Poésies Complètes - Tome 2

Part 2

Chapter 23,481 wordsPublic domain

Mes maîtres, savez-vous, qui donc a pu le dire? Ce qu'on sent quand la scie, avec ses dents déchire Nos lambeaux palpitants? Savez-vous si la mort n'est pas une autre vie, Et si, quand leur dépouille à la tombe est ravie, Les aïeux sont contents?

Ah! vous venez fouiller de vos ongles profanes Nos tombeaux violés, pour y prendre nos crânes, Vous êtes bien hardis. Ne craignez-vous donc pas qu'un beau jour, pâle et blême, Un trépassé se lève et vous dise: Anathème! Comme je vous le dis.

Vous imaginez donc, dans cette pourriture, Surprendre les secrets de la mère nature Et le travail de Dieu? Ce n'est pas par le corps qu'on peut comprendre l'âme. Le corps n'est que l'autel, le génie est la flamme; Vous éteignez le feu!

O mes Enfants-Jésus! ô mes brunes madones! O vous qui me devez vos plus fraîches couronnes, Saintes du paradis! Les savants font rouler mon crâne sur la terre, Et vous souffrez cela sans prendre le tonnerre, Sans frapper ces maudits!

Il est donc vrai! le ciel a perdu sa puissance. Le Christ est mort, le siècle a pour dieu la science, Pour foi la liberté. Adieu les doux parfums de la rose mystique; Adieu l'amour; adieu la poésie antique; Adieu sainte beauté!

Vos peintres auront beau, pour voir comme elle est faite, Tourner entre leurs mains et retourner ma tête, Mon secret est à moi. Ils copieront mes tons, ils copieront mes poses, Mais il leur manquera ce que j'avais, deux choses, L'amour avec la foi!

Dites qui d'entre vous, fils de ce siècle infâme, Peut rendre saintement la beauté de la femme? Aucun, hélas! aucun. Pour vos petits boudoirs il faut des priapées; Qui vous jette un regard, ô mes vierges drapées, O mes saintes? Pas un.

L'aiguille a fait son tour. Votre tâche est finie; Comme un pâle vieillard le siècle à l'agonie Se lamente et se tord. L'ange du jugement embouche la trompette, Et la voix va crier: Que justice soit faite, Le genre humain est mort!

Je n'entendis plus rien. L'aube aux lèvres d'opale, Tout endormie encor, sur le vitrage pâle Jetait un froid rayon, Et je vis s'envoler, comme on voit quelque orfraie, Que sous l'arceau gothique une lueur effraie, L'étrange vision!

LA MORT DANS LA VIE

IV

La mort est multiforme, elle change de masque Et d'habit plus souvent qu'une actrice fantasque; Elle sait se farder, Et ce n'est pas toujours cette maigre carcasse, Qui vous montre les dents et vous fait la grimace Horrible à regarder.

Ses sujets ne sont pas tous dans le cimetière, Ils ne dorment pas tous sur des chevets de pierre A l'ombre des arceaux; Tous ne sont pas vêtus de la pâle livrée, Et la porte sur tous n'est pas encor murée Dans la nuit des caveaux.

Il est des trépassés de diverse nature: Aux uns la puanteur avec la pourriture, Le palpable néant, L'horreur et le dégoût, l'ombre profonde et noire Et le cercueil avide entr'ouvrant sa mâchoire Comme un monstre béant;

Aux autres, que l'on voit sans qu'on s'en épouvante Passer et repasser dans la cité vivante Sous leur linceul de chair, L'invisible néant, la mort intérieure Que personne ne sait, que personne ne pleure, Même votre plus cher.

