Poésies de Charles d'Orléans

Chapter 2

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Quand Villon avait dépensé jusqu'à son dernier sou, il adressait une requête à Mgr de Bourbon, qui lui prêtait (c'est l'expression de l'auteur) six écus; Marot escomptait ses _Épistres_ sur la bourse de François Ier; et plus tard, pour une modique gratification, Corneille comparait le financier Montauron à Auguste. Charles d'Orléans, qui devait subir toutes les vicissitudes des grands poëtes ses descendants, prit la plume et envoya à son cousin une ballade où il disait:

Il ne me fault plus riens qu'argent Pour avancer tost mon passaige, Et pour en avoir prestement, Mectroye corps et ame en gaige[39].

[Note 39: Pag. 159.]

La ballade eut du succès, Philippe donna trente mille écus.

Enfin, après une détention de vingt-cinq années, Charles d'Orléans débarqua à Calais; la duchesse de Bourgogne l'attendait à Gravelines, où le duc son mari arriva peu après. Les deux cousins se jetèrent dans les bras l'un de l'autre, il n'y avait plus ni _Armagnac_, ni _Bourguignon_, et la réconciliation était complète. Charles d'Orléans, ses hôtes et un brillant cortége se rendirent à Saint-Omer; là fut célébré (novembre 1440) le mariage du poëte avec Marie de Clèves, nièce de Philippe de Bourgogne. Après un voyage à Bruges, les princes se séparèrent. Le duc et la nouvelle duchesse d'Orléans prirent le chemin du château de Blois.

Le temps de la tranquillité et de la paix était venu; une vie libre, facile et souriante s'ouvrait devant Charles d'Orléans rentré au foyer de ses pères. Le poëte avait commencé par chanter ses maîtresses avec une ardeur toute juvénile, puis ses vers s'étaient parfois assombris sous les murs de la prison; maintenant l'homme mûri par l'âge a renoncé aux joies des jeunes années, et il se laisse complaisamment aller à une douce mélancolie. La ballade de la page 97 (_Balades, chançons et complaintes_), composée en Angleterre, et dont les premiers vers annoncent le retour du poëte, après une interruption, à ses délassements favoris, nous semble marquer le point de départ de ce que nous nommerons volontiers la troisième manière de Charles d'Orléans; quelques années plus tard la transformation qui s'était accomplie se manifestait dans une autre ballade, publiée récemment par M. Ch. Lenormand[40], et où paraît la philosophie rêveuse et la brillante couleur des nouveaux chants du poëte.

[Note 40: _Livre de poésie à l'usage des jeunes filles chrétiennes_, p. 408; voy. Dans notre édition la ballade de la page 164 (_En tirant d'Orléans à Blois_).]

Mais ici notre tâche se complique; Charles d'Orléans ne faisait pas seulement de charmantes poésies, il faisait aussi des poëtes; et nous ne pouvons pas tout à fait passer sous silence cette seconde partie des oeuvres de notre auteur. Habité par un prince riche et puissant, le château de Blois devint bientôt le centre d'une colonie littéraire, où des rois, des grands seigneurs, le duc d'Orléans, la duchesse sa femme, confondus avec d'humbles gentilshommes et de pauvres poëtes, venaient chaque jour apporter leur tribut. Parmi les membres de cette petite académie, qui rappelle le Dauphin et ses familiers écrivant à Génappe les _Cent nouvelles nouvelles_, on remarque quelques noms devenus célèbres dans les lettres, et au premier rang François Villon.

La ballade de la page 130 (_Je meurs de soif aupres de la fontaine_), signée par Villon et adressée à Charles d'Orléans, est une espèce de jeu d'esprit où toute l'invention de l'auteur consistait à fondre et à ajuster dans le même vers deux pensées opposées l'une à l'autre; ces contrastes plus ou moins ingénieux, cherchés avec effort, embarrassent sensiblement l'allure franche et aventureuse de Villon, et se plient d'ailleurs avec peine à la forme rhythmique. La ballade de la page 124, qui a pour épigraphe un vers de Virgile, et les deux suivantes[41], ne portent pas de nom d'auteur dans les manuscrits; mais elles sont aussi de Villon, qui termine la dernière par ces mots: _Vostre povre escolier françoys_, qualité qu'il a prise plusieurs fois dans ses vers[42]. Ces trois ballades, qui ont été insérées par M. Prompsault dans son édition des oeuvres de Villon, furent écrites à l'occasion de la naissance de la princesse Marie, fille de Charles le Téméraire, et petite-fille du duc Charles de Bourbon[43]. A la page 336, nous lisons un rondel d'Olivier de la Marche; nous préférons assurément un chapitre de ses _Mémoires_. Le rondel de la page 337, signé _George_, a été attribué par quelques critiques à George Chastelain.

