Poésies de Charles d'Orléans

Chapter 4

Chapter 44,030 wordsPublic domain

Adonc je cheu aux piez d'Amour malade, Et semblay mort, tant euz la coleur fade: Il m'apperceu, si commenca à rire Disant: «Enfant, tu as besoing d'un mire; Il semble bien par ta face palie Que tu seuffres tres dure maladie; Je cuidoye que tu fusses si fort Qu'il ne fust riens qui te peust faire tort, Et maintenant, ainsi soudainement, Tu es vaincu par Beaulté seulement.

Où est ton cueur pour le present alé Ton grant orgueil est bientost ravalé; Il m'est advis tu deusses avoir honte Si de legier, quant Beaulté te surmonte, Et à mes piez t'a abatu à terre; Revenge toy, se tu vaulx riens pour guerre, Ou à elle il vault mieulx de toy rendre, Se tu ne scez autrement te deffendre, Car de deux maulx, puisque tu peuz eslire, C'est le meilleur que preignes le moins pire.

Ainsi de moy fort Amour se mocquoit, Mais non pourtant de ce ne me challoit, Car de douleur je estoye si enclos Que je ne tins compte de tous ses mos: Quant Jeunesse vit que point ne parloye, Car tout advis et sens perdu avoye, Pour moy parla, et au Dieu d'amours dist: Sire, vueillez qu'il ait aucun respit: Amour respont: «Jamais respit n'aura Jusques à tant que rendu se sera.»

Beaulté mist lors en son giron ma teste, Et si m'a dit: «De main mise t'arreste, Rens toy à moy, et tu feras que saige, Et à Amour va faire ton hommaige; Je respondy: «Ma Dame, je le vueil, Je me soubzmetz du tout à vostre vueil; Au Dieu d'amours et à vous je me rens, Mon povre cueur à mort feru je sens, Vueillez avoir pitié de ma tristesse, Jeune, gente, nompareille Princesse.

Quant je me fu ainsi rendu à elle: Je maintendray, dist elle, ta querelle Envers Amour, et tant pourchasseray Qu'en sa grace recevoir te feray; A brief parler, et sans faire long compte, Au Dieu d'amours mon fait au vray raconte, Et lui a dit, «Sire, je l'ay conquis, Il s'est à vous, et à moi tout soubzmis, Vueillez avoir de sa douleur mercy, Puisque vostre se tient, et mien aussy;

S'il a meffait vers vous, il s'en repent, Et se soubzmet en vostre jugement; Puisqu'il se veult à vous abandonner, Legierement lui devez pardonner; Chascun seigneur qui est plain de noblesse Doit departir mercy à grant largesse; De vous servir sera plus obligié, Se franchement son mal est allegié; Et si mectra paine de desservir Voz grans biensfaiz, par loyaument servir.

Amour respont: Beaulté, si saigement Avez parlé, et raisonnablement, Que pardonner lui vueil la malvueillance Qu'ay eu vers lui, car par oultrecuidance Me courrouça quant, comme foul et nice, Il refusa d'entrer en mon service; Faictes de lui ainsi que vous vouldrez, Content me tiens de ce que vous ferez, Tout le soubzmetz à vostre voulenté, Sauve, sans plus, ma souveraineté.

Beaulté respont: Sire, c'est bien raison Par dessus tous et sans comparaison, Que pour seigneur et souverain vous tiengne, Et ligement vostre subgiet deviengne; Premierement devant vous jurera Que loyaument de cueur vous servira, Sans espargnier, soit de jours ou de nuis, Paine, soucy, dueil, courroux ou ennuis, Et souffrera, sans point se repentir, Les maulx qu'amans ont souvent à souffrir.

