Poésies de Charles d'Orléans

Chapter 1

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POÉSIES DE CHARLES D'ORLÉANS

PUBLIÉES AVEC L'AUTORISATION DE M. le Ministre de l'Instruction Publique.

D'après les manuscrits des bibliothèques du Roi et de l'Arsenal.

PAR J. MARIE GUICHARD.

1842

INTRODUCTION.

En 1734, l'abbé Sallier, homme savant et judicieux, prononça pour la première fois le nom d'un poëte qui peut passer à bon droit pour un des plus élégants et des plus accomplis parmi ceux de notre vieille langue[1]. La parole du docte académicien qui exhumait Charles d'Orléans après trois siècles d'oubli, semble avoir eu un faible retentissement; ceci ne nous surprend pas. D'abord, la description et quelques extraits du manuscrit étaient insuffisants à mettre dans sa lumière un personnage si nouveau; puis, la critique d'alors, à peu près uniquement circonscrite dans les limites de l'érudition grecque et latine, se souciait peu d'un poëte à peine âgé de quelques centaines d'années. Évidemment l'époque était mal choisie pour une réhabilitation. En remontant un peu plus haut, Boileau, a-t-on dit maintes fois, n'a pas nommé Charles d'Orléans; ceci prouve que Boileau, esprit d'un tact exquis, n'avait pas lu un seul vers du recueil que nous publions aujourd'hui. Mais si dans tout cela une chose doit étonner, c'est le silence incompréhensible des écrivains du seizième siècle.

[Note 1: _Mém. de l'Acad. des Inscrip_. t, XIII, année 1740, p. 593.]

Petit-fils de Charles V, le roi lettré de l'ancienne monarchie, neveu de Charles VI, père de Louis XII et oncle de François Ier, Charles d'Orléans fut le chef d'une faction puissante qui ébranla la France pendant un demi-siècle; il poursuivit sans relâche le meurtrier de son père assassiné rue Barbette par Jean de Bourgogne; il vécut au premier rang dans les guerres civiles; enfin, lui et les siens se trouvent mêlés à tous les désordres, à toutes les agitations de l'époque la plus troublée des temps modernes. Certes, il faudrait moins que cela aujourd'hui pour illustrer de mauvais vers, et on se demande pourquoi les poésies si remarquables d'un homme qui réunissait d'ailleurs toutes les conditions apparentes de la célébrité, sont restées dans l'ombre? François Ier faisait publier les ouvrages de Villon, et il oublia son oncle, le maître de Villon. Octavien de Saint-Gelais, Blaise d'Auriol et les poëtes de ce temps pillaient effrontément Charles d'Orléans, les compilateurs prenaient ses ballades[2], et personne ne signale le plagiat. Bien plus, Marot a dit: «Entre tous les bons livres imprimez de la langue françoise, ne s'en veoit ung si incorrect, ne si lourdement corrompu, que celluy de Villon: et m'esbahy, _veu que c'est le meilleur poète parisien qui se trouve_[3]. Cependant, et Marot le savait sans doute mieux que nous[4], Charles d'Orléans composa certaines de ses ballades avec une délicatesse de pensée et une perfection de langage que Villon n'atteignit jamais; il fut en outre l'instigateur d'un grand mouvement littéraire où Marot a tenu assurément une des premières et des plus larges places.

[Note 2: Voyez le _Jardin de Plaisance_, où se trouvent, mêlées à d'autres poésies du temps, deux ballades de Ch. d'Orléans.]

[Note 3: Voy. la préface des _Oeuvres de Villon_, publiées par Marot.]

[Note 4: La ballade de Marot, intitulée: _D'un amant ferme en son amour_, est tout à fait dans le goût de Ch. d'Orléans.]

Lorsqu'on écrit la vie d'un poëte, on interroge curieusement ses vers, on y découvre les secrets de sa pensée, on aime à suivre les impressions les plus fugitives de son âme, et on saisit le caractère qui leur appartient. C'est là une étude attrayante et pleine d'enseignements imprévus. Sans doute, nous pourrions raconter ici le meurtre de Louis d'Orléans, épisode sanglant qui domine tout le règne de Charles VI; nous pourrions suivre pas à pas les péripéties diverses de cette guerre de parents à parents, où les uns s'appelaient _Armagnacs_, les autres _Bourguignons_, ceux-ci _Cabochiens_, et ceux-là _Écorcheurs_. Mais ces récits se trouvent partout; l'histoire abonde en matériaux de toute sorte, et il serait facile de grouper autour de Charles d'Orléans des volumes de pièces inédites ou déjà publiées. Le prince et le chef de parti sont connus, nous cherchons le poëte; aussi écarterons-nous tout ce qu'il n'est pas absolument nécessaire de connaître pour l'objet que nous nous sommes proposé dans cette notice.

