Poésies Complètes - Tome 2

Part 3

Chapter 33,554 wordsPublic domain

Comme un mineur qui suit une veine inféconde, J'ai fouillé nuit et jour l'existence profonde Sans trouver le filon. J'ai demandé la vie à l'amour qui la donne, Mais vainement; je n'ai jamais aimé personne Ayant au monde un nom.

J'ai brûlé plus d'un cœur dont j'ai foulé la cendre, Mais je restai toujours, comme la salamandre, Froid au milieu du feu. J'avais un idéal frais comme la rosée, Une vision d'or, une opale irisée Par le regard de Dieu;

Femme comme jamais sculpteur n'en a pétrie, Type réunissant Cléopâtre et Marie, Grâce, pudeur, beauté; Une rose mystique, où nul ver ne se cache; Les ardeurs du volcan et la neige sans tache De la virginité!

Au carrefour douteux, Y grec de Pythagore, J'ai pris la branche gauche, et je chemine encore Sans arriver jamais. Trompeuse volupté, c'est toi que j'ai suivie, Et peut-être, ô vertu! l'énigme de la vie, C'est toi qui la savais.

Que n'ai-je, comme Faust, dans ma cellule sombre, Contemplé sur le mur la tremblante pénombre Du microcosme d'or! Que n'ai-je, feuilletant cabales et grimoires, Auprès de mon fourneau, passé les heures noires A chercher le trésor!

J'avais la tête forte, et j'aurais lu ton livre Et bu ton vin amer, Science, sans être ivre Comme un jeune écolier! J'aurais contraint Isis à relever son voile, Et du plus haut des cieux fait descendre l'étoile Dans mon noir atelier.

N'écoutez pas l'Amour, car c'est un mauvais maître; Aimer, c'est ignorer, et vivre, c'est connaître. Apprenez, apprenez; Jetez et rejetez à toute heure la sonde, Et plongez plus avant sous cette mer profonde Que n'ont fait vos aînés.

Laissez Léviathan souffler par ses narines, Laissez le poids des mers au fond de vos poitrines Presser votre poumon. Fouillez les noirs écueils qu'on n'a pu reconnaître, Et dans son coffre d'or vous trouverez peut-être L'anneau de Salomon!

VIII

Ainsi parla don Juan, et sous la froide voûte, Las, mais voulant aller jusqu'au bout de la route, Je repris mon chemin.

Enfin je débouchai dans une plaine morne Qu'un ciel en feu fermait à l'horizon sans borne D'un cercle de carmin.

Le sol de cette plaine était d'un blanc d'ivoire, Un fleuve la coupait comme un ruban de moire Du rouge le plus vif. Tout était ras; ni bois, ni clocher, ni tourelle, Et le vent ennuyé, la balayait de l'aile Avec un ton plaintif.

J'imaginai d'abord que cette étrange teinte, Cette couleur de sang dont cette onde était peinte, N'était qu'un vain reflet; Que la craie et le tuf formaient ce blanc d'ivoire, Mais je vis que c'était (me penchant pour y boire) Du vrai sang qui coulait.

Je vis que d'os blanchis la terre était couverte, Froide neige de morts, où nulle plante verte, Nulle fleur ne germait; Que ce sol n'était fait que de poussière d'homme, Et qu'un peuple à remplir Thèbes, Palmyre et Rome, Était là qui dormait.

Une ombre, dos voûté, front penché, dans la brise Passa. C'était bien lui, la redingote grise Et le petit chapeau. Une aigle d'or planait sur sa tête sacrée, Cherchant, pour s'y poser, inquiète, effarée, Un bâton de drapeau.

Les squelettes tâchaient de rajuster leurs têtes, Le spectre du tambour agitait ses baguettes A son pas souverain;

Une immense clameur volait sur son passage, Et cent mille canons lui chantaient dans l'orage Leur fanfare d'airain.

Lui ne paraissait pas entendre ce tumulte, Et, comme un Dieu de marbre, insensible à son culte, Marchait silencieux; Quelquefois seulement, comme à la dérobée, Pour retrouver au ciel son étoile tombée Il relevait les yeux.

