Poésies Complètes - Tome 2

Part 4

Chapter 43,621 wordsPublic domain

Plus loin c'est Aligny, qui, le crayon en main, Comme Ingres le ferait pour un profil humain, Recherche l'idéal et la beauté d'un arbre, Et cisèle au pinceau sa peinture de marbre. Il sait, dans la prison d'un rigide contour, Enfermer des flots d'air et des torrents de jour, Et dans tous ses tableaux, fidèle au nom qu'il signe, Sculpteur athénien, il caresse la ligne, Et, comme Phidias le corps de sa Vénus, Polit avec amour le flanc des rochers nus.

Voici la _Madeleine_.--Une dernière étoile Luit comme une fleur d'or sur la céleste toile: La grande repentie, au fond de son désert, En extase, à genoux, écoute le concert Que dès l'aube lui donne un orchestre angélique, Avec le kinnar juif et le rebec gothique. Un rayon curieux, perçant le dôme épais, Où les petits oiseaux dorment encore en paix, Allume une auréole aux blonds cheveux des anges, Illuminés soudain de nuances étranges, Tandis que leur tunique et le bout de leurs pieds Dans l'ombre du matin sont encore noyés.

--Fauve et le teint hâlé comme Cérès la blonde, La campagne de Rome, embrasée et féconde, En sillons rutilants jusques à l'horizon Roule l'océan d'or de sa riche _moisson_. Comme d'un encensoir la vapeur embaumée, Dans le lointain tournoie et monte une fumée, Et le ciel est si clair, si cristallin, si pur, Que l'on voit l'infini derrière son azur. Au-devant, près d'un mur réticulaire, en briques, Sont quelques laboureurs dans des poses antiques, Avec leur chien couché, haletant de chaleur, Cherchant contre le sol un reste de fraîcheur; Un groupe simple et beau dans sa grâce tranquille, Que Poussin avoûrait et qu'eût aimé Virgile.

Mais voici que le soir du haut des monts descend: L'ombre devient plus grise et va s'élargissant; Le ciel vert a des tons de citron et d'orange. Le couchant s'amincit et va plier sa frange, La cigale se tait, et l'on n'entend de bruit Que le soupir de l'eau qui se divise et fuit. Sur le monde assoupi les heures taciturnes Tordent leurs cheveux bruns mouillés des pleurs nocturnes A peine reste-t-il assez de jour pour voir, Corot, ton nom modeste écrit dans un coin noir.

Nous voici replongés dans la brume et la pluie, Sur un pavé de boue et sous un ciel de suie, Ne voyant plus, au lieu de ces beaux horizons, Que des angles de murs ou des toits de maisons; Le vent pleure, la nuit s'étoile de lanternes, Les ruisseaux miroitants lancent des reflets ternes, Partout des bruits de char, des chants, des voix, des cris. Blonde Italie, adieu!--Nous sommes à Paris!

1839.

FATUITÉ

Je suis jeune; la pourpre en mes veines abonde; Mes cheveux sont de jais et mes regards de feu, Et, sans gravier ni toux, ma poitrine profonde Aspire à pleins poumons l'air du ciel, l'air de Dieu.

Aux vents capricieux qui soufflent de Bohème, Sans les compter, je jette et mes nuits et mes jours, Et, parmi les flacons, souvent l'aube au teint blême M'a surpris dénouant un masque de velours.

Plus d'une m'a remis la clef d'or de son âme, Plus d'une m'a nommé son maître et son vainqueur, J'aime, et parfois un ange avec un corps de femme Le soir descend du ciel pour dormir sur mon cœur.

On sait mon nom; ma vie est heureuse et facile: J'ai plusieurs ennemis et quelques envieux; Mais l'amitié chez moi toujours trouve un asile. Et le bonheur d'autrui n'offense pas mes yeux.

1843.

LES MATELOTS

Sur l'eau bleue et profonde Nous allons voyageant, Environnant le monde D'un sillage d'argent, Des îles de la Sonde, De l'Inde au ciel brûlé, Jusqu'au pôle gelé...

Les petites étoiles Montrent de leur doigt d'or De quel côté les voiles Doivent prendre l'essor; Sur nos ailes de toiles, Comme de blancs oiseaux, Nous effleurons les eaux.