Louis d'Orléans et Valentine de Milan sa femme eurent trois fils: Charles, l'aîné, d'abord comte d'Angoulême, puis duc d'Orléans, naquit à Paris le 26 mai 1391[5]. Louis a laissé la réputation de ce qu'on peut appeler un prince lettré; il protégea Christine de Pisan, il rimait des ballades; passionné pour les fêtes et les plaisirs, sa maison était le rendez-vous des beaux esprits, des femmes séduisantes et des plus aimables gentilshommes[6]. On sait l'âme tendre et mélancolique de Valentine, son exquise beauté, son inépuisable amour pour un mari dont le libertinage sans frein était un scandale public; l'épouse résignée se voua toute entière à l'éducation de ses enfants. L'histoire n'offre point de figure plus gracieuse, plus chaste, ni plus touchante; tout chez cette femme, jusqu'à la douleur, a quelque chose d'élevé et de majestueux. Depuis le meurtre de La rue Barbette, Valentine avait adopté la devise devenue populaire: _Rien ne m'est plus, plus ne m'est rien_, et elle avait choisi pour emblème une chantepleure placée entre deux S, initiales de _soucy_ et de _soupirs_ [7]. C'est en face de ces lugubres images et au milieu des plus sinistres catastrophes que Charles d'Orléans passa les années de sa jeunesse. En 1407, son père tombe sous le fer d'un assassin; en 1408, sa mère meurt épuisée par les larmes; en 1409, sa jeune épouse Isabelle [8] perd la vie en donnant le jour à une fille; et pendant tous ces désastres, Charles, qui est l'unique protecteur de deux jeunes frères, fait d'inutiles efforts pour tirer vengeance du duc de Bourgogne. Enfin le 25 octobre 1415, jour de la bataille d'Azincourt, les Anglais trouvèrent sous un tas de morts le duc d'Orléans blessé; ils l'emmenèrent prisonnier. Le poëte avait vingt-quatre ans.

[Note 5: Du Tillet dit 1393, et Juvénal des Ursins 1394.]

[Note 6: Christine de Pisan, _le Livre des fais du sage roy Charles V_. Collect. Petitot, t. V, p. 371.]

[Note 7: _Hist. du château de Blois,_ par L. de la Saussaye, p. 44. Lemaire (_Hist. et antiquités de la ville d'Orléans,_ p. 96. Édit. in-folio) explique ainsi ces deux S: _Solam soepe seipsam sollicitari suspirareque,_ c'est-à-dire: _Seule souvent elle nourrit sa douleur_.]

[Note 8: Isabelle, fille aînée de Charles VI, et déjà veuve de Richard II, roi d'Angleterre, avait épousé Ch. d'Orléans en 1406.]

Un singulier contraste frappe tout d'abord dans Charles d'Orléans: d'une part, sa vie est ébranlée par les plus cruelles tourmentes; de l'autre, une certaine tranquillité d'âme, des moqueries pleines de finesse et une résignation placide, paraissent dans ses vers. On démêle bien au fond des plus joyeux rondels échappés à sa plume quelque chose de réfléchi, de grave et de mélancolique: _Je suis cellui au cueur vestu de noir,_ dit-il dans les premières pages de son livre [9]. Cependant, à proprement parler, Charles d'Orléans n'a fait que des poésies légères, quelques plaintives élégies et des chansons amoureuses.

[Note 9: Pag. 31.]

Dans le poëme qui ouvre le recueil, l'auteur raconte, au milieu d'une continuelle allégorie, comment il fut conduit par _dame Jeunesse_ dans la maison _du seigneur Amour_, comment il fut vaincu par _Beaulté (Beaulté_ est la Béatrix de notre poëte, nous y reviendrons tout à l'heure), Comment il laissa à _Amour_ son coeur en gage, et comment il promit de _faire balades et chancons rimer. Dame Merencolie, dame Enfance, Joye, Soussy_ et autres personnifications des sentiments humains, se retrouvent dans toutes les poésies de Charles d'Orléans.