Il jurera aussi secondement Qu'en ung seul lieu amera fermement, Sans point querir ou desirer le change, Car sans faillir ce seroit trop estrange Que bien servir peust ung cueur en mains lieux, Combien qu'aucuns cueurs ne demandent mieulx Que de servir du tout à la volée, Et qu'ilz ayent d'amer la renommée, Mais au derrain ilz s'en trouvent punis Par Loyaulté dont ils sont ennemis.

En oultre plus promectra tiercement Que voz conseulx tendra secretement, Et gardera de mal parler sa bouche. Noble Prince, ce point cy fort vous touche, Car mains amans, par leurs nices parolles, Par sotz regars et contenances folles, Ont fait parler souvent les mesdisans, Par quoy grevez ont esté voz servans, Et ont receu souventeffoiz grant perte Contre raison, et sans nulle desserte.

Avecques ce, il vous fera serment Que s'il recoit aucun avancement En vous servant, qu'il n'en fera ventance; Cestui meffait dessert trop grant vengance, Car quant Dames veulent avoir pitié De leurs servans, leur monstrant amitié, Et de bon cueur aucun reconfort donnent, En ce faisant leurs honneurs abandonnent, Soubz fiance de trouver leurs amans Secrez, ainsi qu'en font les convenans.

Ces quatre points qu'ay cy devant nommez A tous amans doivent estre gardez, Qui à honneur et avancement tirent Et leurs amours à fin mener désirent: Six autres points aussi accordera, Mais par serment point ne les promectra, Car nul amant estre contraint ne doit De les garder, se son prouffit n'y voit; Mais se faire veult, apres bon conseil, A les garder doit mectre son traveil.

Le premier est qu'il se tiengne jolis, Car les dames le tiennent à grant pris; Le second est que tres courtoisement Soy maintendra, et gracieusement; Le tiers point est que, selon sa puissance, Querra honneur et poursuivra vaillance; Le quatriesme qu'il soit plain de largesse, Car c'est chose qui avance noblesse; Le cinquiesme qu'il suivra compaignie, Amant honneur, et fuiant villenie.

Le sixiesme point et le derrenier Est qu'il sera diligent escollier, En aprenant tous les gracieux tours, A son povoir, qui servent en amours, C'est assavoir à chanter, à dancer, Faire chancons, et balades rimer, Et tous autres joyeulx esbatemens. Ce sont icy les dix commandemens, Vray Dieu d'amours, que je ferai jurer A cest enfant, s'il vous plaist l'appeller.

Lors m'appella, et me fist les mains mectre Sur ung livre en me faisant promectre Que feroye loyaument mon devoir Des poins d'amours garder, à mon povoir; Ce que je fis de bon vueil lyement; Adonc Amour a fait commandement A Bonnefoy d'Amours chief secretaire De ma lectre de Retenue faire; Quant faicte fut, Loyaulté la scella Du scel d'Amours et la me délivra.

Ainsi Amour me mist en son servaige, Mais pour seurté retint mon cueur en gaige, Pourquoy lui dis que vivre ne pourroye En cest estat, s'un autre cueur n'avoye. Il respondit: Espoir mon medicin Te gardera de mort soir et matin, Jusques à tant qu'auras en lieu du tien Le cueur d'une qui te tendra pour sien, Gardes tousjours ce que t'ay commandé, Et je t'auray pour bien recommandé.

COPIE DE LA LECTRE DE RETENUE.