[Note 41: _Combien que j'ay leu en ung dit_, p. 125; et _Euvre de Dieu, digne, louée,_ p. 127. Ces trois ballades de Villon sont réunies dans le manuscrit en une seule, peut être pour montrer qu'elles appartenaient au même auteur; nous avons dû respecter cette disposition.]

[Note 42: M. Aimé Champollion a inséré dans son édition les deux premières de ces ballades, et il a supprimé la troisième. Il ajoute en note, p. 443: «Il suffira de la lire (les deux premières ballades) sans grande attention pour voir qu'elle n'est point de Charles d'Orléans; son texte et ses rimes sont des plus mauvais.» Boileau était moins sévère pour François Villon.]

[Note 43: Les relations littéraires de Charles d'Orléans et de Villon, qu'on n'a peut-être pas assez remarquées, ont laissé dans les ouvrages du dernier une trace qu'on retrouve, pour ainsi dire, à chacun de ses vers: nous ne citerons qu'un exemple. Charles d'Orléans adresse à sa maîtresse une ballade (p. 22) où nous lisons:

Au fort, martir on me devra nommer, Se Dieu d'amours fait nulz amoureux saints, Car j'ay des maulx plus que ne scay compter. Puis qu'ainsi est que de vous suis loingtains.

Ouvrons le petit testament de Villon:

Au fort, je meurs amant martir, Du nombre des amoureux sains.]

Nous trouvons aussi parmi les collaborateurs de Charles d'Orléans, René, roi de Sicile et duc d'Anjou, qui est indiqué dans le manuscrit sous le nom de _Secile_, le cadet d'Albret (_le cadet Dalebret_ ou simplement _le Cadet_), Jean II, duc d'Alençon, _le grant Seneschal_ (selon l'abbé de la Rue[44], ce personnage était Pierre de Brézé, comte de Maulévrier, grand sénéchal d'Anjou, de Poitou et de Normandie), le comte de Nevers, le vicomte de Blosseville qui avait suivi Charles d'Orléans en Angleterre[45], et quelques autres gentilshommes que nous nommerons plus loin[46]. Les poésies de ces auteurs sont fort médiocres. Divers chansons ou rondels portent le nom du duc de Bourbon et du comte de Clermont; il faut ici, pour éviter les méprises, donner quelques éclaircissements.

[Note 44: _Essais hist. sur les Bardes_, etc. t. III, p. 327.]

[Note 45: _Essais hist, sur les Bardes_, etc, t. III. p. 322.]

[Note 46: _Voyez_ la _Liste des auteurs_, p. xxiv.]

Trois ballades de Charles d'Orléans[47] sont adressées à un duc de Bourbon; ce duc est Jean Ier, qui avait été fait prisonnier à Azincourt, et qui mourut à Londres en 1433. Jean II, comte de Clermont, petit-fils de Jean Ier, prit à la mort de Charles son père (1456) le titre de duc de Bourbon; il est l'auteur des rondels que nous allons citer: p. 303 (_Rondel Clermondois_), 309, 310 et 354. Au rondel de la p. 383, il est désigné sous le nom de _Bourbon jadis Clermont_; le duc son père venait de mourir, et ceci nous explique les deux premiers vers du rondel suivant, où Charles d'Orléans dit:

Comme parent et alyé Du duc Bourbonnois à present[48].

[Note 47: Pag. 148-150.]

[Note 48: Page 383.]

Enfin, ce duc _Bourbonnois à présent_ est encore l'auteur de la chanson de la page 235, et de trois rondels (pag. 386, 391, 425), où il est appellé _Bourbon_[49]. C'est probablement à ce duc Jean, et en qualité de collaborateur, que Villon empruntait de temps en temps six écus.