Cette narration est froide, quoique d'une rime assez élégante. Les ballades qui suivent sont uniquement consacrées à la louange de _Beaulté_ (le lecteur nous permettra de laisser ce nom à une femme qui joue un grand rôle dans la vie littéraire de Charles d'Orléans, et dont nous aurons quelquefois à parler). Dans ces premières pages inspirées par la douleur d'une séparation récente, le vers du poète s'affermit visiblement, un élan inaccoutumé échauffe sa verve, et déjà brillent çà et là toute l'originalité et toute la richesse de sa manière. Tantôt l'amant s'abandonne à une triste rêverie, tantôt il soupire gracieusement les peines de l'absence; parfois il craint d'être oublié[10] et rappelle à sa maîtresse les serments jurés dans la maison du _seigneur Amour_[11]. Alors _Beaulté_ se hâte de rassurer son _bel amy sans per_, puis la correspondance continue plus active et plus passionnée. Je ne sais si cette femme, dont le poëte a tu discrètement le nom, méritait tous les éloges qu'il lui donne, mais à coup sûr elle faisait des vers fort tendres; citons la première stance d'une de ses chansons:

Mon seul amy, mon bien, ma joye, Cellui que sur tous amer veulx, Je vous pry que soyez joyeux, En esperant que brief vous voye [12]

Écoutons maintenant la réponse du poëte:

Je ne vous puis, ne scay aimer, Ma Dame, tant que je vouldroye, Car escript m'avez pour m'oster Ennuy qui trop fort me guerroye: «Mon seul amy, mon bien, ma joye, »Cellui que sur tous amer veulx, »Je vous pry que soyez joyeux, »En esperant que brief vous voye[13].

Je demande pardon au lecteur d'insister sur ces détails; mais je devais lui signaler une petite confusion échappée à deux éditeurs[14] qui ont compris dans les oeuvres de Charles d'Orléans les poésies de sa maîtresse. Cette erreur est d'autant plus facile à rectifier, que la plus simple lecture suffit, à défaut de tout autre indice, pour montrer que les poésies dont nous parlons, ont été composées par une femme et envoyées au poëte prisonnier.

[Note 10: Pag. 33.]

[Note 11: Pag. 40.]

[Note 12: Pag. 232.]

[Note 13: Pag. 45-46.]

[Note 14: MM. Chalvet et Aimé Champollion. Chalvet a édité en 1803, les poésies de Charles d'Orléans, d'après le manuscrit incomplet qui est conservé à la bibliothèque de Grenoble. Notre édition est la seconde, ou si l'on veut la première, et pour mieux dire la seule, qui offre d'une part toutes les poésies de Charles d'Orléans, et de l'autre celles de ses collaborateurs: elle a paru en deux livraisons, d'abord le texte, ensuite l'introduction et le glossaire. Dans l'intervalle de temps qui s'est écoulé entre ces deux publications, M. Aimé Champollion-Figeac, de la Bibliothèque royale, etc., a mis au jour une troisième édition du même livre. Je n'ai pas le loisir d'examiner ici le travail du nouvel éditeur, je me bornerai à indiquer en note quelques-uns des principaux points sur lesquels nos opinions diffèrent le plus.]

Ainsi c'est à _Beaulté_ et non pas à Charles d'Orléans qu'il faut attribuer la chanson de la page 227 (_Se Dangier me tolt le parler_), celle de la page 232 (_Mon seul amy, mon bien, ma joye_), celle de la page 428 (_Faire ne puis joyeulx semblant_), et le rondeau de la page 427 (_Mon amy, Dieu te convoye_): ce rondeau et celui du poëte (_J'ay tant en moy de desplaisir_, page 427) sembleraient avoir été écrits à l'époque même où le prisonnier d'Azincourt quittait la France. Nous attribuerons aussi à _Beauté_ la chanson de la page 214 (_Pour vous monstrer que point ne vous oublie_), celle de la page 220 (_Comment vous puis je tant aimer_), et même le rondel de la page 208 (_Pour le don que m'avez donné_), ici l'auteur paraît répondre à deux chansons (_Ce mois de may, nompareille princesse_, page 197, et _Belle que je cheris et crains_, page 203) composées par Charles d'Orléans.

