Part 5
Oui, c'est bien vrai, la vie est un combat sans trêve, Un combat inégal contre un lutteur caché, Qui d'aucun de nos coups ne peut-être touché; Et dans nos cœurs criblés, comme dans une cible, Tremblent les traits lancés par l'archer invisible. Nous sommes condamnés, nous devons tous périr; Naître, c'est seulement commencer à mourir, Et l'enfant, hier encor chérubin chez les anges, Par le ver du linceul est piqué sous ses langes. Le disque de l'horloge est le champ du combat, Où la Mort de sa faux par milliers nous abat; La Mort, rude joùteur qui suffit pour défendre L'éternité de Dieu, qu'on voudrait bien lui prendre. Sur le grand cheval pâle, entrevu par saint Jean, Les Heures, sans repos, parcourent le cadran; Comme ces inconnus des chants du moyen âge, Leurs casques sont fermés sur leur sombre visage, Et leurs armes d'acier deviennent tour à tour Noires comme la nuit, blanches comme le jour. Chaque sœur à l'appel de la cloche s'élance, Prend aussitôt l'aiguille ouvrée en fer de lance, Et toutes, sans pitié, nous piquent en passant, Pour nous tirer du cœur une perle de sang, Jusqu'au jour d'épouvante où paraît la dernière Avec le sablier et la noire bannière; Celle qu'on n'attend pas, celle qui vient toujours, Et qui se met en marche au premier de nos jours! Elle va droit à vous, et, d'une main trop sûre, Vous porte dans le flanc la suprême blessure, Et remonte à cheval, après avoir jeté Le cadavre au néant, l'âme à l'éternité!
Urrugne, 1841.
A LA BIDASSOA.....
A la Bidassoa, près d'entrer en Espagne, Je descendis, voulant regarder la campagne, Et l'île des Faisans, et l'étrange horizon, Pendant qu'on nous timbrait d'un nouvel écusson. Et je vis, en errant à travers le village, Un homme qui mettait des balles hors d'usage, Avec un gros marteau, sur un quartier de grès, Pour en faire du plomb et le revendre après. Car la guerre a versé sur ces terres fatales De son urne d'airain une grêle de balles, Une grêle de mort que nul soleil ne fond. Hélas! ce que Dieu fait, les hommes le défont! Sur un sol qui n'attend qu'une bonne semaille De leurs sanglantes mains ils sèment la mitraille! Aussi les laboureurs vendent, au lieu de blé, Des boulets recueillis dans leur champ constellé. Mais du ciel épuré descend la Paix sereine, Qui répand de sa corne une meilleure graine, Fait taire les canons à ses pieds accroupis, Et presse sur son cœur une gerbe d'épis.
Behobie, 1840.
SAINTE CASILDA
SONNET
A Burgos, dans un coin de l'église déserte, Un tableau me surprit par son effet puissant: Un ange, pâle et fier, d'un ciel fauve descend, A sainte Casilda portant la palme verte.
Pour l'œuvre des bourreaux la vierge découverte Montre sur sa poitrine, albâtre éblouissant, A la place des seins, deux ronds couleur de sang, Distillant un rubis par chaque veine ouverte.
Et les seins déjà morts, beaux lis coupés en fleur, Blancs comme les morceaux d'une Vénus de marbre, Dans un bassin d'argent gisent au pied d'un arbre.
Mais la sainte en extase, oubliant sa douleur, Comme aux bras d'un amant, de volupté se pâme, Car aux lèvres du Christ elle suspend son âme!
Burgos.
EN ALLANT A LA CHARTREUSE DE MIRAFLORES
Oui, c'est une montée âpre, longue et poudreuse, Un revers décharné, vrai site de Chartreuse. Les pierres du chemin, qui croulent sous les pieds, Trompent à chaque instant les pas mal appuyés. Pas un brin d'herbe vert, pas une teinte fraîche; On ne voit que des murs bâtis en pierre sèche, Des groupes contrefaits d'oliviers rabougris, Au feuillage malsain couleur de vert-de-gris, Des pentes au soleil, que nulle fleur n'égaie, Des roches de granit et des ravins de craie, Et l'on se sent le cœur de tristesse serré... Mais, quand on est en haut, coup d'œil inespéré! L'on aperçoit là-bas, dans le bleu de la plaine, L'église où dort le Cid près de doña Chimène!