Dieu Cupido, et Venus la Deesse, Ayans povoir sur mondaine liesse, Salus de cueur par nostre grant humblesse, A tous amans Scavoir faisons que le DUC D'ORLÉANS Nommé CHARLES à présent jeune d'ans, Nous retenons pour l'ung de noz servans Par ces presentes, Et lui avons assigné sur noz rentes Sa pension en joyeuses actentes Pour en joir par noz lectres patentes Tant que vouldrons, En esperant que nous le trouverons Loyal vers nous, ainsi que fait avons Ses devanciers dont contens nous tenons Tres grandement. Pour ce donnons estroit commandement Aux officiers de nostre Parlement Qu'ilz le traictent et aident doulcement En tout affaire, A son besoing, sans venir au contraire; Si chier qu'ilz ont nous obeir et plaire, Et qu'ilz doubtent envers nous de forfaire En corps et biens, Le soustenant, sans y epargnier riens, Contre Dangier avecques tous les siens, Malle bouche plaine de faulx maintiens, Et jalousie; Car chascun d'eulx de grever estudie Les vraiz subgietz de nostre Seigneurie, Dont il est l'un, et sera à sa vie, Car son serment De nous servir devant tout ligement Avons receu, et pour plus fermement, Nous asseurer qu'il fera loyaument Entier devoir, Avons voulu en gaige recevoir Le cueur de lui, lequel, de bon vouloir, A tout soubzmis en noz mains et povoir; Pourquoy tenus Sommes à luy par ce de plus en plus, Si ne seront pas ses biensfaiz perdus, Ne ses travaulx pour neant despendus; Mais pour monstrer A toutes gens bon exemple d'amer, Nous le voulons richement guerdonner, Et de noz biens, à largesse donner, Tesmoing nos seaulx Cy actachiez, devant tous nos feaulx, Gens de conseil, et serviteurs loyaulx Venus vers nous par mandemens royaulx, Pour nous servir. Donné le jour saint Valentin martir, En la cité de gracieux desir, Où avons fait nostre conseil tenir.

LE DESSOUBZ DE LA RETENUE

Par Cupido et Venus souverains, A ce presens plusieurs plaisirs mondains.

BALADE.

Belle, bonne, nompareille plaisant, Je vous suppli vueilliez me pardonner Se moy qui sui vostre grace actendant, Viens devers vous pour mon fait raconter, Plus longuement je ne le puis celer Qu'il ne faille que saichiez ma destresse, Comme celle qui me peut conforter, Car je vous tiens pour ma seule maistresse.

Se cy à plain vous vois mes maulx disant, Force d'amours me fait ainsi parler; Car je devins vostre loyal servant, Le premier jour que je peuz regarder La grant beaulté que vous avez sans per, Qui me feroit avoir toute liesse, Se serviteur vous plaisoit me nommer; Car je vous tiens pour ma seule maistresse.

Que me donnez en octroy don si grant, Je ne l'ose dire, ne demander; Mais s'il vous plaist que, de cy en avant, En vous servant puisse ma vie user, Je vous supply que sans me refuser Vueillez souffrir qu'y mecte ma jeunesse, Nul autre bien je ne vueil souhaidier, Car je vous tiens pour ma seule maistresse.

BALADE.

Vueilliez voz yeulx emprisonner, Et sur moy plus ne les gectez; Car quant vous plaist me regarder, Par Dieu, Belle, vous me tuez; Et en tel point mon cueur mectez Que je ne scay que faire doye; Je suis mort se vous ne m'aidez, Ma seule souveraine joye,

Je ne vous ose demander Que vostre cueur vous me donnez, Mais, se droit me voulez garder Puisque le cueur de moy avez, Le vostre fault que me laissiez; Car sans cueur vivre ne pourroye; Faictes en, comme vous vouldrez, Ma seule souveraine joye.

Trop hardy suis d'ainsi parler, Mais, pardonner le me devez Et n'en devez autruy blasmer, Que le gent corps que vous portez Qui m'a mis, comme vous veez, Si fort en l'amoureuse voye, Qu'en vostre prison me tenez, Ma seule souveraine joye.

L'ENVOY.

Ma Dame, plus que ne savez, Amour, si tres fort me guerroye, Qu'à vous me rens, or me prenez, Ma seule souveraine joye.

BALADE.

C'est grand peril de regarder Chose dont peut venir la mort, Combien qu'on ne s'en scet garder Aucunes foiz, soit droit ou tort, Quant plaisance si est d'accord Avecques ung jeune desir, Nul ne pourroit son coeur tenir D'envoyer les yeulx en messaige; On le voit souvent avenir, Aussi bien au fol comme au saige.