La chanson de la page 233 (_Au besoing congnoist on l'amy_) est sans contredit de _Beaulté_; la jeune femme annonçait son prochain départ pour l'Angleterre, projet longuement médité entre les deux amants; le voyage n'eut pas lieu[15], et c'est ici que finissent tout à la fois les premières amours du poëte et les derniers chants de sa maîtresse. _Beaulté_ tombe dangereusement malade[16], un instant on espère la sauver[17], mais bientôt la nouvelle de sa mort traverse la mer et arrive au prisonnier[18].

[Note 15: C'est ce que paraît indiquer la ballade de la page 61.]

[Note 16: Pag. 64.]

[Note 17: Pag. 65.]

[Note 18: Pag. 66 et suiv.]

Dans cet endroit du livre, le poëte exprime sa tristesse d'une façon touchante, et le souvenir de _Beaulté_, morte en _droicte fleur de jeunesse_[19], restera empreint pour toujours dans ses vers. Toutefois nous ne pouvons passer sous silence une ballade pleine de gémissements funèbres, et où l'auteur s'est représenté faisant une partie d'échecs avec _Faulx Dangier_ en présence _d'Amour. Faulx Dangier_ aidé par _Fortune_ enlève tout à coup la dame de son adversaire, et celui-ci s'écrie:

Par quoy suy mat, je le voy clerement, Se je ne fais une Dame nouvelle[20].

[Note 19: Pag. 67.]

[Note 20: Pag. 68.]

Quelques-unes des ballades suivantes viennent confirmer l'inconstance de l'amant de _Beaulté_; cependant ne le condamnons pas sans l'entendre. Le poète qui avouait si ingénuement son infidélité a eu le soin de nous laisser aussi sa justification sous la forme de deux ballades, où tout ce que l'allégorie a de plus ingénieux, tout ce que la forme du langage a de plus frais et de plus élégant, tout ce que la pensée offre de plus naïf et de mieux senti, se trouve rassemblé[21]. Nous nous rangerons volontiers à l'opinion de ceux qui compteront ces deux ballades au nombre des plus charmantes du recueil.

[Note 21: Voyez la ballade qui commence à la p. 70 et la suiv.]

Charles d'Orléans avait épousé en 1410 (d'autres disent qu'elle lui fut seulement fiancée) Bonne d'Armagnac; or, quelques critiques guidés sans doute par un sentiment de haute moralité, ont cru voir dans Bonne d'Armagnac la femme si éloquemment chantée par le prisonnier. Mais comme cette conjecture, que rien dans les manuscrits ne peut autoriser, tendrait tout simplement à rendre inexplicable le tiers des poésies composées par Charles d'Orléans, nous devons nous y arrêter un instant.

Dans quelques-unes de ses premières poésies, Charles d'Orléans se plaint douloureusement, parfois avec un certain dépit, des rigueurs de sa dame, et la forme de ces reproches ne peut en vérité convenir aux calmes relations d'une union conjugale[22]. Nous signalerons aussi une ballade où le prisonnier dit la joie que lui causera, à son retour en France, la présence de cette même dame, à laquelle il recommande de craindre _Dangier_ qui les épie, mais qui à la fin _trompé sera_[23]. Ces particularités et nombre d'autres semblables que nous omettons, ne paraissent pas devoir s'appliquer à une épouse légitime. Mais continuons: Bonne d'Armagnac mourut un mois après la bataille d'Azincourt, et il est matériellement impossible que dans ce court intervalle les deux époux aient eu le temps d'écrire, l'un ses nombreuses ballades, l'autre ses chansons. Enfin, le duc de Bourbon, aussi prisonnier en Angleterre, revint en France, et à cette occasion son cousin Charles d'Orléans lui adressa une ballade où il dit: _Recommandez moy sans point l'oublier, à ma Dame_[24]. Or le voyage du duc de Bourbon est de l'année 1417, et Bonne d'Armagnac était morte en 1415. Quant au nom de la femme que nous avons appelée avec le poëte _Beaulté_, car nous la soupçonnons fort d'être aussi la dame de la ballade, c'est une petite énigme littéraire dont les manuscrits ne donnent pas le mot, et que nous laisserons à nos successeurs[25].

[Note 22: Voy. la ballade de la pag. 27 (_Belle que je tiens pour amye_); voy. la chanson de la pag. 194 (_Quelque chose que je die_), etc., etc.]