Cartuja de Miraflores, 1841.
LA FONTAINE DU CIMETIÈRE
A la morne Chartreuse, entre des murs de pierre, En place du jardin l'on voit un cimetière, Un cimetière nu comme un sillon fauché, Sans croix, sans monument, sans tertre qui se hausse: L'oubli couvre le nom, l'herbe couvre la fosse; La mère ignorerait où son fils est couché.
Les végétations maladives du cloître Seules sur ce terrain peuvent germer et croître, Dans l'humidité froide à l'ombre des longs murs; Des morts abandonnés douces consolatrices, Les fleurs n'oseraient pas incliner leurs calices Sur le vague tombeau de ces dormeurs obscurs.
Au milieu, deux cyprès à la noire verdure Profilent tristement leur silhouette dure, Longs soupirs de feuillage élancés vers les cieux, Pendant que du bassin d'une avare fontaine Tombe en frange effilée une nappe incertaine, Comme des pleurs furtifs qui débordent des yeux.
Par les saints ossements des vieux moines filtrée, L'eau coule à flots si clairs dans la vasque éplorée, Que pour en boire un peu je m'approchai du bord. Dans le cristal glacé quand je trempai ma lèvre, Je me sentis saisi par un frisson de fièvre: Cette eau de diamant avait un goût de mort!
Cartuja de Miraflores, 1841.
LE CID ET LE JUIF
IMITÉ DE SEPULVEDA
Le Cid, ce gagneur de batailles, Ce géant plus grand que nos tailles, A San-Pedro de Cardena, --Don Alfonse ainsi l'ordonna,-- Conservé par un puissant baume, Bardé de fer, coiffé du heaume, Repose en un riche tombeau, Ayant pour siége un escabeau; Sur sa cuirasse, en nappe blanche, Sa barbe de neige s'épanche Avec ampleur et majesté. Pour le défendre, à son côté Pend Tisona, sa bonne épée, Au sang more et chrétien trempée. A le voir assis, quoique mort, On dirait d'un vivant qui dort. Depuis sept ans dans cette pose, De ses exploits il se repose; Et pour voir son corps vénéré, Tous les ans, au jour consacré, A San-Pedro la foule abonde. --Une fois, que la nef profonde Était déserte, et qu'au saint lieu Le Cid, resté seul avec Dieu, Rêvait dans son tombeau sans garde, Un juif arrive et le regarde, Et parlant en soi-même ainsi, Il se dit tout pensif: «Ceci Est le corps du Cid, du grand homme, Du vainqueur que partout on nomme! On m'a raconté bien souvent Que nul n'eût osé lui vivant, Se risquer dans cette entreprise De toucher à sa barbe grise. Maintenant, il gît morne et froid; Son bras, qui répandait l'effroi, La mort le désarme et l'attache: Je vais lui toucher la moustache, Nous verrons s'il se fâchera Et quelle mine il nous fera; Le monde est loin, rien ne m'empêche De tirer à moi cette mèche.» --Afin d'accomplir son dessein, Le juif sordide étend la main... Mais, avant que la barbe sainte Par ses doigts crochus soit atteinte, Le noble époux de Ximena, A plein poing prenant Tisona. Sort du fourreau deux pieds de lame... Le juif, l'épouvante dans l'âme, Tombe le front sur le pavé, Et, par les moines relevé, Raconte l'aventure étrange; Puis de religion il change, Et sous le nom de Diego Gil Entre au couvent.--Ainsi soit-il.
San-Pedro de Cardeno, 1843.
EN PASSANT A VERGARA
No vaya usted a ver eso, que le dara gana de remitar.