Nous pensons à la terre Que nous fuyons toujours A notre vieille mère, A nos jeunes amours; Mais la vague légère Avec son doux refrain Endort notre chagrin.

Le laboureur déchire Un sol avare et dur; L'éperon du navire Ouvre nos champs d'azur, Et la mer sait produire, Sans peine ni travail, La perle et le corail.

Existence sublime! Bercés par notre nid, Nous vivons sur l'abîme Au sein de l'infini, Des flots rasant la cime, Dans le grand désert bleu Nous marchons avec Dieu!

1841.

LA FUITE

KADIDJA.

Au firmament sans étoile, La lune éteint ses rayons; La nuit nous prête son voile; Fuyons! fuyons!

AHMED.

Ne crains-tu pas la colère De tes frères insolents, Le désespoir de ton père, De ton père aux sourcils blancs?

KADIDJA.

Que m'importent mépris, blâme, Dangers, malédictions! C'est dans toi que vit mon âme. Fuyons! fuyons!

AHMED.

Le cœur me manque; je tremble, Et, dans mon sein traversé, De leur kandjar il me semble Sentir le contact glacé!

KADIDJA.

Née au désert, ma cavale Sur les blés, dans les sillons, Volerait, des vents rivale. Fuyons! fuyons!

AHMED.

Au désert infranchissable, Sans parasol, pour jeter Un peu d'ombre sur la table, Sans tente pour m'abriter...

KADIDJA.

Mes cils te feront de l'ombre, Et, la nuit, nous dormirons Sous mes cheveux, tente sombre. Fuyons! fuyons!

AHMED.

Si le mirage illusoire Nous cachait le vrai chemin, Sans vivres, sans eau pour boire, Tous deux nous mourrions demain.

KADIDJA.

Sous le bonheur mon cœur ploie; Si l'eau manque aux stations, Bois les larmes de ma joie. Fuyons! fuyons!

1845.

GAZHEL

Dans le bain, sur les dalles, A mon pied négligent J'aime à voir des sandales De cuir jaune et d'argent. En quittant ma baignoire, Il me plaît qu'une noire Fasse mordre à l'ivoire Mes cheveux, manteau brun, Et, versant l'eau de rose, Sur mon sein qu'elle arrose, Comme l'aube et la rose, Mêle perle et parfum.

J'aime aussi l'odeur fine De la fleur des Houris; Sur un plat de la Chine Des sorbets d'ambre gris, L'opium, ciel liquide, Poison doux et perfide, Qui remplit l'âme vide D'un bonheur étoilé: Et, sur l'eau qui réplique, Un doux bruit de musique S'échappant d'un caïque De falots constellé.

J'aime un fez écarlate De sequins bruissant, Où partout l'or éclate, Où reluit le croissant. L'arbre en fleur où se pose L'oiseau cher à la rose, La fontaine où l'eau cause, Tout me plaît tour à tour; Mais, au ciel et sur terre, Le trésor que préfère Mon cœur jeune et sincère. C'est amour pour amour!

1845.

DANS UN BAISER, L'ONDE.....

Dans un baiser, l'onde au rivage Dit ses douleurs; Pour consoler la fleur sauvage, L'aube a des pleurs; Le vent du soir conte sa plainte Au vieux cyprès, La tourterelle au térébinthe Ses longs regrets.

Aux flots dormants, quand tout repose, Hors la douleur, La lune parle, et dit la cause De sa pâleur. Ton dôme blanc, Sainte-Sophie, Parle au ciel bleu, Et, tout rêveur, le ciel confie Son rêve à Dieu.

Arbre ou tombeau, colombe ou rose, Onde ou rocher, Tout, ici-bas, a quelque chose Pour s'épancher... Moi, je suis seule, et rien au monde Ne me répond, Rien que ta voix morne et profonde, Sombre Hellespont!

1845.

SULTAN MAHMOUD

Dans mon harem se groupe, Comme un bouquet Débordant d'une coupe Sur un banquet, Tout ce que cherche ou rêve, D'opium usé, En son ennui sans trêve, Un cœur blasé;

Mais tous ces corps sans âmes Plaisent un jour. Hélas! j'ai six cents femmes, Et pas d'amour!