[Note 23: Pag. 61.]

[Note 24: Pag. 148.]

[Note 25: En ouvrant l'édition des poésies de Charles d'Orléans publiée par M. Aimé Champollion, nous n'avons pas été médiocrement surpris de trouver des ballades ainsi intitulées: _Ballade sur la maladie de la duchesse d'Orléans; Ballade sur la guérison de la duchesse d'Orléans; Ballade sur les obsèques de la duchesse d'Orléans,_ etc., etc. J'ignore dans quel manuscrit le nouvel éditeur a puisé les titres de ces ballades; mais je ne puis véritablement adopter son avis sur ce point.]

A la page 80, commence le _Songe en complainte_ qui forme le complément, ou si l'on veut, la contre-partie du poëme placé en tête du recueil. _Le Songe en complainte_ porte la date de 1437[26]; Charles d'Orléans avait alors quarante-six ans, _Beaulté_ était morte et le temps Des jeunes amours passé. _Ung vieil homme lequel Aage s'appelle_ apparaît en songe au prisonnier; mais, cette fois, _Aage_ est devenu philosophe, ses discours sont pleins d'une moralité affectueuse et de sages conseils; il reproche doucement au poëte une vie dépensée dans les loisirs inutiles; puis il ajoute:

Avisez vous, ce n'est pas chose fainte; Car Vieillesse, la mère de courrous, Qui tout abat et amaine au dessoubz, Vous donnera dedens brief une atainte[27].

[Note 26: Pag. 92.]

[Note 27: Pag. 81.]

A ce mot de _vieillesse_ le poëte effrayé se résigne courageusement et va redemander son coeur à _Amour_ (on se souvient que vaincu par _Beaulté_, Charles d'Orléans avait laissé à _Amour_ son coeur en Gage). Le poëte reprend donc son coeur et sa quittance, abandonne pour jamais la maison du _seigneur Amour_; puis, guidé par _Confort_, il arrive Bientôt à _l'ancien manoir que l'en appelle Nonchaloir_, et demande au _gouverneur Passetemps_ la permission de demeurer avec lui le reste de Ses jours. Ce petit poëme entremêlé de ballades est tout à fait dans le goût de celui auquel il sert en quelque sorte de dénoûment.

Charles d'Orléans composa aussi pendant la captivité, un chant patriotique intitulé: _La Complainte de France_[28]. Le but du poëte qui signalait avec douleur les plaies de la patrie, était louable sans doute, mais sa voix n'avait ni la mâle éloquence ni la verve puissante qu'il faut pour de tels sujets; et la ballade de la page 139 (_Priez pour paix, doulce Vierge Marie_) nous confirme dans cette opinion. Après _la Complainte de France_, viennent trois autres complaintes[29] que je préfère, surtout la première; le poëte y dit ses peines amoureuses, et il est plus à l'aise. En général, toutes les fois que Charles d'Orléans, qu'on pourrait appeler le peintre des petits tableaux, veut sortir de la ballade, de la carole ou du rondel, sa pensée s'alourdit et sa plume s'embarrasse dans les détails. Qu'on lise les poésies tendres et mélancoliques que lui arrachèrent les amertumes et l'isolement de la prison, c'est là qu'il réussit parfaitement. Lorsque des côtes d'Angleterre l'exilé tourne ses regards vers la France[30] sa ballade devient une ode sublime et une élégie attendrissante. Les jours de joyeuse humeur, Charles d'Orléans trouve dans ses vers une incroyable dérision et une malignité de bon aloi, qu'aucun écrivain de notre langue n'a connue avant lui; à la page 145 (_Je fu en fleur ou temps passé d'enfance_), c'est _Raison_ qui l'a _mis pour meurir ou feurre de prison_. Plus loin, il condamne gaiement son coeur qui voulait fuir à demeurer captif au royaume d'Angleterre[31]. A la page 141, le poëte raille avec une colère bouffonne L'outrecuidance de Jean de Garencières[32], probablement son rival en amour; Ce dernier réplique avec non moins de vivacité, et le tout reste consigné dans deux ballades où chacun exhale à qui mieux mieux, celui-ci sa plaisanterie provoquante, et celui-là son dépit. On avait répandu en France le bruit de la mort du prisonnier, de là une ballade pleine de moquerie, dont la première stance se termine ainsi:

Si fais à toutes gens savoir Qu'encore est vive la souris[33].