Mais le ciel empourpré d'un reflet d'incendie N'avait pas une étoile, et la flamme agrandie Montait, montait toujours. Alors, plus pâle encor qu'aux jours de Sainte-Hélène, Il refermait ses bras sur sa poitrine, pleine De gémissements sourds.

Quand il fut devant nous: Grand empereur, lui dis-je, Ce mot mystérieux que mon destin m'oblige A chercher ici-bas, Ce mot perdu que Faust demandait à son livre, Et don Juan à l'amour, pour mourir ou pour vivre, Ne le sauriez-vous pas?

--O malheureux enfant! dit l'ombre impériale, Retourne-t'en là-haut, la bise est glaciale, Et je suis tout transi. Tu ne trouverais pas, sur la route, d'auberge Où réchauffer tes pieds, car la Mort seule héberge Ceux qui passent ici.

Regarde... C'en est fait. L'étoile est éclipsée, Un sang noir pleut du flanc de mon aigle, blessée Au milieu de son vol.

Avec les blancs flocons de la neige éternelle, Du haut du ciel obscur, les plumes de son aile Descendent sur le sol.

Hélas! je ne saurais contenter ton envie; J'ai vainement cherché le mot de cette vie, Comme Faust et don Juan, Je ne sais rien de plus qu'au jour de ma naissance, Et pourtant je faisais dans ma toute-puissance Le calme et l'ouragan.

Pourtant l'on me nommait par excellence L'HOMME: L'on portait devant moi l'aigle et les faisceaux, comme Aux vieux Césars romains; Pourtant j'avais dix rois pour me tenir ma robe, J'étais un Charlemagne emprisonnant le globe Dans une de mes mains.

Je n'ai rien vu de plus du haut de la colonne Où ma gloire, arc-en-ciel tricolore, rayonne, Que vous autres d'en bas. En vain de mon talon j'éperonnais le monde, Toujours le bruit des camps et du canon qui gronde, Des assauts, des combats.

Toujours des plats d'argent avec des clefs de villes, Un concert de clairons et de hourras serviles, Des lauriers, des discours; Un ciel noir, dont la pluie était de la mitraille, Des morts à saluer sur un champ de bataille; Ainsi passaient mes jours.

Que ton doux nom de miel, Lætitia, ma mère, Mentait cruellement à ma fortune amère! Que j'étais malheureux!

Je promenais partout ma peine vagabonde, J'avais rêvé l'empire, et la boule du monde Dans ma main sonnait creux.

Ah! le sort des bergers, et le hêtre où Tityre Dans la chaleur du jour à l'écart se retire Et chante Amaryllis, Le grelot qui résonne et le troupeau qui bêle, Le lait pur ruisselant d'une blanche mamelle Entre des doigts de lis;

Le parfum du foin vert et l'odeur de l'étable, Le pain bis des pasteurs, quelques noix sur la table, Une écuelle de bois; Une flûte à sept trous jointe avec de la cire, Et six chèvres, voilà tout ce que je désire, Moi, le vainqueur des rois.

Une peau de mouton couvrira mes épaules, Galatée en riant s'enfuira sous les saules, Et je l'y poursuivrai: Mes vers seront plus doux que la douce ambroisie, Et Daphnis deviendra pâle de jalousie Aux airs que je jouerai.

Ah! je veux m'en aller dans mon île de Corse, Par le bois dont la chèvre en passant mord l'écorce, Par le ravin profond, Le long du sentier creux où chante la cigale, Suivre nonchalamment en sa marche inégale Mon troupeau vagabond.

Le Sphinx est sans pitié pour quiconque se trompe, Imprudent, tu veux donc qu'il t'égorge et te pompe Le pur sang de ton cœur!

Le seul qui devina cette énigme funeste Tua Laïus son père, et commit un inceste: Triste prix du vainqueur!