[Note 49: Plusieurs de ces rondels ou chansons portent au titre le nom de _Bourbon_, et sont, par conséquent, postérieurs à l'année 1456. Je m'éloigne donc encore ici de l'opinion émise (p. 425-427) par M. Aimé Champollion qui attribue ces poésies à Jean Ier, duc de Bourbon, mort en 1433.]

Hugues le Voys, Pierre Chevalier, Étienne le Gout, Montbreton, Vaillant, n'étaient pas, je crois, gentilshommes; mais à coup sûr, ainsi que le lecteur pourra s'en convaincre facilement, ils n'étaient pas poëtes non plus. Les deux rondels de Guillaume Cadier[50] et de Robertet composés en l'honneur de Charles d'Orléans[51], les trois rondels de Guiot et de Philippe Pot, sont mauvais. Jean, duc de Lorraine, fils du roi Réné, a fait sept rondels; celui de la page 345 annonce de l'esprit et de la finesse. C'est à ce même duc de Lorraine qu'Antoine de la Sale a dédie le roman du _Petit Jehan de Saintré_.

[Note 50: Charles d'Orléans nomme ce Guillaume Cadier dans une ballade, p. 148.]

[Note 51: Pag. 424.]

Philippe de Boulainvilliers a mis dans le recueil une chanson et un rondel, deux pièces délicieuses qu'on croirait échappées à la plume de Charles d'Orléans; on peut ranger hardiment sur la même ligne les trois rondels et la chanson de Fraigne.

Deux rondels d'un style élégant et pleins de sentiments gracieux portent au titre: _Madame d'Orléans;_ l'abbé de la Rue avait attribué ces deux pièces à Bonne d'Armagnac[52], seconde femme du duc d'Orléans, et qui probablement ne fit jamais un vers de sa vie. Nous nous empressons de les restituer à leur véritable auteur, Marie de Clèves.

[Note 52: _Essai hist. sur les Bardes._ etc. t III, p. 323.]

La ballade de Gilles des Ourmes, _Je meurs de soif aupres de la fontaine,_ ressemble à celle de Villon sur le même sujet; la chanson de la page 210 est fine et spirituelle; disons-en autant du rondel de la page 414; celui de la page 349, signé _Gilles_, est probablement du même auteur. Nous lisons deux ballades et deux rondels de Berthault de Villebresme; la ballade de la page 168, dont chaque vers commence par le mot _tost_, semble être la continuation de celle de Pierre Chevalier (p. 167), qui offre la même singularité. Les deux Caillau ont composé onze pièces, tant ballades que rondels. Jean est incontestablement supérieur à Simonnet; les rondels des pages 278 et 381 sont fort jolis, surtout le dernier. Benoît d'Amiens ne vaut pas à beaucoup près Jean Caillau. Mais de tous ces poëtes, le plus fécond était, sans contredit, Fredet.

Fredet paraît pour la première fois à la page 169; il écrit une _lectre en complainte_ à Charles d'Orléans, qui répond par une autre complainte, laquelle est suivie d'une nouvelle lettre de Fredet. Les deux poëtes se plaignent et se consolent mutuellement; le premier est tourmenté par _Amour_ et le second par _Soussy_; ces trois pièces sont froides et dénuées de tout intérêt poétique. Fredet et Charles d'Orléans échangent encore Deux rondels (pages 251, 252) qui ne valent pas mieux que leur complainte; mais bientôt les vers s'animent et se colorent. A la page 279 Fredet dit les grandes douleurs qu'il endure, et Charles d'Orléans (page 280) promet de l'aider de toute sa puissance; en effet un peu plus loin (page 335) le prince dit à son protégé: _Vostre fait que savez, va bien_. Nonobstant ces bonnes paroles, voici Fredet qui déplore les mauvais tours qu'on lui joue, et appelle la mort à grands cris (page 335). Que voulait Fredet? quels tours lui avait on joué? c'est ce que le livre ne dit pas; mais à la page 336 nous lisons un rondel de Charles d'Orléans où perce le dépit du prince et toute la mauvaise humeur du poëte; il faut remarquer cette pièce, quoique très-faible; elle est la seule de son genre dans le recueil. La pique des deux poëtes amena sans doute une rupture, car à la page 350 Charles d'Orléans se plaint de la longue absence de Fredet, mais d'une façon toute bienveillante; ce rondel, qui a douze vers, est un petit chef-d'oeuvre d'esprit, de bonhomie et de gaieté; la réponse (page 350) nous apprend que Fredet était marié, ce qui fournit à Charles d'Orléans le sujet d'un nouveau rondel (page 35l), aussi caustique, aussi piquant qu'un chapitre de Rabelais ou une scène de Molière.