Lesquelz yeulx viennent raporter Ung si tres gracieulx raport Au cueur, quant le veult escouter, Que s'il a eu d'amer l'effort, Encores l'aura il plus fort; Et le font du tout retenir Ou service, sans departir D'amours, à son tres grant dommaige On le voit souvent avenir, Aussi bien au fol comme au saige.

Car mains maulx lui fault endurer, Et de soussy passer le port, Avant qu'il puisse recouvrer L'acointance de Reconfort, Qui plusieurs foiz au besoing dort, Quant on se veult de lui servir; Et lors il est plus que martir; Car son mal vault trop pis que raige, On le voit souvent avenir, Aussi bien au fol comme au saige.

L'ENVOY.

Amour, ne prenez desplaisir S'ay dit le mal que fault souffrir, Demourant en vostre servaige; On le voit souvent avenir, Aussi bien au fol comme au saige.

BALADE.

Comment se peut ung povre cueur deffendre, Quand deux beaulx yeulx le viennent assaillir; Le cueur est seul, desarmé, nu et tendre, Et les yeulx sont bien armez de plaisirs; Contre tous deux ne pourroit pié tenir. Amour aussi est de leur aliance, Nul ne tendroit contre telle puissance.

Il lui convient ou mourir ou se rendre, Trop grant honte lui seroit de fuir; Plus baudement les oseroit actendre, S'il eust pavais dont il se peust couvrir; Mais point n'en a, si lui vault mieux souffrir, Et se mectre tout en leur gouvernance, Nul ne tendroit contre telle puissance.

Qu'il soit ainsi bien me le fist aprendre Ma maistresse, mon souverain desir, Quand il lui pleut ja pieca entreprendre De me vouloir de ses doulx yeulx ferir; Oncques depuis mon cueur ne peut guerir, Car lors fut il desconfit à oultrance; Nul ne tendroit contre telle puissance.

BALADE.

Espargniez vostre doulx actrait, Et vostre gracieux parler, Car Dieu scet les maulx qu'ilz ont fait A mon povre cueur endurer; Puisque ne voulez m'acorder Ce qui pourroit mes maulx guerir, Laissiez moy passer ma meschance, Sans plus me vouloir assaillir Par vostre plaisant acointance.

Vers Amours faictes grant forfait, Je l'ose pour vray advouer; Quant me ferez d'amoureux trait, Et ne me voulez conforter, Je croy que me voulez tuer. Pleust à Dieu que peussiez sentir Une foiz la dure grevance Que m'avez fait longtemps souffrir Par vostre plaisant acointance.

Helas! que vous ay je meffait Par quoy me doyez tourmenter; Quant mon cueur d'amer se retrait, Tantost le venez rappeller; Plaise vous en paix le laissier, Ou lui acorder son desir; Honte vous est, non pas vaillance, D'un loyal cueur ainsi meurdrir Par vostre plaisant acointance.

BALADE.

N'a pas longtemps qu'alay parler A mon cueur tout secretement, Et lui conseillay de s'oster Hors de l'amoureux pensement; Mais me dist bien fellement: Ne m'en parlez plus, je vous prie; J'ameray tousjours, se m'aist Dieux, Car j'ay la plus belle choisie, Ainsi m'ont raporté mes yeulx.

Lors dis: Vueilliez me pardonner, Car je vous jure mon serement Que conseil vous cuide donner, A mon povoir, tres loyaument; Voulez vous sans allegement En douleur finer vostre vie? Nennil dya, dist il, j'auray mieulx; Ma Dame m'a fait chiere lie, Ainsi m'ont raporté mes yeulx.

Cuidez vous scavoir sans doubter Par ung regart tant seulement, Se, dis je, du tout son penser Ou par ung doulx acointement. Taisiez vous, dist il, vrayement Je ne croiray chose qu'on die; Mais la serviray en tous lieux, Car de tous biens est enrichie, Ainsi m'ont raporté mes yeulx.