IX

Me voilà revenu de ce voyage sombre, Où l'on n'a pour flambeaux et pour astre dans l'ombre Que les yeux du hibou; Comme, après tout un jour de labourage, un buffle S'en retourne à pas lents, morne et baissant le mufle, Je vais ployant le cou.

Me voilà revenu du pays des fantômes; Mais je conserve encor, loin des muets royaumes, Le teint pâle des morts. Mon vêtement, pareil au crêpe funéraire Sur une urne jeté, de mon dos jusqu'à terre Pend au long de mon corps.

Je sors d'entre les mains d'une Mort plus avare Que celle qui veillait au tombeau de Lazare; Elle garde son bien: Elle lâche le corps, mais elle retient l'âme: Elle rend le flambeau, mais elle éteint la flamme, Et Christ n'y pourrait rien.

Je ne suis plus, hélas! que l'ombre de moi-même, Que la tombe vivante où gît tout ce que j'aime, Et je me survis seul;

Je promène avec moi les dépouilles glacées De mes illusions, charmantes trépassées Dont je suis le linceul.

Je suis trop jeune encor, je veux aimer et vivre, O Mort... et je ne puis me résoudre à te suivre Dans le sombre chemin; Je n'ai pas eu le temps de bâtir la colonne Où la Gloire viendra suspendre ma couronne; O Mort, reviens demain!

Vierge aux beaux seins d'albâtre, épargne ton poëte, Souviens-toi que c'est moi, qui le premier, t'ai faite Plus belle que le jour; J'ai changé ton teint vert en pâleur diaphane, Sous de beaux cheveux noirs j'ai caché ton vieux crâne, Et je t'ai fait la cour.

Laisse-moi vivre encor, je dirai tes louanges; Pour orner tes palais, je sculpterai des anges, Je forgerai des croix; Je ferai, dans l'église et dans le cimetière, Fondre le marbre en pleurs et se plaindre la pierre Comme au tombeau des rois!

Je te consacrerai mes chansons les plus belles: Pour toi j'aurai toujours des bouquets d'immortelles Et des fleurs sans parfum. J'ai planté mon jardin, ô Mort, avec tes arbres; L'if, le buis, le cyprès y croisent sur les marbres Leurs rameaux d'un vert brun.

J'ai dit aux belles fleurs, doux honneur du parterre, Au lis majestueux ouvrant son blanc cratère, A la tulipe d'or,

A la rose de mai que le rossignol aime, J'ai dit au dahlia, j'ai dit au chrysanthème, A bien d'autres encor:

Ne croissez pas ici! cherchez une autre terre, Frais amours du printemps; pour ce jardin austère Votre éclat est trop vif; Le houx vous blesserait de ses pointes aiguës, Et vous boiriez dans l'air le poison des ciguës, L'odeur âcre de l'if.

Ne m'abandonne pas, ô ma mère, ô Nature, Tu dois une jeunesse à toute créature, A toute âme un amour; Je suis jeune et je sens le froid de la vieillesse, Je ne puis rien aimer. Je veux une jeunesse, N'eût-elle qu'un seul jour!

Ne me sois pas marâtre, ô Nature chérie, Redonne un peu de séve à la plante flétrie Qui ne veut pas mourir; Les torrents de mes yeux ont noyé sous leur pluie Son bouton tout rongé que nul soleil n'essuie Et qui ne peut s'ouvrir.

Air vierge, air de cristal, eau, principe du monde, Terre qui nourris tout, et toi, flamme féconde, Rayon de l'œil de Dieu, Ne laissez pas mourir, vous qui donnez la vie, La pauvre fleur qui penche et qui n'a d'autre envie Que de fleurir un peu!

Étoiles, qui d'en haut voyez valser les mondes, Faites pleuvoir sur moi, de vos paupières blondes, Vos pleurs de diamant;

Lune, lis de la nuit, fleur du divin parterre, Verse-moi tes rayons, ô blanche solitaire, Du fond du firmament!

OEil ouvert sans repos au milieu de l'espace, Perce, soleil puissant, ce nuage qui passe! Que je te voie encor, Aigles, vous qui fouettez le ciel à grands coups d'ailes, Griffons au vol de feu, rapides hirondelles, Prêtez-moi votre essor!