Nous ne pousserons pas plus loin cet examen des collaborateurs de notre poëte. Seulement nous ferons remarquer que tous s'efforçaient d'imiter le maître, et que ceux-là réussissaient le mieux qui, comme Fraigne, Boulainvilliers et Jean Caillau, en approchaient le plus. Il nous reste maintenant à parler de quelques pièces comprises dans le recueil, et dont les auteurs sont inconnus.

L'attribution des poésies qui portent au titre un nom d'auteur doit être mise, par cela même, hors de toute controverse. Les poésies non signées peuvent se diviser en deux catégories: les unes, et c'est l'immense majorité, appartiennent à Charles d'Orléans; les autres, et c'est l'exception, appartiennent à ses collaborateurs; il suffira d'indiquer ces dernières.

Onze ballades commencent par le vers: _Je meurs de soif auprès de la fontaine_; cinq de ces ballades ne sont pas signées[53]. Les poëtes du château de Blois, et ceci en offre un exemple, choisissaient ordinairement une pièce de vers qui servait de thème commun; or, il est peu probable que Charles d'Orléans ait composé pour sa part les cinq ballades non signées. Quelles sont celle ou celles qui lui appartiennent? Nous nous bornerons ici à consigner notre doute, car dans ces concours poétiques l'originalité de l'auteur disparaît, pour ainsi dire, derrière la rigueur de programme.

La ballade de la page 166 _(Du regime quod dedistis)_ n'est certainement pas de Charles d'Orléans, car elle sert de réponse à la précédente _(Bon régime sanitatis)_, qui est signée par lui. Nous avons vu plus haut Charles d'Orléans et Fredet échanger deux rondels à propos du mariage de ce dernier; or, je serais tout disposé à voir dans les deux ballades une continuation de la même polémique; d'autant plus que cette réponse non signée est tout à fait dans la manière de Fredet, et j'ajouterai même qu'elle ressortait de la situation. On pourra m'objecter que Fredet n'était pas _prince_, et que le mot se trouve dans l'envoi de la ballade de Charles d'Orléans; mais nous ferons remarquer que Villon appelait _prince_ son ami Garnier[54]; ce sont fictions de poëte.

[Note 53: Voyez l'Envoi de la ballade de Villon à Garnier. _OEuvres de Villon_, édit. de M. Prompsault, p. 310-311.]

[Note 54: Il nous est impossible de partager sur les _Envois_ l'opinion de M. Aimé Champollion, qui a retranché des poésies de Charles d'Orléans les six ballades suivantes (nous citons les pages de notre édition): _En la forest de longue actente_, p. 105; _Portant harnois rouillé de nonchaloir_, p. 108; _Dieu vueille sauver ma galée_ p. 109; _Amour qui tant a de puissance_, p. 158; _L'autre jour je fis assembler_, p. 165, et _Bon regime sanitatis_, p. 166 (cette dernière porte au titre dans les manuscrits le nom de Charles d'Orléans, et c'est probablement par une omission involontaire que l'éditeur ne l'a pas comprise dans son volume). Ces six ballades se terminent par un _envoi_ adressé à un _prince_; et comme Charles d'Orléans était prince, M. Aimé Champollion a conclu que ces poésies avaient été composées pour lui et non par lui; mais ici le nouvel éditeur nous semble avoir attaché au mot _prince_ une signification trop absolue et trop rigoureuse. Nous avons déjà vu que cette locution était employée chez les poëtes de ce temps comme une formule toute de convention. Bien plus, Charles d'Orléans avait autour de lui et dans sa famille de vrais princes auxquels il pouvait dédier ses poésies: qu'on ouvre notre volume aux pages 120 et 121, on y Trouvera des ballades _signées_ par Charles d'Orléans, et adressées dans l'_envoi_ à un _prince_. La ballade de la page 100 (_Comment voy je les Anglois esbahys_) composée, en 1453, par Charles d'Orléans, à l'occasion de la conquête de la Guienne et de la Normandie, porte au titre de l'_envoi_ le mot _prince_ (le nouvel éditeur a supprimé ce titre dans plusieurs ballades). Ainsi une ballade avec l'envoi à un prince peut venir aussi bien de notre poëte que de ses collaborateurs. J'attribue sans hésitation à Charles d'Orléans les six ballades citées plus haut, car je crois y découvrir des traces non douteuses de sa manière. La ballade de la page 105 est une charmante poésie, et toutes offrent de ce beautés délicates et élégantes qui ont, du moins à mes yeux, l'autorité d'une signature.]