BALADE.

De jamais n'amer par amours J'ay aucune foiz le vouloir, Pour les ennuieuses dolours Qu'il me fault souvent recevoir, Mais en la fin, pour dire voir, Quelque mal que doye porter, Je vous asseure par ma foy, Que je n'en sauroye garder Mon cueur qui est maistre de moy.

Combien qu'ay eu d'estranges tours, Mais j'ai tout mis à nonchaloir, Pensant de recouvrer secours De Confort ou d'ung doulx espoir: Hélas! se j'eusse le povoir D'aucunement hors m'en bouter, Par le serement qu'à Amours doy, Jamais n'y lairroye rentrer Mon cueur qui est maistre de moy.

Car je scay bien que par doulcours Amour le scet si bien avoir, Qu'il vouldroit ainsi tous les jours Demourer sans ja s'en mouvoir; Nil ne veult oir ne savoir Le mal qu'il me fait endurer, Plaisance l'a mis en ce ploy, Elle fait mal de le m'oster Mon cueur qui est maistre de moy.

L'ENVOY.

Il me desplaist d'en tant parler, Mais, par le Dieu en qui je croy, Ce fait desir de recouvrer Mon cueur qui est maistre de moy.

BALADE.

Quand je suis couchié en mon lit, Je ne puis en paix reposer; Car toute la nuit mon cueur lit Ou rommant de plaisant penser, Et me prie de l'escouter; Si ne l'ose desobeir, Pour dobte de le courroucier, Ainsi je laisse le dormir.

Ce livre si est tout escript Des faiz de ma Dame sans per; Souvent mon cueur de joye rit, Quand il les list ou oyt compter; Car certes tant sont à louer, Qu'il y prent souverain plaisir, Moy mesmes ne m'en puis lasser, Ainsi je laisse le dormir.

Se mes yeux demandent respit Par sommeil qui les vient grever, Il les tense par grant despit, Et si ne les peut surmonter; Il ne cesse de souspirer A part soy; j'ay lors, sans mentir, Grant paine de le rapaisier, Ainsi je laisse le dormir.

L'ENVOY.

Amour, je ne puis gouverner Mon cueur; car tant vous veult servir Qu'il ne scet jour ne nuit cesser, Ainsi je laisse le dormir.

BALADE.

Fresche beaulté tres riche de jeunesse, Riant regart trait amoureusement, Plaisant parler gouverné par sagesse, Port femenin en corps bien fait et gent, Haultain maintien demené doulcement, Acueil humble plain de maniere lie, Sans nul dangier bonne chiere faisant, Et de chascun pris et los emportant; De ces grans biens est ma Dame garnie.

Tant bien lui siet à la noble Princesse Chanter, dancer et tout esbatement, Qu'on la nomme de ce faire maistresse, Elle fait tout si gracieusement, Que nul n'y scet trouver amendement: L'escolle peut tenir de courtoisie, En la voyant aprent qui est saichant, Et en ses faiz qui va garde prenant, De ces grans biens est ma Dame garnie.

Bonté, Honneur, avecques Gentillesse Tiennent son cueur en leur gouvernement, Et Loyaulté nuit et jour ne la laisse; Nature mist tout son entendement A la fourmer, et faire proprement; De point en point, c'est la mieux accomplie Qui aujourdui soit ou monde vivant, Je ne dy riens que tous ne vont disant; De ces grans biens est ma Dame garnie.

Elle semble mieulx que femme Deesse, Si croy que Dieu l'envoya seulement En ce monde, pour monstrer la largesse De ces haults dons qu'il a entierement En elle mis abandonnement. Elle n'a per, plus ne scay que je dye, Pour fol me tiens de l'aler devisant, Car moy ne nul n'est à ce souffisant, De ces grans biens est ma Dame garnie.

