Part 6
Les pitons des sierras, les dunes du désert, Où ne pousse jamais un seul brin d'herbe vert; Les monts aux flancs zébrés de tuf, d'ocre et de marne, Et que l'éboulement de jour en jour décharne, Le grès plein de micas papillotant aux yeux, Le sable sans profit buvant les pleurs des cieux, Le rocher refrogné dans sa barbe de ronce, L'ardente solfatare avec la pierre-ponce, Sont moins secs et moins morts aux végétations Que le roc de mon cœur ne l'est aux passions. Le soleil de midi, sur le sommet aride, Répand à flots plombés sa lumière livide, Et rien n'est plus lugubre et désolant à voir Que ce grand jour frappant sur ce grand désespoir. Le lézard pâmé bâille, et parmi l'herbe cuite On entend résonner les vipères en fuite. Là, point de marguerite au cœur étoilé d'or, Point de muguet prodigue égrenant son trésor; Là, point de violette ignorée et charmante, Dans l'ombre se cachant comme une pâle amante, Mais la broussaille rousse et le tronc d'arbre mort, Que le genou du vent, comme un arc, plie et tord: Là, pas d'oiseau chanteur, ni d'abeille en voyage, Pas de ramier plaintif déplorant son veuvage; Mais bien quelque vautour, quelque aigle montagnard, Sur le disque enflammé fixant son œil hagard, Et qui, du haut du pic où son pied prend racine, Dans l'or fauve du soir durement se dessine. Tel était le rocher que Moïse, au désert, Toucha de sa baguette, et dont le flanc ouvert, Tressaillant tout à coup, fit jaillir en arcade Sur les lèvres du peuple une fraîche cascade. Ah! s'il venait à moi, dans mon aridité, Quelque reine des cœurs, quelque divinité, Une magicienne, un Moïse femelle, Traînant dans le désert les peuples après elle, Qui frappât le rocher dans mon cœur endurci, Comme de l'autre roche, on en verrait aussi Sortir en jets d'argent des eaux étincelantes, Où viendraient s'abreuver les racines des plantes; Où les pâtres errants conduiraient leurs troupeaux Pour se coucher à l'ombre et prendre le repos; Où, comme en un vivier, les cigognes fidèles Plongeraient leurs grands becs et laveraient leurs ailes.
La Guardia.
STANCES
Maintenant,--dans la plaine ou bien dans la montagne, Chêne ou sapin, un arbre est en train de pousser, En France, en Amérique, en Turquie, en Espagne, Un arbre sous lequel un jour je puis passer.
Maintenant,--sur le seuil d'une pauvre chaumière, Une femme, du pied agitant un berceau, Sans se douter qu'elle est la parque filandière, Allonge entre ses doigts l'étoupe d'un fuseau.
Maintenant,--loin du ciel à la splendeur divine, Comme une taupe aveugle en son étroit couloir, Pour arracher le fer au ventre de la mine, Sous le sol des vivants plonge un travailleur noir.
Maintenant,--dans un coin du monde que j'ignore, Il existe une place où le gazon fleurit, Où le soleil joyeux boit les pleurs de l'aurore, Où l'abeille bourdonne, où l'oiseau chante et rit.
Cet arbre qui soutient tant de nids sur ses branches, Cet arbre épais et vert, frais et riant à l'œil, Dans son tronc renversé l'on taillera des planches, Les planches dont un jour on fera mon cercueil!
Cette étoupe qu'on file et qui, tissée en toile, Donne une aile au vaisseau dans le port engourdi, A l'orgie une nappe, à la pudeur un voile, Linceul, revêtira mon cadavre verdi!
Ce fer que le mineur cherche au fond de la terre Aux brumeuses clartés de son pâle fanal, Hélas! le forgeron quelque jour en doit faire Le clou qui fermera le couvercle fatal!
A cette même place où mille fois peut-être J'allai m'asseoir, le cœur plein de rêves charmants, S'entr'ouvrira le gouffre où je dois disparaître, Pour descendre au séjour des épouvantements!
Manche, 1843.
EN PASSANT PRÈS D'UN CIMETIÈRE
Qu'est-ce que le tombeau?--Le vestiaire où l'âme, Au sortir du théâtre et son rôle joué, Dépose ses habits d'enfant, d'homme ou de femme, Comme un masque qui rend un costume loué!
Manche, 1844.
LES TROIS GRACES DE GRENADE
A vous, Martirio, Dolorès, Gracia, Sœurs de beauté, bouquet de la _tertulia_, Que tout fin cavalier nomme à la promenade Les Nymphes du Jénil, les perles de Grenade, A vous ces vers écrits en langage inconnu Par l'étranger de France à l'Alhambra venu, Où votre nom, seul mot que vous y saurez lire, Attirera vos yeux et vous fera sourire, Si, franchissant flots bleus et monts aux blonds sommets, Ce livre jusqu'à vous peut arriver jamais.
Douce Martirio, je crois te voir encore, Fraîche à faire jaunir les roses de l'aurore, Dans ton éclat vermeil, dans ta fleur de beauté, Comme une pêche intacte au duvet velouté, Avec tes yeux nacrés, ciel aux astres d'ébène, Et ta bouche d'œillet épanouie à peine, Si petite vraiment qu'on n'y saurait poser, Même quand elle rit, que le quart d'un baiser. Je te vois déployant ta chevelure brune, Et nous questionnant pour savoir si quelqu'une Dans notre France avait les cheveux assez longs, Pour filer d'un seul jet de la nuque aux talons. Et toi qui demeurais, ainsi qu'une sultane, Dans un palais moresque aux murs de filigrane, Dolorès, belle enfant à l'œil déjà rêveur, Que nous reconduisions,--ô la douce faveur! Sans duègne revêche et sans parents moroses, Prés du Généralife où sont les lauriers-roses, Te souvient-il encor de ces deux étrangers Qui demandaient toujours à voir les orangers, Les boleros dansés au son des séguidilles, Les basquines de soie et les noires mantilles? Nous parlions l'espagnol comme toi le français, Nous commencions les mots et tu les finissais, Et, malgré notre accent au dur jota rebelle, Tu comprenais très-bien que nous te trouvions belle.
