. En effet, on sait que François Sforce, qui avait épousé une fille bâtarde du défunt, l'emporta sur ses rivaux et conquit le duché; après un voyage à Asti, Charles d'Orléans revînt à Blois. En 1458, il sortit de nouveau de sa retraite pour défendre Jean II, duc d'Alençon, son gendre et son collaborateur en rondels, accusé du crime de haute trahison[59]. Jean d'Alençon fut condamné à mort, mais le roi fit grâce.

[Note 57: Pag. 422.]

[Note 58: Pag. 423.]

[Note 59: Ce discours prononcé par Charles d'Orléans; et que nous avons déjà cité page IX, a été conservé dans un manuscrit de là Bibliothèque du Roi _(Fonds franc._ n° 7357-4).]

Quelques-unes des dernières poésies de Charles d'Orléans portent l'empreinte d'une décadence qu'on ne saurait dissimuler. Le poète a perdu par degré sa vive allure et ses fraîches inspirations; il rime toujours, mais son vers est décoloré, la sève des jeunes années a disparu, et sa plume se traîne péniblement sur des sujets peu propres à réveiller une muse épuisée; son imagination languit, s'éteint peu à peu et paraît comme affaissée sous le poids de je ne sais quelle douleur secrète; il dit tristement:

Le monde est ennuyé de moy Et moy pareillement de luy[60].

Et ailleurs:

Je ne voy rien qui ne m'annuye Et ne scay chose qui me plaise[61].

[Note 60: Pag. 287.]

[Note 61: Pag. 377.]

En 1462, la duchesse d'Orléans mit au monde un fils; mais ce bonheur domestique ne réjouit plus le poète, ni ses chants, qui portent la trace d'un sombre découragement et semblent annoncer une fin prochaine. En effet, Charles d'Orléans allait être entraîné une dernière fois sur la scène politique; le vieillard modeste, si plein de douceur et d'humanité, le poète plaintif, devait paraître, avant de mourir, en face de Louis XI.

Louis XI avait résolu de dépouiller le duc de Bretagne de son duché, et dans les états tenus à Tours, en 1464, Charles d'Orléans osa vanter les douceurs de la paix publique et faire au roi quelques timides remontrances que son grand âge eût dû lui faire pardonner. Louis XI, furieux, interrompit violemment ces humbles paroles et accabla l'orateur d'insultes et d'outrages. Le vieillard épouvanté s'enfuit de Tours précipitamment; arrivé à Amboise, il expira le 4 janvier 1465.

Quand on lit Christine de Pisan, Eustache Deschamps, Alain Chartier, Martin le Franc et leurs contemporains, on se demande où notre poète a puisé cette élocution facile, ce vers net, incisif et nerveux, ce sentiment exquis de l'harmonie et de la pureté du langage qu'on retrouve jusque dans ses poésies les plus négligées. Charles d'Orléans apparaît au premier âge de notre littérature dans tout l'éclat d'un génie original; il ne copie ni ne singe personne; c'est un homme toujours lui, qui ne pose jamais, et qui donne aux moindres idées, aux plus fugitifs détails, une forme admirable d'élégance et de distinction; rien de guindé, rien de prétentieux, ni de préparé à l'avance; on pourrait faire avec son livre son histoire de chaque jour; il dit toute chose, et s'embarrasse peu si on l'écoute; il écrit pour lui, comme un voyageur sur son album; maintenant choisissez ce qui vous plaît, vous trouverez partout l'homme simple et bon, imprégné d'un parfum aristocratique qui assouplit merveilleusement sa voix. Dans la jeunesse, il vous parlera de ses amours; dans la prison, de ses ennuis; dans le château, de ses pères, de sa philosophie songeuse. Ne lui demandez pas des souvenirs trop lointains, il vit au jour le jour, ne s'inquiétant, ni de la veille, ni du lendemain; c'est une nature insouciante, timide, un peu molle et qui ne retrouve réellement sa vivacité que dans le vers qui échappe à sa pensée. Né poète, la poésie a été l'occupation de toute sa vie; les ballades, les rondels qui tombaient chaque jour de sa plume sont devenus peu à peu, et peut-être sans qu'il s'en doutât, un véritable monument poétique dont l'influence s'est étendue au loin dans les siècles suivants. Mais pour achever cette esquisse trop imparfaite, appelons ici à notre aide l'imposante parole d'un de nos plus ingénieux écrivains: «Il y a dans Charles d'Orléans, dit M. Villemain, un bon goût d'aristocratie chevaleresque, et cette élégance de tour, cette fine plaisanterie sur soi-même, qui semble n'appartenir qu'à des époques très-cultivées. Il s'y mêle une rêverie aimable, quand le poète songe à la jeunesse qui fuit, au temps, à la vieillesse. C'est la philosophie badine et le tour gracieux de Voltaire dans ses stances à madame du Deffant.» Et ailleurs: «Le poète, parla douce émotion dont il était rempli, trouve de ces expressions qui n'ont point de date, et qui, étant toujours vraies, ne passent pas de la langue et de la mémoire d'un peuple. Sans doute, quelques empreintes de rouille se mêlent à ces beautés primitives; mais il n'est pas d'étude où l'on puisse mieux découvrir ce que l'idiome français, manié par un homme de génie, offrait déjà de créations heureuses[62].»