S'il est aucun qui soit prins de tristesse Voise voir son doulx maintenement, Je me fais fort que le mal qui le blesse Le laissera pour lors soudainement, Et en oubly sera mis plainement; C'est Paradis que de sa compaignie, A tous complaist, à nul n'est ennuyant, Qui plus la voit plus en est désirant, De ces grans biens est ma Dame garnie.

L'ENVOY.

Toutes dames qui oyez cy comment Prise celle que j'ayme loyaument, Ne m'en saichiez maugré, je vous en prie; Je ne parle pas en vous desprisant, Mais comme sien je dy en m'acquittant: De ces grans biens est ma Dame garnie.

BALADE.

A ma Dame je ne scay que je dye, Ne par quel bout je doye commencer, Pour vous mander la doloreuse vie Qu'Amour me fait chascun jour endurer; Trop mieulx vaulsist me taire que parler, Car prouffiter ne me pevent mes plains, Ne je ne puis guerison recouvrer, Puisqu'ainsi est que de vous suis loingtains.

Quanque je voy me desplaist et ennuye, Et n'en ose contenance monstrer, Mais ma bouche fait semblant qu'elle rie, Quant mainteffoiz je sens mon cueur plourer. Au fort, martir on me devra nommer, Se Dieu d'amours fait nulz amoureux Saints, Car j'ay des maulx plus que ne scay compter, Puisqu'ainsi est que de vous suis loingtains. Et non pourtant humblement vous mercie, Car par escript vous a pleu me donner Ung doulx confort que j'ay à chiere lie Receu de cueur, et de joyeulx penser, Vous suppliant que ne vueilliez changier, Car en vous sont tous mes plaisirs mondains Desquelz me fault à present deporter, Puisqu'ainsi est que de vous suis loingtains.

BALADE.

Loingtain de vous, ma tres belle maistresse, Fors que de cueur que laissié je vous ay, A compaignie de Deuil et de Tristesse, Jusques à tant que reconfort auray D'un doulx plaisir, quant reveoir pourray Vostre gent corps, plaisant et gracieux; Car lors lairray tous mes maulx ennuyeux Et trouveray, se m'a dit Esperance, Par le pourchas du regard de mes yeulx Autant de bien que j'ay de desplaisance

Car s'oncques nul sceut que c'est de destresse, Je pense bien que j'en ay fait l'essay; Si tres avant et à telle largesse Qu'en dueil pareil nulluy de moy ne scay; Mais ne m'en chault; certes j'endureray Au desplaisir des jaloux envieux, Et me tendray par semblance joyeulx, Car quand je suy en greveuse penance, Ilz recoyvent, que mal jour leur doint Dieux, Autant de bien que j'ay de desplaisance.

Tout prens en gré jeune, gente Princesse, Mais qu'en saichiez tant seulement le vray, En actendant le gueredon de Liesse Qu'à mon povoir vers vous desserviray; Car le conseil de Loyaulté feray, Que garderay pres de moy en tous lieux, Vostre tousjours soye, jeunes ou vieulx, Priant, a Dieu ma seule desirance, Qu'il vous envoit, savoir ne povez mieulx, Autant de bien que j'ay que desplaisance.

BALADE.

Puisqu'ainsi est que loingtain de vous suis, Ma Maistresse, dont Dieu scet s'il m'ennuye, Si chierement vous requier que je puis, Qu'il vous plaise de vostre courtoisie, Quant vous estes seule sans compaignie, Me souhaidier ung baisier amoureux Venant du cueur et de pensée lie, Pour alegier mes griefz maulx doloureux.

Quant en mon lit doy reposer de nuis, Penser m'assault, et Désir me guerrye; Et en pensant mainteffoiz m'est advis Que je vous tiens entre mes bras, m'amye; Lors accolle mon oreillier, et crie: Mercy Amours, faictes moy si eureux, Qu'avenir puist mon penser en ma vie, Pour alegier mes griefz maulx doloureux.