Vents, qui prenez aux fleurs leurs âmes parfumées Et les aveux d'amour aux bouches bien-aimées; Air sauvage des monts, Encor tout imprégné des senteurs du mélèze, Brise de l'Océan où l'on respire à l'aise, Emplissez mes poumons!

Avril, pour m'y coucher, m'a fait un tapis d'herbe; Le lilas sur mon front s'épanouit en gerbe, Nous sommes au printemps. Prenez-moi dans vos bras, doux rêves du poëte, Entre vos seins polis posez ma pauvre tête Et bercez-moi longtemps.

Loin de moi, cauchemars, spectres des nuits! Les roses, Les femmes, les chansons, toutes les belles choses Et tous les beaux amours, Voilà ce qu'il me faut. Salut, ô muse antique, Muse au frais laurier vert, à la blanche tunique, Plus jeune tous les jours!

Brune aux yeux de lotus, blonde à paupière noire, O Grecque de Milet, sur l'escabeau d'ivoire Pose tes beaux pieds nus, Que d'un nectar vermeil la coupe se couronne! Je bois à ta beauté d'abord, blanche Théone, Puis aux dieux inconnus.

Ta gorge est plus lascive et plus souple que l'onde; Le lait n'est pas si pur et la pomme est moins ronde, Allons, un beau baiser! Hâtons-nous, hâtons-nous! Notre vie, ô Théone, Est un cheval ailé que le Temps éperonne; Hâtons-nous d'en user.

Chantons Io, Péan!... Mais quelle est cette femme Si pâle sous son voile? Ah! c'est toi, vieille infâme! Je vois ton crâne ras, Je vois tes grands yeux creux, prostituée immonde, Courtisane éternelle environnant le monde Avec tes maigres bras!

POÉSIES DIVERSES

1838-1845

POÉSIES DIVERSES

1838-1845

SUR UN ALBUM

Vous voulez de mes vers, reine aux yeux fiers et doux! Hélas! vous savez bien qu'avec les chiens jaloux, Les critiques hargneux, aux babines froncées, Qui traînent par lambeaux les strophes dépecées, Toute la pâle race au front jauni de fiel, Dont le bonheur d'autrui fait le deuil éternel, J'aboie à pleine gueule, et plus fort que les autres. O poëtes divins, je ne suis plus des vôtres! On m'a fait une niche où je veille tapi, Dans le bas du journal comme un dogue accroupi; Et j'ai pour bien longtemps, sur l'autel de mon âme, Renversé l'urne d'or où rayonnait la flamme. Pour moi plus de printemps, plus d'art, plus de sommeil; Plus de blonde chimère au sourire vermeil, De colombe privée, au col blanc, au pied rose, Qui boive dans ma coupe et sur mon doigt se pose. Ma poésie est morte, et je ne sais plus rien, Sinon que tout est laid, sinon que rien n'est bien. Je trouve, par état, le mal dans toute chose, Les taches du soleil, le ver de chaque rose; Triste infirmier, je vois l'ossement sous la peau, La coulisse en dedans et l'envers du rideau. Ainsi je vis.--Comment la belle Muse antique, Droite sous les longs plis de sa blanche tunique, Avec ses cheveux noirs en deux flots déroulés, Comme le firmament de fleurs d'or étoilés, Sans se blesser la plante à ces tessons de verre, Pourrait-elle descendre auprès de moi sur terre? Mais les belles toujours sont puissantes sur nous: Les lions sur leurs pieds posent leurs mufles roux. Ce que ne ferait pas la Muse aux grandes ailes, La Vierge aonienne aux grâces éternelles, Avec son doux baiser et la gloire pour prix, Vous le faites, ô reine! et dans mon cœur surpris Je sens germer les vers, et toute réjouie, S'ouvrir comme une fleur la rime épanouie!

1841.