Car, lorsque l'on s'en va dans les villes funèbres Visiter les tombeaux inconnus ou célèbres, De marbre ou de gazon; Qu'on ait ou qu'on n'ait pas quelque paupière amie Sous l'ombrage des ifs à jamais endormie, Qu'on soit en pleurs ou non,

On dit: Ceux-là sont morts. La mousse étend son voile Sur leurs noms effacés; le ver file sa toile Dans le trou de leurs yeux; Leurs cheveux ont percé les planches de la bière; A côté de leurs os, leur chair tombe en poussière Sur les os des aïeux.

Leurs héritiers, le soir, n'ont plus peur qu'ils reviennent; C'est à peine à présent si leurs chiens s'en souviennent; Enfumés et poudreux, Leurs portraits adorés traînent dans les boutiques; Leurs jaloux d'autrefois font leurs panégyriques; Tout est fini pour eux.

L'ange de la douleur, sur leur tombe en prière, Est seul à les pleurer dans ses larmes de pierre; Comme le ver leur corps, L'oubli ronge leur nom avec sa lime sourde; Ils ont pour drap de lit six pieds de terre lourde. Ils sont morts, et bien morts!

Et peut-être une larme, à votre âme échappée, Sur leur cendre, de pluie et de neige trempée, Filtre insensiblement, Qui les va réjouir dans leur triste demeure; Et leur cœur desséché, comprenant qu'on les pleure, Retrouve un battement.

Mais personne ne dit, voyant un mort de l'âme: Paix et repos sur toi! L'on refuse à la lame Ce qu'on donne au fourreau; L'on pleure le cadavre et l'on panse la plaie, L'âme se brise et meurt sans que nul s'en effraie Et lui dresse un tombeau.

Et cependant il est d'horribles agonies Qu'on ne saura jamais, des douleurs infinies Que l'on n'aperçoit pas. Il est plus d'une croix au calvaire de l'âme Sans l'auréole d'or, et sans la blanche femme Échevelée au bas.

Toute âme est un sépulcre où gisent mille choses; Des cadavres hideux dans des figures roses Dorment ensevelis. On retrouve toujours les larmes sous le rire, Les morts sous les vivants, et l'homme est à vrai dire Une Nécropolis.

Les tombeaux déterrés des vieilles cités mortes, Les chambres et les puits de la Thèbe aux cent portes Ne sont pas si peuplés; On n'y rencontre pas de plus affreux squelettes. Un plus vaste fouillis d'ossements et de têtes Aux ruines mêlés.

L'on en voit qui n'ont pas d'épitaphe à leurs tombes, Et de leurs trépassés font comme aux catacombes Un grand entassement; Dont le cœur est un champ uni, sans croix ni pierres, Et que l'aveugle Mort de diverses poussières Remplit confusément.

D'autres, moins oublieux, ont des caves funèbres Où sont rangés leurs morts, comme celles des Guèbres Ou des Égyptiens; Tout autour de leur cœur sont debout les momies, Et l'on y reconnaît les figures blémies De leurs amours anciens.

Dans un pur souvenir chastement embaumée Ils gardent au fond d'eux l'âme qu'ils ont aimée; Triste et charmant trésor! La mort habite en eux au milieu de la vie; Ils s'en vont poursuivant la chère ombre ravie Qui leur sourit encor.

Où ne trouve-t-on pas, en fouillant, un squelette? Quel foyer réunit la famille complète En cercle chaque soir? Et quel seuil, si riant et si beau qu'il puisse être, Pour ne pas revenir n'a vu sortir le maître Avec un manteau noir?

Cette petite fleur, qui, toute réjouie, Fait baiser au soleil sa bouche épanouie, Est fille de la mort. En plongeant sous le sol, peut-être sa racine Dans quelque cendre chère a pris l'odeur divine Qui vous charme si fort.

O fiancés d'hier, encore amants, l'alcôve Où nichent vos amours, à quelque vieillard chauve A servi comme à vous; Avant vos doux soupirs elle a redit son râle, Et son souvenir mêle une odeur sépulcrale A vos parfums d'époux!