[Note 62: _Tableau de la littérature au moyen âge_, par M. Villemain, t. II, p. 228 et 234.]

Le suc poétique, si je puis dire ainsi, exprimé par Charles d'Orléans, a été soigneusement recueilli par Villon et par Marot; le premier y a déposé sa franchise quelque peu cynique, et le second sa verve étincelante, son vers correct et les traditions des littératures grecques, et et latines qui renaissaient. Ces trois éléments combinés dominent toute la poésie du seizième siècle. Ainsi pour apprécier, sous tous ses aspects, le livre de Charles d'Orléans, il faudrait analyser ces trois individualités et montrer l'effet qu'elles durent produire confondues. Nous laissons ces questions de haute critique à une main plus habile; d'ailleurs nous avons dû renfermer cette notice dans les bornes restreintes et modestes d'une biographie littéraire; nous n'ajouterons plus qu'un mot. De graves historiens ont prétendu que le duc d'Orléans, prince du sang royal de France, était resté au dessous de sa mission; ils lui ont fait un crime d'avoir soutenu mollement le drapeau de la révolte et de la guerre civile, et ils lui reprochent ses vers, en quelque sorte, comme des lâchetés. Voilà, en vérité, de singulières accusations. Eh bien, sauf le respect que nous devons à ces historiens, je crois que si au lieu d'assassiner leurs parents, d'avilir une monarchie qu'ils devaient protéger, délivrer leur pays aux Anglais, Jean sans Peur, le comte de Saint-Pol et le connétable d'Armagnac avaient employé leur loisir à rimer des ballades dans leur château, je crois, dis-je, que nos pères de ce temps-là en eussent ressenti quelques bons effets. Historiens, rassure-vous, les chefs politiques ne manqueront jamais à vos récits; mais des poètes comme Charles d'Orléans, on n'en trouve qu'un dans une littérature; ainsi, pardonnez-lui ses poésies.

J. MARIE GUICHARD.

LISTE DES AUTEURS NOMMÉS EN TÊTE DE QUELQUES-UNES DES POÉSIES CONTENUES DANS CE VOLUME.