A LA PRINCESSE BATHILDE

La cloche matinale enfin a sonné l'heure Où les pâles Wilis, qu'un jour trop vif effleure, Près du sylphe qui dort vont se glisser sans bruit Au cœur des nénufars et des belles de nuit; Giselle défaillante avec de molles poses Lentement disparaît sous son linceul de roses, Et l'on n'aperçoit plus du fantôme charmant Qu'une petite main tendue à son amant. --Alors vous paraissez, chasseresse superbe, Traînant votre velours sur le velours de l'herbe, Un sourire à la bouche, un rayon dans les yeux, Plus fraîche que l'aurore éclose au bord des cieux; Belle au regard d'azur, à la tresse dorée, Que sur ses blancs autels la Grèce eût adorée; Pur marbre de Paros, que les Grâces, en chœur, Dans leur groupe admettraient pour quatrième sœur. --De la forêt magique illuminant la voûte, Une vive clarté se répand,--et l'on doute Si le jour, qui renaît dans son éclat vermeil, Vient de votre présence ou s'il vient du soleil! Giselle meurt; Albert éperdu se relève, Et la réalité fait envoler le rêve; Mais en attraits divins, en chaste volupté, Quel rêve peut valoir votre réalité!

1845.

OUI, FORSTER, J'ADMIRAIS....

Oui, Forster, j'admirais ton oreille divine; Tu m'avais bien compris, l'éloge se devine: Qu'elle est charmante à voir sur les bandeaux moirés De tes cheveux anglais si richement dorés! Jamais Benvenuto, dieu de la ciselure, N'a tracé sur l'argent plus fine niellure, Ni dans l'anse d'un vase enroulé d'ornement D'un tour plus gracieux et d'un goût plus charmant! Épanouie au coin de la tempe bleuâtre, Elle semble, au milieu de la blancheur d'albâtre, Une fleur qui vivrait, une rose de chair, Une coquille ôtée à l'écrin de la mer! Comme en un marbre grec, elle est droite et petite, Et le moule en est pris sur celle d'Aphrodite. Bienheureux le bijou qui de ses lèvres d'or Baise son lobe rose,--et plus heureux encor Celui qui peut verser, ô faveur sans pareille! Dans les contours nacrés de sa conque vermeille, Tremblant d'émotion, pâlissant, éperdu, Un mot mystérieux, d'elle seule entendu!

1841.

PRIÈRE

Comme un ange gardien prenez-moi sous votre aile; Tendez, en souriant et daignant vous pencher, A ma petite main votre main maternelle, Pour soutenir mes pas et me faire marcher!

Car Jésus le doux maître, aux célestes tendresses, Permettait aux enfants de s'approcher de lui; Comme un père indulgent il souffrait leurs caresses, Et jouait avec eux sans témoigner d'ennui.

O vous qui ressemblez à ces tableaux d'église Où l'on voit, sur fond d'or, l'auguste Charité Préservant de la faim, préservant de la bise Un groupe frais et blond dans sa robe abrité;

Comme le nourrisson de la mère divine, Par pitié, laissez-moi monter sur vos genoux, Moi pauvre jeune fille, isolée, orpheline, Qui n'ai d'espoir qu'en Dieu, qui n'ai d'espoir qu'en vous!

A UNE JEUNE ITALIENE

Février grelottait blanc de givre et de neige; La pluie, à flots soudains, fouettait l'angle des toits; Et déjà tu disais:--O mon Dieu! quand pourrai-je Aller cueillir enfin la violette au bois?

Notre ciel est pleureur, et le printemps de France, Frileux comme l'hiver, s'assied près des tisons; Paris est dans la boue au beau mois où Florence Égrène ses trésors sous l'émail des gazons.

Vois, les arbres noircis contournent leurs squelettes; Ton âme s'est trompée à sa douce chaleur: Tes yeux bleus sont encor les seules violettes, Et le printemps ne rit que sur ta joue en fleur!

1843.