Où donc poser le pied qu'on ne foule une tombe? Ah! lorsque l'on prendrait son aile à la colombe, Ses pieds au daim léger; Qu'on irait demander au poisson sa nageoire, On trouvera partout l'hôtesse blanche et noire Prête à vous héberger.

Cessez donc, cessez donc, ô vous, les jeunes mères Berçant vos fils aux bras des riantes chimères, De leur rêver un sort; Filez-leur un suaire avec le lin des langes. Vos fils, fussent-ils purs et beaux comme les anges, Sont condamnés à mort!

V

A travers les soupirs, les plaintes et le râle Poursuivons jusqu'au bout la funèbre spirale De ses détours maudits. Notre guide n'est pas Virgile le poëte, La Béatrix vers nous ne penche pas la tête Du fond du paradis.

Pour guide nous avons une vierge au teint pâle Qui jamais ne reçut le baiser d'or du hâle Des lèvres du soleil. Sa joue est sans couleur et sa bouche bleuâtre, Le bouton de sa gorge est blanc comme l'albâtre, Au lieu d'être vermeil.

Un souffle fait plier sa taille délicate; Ses bras, plus transparents que le jaspe ou l'agate, Pendent languissamment; Sa main laisse échapper une fleur qui se fane, Et, ployée à son dos, son aile diaphane Reste sans mouvement.

Plus sombres que la nuit, plus fixes que la pierre, Sous leur sourcil d'ébène et leur longue paupière Luisent ses deux grands yeux, Comme l'eau du Léthé qui va muette et noire, Ses cheveux débordés baignent sa chair d'ivoire A flots silencieux.

Des feuilles de ciguë avec des violettes Se mêlent sur son front aux blanches bandelettes, Chaste et simple ornement; Quant au reste, elle est nue, et l'on rit et l'on tremble En la voyant venir; car elle a tout ensemble L'air sinistre et charmant.

Quoiqu'elle ait mis le pied dans tous les lits du monde, Sous sa blanche couronne elle reste inféconde Depuis l'éternité. L'ardent baiser s'éteint sur sa lèvre fatale, Et personne n'a pu cueillir la rose pâle De sa virginité.

C'est par elle qu'on pleure et qu'on se désespère: C'est elle qui ravit au giron de la mère Son doux et cher souci; C'est elle qui s'en va se coucher, la jalouse, Entre les deux amants, et qui veut qu'on l'épouse A son tour elle aussi.

Elle est amère et douce, elle est méchante et bonne; Sur chaque front illustre elle met la couronne Sans peur ni passion. Amère aux gens heureux et douce aux misérables, C'est la seule qui donne aux grands inconsolables Leur consolation.

Elle prête des lits à ceux qui, sur le monde, Comme le Juif errant, font nuit et jour leur ronde Et n'ont jamais dormi. A tous les parias elle ouvre son auberge, Et reçoit aussi bien la Phryné que la vierge, L'ennemi que l'ami.

Sur le pas de ce guide au visage impassible, Nous marchons en suivant la spirale terrible Vers le but inconnu, Par un enfer vivant sans caverne ni gouffre, Sans bitume enflammé, sans mers aux flots de soufre, Sans Belzébuth cornu.

Voici, contre un carreau, comme un reflet de lampe Avec l'ombre d'un homme. Allons, montons la rampe, Approchons et voyons. Ah! c'est toi, docteur Faust! dans la même posture Du sorcier de Rembrandt sur la noire peinture Aux flamboyants rayons.

Quoi! tu n'as pas brisé tes fioles d'alchimiste, Et tu penches toujours ton grand front chauve et triste Sur quelque manuscrit! Dans ton livre, aux lueurs de ce soleil mystique Quoi! tu cherches encor le mot cabalistique Qui fait venir l'Esprit!

Eh bien! Scientia, ta maîtresse adorée, A tes chastes désirs s'est-elle enfin livrée? Ou, comme au premier jour, N'en es-tu qu'à baiser sa robe ou sa pantoufle, Ta poitrine asthmatique a-t-elle encor du souffle Pour un soupir d'amour?