Nous avions avec nous une jeune Espagnole, A l'allure hardie, à la toilette folle, Au grand front éclatant comme un marbre poli, Où la réflexion n'a jamais fait un pli, Encadré de cheveux qui venaient en désordre Sur un col satiné nonchalamment se tordre; Des sourcils de velours avec de grands yeux noirs Renvoyant des éclairs comme un piége à miroirs; Un rire éblouissant, épanoui, sonore, Belle fleur de gaîté qu'un seul mot fait éclore; Des dents de jeune loup, pures comme du lait, Dont l'émail insolent sans trêve étincelait; Une taille cambrée en cavale andalouse; Des pieds mignons à rendre une reine jalouse; Et puis sur tout cela je ne sais quoi de fou, Des mouvements d'oiseau dans les poses du cou, De petits airs penchés, des tournures de hanches De certaines façons de porter ses mains blanches, Comme dans les tableaux où le vieux Zurbaran, Sous le nom d'une sainte, en habit sévillan, Représente une dame avec des pendeloques, Des plumes, du clinquant et des modes baroques.
Or, pendant que j'errais dans la vaste fonda, Attendant qu'on servit _la olla podrida_, Et que je regardais, ardent à tout connaître, La cage du grillon pendue à la fenêtre, Un mort passa,--partant pour le royaume noir, Et comme je voulais descendre pour le voir (Car sur le front des morts le rêveur cherche à lire Ce terrible secret qu'aucun d'eux n'a pu dire), L'Espagnole, posant ses doigts blancs sur mon bras, Me retint et me dit:--Oh! ne descendez pas, Cela vous donnerait, à coup sûr, la nausée!-- Elle jeta ces mots vaguement, sans pensée, De cet air de dégoût mêlé d'un peu d'effroi Qu'on aurait en parlant d'un reptile au corps froid.
Ce spectacle, effrayant pour le héros lui-même, Qui fait pâlir encor le front du chartreux blême Après vingt ans de jeûne et d'angoisses passés, Un crâne sous la main, entre des murs glacés, La mort n'a donc pour toi ni leçon ni tristesse? Et parce que tu bois le vin de ta jeunesse, Que tes cheveux sont noirs et tes regards ardents, Qu'il n'est pas une tache aux perles de tes dents, Tu crois vivre toujours, sans qu'à ton front splendide Le temps avec son ongle ose écrire une ride? Et tu méprises fort, dans ton éclat vermeil, Le cadavre au teint vert qui dort le grand sommeil? Et pourtant ce débris fut le temple d'une âme; Ce néant a vécu; cette lampe sans flamme, Que la bouche inconnue a soufflée en passant, Naguère eut le rayon qui t'éclaire à présent.-- Sans doute; mais pourquoi plonger dans ces mystères? Laissons rêver les morts dans leurs lits solitaires, En conversation avec le ver impur! A nous la vie, à nous le soleil et l'azur, A nous tout ce qui chante, à nous tout ce qui brille, Les courses de taureaux dans Madrid ou Séville, Les pesants picadors et les légers chulos, Les mules secouant leurs grappes de grelots, Les chevaux éventrés, et le taureau qui râle Fondant, l'épée au cou, sur le matador pâle! A nous la castagnette, à nous le pandéro, La cachucha lascive et le gai boléro; Le jeu de l'éventail, le soir, aux promenades, Et sous le balcon d'or les molles sérénades! Les vivants sont charmants et les morts sont affreux.-- Oui;--mais le ver un jour rongera ton œil creux, Et comme un fruit gâté, superbe créature, Ton beau corps ne sera que cendre et pourriture; Et le mort outragé, se levant à demi, Dira, le regard lourd d'avoir longtemps dormi: --Dédaigneuse! à ton tour tu donnes la nausée, Ta figure est déjà bleue et décomposée, Tes parfums sont changés en fétides odeurs, Et tu n'es qu'un ramas d'effroyables laideurs!
Vergara, 1841.
LES YEUX BLEUS DE LA MONTAGNE
On trouve dans les monts des lacs de quelques toises, Purs comme des cristaux, bleus comme des turquoises, Joyaux tombés du doigt de l'ange Ithuriel, Où, le chamois craintif, lorsqu'il vient pour y boire, S'imagine, trompé par l'optique illusoire, Laper l'azur du ciel.