ALBRET (le cadet d'), 352, 356. ALENÇON (Jean II, duc d'), 271. BENOIT d'Amiens, 358, 359, 371, 390, 397, 418. BLOSSEVILLE (le vicomte de), 385. BOUCICAUT, 339, 340. BOULAINVILLIERS (Philippe de), 209,353. BOURBON (Jean II, duc de), 235, 303, 309, 310, 334, 354, 383, 386, 391, 425. BOURGOGNE (Philippe-le-Bon, duc de), 152, 154. CADET (le), voy. Albret. CADIER (Guillaume), 424. CAILLAU (Jean), 104, 136,278, 312, 380, 381. CAILLAU (Simonnet), 138, 341, 370, 395, 413. CHEVALIER (Pierre), 167. CLERMONT (compte de), voy. Bourbon. CUISE (Antoine de), 408, 409. DALEBRET, voy. Albret. FARET, 371. FRAIGNE, 238,389, 405, 406. FREDET, 169, 176, 251, 279, 322, 325, 335, 341, 350. GARENCIÈRES (Jean de Montenay, sire de), 142. GEORGE, 337. GILLES, 349. GOUT (Étienne le), 269. LORRAINE (Jean, duc de), 342, 344,345, 346, 372, 415, 416. LUSSAY (Antoine de), 348. MARCHE (Olivier de la), 336. MONTBRETON, 133. NEVERS (Charles de Bourgogne, comte de), 243, 319. ORLÉANS (Charles, duc d'), 103, 120, 121, 123, 141, 151, 153, 155, 158, 159, 166, 173, 234, 243, 244, 246, 248--250, 252, 260, 269, 271, 280, 311, 313, 320, 323, 334, 335, 336, 340--342, 346, 347, 350--352, 354--358, 360--368, 370, 372--389, 391--395, 397--405, 407, 409. 412--414, 417, 420, 423. ORLÉANS (Marie de Clèves, duchesse d'), 321, 347. OURMES (Gilles des), 137, 210, 349, 353, 396, 414. POT (Guiet), 348, 349. POT (Philippe), 348. ROBERTET, 133, 424. SECILE (René d'Anjou, roi de), 245, 248, 249, 250. SÉNÉCHAL (le grand), 384, 405. TIGNONVILLE, 360, 396. TORSY (le seigneur de), 333. TREMOILLE (Jacques, bâtard de la), 110, 351. VAILLANT, 102, 337, 338. VILLECRESME (Berthaud de), 135, 168, 387, 390. VILLON (François), 130. VOYS (Hugues le), 397, 400, 401.

POÉSIES DE CHARLES D'ORLÉANS DE JEHAN DE LORRAINE, DE GILLES DES OURMES, DU COMTE DE CLERMONT, DE SIMONNET ET DE JEHAN CAILLAU, DE BERTHAULT DE VILLEBRESME, DE FREDET, ETC.

Au temps passé quant Nature me fist En ce monde venir, elle me mist Premierement tout en la gouvernance D'une Dame qu'on appeloit Enfance; En lui faisant estroit commandement De me nourrir, et garder tendrement, Sans point souffrir soing ou merencolie, Aucunement me tenir compaignie; Dont elle fist loyaument son devoir; Remercier l'en doy pour dire voir.

En cest estat, par ung temps me nourry, Et apres ce, quant je fu enforcy, Ung messaigier qui Aage s'appella, Une lectre de creance bailla A Enfance, de par Dame Nature, Et si lui dist que plus la nourriture De moy n'auroit, et que Dame Jeunesse Me nourriroit, et seroit ma maistresse; Ainsi du tout Enfance delaissay, Et avecques Jeunesse m'en alay.

Quant Jeunesse me tint en sa maison, Ung peu avant la nouvelle saison, En ma chambre s'en vint ung bien matin, Et m'esveilla le jour saint Valentin, En me disant: Tu dors trop longuement, Esveille toy, et aprestes briefment, Car je te vueil avecques moy mener Vers ung seigneur dont te fault acointer, Lequel me tient sa servante tres chiere; Il nous fera, sans faillir, bonne chiere.

Je respondy: Maistresse gracieuse, De lye cueur et voulenté joyeuse, Vostre vouloir suy content d'acomplir; Mais humblement je vous vueil requerir Qu'il vous plaise le nom de moy nommer De ce seigneur dont je vous oy parler, Car s'ainsi est que sienne vous tenez, Sien estre vueil, se le me commandez; Et en tous faiz vous savez que desire Vous ensuir, sans en riens contredire.

Puis qu'ainsy est, dist elle, mon enfant, Que de savoir son nom desirez tant, Saichiez de vray que c'est le Dieu d'amours Que j'ay servy, et serviray tousjours, Car de pieca suy de sa retenue, Et de ses gens, et de lui bien congneue, Oncques ne vis maison, jour de ta vie, De plaisans gens si largement remplie; Je te feray avoir d'eulx acointance, Là trouverons de tous biens habondance.