Quel sable, quel corail a ramené ta sonde? As-tu touché le fond des sagesses du monde? En puisant à ton puits, Nous as-tu dans ton seau fait monter toute nue La blanche Vérité jusqu'ici méconnue? Arbre, où sont donc tes fruits?

FAUST.

J'ai plongé dans la mer, sous le dôme des ondes; Les grands poissons jetaient leurs ondes vagabondes Jusques au fond des eaux; Léviathan fouettait l'abîme de sa queue, Les sirènes peignaient leur chevelure bleue Sur les bancs de coraux.

La seiche horrible à voir, le polype difforme, Tendaient leurs mille bras; le requin, l'orque énorme Roulaient leurs gros yeux verts; Mais je suis remonté, car je manquais d'haleine; C'est un manteau bien lourd pour une épaule humaine Que le manteau des mers!

Je n'ai pu de mon puits tirer que de l'eau claire; Le Sphinx interrogé continue à se taire; Si chauve et si cassé, Hélas! j'en suis encore à _peut-être_, et _que sais-je_? Et les fleurs de mon front ont fait comme une neige Aux lieux où j'ai passé.

Malheureux que je suis d'avoir sans défiance Mordu les pommes d'or de l'arbre de science! La science est la mort. Ni l'upas de Java, ni l'euphorbe d'Afrique, Ni le mancenillier au sommeil magnétique, N'ont un poison plus fort.

Je ne crois plus à rien. J'allais, de lassitude, Quand vous êtes venus, renoncer à l'étude Et briser mes fourneaux. Je ne sens plus en moi palpiter une fibre, Et comme un balancier seulement mon cœur vibre A mouvements égaux.

Le néant! Voilà donc ce que l'on trouve au terme! Comme une tombe un mort, ma cellule renferme Un cadavre vivant. C'est pour arriver là que j'ai pris tant de peine, Et que j'ai sans profit, comme on fait d'une graine, Semé mon âme au vent.

Un seul baiser, ô douce et blanche Marguerite, Pris sur ta bouche en fleur, si fraîche et si petite, Vaut mieux que tout cela. Ne cherchez pas un mot qui n'est pas dans le livre; Pour savoir comme on vit n'oubliez pas de vivre: Aimez, car tout est là!

VI

La spirale sans fin dans le vide s'enfonce; Tout autour, n'attendant qu'une fausse réponse Pour vous pomper le sang, Sur leurs grands piédestaux semés d'hiéroglyphes, Des Sphinx aux seins pointus, aux doigts armés de griffes, Roulent leur œil luisant.

En passant devant eux, à chaque pas l'on cogne Des os demi-rongés, des restes de charogne, Des crânes sonnant creux. On voit de chaque trou sortir des jambes raides; Des apparitions monstrueusement laides Fendent l'air ténébreux.

C'est ici que l'énigme est encor sans OEdipe, Et qu'on attend toujours le rayon qui dissipe L'antique obscurité. C'est ici que la Mort propose son problème, Et que le voyageur, devant sa face blême, Recule épouvanté.

Ah! que de nobles cœurs et que d'âmes choisies, Vainement, à travers toutes les poésies, Toutes les passions, Ont poursuivi le mot de la page fatale, Dont les os gisent là sans pierre sépulcrale Et sans inscriptions!

Combien, dons Juans obscurs, ont leurs listes remplies Et qui cherchent encor! Que de lèvres pâlies Sous les plus doux baisers, Et qui n'ont jamais pu se joindre à leur chimère! Que de désirs au ciel sont remontés de terre Toujours inapaisés!

Il est des écoliers qui voudraient tout connaître, Et qui ne trouvent pas pour valet et pour maître De Méphistophélès. Dans les greniers, il est des Faust sans Marguerite, Dont l'enfer ne veut pas et que Dieu déshérite; Tous ceux-là, plaignez-les!