Ces limpides bassins, quand le jour s'y reflète, Ont comme la prunelle une humide paillette; Et ce sont les yeux bleus, au regard calme et doux, Par lesquels la montagne en extase contemple, Forgeant quelque soleil dans le fond de son temple, Dieu, l'ouvrier jaloux!
Guadarrama, 1840.
LA PETITE FLEUR ROSE
Du haut de la montagne, Près de Guadarrama, On découvre l'Espagne Comme un panorama.
A l'horizon sans borne, Le grave Escurial Lève son dôme morne, Noir de l'ennui royal;
Et l'on voit dans l'estompe Du brouillard cotonneux, Si loin que l'œil s'y trompe, Madrid, point lumineux!
La montagne est si haute, Que ses flancs de granit N'ont que l'aigle pour hôte, Pour maison que son nid;
Car l'hiver pâle assiége Les pics étincelants, Tout argentés de neige, Comme des vieillards blancs.
J'aime leur crête pure, Même aux tièdes saisons D'une froide guipure Bordant les horizons;
Les nuages sublimes, Ainsi que d'un turban Chaperonnant leurs cimes De pluie et d'ouragan;
Le pin, dont les racines, Comme de fortes mains, Déchirent les ravines Sur le flanc des chemins,
Et l'eau diamantée Qui, sous l'herbe courant, D'un caillou tourmentée, Chuchote un nom bien grand!
Mais, avant toute chose, J'aime, au cœur du rocher, La petite fleur rose, La fleur qu'il faut chercher!
Guadarrama, 1840.
A MADRID
Dans le boudoir ambré d'une jeune marquise, Grande d'Espagne, belle, et d'une grâce exquise, Au milieu de la table, à la place des fleurs, Frais groupe mariant et parfums et couleurs, Grimaçait sur un plat une tête coupée, Sculptée en bois et peinte, et dans le sang trempée, Le front humide encor des suprêmes sueurs, L'œil vitreux et blanchi de ces pâles lueurs Dont la lampe de l'âme en s'éteignant scintille; Chef-d'œuvre affreux, signé Montañès de Séville, D'une vérité telle et d'un si fin travail, Qu'un bourreau n'aurait su reprendre un seul détail.
La marquise disait:--Voyez donc quel artiste! Nul sculpteur n'a jamais fait les saint Jean-Baptiste Et rendu les effets du damas sur un col Comme ce Sévillan, Michel-Ange espagnol! Quelle imitation dans ces veines tranchées, Où le sang perle encore en gouttes mal séchées! Et comme dans la bouche on sent le dernier cri Sons le fer jaillissant de ce gosier tari!--
En me disant cela d'une voix claire et douce, Sur l'atroce sculpture elle passait son pouce, Coquette, souriant d'un sourire charmant, L'œil humide et lustré comme pour un amant.
Madrid, 1843.
SÉGUIDILLE
Un jupon serré sur les hanches, Un peigne énorme à son chignon Jambe nerveuse et pied mignon. OEil de feu, teint pâle et dents blanches. Alza! olà! Voilà La véritable Manola.
Gestes hardis, libre parole, Sel et piment à pleine main, Oubli parfait du lendemain, Amour fantasque et grâce folle, Alza! olà! Voilà La véritable Manola.
Chanter, danser aux castagnettes, Et, dans les courses de taureaux, Juger les coups des toreros, Tout en fumant des cigarettes; Alza! olà! Voilà La véritable Manola.
1843.
SUR LE PROMÉTHÉE DU MUSÉE DE MADRID
SONNET
Hélas! il est cloué sur les croix du Caucase, Le Titan qui, pour nous, dévalisa les cieux! Du haut de son calvaire il insulte les dieux, Raillant l'Olympien dont la foudre l'écrase.
Mais du moins, vers le soir, s'accoudant à la base Du rocher où se tord le grand audacieux, Les nymphes de la mer, des larmes dans les yeux, Échangent avec lui quelque plaintive phrase.
Toi, cruel Ribeira, plus dur que Jupiter, Tu fais de ses flancs creux, par d'affreuses entailles, Couler à flots de sang des cascades d'entrailles!