La biche et l'antilope, J'ai tout ici, Asie, Afrique, Europe, En raccourci; Teint vermeil, teint d'orange, OEil noir ou bleu, Le charmant et l'étrange, De tout un peu;

Mais tous ces corps sans âmes Plaisent un jour... Hélas! j'ai six cents femmes, Et pas d'amour!

Ni la vierge de Grèce, Marbre vivant; Ni la fauve négresse, Toujours rêvant; Ni la vive Française, A l'air vainqueur; Ni la plaintive Anglaise, N'ont pris mon cœur!

Tous ces beaux corps sans âmes Plaisent un jour... Hélas! j'ai six cents femmes, Et pas d'amour!

1845.

LE PUITS MYSTÉRIEUX

A travers la forêt de folles arabesques Que le doigt du sommeil trace au mur de mes nuits, Je vis, comme l'on voit les Fortunes des fresques, Un jeune homme penché sur la bouche d'un puits.

Il jetait, par grands tas, dans cette gueule noire Perles et diamants, rubis et sequins d'or, Pour faire arriver l'eau jusqu'à sa lèvre, et boire; Mais le flot flagellé ne montait pas encor.

Hélas! que d'imprudents s'en vont aux puits sans corde, Sans urne pour puiser le cristal souterrain, Enfouir leur trésor afin que l'eau déborde, Comme fit le corbeau dans le vase d'airain!

Hélas! et qui n'a pas, épris de quelque femme, Pour faire monter l'eau du divin sentiment, Jeté l'or de son cœur au puits sans fond d'une âme, Sur l'abîme muet penché stupidement!

1840.

L'ESCLAVE

Captive et peut-être oubliée, Je songe à mes jeunes amours, A mes beaux jours, Et par la fenêtre grillée Je regarde l'oiseau joyeux, Fendant les cieux.

Douce et pâle consolatrice, Espérance, rayon d'en haut, Dans mon cachot, Fais-moi, sous ta clarté propice, A ton miroir faux et charmant Voir mon amant!

Auprès de lui, belle Espérance, Porte-moi sur tes ailes d'or, S'il m'aime encor, Et, pour endormir ma souffrance, Suspends mon âme sur son cœur Comme une fleur!

1840.

LES TACHES JAUNES

Seul, le coude dans la plume, J'ai froissé jusqu'au matin Les feuillets d'un gros volume Plein de grec et de latin;

Car nulle étroite pantoufle Ne traîne au pied de mon lit, Et mon chevet n'a qu'un souffle Sous ma lampe qui pâlit.

Cependant des meurtrissures Marbrent mon corps, que n'a pas Tatoué de ses morsures Un vampire aux blancs appas.

S'il faut croire un conte sombre, Les morts aimés autrefois Nous marquent ainsi, dans l'ombre, Du sceau de leurs baisers froids.

A leurs places, dans nos couches, Ils s'allongent sous les draps, Et signent avec leurs bouches Leur visite sur nos bras.

Seule, une de mes aimées, Dans son lit noirâtre et frais, Dort les paupières fermées Pour ne les rouvrir jamais.

--Soulevant de ta main frêle Le couvercle du cercueil, Est-ce toi, dis, pauvre belle, Qui, la nuit, franchis mon seuil,

Toi qui, par un soir de fête, A la fin d'un carnaval, Laissas choir, pâle et muette, Ton masque et tes fleurs de bal?

O mon amour la plus tendre, De ce ciel où je te crois, Reviendrais-tu pour me rendre Les baisers que tu me dois?

1844.

L'ONDINE ET LE PÊCHEUR

Tous les jours, écartant les roseaux et les branches, Près du fleuve où j'habite un pêcheur vient s'asseoir, --Car sous l'onde il a vu glisser des formes blanches,-- Et reste là rêveur, du matin jusqu'au soir.

L'air frémit, l'eau soupire et semble avoir une âme; Un œil bleu s'ouvre et brille au cœur des nénufars; Un poisson se transforme et prend un corps de femme, Et des bras amoureux, et de charmants regards.