Car ils souffrent un mal, hélas! inguérissable; Ils mêlent une larme à chaque grain de sable Que le temps laisse choir. Leur cœur, comme une orfraie au fond d'une ruine, Râle piteusement dans leur maigre poitrine L'hymne du désespoir.

Leur vie est comme un bois à la fin de l'automne. Chaque souffle qui passe arrache à leur couronne Quelque reste de vert, Et leurs rêves en pleurs s'en vont fendant les nues, Silencieux, pareils à des files de grues Quand approche l'hiver.

Leurs tourments ne sont point redits par le poëte Martyrs de la pensée, ils n'ont pas sur leur tête L'auréole qui luit; Par les chemins du monde ils marchent sans cortége, Et sur le sol glacé tombent comme la neige Qui descend dans la nuit.

Comme je m'en allais, ruminant ma pensée, Triste, sans dire mot, sous la voûte glacée, Par le sentier étroit; S'arrêtant tout à coup, ma compagne blafarde Me dit en étendant sa main frêle: Regarde Du côté de mon doigt.

C'était un cavalier avec un grand panache, De longs cheveux bouclés, une noire moustache Et des éperons d'or; Il avait le manteau, la rapière et la fraise Ainsi qu'un raffiné du temps de Louis Treize, Et semblait jeune encor.

Mais en regardant bien je vis que sa perruque Sous ses faux cheveux bruns laissait près de sa nuque Passer des cheveux blancs; Son front, pareil au front de la mer soucieuse, Se ridait à longs plis; sa joue était si creuse Que l'on comptait ses dents.

Malgré le fard épais dont elle était plâtrée, Comme un marbre couvert d'une gaze pourprée Sa pâleur transperçait; A travers le carmin qui colorait sa lèvre, Sons son rire d'emprunt on voyait que la fièvre Chaque nuit le baisait.

Ses yeux sans mouvement semblaient des yeux de verre. Ils n'avaient rien des yeux d'un enfant de la terre, Ni larme ni regard. Diamant enchâssé dans sa morne prunelle, Brillait d'un éclat fixe une froide étincelle. C'était bien un vieillard!

Comme l'arche d'un pont son dos faisait la voûte; Ses pieds endoloris, tout gonflés par la goutte, Chancelaient sous son poids. Ses mains pâles tremblaient,--ainsi tremblent les vagues Sous les baisers du Nord,--et laissaient fuir leurs bagues, Trop larges pour ses doigts.

Tout ce luxe, ce fard sur cette face creuse, Formaient une alliance étrange et monstrueuse. C'était plus triste à voir Et plus laid qu'un cercueil chez des filles de joie, Qu'un squelette paré d'une robe de soie, Qu'une vieille au miroir.

Confiant à la nuit son amoureuse plainte, Il attendait devant une fenêtre éteinte, Sous un balcon désert. Nul front blanc ne venait s'appuyer au vitrage, Nul soleil de beauté ne montrait son visage Au fond du ciel ouvert.

Dis, que fais-tu donc là, vieillard, dans les ténèbres, Par une de ces nuits où les essaims funèbres S'envolent des tombeaux? Que vas-tu donc chercher si loin, si tard, à l'heure Où l'Ange de minuit au beffroi chante et pleure, Sans page et sans flambeaux?

Tu n'as plus l'âge où tout vous rit et vous accueille; Où la vierge répand à vos pieds, feuille à feuille, La fleur de sa beauté; Et ce n'est plus pour toi que s'ouvrent les fenêtres; Tu n'es bon qu'à dormir auprès de tes ancêtres Sous un marbre sculpté.

Entends-tu le hibou qui jette ses cris aigres? Entends-tu dans les bois hurler les grands loups maigres? O vieillard sans raison! Rentre, c'est le moment où la lune réveille Le vampire blafard sur sa couche vermeille; Rentre dans la maison.