Du Dieu d'amours quand parler je l'oy. Aucunement me trouvay esbahy; Pour ce lui dis: Maistresse, je vous prie Pour le present que je n'y voise mie, Car j'ay oy à plusieurs raconter Les maulx qu'Amour leur a fait endurer, En son dangier bouter ne m'oseroye, Car ses tourmens endurer ne pourroye; Trop jeune suy pour porter si grant fais, Il vaulx trop mieulx que je me tiengne en pais.

Fy, dist elle, par Dieu tu ne vaulx riens; Tu ne congnois l'onneur et les grans biens Que peus avoir, se tu es amoureux, Tu as oy parler les maleureux, Non pas amans qui congnoissent qu'est joye; Car raconter au long ne te sauroye Les biens qu'Amour scet aux siens departir; Essaye les, puis tu pourras choisir Se tu les veulx ou avoir ou laissier; Contre vouloir nul n'est contraint d'amer.

Bien me revint son gracieux langaige, Et tost muay mon propos et couraige, Quant j'entendy que nul ne contraindroit Mon cueur d'amer fors ainsy qu'il vouldroit; Si luy ay dit: Se vous me promectez, Ma Maistresse, que point n'obligerez Mon cueur, ne moy, contre nostre plaisir, Pour ceste fois je vous vueil obeir, Et à present vous suivray ceste voye, Je prie à Dieu qu'à honneur m'y convoye.

Ne te doubles, se dist elle, de moy, Je te prometz et jure par ma foy Par moy ton cueur ja forcé ne sera, Mais garde soy qui garder se pourra, Car je pense que ja n'aura povoir De se garder, mais changera vouloir; Quant Plaisance lui monstrera à l'ueil Gente beaulté plaine de doulx acueil, Jeune, saichant, et de maniere lye, Et de tous biens à droit souhait garnie.

Sans plus parler, sailli hors de mon lit, Quant promis m'eust ce que devant est dit, Et m'aprestay le plus joliement Que peu faire, par son commandement: Car jeunes gens qui desirent honneur, Quant veoir vont aucun royal Seigneur, Ilz se doivent mectre de leur puissance En bon arroy, car cela les avance; Et si les fait estre prisiez des gens, Quant on les voit netz, gracieux et gens.

Tantost apres tous deux nous en alasmes, Et si longtemps ensemble cheminasmes Que venismes au plus pres d'un manoir Trop bel assis, et plaisant à veoir; Lors Jeunesse me dist: Cy est la place Où Amour tient sa court et se soulace, Que t'en semble, n'est elle pas tres belle? Je respondy: Oncques mais ne vy telle. Ainsi parlans aprouchasmes la porte, Qui à veoir fut tres plaisant et forte.

Lors Jeunesse si hucha le portier, Et lui a dit: J'ay cy ung estrangier, Avecques moy entrer nous fault leans; On l'appelle CHARLES DUC D'ORLÉANS. Sans nul delay le portier nous ouvry, Dedens nous mist, et puis nous respondy: Tous deux estes ceans les bien venuz; Aler m'en vueil, s'il vous plaist, vers Venus Et Cupido, si leur raconteray Qu'estes venuz, et ceans mis vous ay.

Le portier fu appellé compaignie Qui nous receu de maniere si lye, De nous party, à Amour s'en ala: Briefment apres devers nous retourna, Et amena Bel-acueil et Plaisance Qui de l'ostel avoient l'ordonnance; Lors quant de nous approucher je les vy, Couleur changay, et de cueur tressailly. Jeunesse dist: De riens ne t'esbahys, Soyes courtois et en faiz et en dys.

Jeunesse tost se tira devers eulx, Apres elle m'en alay tout honteulx, Car jeunes gens perdent tost contenance Quant en lieu sont où n'ont point d'acointance; Si lui ont dit: «Bien soyez vous venue; Puis par la main l'ont liement tenue; Elle leur dit: «De cueur vous en mercy; J'ay amené céans cest enfant cy, Pour lui monstrer le tres loyal estat Du Dieu d'amours, et son joyeulx esbat.

Vers moy vindrent me prenant par la main, Et me dirent: «Nostre Roy souverain Le Dieu d'amours vous prie que venez Par devers lui, et bien venu serez. Je respondy humblement: «Je mercie Amour et vous de vostre courtoisie: De bon vouloir iray par devers lui, Pour ce je suis venu cy aujourdui, Car Jeunesse m'a dit que le verray En son estat et gracieux array.