A TROIS PAYSAGISTES

SALON DE 1839

C'est un bonheur pour nous, hommes de la critique, Qui, le collier au cou, comme l'esclave antique, Sans trêve et sans repos, dans le moulin banal Tournons aveuglément la meule du journal, Et qui vivons perdus dans un désert de plâtre, N'ayant d'autre soleil qu'un lustre de théâtre; Qu'un grand paysagiste, un poëte inspiré, Au feuillage abondant, au beau ciel azuré, Déchire d'un rayon la nuit qui nous inonde Et nous fasse un portrait de la beauté du monde, Pour nous montrer qu'il est encor loin des cités, Malgré les feuilletons, de sévères beautés Que du livre de Dieu la main de l'homme efface; De l'air, de l'eau, du ciel, des arbres, de l'espace, Et des prés de velours, qu'avril étoile encor De paillettes d'argent et d'étincelles d'or. --Enfants déshérités, hélas! sans la peinture, Nous pourrions oublier notre mère nature; Nous pourrions, assourdis du vain bourdonnement Que fait la presse autour de tout événement, Le cœur envenimé de futiles querelles, Perdre le saint amour des choses éternelles, Et ne plus rien comprendre à l'antique beauté, A la forme, manteau sur le monde jeté, Comme autour d'une vierge une souple tunique, Ne voilant qu'à demi sa nudité pudique!

Merci donc, ô vous tous, artistes souverains! Amants des chênes verts et des rouges terrains, Que Rome voit errer dans sa morne campagne, Dessinant un arbuste, un profil de montagne, Et qui nous rapportez la vie et le soleil Dans vos toiles qu'échauffe un beau reflet vermeil! Sans sortir, avec vous nous faisons des voyages, Nous errons, à Paris, dans mille paysages; Nous nageons dans les flots de l'immuable azur, Et vos tableaux, faisant une trouée au mur, Sont pour nous comme autant de fenêtres ouvertes, Par où nous regardons les grandes plaines vertes, Les moissons d'or, le bois que l'automne a jauni, Les horizons sans borne et le ciel infini!

Ainsi nous vous voyons, austères solitudes, Ou l'âme endort sa peine et ses inquiétudes! _Grottes de Cervara_, que d'un pinceau certain Creusa profondément le sévère Bertin, Ainsi nous vous voyons avec vos blocs rougeâtres Aux flancs tout lézardés, où les chèvres des pâtres Se pendent à midi sous le soleil ardent, Sans trouver un bourgeon à ronger de la dent, Avec votre chemin poudroyant de lumière, De son ruban crayeux rayant le sol de pierre, Bien rarement foulé par le talon humain, Et se perdant au fond parmi le champ romain. --Les grands arbres fluets, au feuille sobre et rare. A peine noircissant leurs pieds d'une ombre avare, Montent comme la flèche et vont baigner leur front Dans la limpidité du ciel clair et profond; Comme s'ils dédaignaient les plaisirs de la terre, Pour cacher une nymphe ils manquent de mystère, Leurs branches, laissant trop filtrer d'air et de jour, Éloignent les désirs et les rêves d'amour; Sous leur grêle ramure un maigre anachorète Pourrait seul s'abriter et choisir sa retraite.

Nulle fleur n'adoucit cette sévérité; Nul ton frais ne se mêle à la fauve clarté; Des blessures du roc, ainsi que des vipères Qui sortent à demi le corps de leurs repaires, De pâles filaments d'un aspect vénéneux S'allongent au soleil en enlaçant leurs nœuds; Et l'oiseau pour sa soif n'a d'autre eau que les gouttes.-- Pleurs amers du rocher,--qui suintent des voûtes. Cependant ce désert a de puissants attraits Que n'ont point nos climats et nos sites plus frais. Où l'ombrage est opaque, où dans des vagues d'herbes Nagent à plein poitrail les génisses superbes: C'est que l'œil éternel brille dans ce ciel bleu, Et que l'homme est si loin qu'on se sent près de Dieu.

O mère du génie! ô divine nourrice! Des grands cœurs méconnus pâle consolatrice, Solitude! qui tends tes bras silencieux Aux ennuyés du monde, aux aspirants des cieux, Quand pourrai-je avec toi, comme le vieil ermite, Sur le livre pencher ma tête qui médite!