Espoir m'a dit et par sa foy promis Qu'il m'aidera, et que ne m'en soussie; Mais tant y met qu'un an me semble dix, Et non pourtant, soit ou sens ou folie, Je m'y actens, et en lui je m'afie Qu'il fera tant que Dangier le crueux N'aura briefment plus sur moy seigneurie, Pour alegier mes griefz maulx doloureux.

L'ENVOY.

A Loyaulté de plus en plus m'alye, Et à Amours humblement je supplie Que de mon fait vueillent estre piteux, En me donnant de mes vouloirs partie, Pour alegier mes griefz maulx doloureux.

BALADE.

Pourtant se souvent ne vous voy, Pensez vous plus que vostre soye; Par le serement que je vous doy, Si suis autant que je souloye; N'il n'est ne plaisance, ne joye, N'autre bien qu'on rac puist donner, Je le vous prometz loyaument, Qui me puist ce vouloir oster Fors que la mort tant seulement.

Vous savez que je vous feis foy Pieca de tout ce que j'avoye, Et vous laissay, en lieu de moy, Le gaige que plus chier j'amoye; C'estoit mon cueur que j'ordonnoye Pour avecques vous demourer, A qui je suis entierement; Nul ne m'en pourroit destourber Fors que la mort tant seulement.

Combien certes que je recoy Tel mal que, se le vous disoye, Vous auriez, comme je croy, Pitié du mal qui me guerroye; Car de tout dueil suis en la voye, Vous le povez assez penser, Et ay esté si longuement, Que je ne doy riens desirer Fors que la mort tant seulement.

L'ENVOY.

Belle que tant veoir vouldroye, Je prie à Dieu que brief vous voye; Ou s'il ne le veult accorder, Je lui supply tres humblement Que riens ne me vueille donner Fors que la mort tant seulement.

BALADE.

Quelles nouvelles, ma Maistresse, Comment se portent noz amours? De ma part je vous fais promesse Qu'en ung propos me tiens tousjours, Sans jamais penser le rebours; C'est que seray toute ma vie Vostre du tout entierement, Et pour ce de vostre partie Acquittez vous pareillement.

Combien que Dangier et Destresse Ont fait longuement leurs sejours Avec mon cueur, et par rudesse Lui ont monstré d'estranges tours, Helas! en amoureuses cours, C'est pitié qu'ilz ont seigneurie; Si mectray paine que briefment Loyaulté sur eulx ait maistrie, Acquittez vous pareillement.

Quoyque la nue de Tristesse Par ung longtemps ait fait son cours; Apres le beau temps de Liesse Vendra qui donnera secours A noz deux cueurs, car mon recours J'ay en espoir, en qui me fie, Et en vous, Belle, seulement, Car jamais je ne vous oublie; Acquittez vous pareillement.

L'ENVOY.

Soyez seure, ma doulce amye, Que je vous ayme loyaument, Or vous requier et vous supplie Acquittez vous pareillement.

BALADE.

Belle que je tiens pour amye, Pensez, quelque part que je soye, Que jamais je ne vous oublie; Et pour ce prier vous vouldroye, Jusques à tant que vous revoye, Qu'il vous souviengne de cellui Qui a trouvé peu de mercy En vous, se dire je l'osoye.

Combien que je ne dye mie Que n'aye receu bien et joye, En vostre doulce compaignie, Plus que desservir ne sauroye; Non pourtant voulentiers j'auroye Le guerdon de loyal amy, Qu'oncques ne trouvay jusqu'à cy En vous, se dire je l'osoye.

Je vous ai longement servie, Si m'est advis qu'avoir devroye Le don que de sa courtoisie Amour à ses servans envoye; Or faictes qu'estre content doye, Et m'accordez ce que je dy, Car trop avez refus nourry En vous, se dire je l'osoye.

BALADE.