Le vent moqueur a pris ta chanson sur son aile, Personne ne t'écoute, et ta cape ruisselle Des pleurs de l'ouragan... Il ne me répond rien; dites, quel est cet homme, O Mort, et savez-vous le nom dont on le nomme? --Cet homme, c'est don Juan.

VII

DON JUAN.

Heureux adolescents, dont le cœur s'ouvre à peine Comme une violette à la première haleine Du printemps qui sourit, Ames couleur de lait, frais buissons d'aubépine Où, sous le pur rayon, dans la pluie argentine Tout gazouille et fleurit;

O vous tous qui sortez des bras de votre mère Sans connaître la vie et la science amère, Et qui voulez savoir, Poëtes et rêveurs, plus d'une fois sans doute, Aux lisières des bois, en suivant votre route Dans la rougeur du soir,

A l'heure enchanteresse, où sur le bout des branches On voit se becqueter les tourterelles blanches Et les bouvreuils au nid, Quand la nature lasse en s'endormant soupire, Et que la feuille au vent vibre comme une lyre Après le chant fini.

Quand le calme et l'oubli viennent à toutes choses, Et que le sylphe rentre au pavillon des roses Sous les parfums plié; Émus de tout cela, pleins d'ardeurs inquiètes, Vous avez souhaité ma liste et mes conquêtes; Vous m'avez envié

Les festins, les baisers sur les épaules nues, Toutes ces voluptés à votre âge inconnues, Aimable et cher tourment! Zerline, Elvire, Anna, mes Romaines jalouses, Mes beaux lis d'Albion, mes brunes Andalouses, Tout mon troupeau charmant.

Et vous vous êtes dit par la voix de vos âmes: Comment faisais-tu donc pour avoir plus de femmes Que n'en a le sultan? Comment faisais-tu donc, malgré verrous et grilles Pour te glisser au lit des belles jeunes filles, Heureux, heureux don Juan!

Conquérant oublieux, une seule de celles Que tu n'inscrivais pas, une entre tes moins belles, Ta plus modeste fleur, Oh! combien et longtemps nous l'eussions adorée! Elle aurait embelli, dans une urne dorée, L'autel de notre cœur.

Elle aurait parfumé, cette humble violette Dont sous l'herbe ton pied a fait ployer la tête, Notre pâle printemps; Nous l'aurions recueillie, et de nos pleurs trempée, Cette étoile aux yeux bleus, dans le bal échappée A tes doigts inconstants.

Adorables frissons de l'amoureuse fièvre, Ramiers qui descendez du ciel sur une lèvre, Baisers âcres et doux, Chutes du dernier voile, et vous, cascades blondes, Cheveux d'or inondant un dos brun de vos ondes, Quand vous connaîtrons-nous?

Enfants, je les connais tous ces plaisirs qu'on rêve; Autour du tronc fatal l'antique serpent d'Ève Ne s'est pas mieux tordu. Aux yeux mortels, jamais dragon à tête d'homme N'a d'un plus vif éclat fait reluire la pomme De l'arbre défendu.

Souvent, comme des nids de fauvettes farouches, Tout prêts à s'envoler, j'ai surpris sur des bouches Des nids d'aveux tremblants; J'ai serré dans mes bras de ravissants fantômes, Bien des vierges en fleur m'ont versé les purs baumes De leurs calices blancs.

Pour en avoir le mot, courtisanes rusées, J'ai pressé, sous le fard, vos lèvres plus usées Que le grès des chemins. Égouts impurs où vont tous les ruisseaux du monde, J'ai plongé sous vos flots; et toi, débauche immonde, J'ai vu tes lendemains.

J'ai vu les plus purs fronts rouler après l'orgie, Parmi les flots de vin, sur la nappe rougie; J'ai vu les fins de bal Et la sueur des bras, et la pâleur des têtes Plus mornes que la Mort sous leurs boucles défaites Au soleil matinal.