Et plus bas:

Nul ne porte pour moy le noir, On vent meilleur marchié drap gris.

[Note 28: Pag. 181.]

[Note 29: Pag. 184 et suiv.]

[Note 30: Pag. 139.]

[Note 31: Pag. 146.]

[Note 32: Jean de Montenay, sire de Garencières, fait prisonnier à la bataille d'Azincourt (_Essai sur les Bardes_, etc., par l'abbé de La Rue, t. III, p. 326), soutint longtemps le parti des _Armagnacs_ contre les _Bourguignons_. En 1411, Charles d'Orléans demandait au roi qu'on rendît à Jean de Garencières la capitainerie de la ville de Caen (Juvénal des Ursins, édit. de 1614, p. 274).]

[Note 33: Pag. 147.]

A son arrivée en Angleterre, Charles d'Orléans avait été enfermé à Windsor; en 1422, on le retrouve au château de Bolingbroke; ramené à Londres en 1430, mis à l'enchère comme une bête de somme, on lui donna successivement pour geôliers ceux qui le voulaient prendre au plus bas prix; l'âme du poëte plia sous de telles humiliations: «En ma prison, disait-il plus tard[34], pour les ennuys, desplaisances et dangiers en quoy je me trouvoye, j'ay mainteffoiz souhaidié que j'eusse esté mort à la bataille où je fus prins.» En 1433, ayant rencontré un jour chez le comte de Suffolk, alors son gardien, les ambassadeurs de Philippe de Bourgogne, il vint à leur rencontre et leur pressant tendrement la main, il répondit à l'un d'eux qui s'enquérait de sa santé: «Mon corps est bien, mais mon âme est douloureuse; je meurs de chagrin de passer ainsi les plus beaux jours de ma vie en prison sans que personne songe à mes maux[35].» Puis, après quelques paroles échangées, le prince ajouta: «Et ne viendrez-vous point me visiter? promettez-le-moi, vous savez si je me tiendrai heureux de vous voir[36].» Le comte de Suffolk ne permit pas d'entretien particulier. Il y avait dans l'hôtel de ce comte un barbier, natif de Lille et nommé Jean Canet; le prince aimait causer avec lui, c'était un compatriote. Jean Canet alla trouver les ambassadeurs bourguignons, et leur dit que le duc d'Orléans estimait grandement son cousin le duc Philippe, et qu'il les priait de se charger d'une lettre pour lui; mais cette lettre envoyée le lendemain n'avait pas été écrite librement[37]. C'est au milieu de ces misères que le prisonnier proposa au monarque anglais, en échange de sa liberté, de le reconnaître pour seigneur suzerain; on a reproché cet acte au duc d'Orléans comme une indigne bassesse, c'était avant tout une Impossibilité.

[Note 34: _Discours prononcé par Ch. d'Orléans, en présence du roi Charles VII, au sujet du procès du duc d'Alençon._]

[Note 35: _Hist. des ducs de Bourgogne_, par M. de Barante, quatrième édition, t. VI, p. 233.]

[Note 36: M. de Brabante, _loc. cit._ p. 234.]

[Note 37: M. de Brabante, _loc. cit._ p. 235.]

Déjà en 1435 et 1438, les Anglais avaient amené leur prisonnier à Calais pour y traiter de sa rançon; ces négociations échouèrent; mais en 1439, aux conférences de Gravelines, Charles d'Orléans sut plaire par les charmes de son esprit à la duchesse de Bourgogne; celle-ci fut émue aux récits de si longs malheurs, et elle s'intéressa vivement à la délivrance de son parent. C'est probablement pendant ce dernier voyage en France que le poëte envoya à Philippe de Bourgogne la ballade de la page 151 (_Puisque je suis vostre voisin_); le duc de Bourgogne répliqua, et les deux princes continuèrent ainsi de régler les affaires de l'Europe[38]. Certes, l'histoire de la diplomatie n'offre pas trace d'une telle particularité. _Tout Bourgongnon suis vrayement_, dit le duc d'Orléans à son cousin; les temps étaient bien changés. On fixa la rançon du prisonnier à la somme énorme de cent vingt mille écus d'or.

[Note 38: Les ballades échangées par les ducs d'Orléans et de Bourgogne sont au nombre de sept; voy. pages 151, 152, 153, 154, 155, 158 et 159.]