Bel-acueil print Jeunesse par le bras, Et Plaisance si ne m'oublia pas, Mais me pria qu'avec elle venisse, Et tout le jour pres d'elle me tenisse; Si alasmes en ce point jusqu'au lieu Là où estoit des amoureux le Dieu. Entour de lui son peuple s'esbatoit, Dancant, chantant, et maint esbat faisoit; Tous à genoulz nous meismes humblement, Et Jeunesse parla premierement

Disant, «Tres haut et noble puissant Prince, A qui subgiet est chascune province, Et que je doy servir et honnourer, De mon povoir je vous viens presenter Ce jeune filz qui en moy a fiance, Qui est sailly de la maison de France, Creu ou jardin semé de fleurs de lys, Combien que j'ay loyaument lui promis Qu'en riens qui soit je ne le lyeray, Mais à son gré son cueur gouverneray.

Amour repont, «Il est le bien venu, Ou temps passé j'ay son pere congneu, Plusieurs autres aussi de son lignaige Ont mainteffoiz esté en mon servaige, Parquoy tenu suy plus de lui bien faire, S'il veult apres son lignaige retraire; Vien ça, dist il, mon filz, que pense tu? Fu tu oncques de ma darde feru; Je croy que non, Car ainsi le me semble; Vien pres de moy, si parlerons ensemble.

De cueur tremblant pres de lui m'aprouchay, Si lui ay dit: «Sire, quant j'accorday A Jeunesse de venir devers vous, Elle me dist que vous estiez sur tous Si tres courtois que chascun desiroit De vous hanter, qui bien vous congnoissoit; Je vous supply que je vous trouve tel, Estrangier suy venu en votre hostel, Honte seroit à vostre grant noblesse Se fait m'estoit ceans mal ou rudesse.

Par moy contraint, dist Amour, ne seras, Mais de ceans jamais ne partiras Que ne soies es las amoureux pris: Je m'en fais fort, se bien l'ay entrepris: Souvent Mercy me vendras demander, Et humblement ton fait recommander, Mais lors sera ma grace de toy loing; Car à bon droit le fauldray au besoing, Et si feray vers toy le dangereux, Comme tu fais d'estre vray amoureux.

Venez avant, dist il, plaisant Beaulté, Je vous requier que sur la loyaulté Que me devez, le venez assaillir, Ne le laissiez reposer ne dormir, Ne nuit, ne jour, s'il ne me fait hommaige, Aprivoisiez ce compaignon sauvaige; Ou temps passé vous conqueistes Sampson Le fort, aussi le saige Salmon. Se cest enfant surmonter ne savez, Vostre renom du tout perdu avez.

Beaulté lors vint, de costé moy s'assist, Ung peu se teut, puis doulcement m'a dist: Amy, certes, je me donne merveille Que tu ne veulx pas que l'en te conseille; Au fort saiches que tu ne peuz choisir, Il te convient à Amour obeir; Mes yeulx prindrent fort à la regarder, Plus longuement ne les en peu garder; Quant Beaulté vit que je la regardoye, Tost par mes yeulx ung dard au cueur m'envoye.

Quand dedens fu, mon cueur vint esveiller, Et tellement le print à catoillier Que je senty que trop rioit de joye; Il me despleut qu'en ce point le sentoye; Si commençay mes yeulx fort à tenser, Et envoyay vers mon cueur ung penser, En lui priant qu'il gectast hors ce dard; Helas! helas! j'y envoyay trop tart, Car quant Penser arriva vers mon cueur, Il le trouva ja pasmé de doulceur.

Quant je le sceu, je dis par desconfort, Je hé ma vie, et desire ma mort, Je hé mes yeulx, car par eulx suis deceu, Je hé mon cueur qu'ay nicement perdu, Je hé ce dard qui ainsi mon cueur blesse, Venez avant, partuez moy, Destresse, Car mieulx me vault tout à ung cop morir Que longuement en desaise languir; Je congnois bien, mon cueur est pris es las Du Dieu d'amours, par vous Beaulté, helas!