Le rondel de la page 245 (_Je suis desja d'amour tanné_), adressé comme le précédent à la _doulce Valentine_, doit être du même auteur, René, roi de Sicile, auquel nous attribuerons aussi le rondel de la page 248 (_Se vous estiez comme moy_).

La ballade de la page 111 (_Yeulx rougis, plains de piteux pleurs_), celle de la page 129 _(Je n'ay plus soif, tarie est la fontaine)_, celle de la page 131 _(Parfont conseil eximium)_ et celle de la page 157 _(Visaige de baffe venu)_, me paraissent toutes provenir des élèves de Charles d'Orléans; péniblement rimées, triviales et dénuées de toute élégance, ces quatre ballades n'offrent pas un vers qui trahisse le style pénétrant, facile et correct du maître. Je rangerai dans la même catégorie le rondel de la page 406 _(Prophétisant de vostre advenement)_, celui de la page 425 _(Des droiz de la porte Baudet)_ et celui de la page 426 _(Gardez vous bien de ce fauveau)_, celui de la page 410 _(Les biens de Vous, honneur et pris)_ et les trois suivants. Le rondel de la page 324 _(Se vous voulez m'amour avoir)_ serait plus naturellement placé dans la bouche d'un poëte féminin que dans celle de Charles d'Orléans.

Le petit poëme diffus, plein de vers barbares, intitulé: _Le lay piteux_ (pages 429-436), et que deux manuscrits comprennent au nombre des poésies de Charles d'Orléans, me paraît d'une époque plus ancienne et n'est vraisemblablement pas de lui; à la page 430, ligne 10, on lit le mot _arme_ pour _ame_; à la page 434, ligne 31, _li_ pour _le_; à la page 436, ligne 24, _m'ot_ pour _m'a;_ ces formes grammaticales, dont les vers De Charles d'Orléans n'offrent pas d'exemple[55], viennent nous raffermir dans notre conviction.

[Note 55: A la page 390 de l'édition de M. Aimé Champollion, ligne 16, on lit le vers suivant: _Abayer ne m'ot sonner._ Il faut _mot; voy._ notre édition, page 399, vers 22.]

Il y a bien encore quelques rondels sur lesquels nous ne sommes pas absolument fixés; mais nous avons dû nous borner ici à indiquer les pièces dont l'authenticité nous a paru la plus suspecte. Une lecture attentive des poésies de Charles d'Orléans et des membres de sa petite académie, est le meilleur guide qu'on puisse choisir pour démêler sûrement, dans cette espèce d'album poétique, ce qui appartient à celui-ci ou à ceux-là; toutefois il faut se défier de Fraigne et de Boulainvilliers, dont la manière se rapproche et égale parfois celle du maître. Maintenant on comprendra pourquoi nous avons publié le recueil dans son entier, pourquoi nous avons toujours fidèlement et exactement reproduit les titres de chaque pièce et pourquoi nous les avons laissées dans l'ordre indiqué par le manuscrit où elles sont les plus nombreuses. Tout cela est un enseignement nécessaire pour ceux qui voudront examiner des questions que nous n'avons certainement pas la prétention d'avoir résolues; d'ailleurs ces poésies s'éclairent les unes les autres et il y a ici trop d'obscurité pour ne pas saisir avec empressement la plus petite lumière. Le lecteur a maintenant les pièces du procès sous les yeux, il appréciera[56].