Et tu chasses le chœur des filles de la mer; Et tu laisses hurler, seul dans l'ombre profonde, Le sublime voleur de la flamme féconde!
Madrid, 1843.
RIBEIRA
Il est des cœurs épris du triste amour du laid. Tu fus un de ceux-là, peintre à la rude brosse Que Naple a salué du nom d'Espagnolet.
Rien ne put amollir ton âpreté féroce, Et le splendide azur du ciel italien N'a laissé nul reflet dans ta peinture atroce.
Chez toi, l'on voit toujours le noir Valencien, Paysan hasardeux, mendiant équivoque, More que le baptême à peine a fait chrétien.
Comme un autre le beau, tu cherches ce qui choque: Les martyrs, les bourreaux, les gitanos, les gueux, Étalant un ulcère à côté d'une loque;
Les vieux au chef branlant, au cuir jaune et rugueux, Versant sur quelque Bible un flot de barbe grise; Voilà ce qui convient à ton pinceau fougueux.
Tu ne dédaignes rien de ce que l'on méprise; Nul haillon, Ribeira, par toi n'est rebuté: Le vrai, toujours le vrai, c'est ta seule devise!
Et tu sais revêtir d'une étrange beauté Ces trois monstres abjects, effroi de l'art antique, La Douleur, la Misère et la Caducité.
Pour toi, pas d'Apollon, pas de Vénus pudique; Tu n'admets pas un seul de ces beaux rêves blancs Taillés dans le paros ou dans le pentélique.
Il te faut des sujets sombres et violents Où l'ange des douleurs vide ses noirs calices, Où la hache s'émousse aux billots ruisselants.
Tu sembles enivré par le vin des supplices, Comme un César romain dans sa pourpre insulté, Ou comme un victimaire après vingt sacrifices.
Avec quelle furie et quelle volupté Tu retournes la peau du martyr qu'on écorche, Pour nous en faire voir l'envers ensanglanté!
Aux pieds des patients comme tu mets la torche! Dans le flanc de Caton comme tu fais crier La plaie, affreuse bouche ouverte comme un porche!
D'où te vient, Ribeira, cet instinct meurtrier? Quelle dent t'a mordu, qui te donne la rage, Pour tordre ainsi l'espèce humaine et la broyer?
Que t'a donc fait le monde, et, dans tout ce carnage, Quel ennemi secret, de tes coups poursuis-tu? Pour tant de sang versé quel était donc l'outrage?
Ce martyr, c'est le corps d'un rival abattu; Et ce n'est pas toujours au cœur de Prométhée Que fouille l'aigle fauve avec son bec pointu.
De quelle ambition du ciel précipitée, De quel espoir traîné par des coursiers sans frein, Ton âme de démon était-elle agitée?
Qu'avais-tu donc perdu pour être si chagrin? De quels amours tournés se composaient tes haines, Et qui jalousais-tu, toi peintre souverain?
Les plus grands cœurs, hélas! ont les plus grandes peines; Dans la coupe profonde il tient plus de douleurs; Le ciel se venge ainsi sur les gloires humaines.
Un jour, las de l'horrible et des noires couleurs, Tu voulus peindre aussi des corps blancs comme neige, Des anges souriants, des oiseaux et des fleurs,
Des nymphes dans les bois que le satyre assiége, Des amours endormis sur un sein frémissant, Et tous ces frais motifs chers au moelleux Corrége;
Mais tu ne sus trouver que du rouge de sang, Et quand du haut des cieux, apportant l'auréole, Sur le front de tes saints l'ange de Dieu descend,
En détournant les yeux, il la pose et s'envole!
Madrid, 1844.
L'ESCURIAL
Posé comme un défi tout près d'une montagne, L'on aperçoit de loin dans la morne campagne Le sombre Escurial, à trois cents pieds du sol, Soulevant sur le coin de son épaule énorme, Éléphant monstrueux, la coupole difforme, Débauche de granit du Tibère espagnol.