«Pêcheur, suis-moi; je t'aime. Tu seras roi des eaux, Avec un diadème D'iris et de roseaux!

Perçant sous l'eau dormante, Des joncs la verte mante, Auprès de ton amante Plonge sans t'effrayer:

A l'autel de rocailles, Prêt pour nos fiançailles, Un prêtre à mains d'écailles Viendra nous marier.

Pêcheur, suis-moi; je t'aime. Tu seras roi des eaux, Avec un diadème D'iris et de roseaux!»

Et déjà le pêcheur a mis le pied dans l'onde Pour suivre le fantôme au regard fascinant: L'eau murmure, bouillonne et devient plus profonde, Et sur lui se ferme en tournant...

«De ma bouche bleuâtre, Viens, je veux t'embrasser, Et de mes bras d'albâtre T'enlacer, Te bercer, Te presser!

Sous les eaux, de sa flamme L'amour sait m'embraser. Je veux, buvant ton âme, D'un baiser M'apaiser, T'épuiser!...»

1841.

J'AI TOUT DONNÉ POUR RIEN

Or çà, la belle fille, Ouvrez cette mantille, C'est trop de cruauté; Faites-nous cette joie Que pleinement on voie Toute votre beauté.

Apprenez-le, mignonne, Quand le bon Dieu vous donne Un corps aussi parfait, C'est afin qu'on le sache, Et c'est péché qu'on cache Le présent qu'il a fait.

Aime-moi, je suis riche Comme un joueur qui triche, Comme un juif usurier: On peut m'aimer sans honte, La couronne de comte Rayonne à mon cimier.

Je suis, comme doit faire Tout fils de noble père, Les usages anciens: On m'encense à ma place, Mon prêtre, avant la chasse, Dit la messe à mes chiens.

J'ai de beaux équipages, Des valets et des pages A n'en savoir le nom: J'ai des vassaux sans nombre Qui vont baisant mon ombre Et portent mon pennon.

Soupèse un peu, la belle, Cette lourde escarcelle, Hé bien, elle est à toi! Je veux que ma maîtresse Fasse envie, en richesse, A la femme d'un roi.

Tu rejettes mes offres? Allons, vide tes coffres, Argentier de Satan! Fais vite, ou je dépêche, Juif, ta carcasse sèche Au diable qui l'attend.

Des robes qu'on déploie, De velours ou de soie, Quelle est celle à ton goût? Ces riches pendeloques, Qu'entre les doigts tu choques, Prends, je te donne tout:

Colliers, dont chaque maille, De cent couleurs s'émaille, Magnifiques habits, Beaux satins, fines toiles, Brocarts semés d'étoiles, Diamants et rubis!

Oui, pour t'avoir, la belle, Si tu fais la rebelle, J'engagerais mon bien... --Merci, mon gentilhomme, Reprenez votre somme, J'ai tout donné pour rien.

1833.

A DES AMIS QUI PARTAIENT

SONNET

Vous partez, chers amis; la brise ride l'onde, Un beau reflet ambré dore le front du jour; Comme un sein virginal sous un baiser d'amour, La voile sous le vent palpite et se fait ronde.

Une écume d'argent brode la vague blonde, La rive fuit.--Voici Mante et sa double tour, Puis cent autres clochers qui filent tour à tour; Puis Rouen la gothique et l'Océan qui gronde.

Au dos du vieux lion, terreur des matelots, Vous allez confier votre barque fragile, Et flatter de la main sa crinière de flots.

Horace fit une ode au vaisseau de Virgile: Moi, j'implore pour vous, dans ces quatorze vers, Les faveurs de Thétis, la déesse aux yeux verts.

1842.

AMBITION

SONNET

Poëte, dans les cœurs mettre un écho sonore, Remuer une foule avec ses passions, Écrire sur l'airain ses moindres actions, Faire luire son nom sur tous ceux qu'on adore;

Courir en quatre pas du couchant à l'aurore, Avoir un peuple fait de trente nations, Voir la terre manquer à ses ambitions, Être Napoléon, être plus grand encore!

Que sais-je? être Shakspeare, être Dante, être Dieu! Quand on est tout cela, tout cela, c'est bien peu: Le monde est plein de vous, le vide est dans votre âme...