[Note 56: Les manuscrits que nous avons reproduits dans celle édition sont au nombre de six:

1. BIBLIOTH. DU ROI. (_Lavall._ No 193.) 269 feuil. vélin, in-8°. Le feuillet 1 porte les armes de la maison d'Orléans. L'écriture annonce la fin du quinzième siècle. Ce manuscrit, auquel plusieurs scribes ont travaillé, a appartenu au duc de la Vallière.

2. BIBLIOTH. DU ROI. _(Fond. franc._, No 7357-4.) 112 feuil. écrits sur Deux col. vélin, petit in-folio. Le feuillet 1 porte les armes de la maison d'Orléans et de Milan. Moins ancien que le No 1, le manuscrit No 2 représente le recueil le plus complet des poésies de Charles d'Orléans et de ses collaborateurs; il a appartenu à Henri II, à Catherine de Médicis, à Ballesdens et à Colbert. L'exécution du manuscrit No 2 est très-riche et très-soignée; mais les textes offrent la trace d'altérations nombreuses.

3. BIBLIOTH. DU ROI. _(S.Germ._ 1660.) Papier, petit in-folio. Les poésies de Charles d'Orléans, recueillies dans le même volume avec d'autres Opuscules, commencent au recto du feuillet 1 par ces mots: _Cy commence le livre que monseigneur Charles duc d'Orléans a faict estant prisonnier en Angleterre_, et finissent au recto du feuillet 59: _Cy fine le livre_, etc. Le manuscrit No 3 ne contient qu'une partie des poésies de l'auteur; mais dans le nombre se trouvent une ballade, _le Lay piteux_, deux rondeaux et deux chansons, qui manquent aux Nos 1 et 2.

4. BIBLIOTH. DE L'ARSENAL. 139 feuil. vélin, petit in-4º. Le feuillet 1 porte la signature du marquis de Paulmy. Le manuscrit No 4, moins complet que les Nos 1 et 2, plus ancien que ce dernier, nous a fourni quelques leçons utiles.

5. BIBLIOTH. DE L'ARSENAL. Papier, petit in-folio. Ce volume contient les poésies de divers auteurs; celles de Charles d'Orléans occupent cinquante-trois feuillets; elles se terminent par la souscription suivante; _Cy fine le livre que monseigneur d'Orléans fist lui estant prisonnier en Angleterre, là où vous trouvères la lectre de Retenue, et balades, et complaintes, et la Requeste, et la Quictance, comme il bailla son cueur en gaige, et la lectre close et le dit de France, et le lay piteux_, etc., etc. Le manuscrit No 5 offre les mêmes textes que le No 3; mais il est moins correct, et on y remarque une lacune considérable; le copiste a omis vingt-cinq ballades.

6. BIBLIOTH DE L'ARSENAL. Papier, in folio. Reproduction très-fautive du Manuscrit No 2. Cette copie, a été faite an commencement du siècle dernier, sur un texte vicieux et déjà altéré; mais une main érudite a jeté sur les marges du volume quelques notes qui ont dû appeler notre attention. Au folio 120 recto le critique anonyme écrit ces mois: _Galois et Galoises dont j'ai parlé dans mes Mémoires sur la chevalerie_, et un peu plus loin (folio 126 verso), il renvoie le lecteur à son _glossaire_ au mot _estradiot_. Or, ce critique ne peut être que La Curne de Sainte Palaye, dont l'écriture fine et serrée se reconnaît d'ailleurs à la première vue. M. Aimé Champollion, qui, tout à l'heure, était sans pitié pour notre ami François Villon, n'a vu dans les remarques du célèbre philologue que des «_notes dont le ridicule et la singularité sont le seul mérite_.» _(Notice prélim_. xxxi.) Nous sommes moins difficile, nous avons lu les Observations de Sainte Palaye avec tout le soin que commande le nom de L'auteur, et nous y avons puisé des lumières pour rédiger le glossaire qui termine notre volume.