Jamais vieux pharaon, aux flancs d'un mont d'Égypte, Ne fit pour sa momie une plus noire crypte; Jamais sphinx au désert n'a gardé plus d'ennui; La cicogne s'endort au bout des cheminées; Partout l'herbe verdit les cours abandonnées; Moines, prêtres, soldats, courtisans, tout a fui!
Et tout semblerait mort, si du bord des corniches, Des mains des rois sculptés, des frontons et des niches Avec leurs cris charmants et leur folle gaîté, Il ne s'envolait pas des essaims d'hirondelles, Qui, pour le réveiller, agacent à coups d'ailes Le géant assoupi qui rêve éternité!...
Escurial, 1840.
LE ROI SOLITAIRE
Je vis cloîtré dans mon âme profonde, Sans rien d'humain, sans amour, sans amis, Seul comme un dieu, n'ayant d'égaux au monde Que mes aïeux sous la tombe endormis! Hélas! grandeur veut dire solitude. Comme une idole au geste surhumain, Je reste là, gardant mon attitude, La pourpre au dos, le monde dans la main.
Comme Jésus, j'ai le cercle d'épines; Les rayons d'or du nimbe sidéral Percent ma peau comme des javelines, Et sur mon front perle mon sang royal. Le bec pointu du vautour héraldique Fouille mon flanc en proie aux noirs soucis: Sur son rocher, le Prométhée antique N'était qu'un roi sur son fauteuil assis.
De mon olympe entouré de mystère, Je n'entends rien que la voix des flatteurs; C'est le seul bruit qui des bruits de la terre Puisse arriver à de telles hauteurs,
Et si parfois mon peuple, qu'on outrage, En gémissant entre-choque ses fers: --Sire! dormez, me dit-on, c'est l'orage, Les cieux bientôt vont devenir plus clairs.
Je puis tout faire, et je n'ai plus d'envie. Ah! si j'avais seulement un désir! Si je sentais la chaleur de la vie! Si je pouvais partager un plaisir! Mais le soleil va toujours sans cortége; Les plus hauts monts sont aussi les plus froids; Et nul été ne peut fondre la neige Sur les sierras et dans le cœur des rois!
Escurial, 1841.
LA VIERGE DE TOLÈDE
On vénère à Tolède une image de Vierge, Devant qui toujours tremble une lueur de cierge; Poupée étincelante en robe de brocart, Comme si l'or était plus précieux que l'art! Et sur cette statue on raconte une histoire Qu'un enfant de six mois refuserait de croire, Mais que doit accepter comme une vérité Tout poëte amoureux de la sainte beauté.
Quand la Reine des cieux, au grand saint Ildefonse, Pour le récompenser de la grande réponse, Quittant sa tour d'ivoire au paradis vermeil, Apporta la chasuble en toile de soleil, Par curiosité, par caprice de femme, Elle alla regarder la belle Notre-Dame, Ouvrage merveilleux dans l'Espagne cité, Rêve d'ange amoureux, à deux genoux sculpté, Et devant ce portrait resta toute pensive Dans un ravissement de surprise naïve. Elle examina tout:--le marbre précieux; Le travail patient, chaste et minutieux; La jupe roide d'or comme une dalmatique; Le corps mince et fluet dans sa grâce gothique; Le regard virginal tout baigné de langueur, Et le petit Jésus endormi sur son cœur. Elle se reconnut et se trouva si belle, Qu'entourant de ses bras la sculpture fidèle, Elle mit, au moment de remonter aux cieux, Au front de son image un baiser radieux. Ah! que de tels récits, dont la raison s'étonne Dans ce siècle trop clair pour que rien y rayonne, Au temps de poésie où chacun y croyait, Devait calmer le cœur de l'artiste inquiet! Faire admirer au ciel l'ouvrage de la terre, Cet espoir étoilait l'atelier solitaire, Et le ciseau pieux longtemps avec amour Pour le baiser divin caressait le contour. Si la Vierge, à Paris, avec son auréole, Sur les autels païens de notre âge frivole Descendait et venait visiter son portrait, Croyez-vous, ô sculpteurs, qu'elle s'embrasserait?
Tolède, 1841.
IN DESERTO