Mais qui donc comblera l'abîme de ton cœur? Que veux-tu qu'on y jette, ô poëte! ô vainqueur? --Un mot d'amour tombé d'une bouche de femme!

1844.

ESPAÑA

1845

ESPAÑA

1845

DÉPART

Avant d'abandonner à tout jamais ce globe, Pour aller voir là-haut ce que Dieu nous dérobe, Et de faire à mon tour au pays inconnu Ce voyage dont nul n'est encor revenu, J'ai voulu visiter les cités et les hommes, Et connaître l'aspect de ce monde où nous sommes. Depuis mes jeunes ans d'un grand désir épris, J'étouffais à l'étroit dans ce vaste Paris; Une voix me parlait et me disait:--«C'est l'heure; «Va, déracine-toi du seuil de ta demeure, «L'arbre pris par le pied, le minéral pesant, «Sont jaloux de l'oiseau, sont jaloux du passant; «Et puisque Dieu t'a fait de nature mobile, «Qu'il t'a donné la vie, et le sang et la bile, «Pourquoi donc végéter et te cristalliser «A regarder les jours sous ton arche passer? «Il est au monde, il est des spectacles sublimes, «Des royaumes qu'on voit en gravissant les cimes, «De noirs Escurials, mystérieux granits, «Et de bleus océans, visibles infinis. «Donc, sans t'en rapporter à son image ronde, «Par toi-même connais la figure du monde.» Tout bas à mon oreille ainsi la voix chantait, Et le désir ému dans mon cœur palpitait.

Comme au jour du départ on voit parmi les nues Tournoyer et crier une troupe de grues, Mes rêves palpitants, prêts à prendre leur vol, Tournoyaient dans les airs et dédaignaient le sol; Au colombier, le soir, ils rentraient à grand'peine, Et, des hôtes pensifs qui hantent l'âme humaine, Il ne s'asseyait plus à mon triste foyer Que l'ennui, ce fâcheux qu'on ne peut renvoyer!

L'amour aux longs tourments, aux plaisirs éphémères, L'art et la fantaisie aux fertiles chimères, L'entretien des amis et les chers compagnons Intimes dont souvent on ignore les noms, La famille sincère où l'âme se repose, Ne pouvaient plus suffire à mon esprit morose; Et sur l'âpre rocher où descend le vautour Je me rongeais le foie en attendant le jour. Je sentais le désir d'être absent de moi-même; Loin de ceux que je hais et loin de ceux que j'aime, Sur une terre vierge et sous un ciel nouveau, Je voulais écouter mon cœur et mon cerveau, Et savoir, fatigué de stériles études, Quels baumes contenait l'urne des solitudes, Quels mots balbutiait avec ses bruits confus, Dans la rumeur des flots et des arbres touffus, La nature, ce livre où la plume divine Écrit le grand secret que nul œil ne devine!

Je suis parti, laissant sur le seuil inquiet, Comme un manteau trop vieux que l'on quitte à regret Cette lente moitié de la nature humaine, L'habitude au pied sûr qui toujours y ramène, Les pâles visions, compagnes de mes nuits, Mes travaux, mes amours et tous mes chers ennuis. La poitrine oppressée et les yeux tout humides, Avant d'être emporté par les chevaux rapides, J'ai retourné la tête à l'angle du chemin, Et j'ai vu, me faisant des signes de la main, Comme un groupe plaintif d'amantes délaissées, Sur la porte debout ma vie et mes pensées. Hélas! que vais-je faire et que vais-je chercher? L'horizon charme l'œil: à quoi bon le toucher? Pourquoi d'un pied réel fouler les blondes grèves Et les rivages d'or de l'univers des rêves? Poëte, tu sais bien que la réalité A besoin, pour couvrir sa triste nudité, Du manteau que lui file à son rouet d'ivoire L'imagination, menteuse qu'il faut croire; Que tout homme en son cœur porte son Chanaan, Et son Eldorado par delà l'Océan. N'as-tu pas dans tes mains assez crevé de bulles, De rêves gonflés d'air et d'espoirs ridicules? Plongeur, n'as-tu pas vu sous l'eau du lac d'azur Les reptiles grouiller dans le limon impur? L'objet le plus hideux, que le lointain estompe, Prend une belle forme où le regard se trompe. Le mont chauve et pelé doit à l'éloignement Les changeantes couleurs de son beau vêtement; Approchez, ce n'est plus que rocs noirs et difformes, Escarpements abrupts, entassements énormes, Sapins échevelés, broussailles aux poils roux, Gouffres vertigineux et torrents en courroux. Je le sais, je le sais. Déception amère! Hélas! j'ai trop souvent pris au vol ma chimère! Je connais quels replis terminent ces beaux corps, Et la sirène peut m'étaler ses trésors: A travers sa beauté je vois, sous les eaux noires, Frétiller vaguement sa queue et ses nageoires. Aussi ne vais-je pas, de vains mots ébloui, Chercher sous d'autres cieux mon rêve épanoui; Je ne crois pas trouver devant moi, toutes faites, Au coin des carrefours les strophes des poëtes, Ni pouvoir en passant cueillir à pleines mains Les fleurs de l'idéal aux chardons des chemins. Mais je suis curieux d'essayer de l'absence, Et de voir ce que peut cette sourde puissance; Je veux savoir quel temps, sans être enseveli, Je flotterai sur l'eau qui ne garde aucun pli, Et dans combien de jours, comme un peu de fumée, Des cœurs éteints s'envole une mémoire aimée.

Le voyage est un maître aux préceptes amers; Il vous montre l'oubli dans les cœurs les plus chers, Et vous prouve,--ô misère et tristesse suprême!-- Qu'ingrat à votre tour, vous oubliez vous-même! Pauvre atome perdu, point dans l'immensité, Vous apprenez ainsi votre inutilité. Votre départ n'a rien dérangé dans le monde; Déjà votre sillon s'est refermé sur l'onde. Oublié par les uns, aux autres inconnu, Dans des lieux ou jamais votre nom n'est venu, Parmi des yeux distraits et des visages mornes, Vous allez sur la terre et sur la mer sans bornes. Par l'absence à la mort vous vous accoutumez. Cependant l'araignée à vos volets fermés Suspend sa toile ronde, et la maison déserte Semble n'avoir plus d'âme et pleurer votre perte, Et le chien qui s'ennuie et voudrait vous revoir Au détour du chemin va hurler chaque soir.

1841.

LE PIN DES LANDES

On ne voit en passant par les Landes désertes, Vrai Saharah français, poudré de sable blanc, Surgir de l'herbe sèche et des flaques d'eaux vertes D'autre arbre que le pin avec sa plaie au flanc;

Car, pour lui dérober ses larmes de résine, L'homme, avare bourreau de la création, Qui ne vit qu'aux dépens de ceux qu'il assassine, Dans son tronc douloureux ouvre un large sillon!

Sans regretter son sang qui coule goutte à goutte, Le pin verse son baume et sa séve qui bout, Et se tient toujours droit sur le bord de la route, Comme un soldat blessé qui veut mourir debout.

Le poëte est ainsi dans les Landes du monde; Lorsqu'il est sans blessure, il garde son trésor. Il faut qu'il ait au cœur une entaille profonde Pour épancher ses vers, divines larmes d'or!

1840.

L'HORLOGE

Vulnerant omnes, ultima necat.

La voiture fit halte à l'église d'Urrugne, Nom rauque, dont le son à la rime répugne, Mais qui n'en est pas moins un village charmant, Sur un sol montueux perché bizarrement. C'est un bâtiment pauvre, en grosses pierres grises, Sans archanges sculptés, sans nervures ni frises, Qui n'a pour ornement que le fer de sa croix, Une horloge rustique et son cadran de bois, Dont les chiffres romains, épongés par la pluie, Ont coulé sur le fond que nul pinceau n'essuie. Mais sur l'humble cadran regardé par hasard, Comme les mots de flamme aux murs de Balthazar, Comme l'inscription de la porte maudite, En caractères noirs une phrase est écrite; Quatre mots solennels, quatre mots de latin, Où tout homme en passant peut lire son destin: «Chaque heure fait sa plaie et la dernière achève!»