Quoiqu'il fît nuit, le ciel brillait d'un éclat pur, Cent mille astres, fleurs d'or, s'entr'ouvraient dans l'azur Et, de son arc d'argent courbant les cornes blanches, La lune décochait ses flèches sous les branches; La neige virginale et qui ne fond jamais Scintillait vaguement sur les lointains sommets, Et du ciel transparent tombait un jour bleuâtre Qui, baignant ton front pur des pâleurs de l'albâtre, Te faisait ressembler à la jeune péri Revenant visiter son Alhambra chéri.
Pour toi les derniers vers, toi que j'aurais aimée, Gracia, tendre fleur dont mon âme charmée, Pour l'avoir respirée un moment, gardera Un long ressouvenir qui la parfumera. Comment peindre tes yeux aux paupières arquées, Tes tempes couleur d'or, de cheveux noirs plaquées. Ta bouche de grenade où luit le feu vermeil Que dans le sang du More alluma le soleil? L'Orient tout entier dans tes regards rayonne, Et bien que Gracia soit le nom qu'on te donne, Et que jamais objet n'ait été mieux nommé, Tu devrais t'appeler Zoraïde ou Fatmé!
Grenade, 1842.
J'ÉTAIS MONTÉ PLUS HAUT.....
J'étais monté plus haut que l'aigle et le nuage; Sous mes pieds s'étendait un vaste paysage, Cerclé d'un double azur par le ciel et la mer; Et les crânes pelés des montagnes géantes En foule jaillissaient des profondeurs béantes, Comme de blancs écueils sortant du gouffre amer.
C'était un vaste amas d'éboulements énormes, Des rochers grimaçant dans des poses difformes, Des pics dont l'œil à peine embrasse la hauteur, Et, la neige faisant une écume à leur crête; On eût dit une mer prise un jour de tempête, Un chaos attendant le mot du Créateur.
Là dorment les débris des races disparues, Le vieux monde noyé sous les ondes accrues, Le Béhémot biblique et le Léviathan. Chaque mont de la chaîne, immense cimetière, Cache un corps monstrueux dans son ventre de pierre, Et ses blocs de granit sont des os de Titan!
Sierra-Nevada.
CONSOLATION
Ne sois pas étonné si la foule, ô poëte, Dédaigne de gravir ton œuvre jusqu'au faîte; La foule est comme l'eau qui fuit les hauts sommets: Où le niveau n'est pas, elle ne vient jamais. Donc, sans prendre à lui plaire une peine perdue, Ne fais pas d'escalier à ta pensée ardue: Une rampe aux boîteux ne rend pas le pied sûr. Que le pic solitaire escalade l'azur, L'aigle saura l'atteindre avec un seul coup d'aile, Et posera son pied sur la neige éternelle, La neige immaculée, au pur reflet d'argent, Pour que Dieu, dans son œuvre allant et voyageant, Comprenne que toujours on fréquente les cimes Et qu'on monte au sommet des poëmes sublimes.
Sierra-Nevada, 1841.
DANS LA SIERRA
J'aime d'un fol amour les monts fiers et sublimes! Les plantes n'osent pas poser leurs pieds frileux Sur le linceul d'argent qui recouvre leurs cimes; Le soc s'émousserait à leurs pics anguleux.
Ni vigne aux bras lascifs, ni blés dorés, ni seigles; Rien qui rappelle l'homme et le travail maudit. Dans leur air libre et pur nagent des essaims d'aigles, Et l'écho du rocher siffle l'air du bandit.
Ils ne rapportent rien et ne sont pas utiles; Ils n'ont que leur beauté, je le sais, c'est bien peu; Mais, moi, je les préfère aux champs gras et fertiles, Qui sont si loin du ciel qu'on n'y voit jamais Dieu!
Sierra-Nevada, 1840.
LE POËTE ET LA FOULE
La plaine un jour disait à la montagne oisive: --Rien ne vient sur ton front des vents toujours battu! Au poëte, courbé sur sa lyre pensive, La foule aussi disait:--Rêveur, à quoi sers-tu?
La montagne en courroux répondit à la plaine: --C'est moi qui fais germer les moissons sur ton sol; Du midi dévorant je tempère l'haleine, J'arrête dans les cieux les nuages au vol!
Je pétris de mes doigts la neige en avalanches, Dans mon creuset je fonds les cristaux des glaciers, Et je verse, du bout de mes mamelles blanches, En longs filets d'argent, les fleuves nourriciers.
Le poëte, à son tour, répondit à la foule: --Laissez mon pâle front s'appuyer sur ma main. N'ai-je pas de mon flanc, d'où mon âme s'écoule, Fait jaillir une source où boit le genre humain?
Sierra-Nevada.
LE CHASSEUR
Je suis enfant de la montagne, Comme l'isard, comme l'aiglon, Je ne descends dans la campagne Que pour ma poudre et pour mon plomb Puis je reviens, et de mon aire Je vois en bas l'homme ramper, Si haut placé que le tonnerre Remonterait pour me frapper.
Je n'ai pour boire, après ma chasse, Que l'eau du ciel dans mes deux mains; Mais le sentier par où je passe Est vierge encor de pas humains. Dans mes poumons nul souffle immonde! En liberté je bois l'air bleu, Et nul vivant en ce bas monde Autant que moi n'approche Dieu.
Pour mon berceau j'eus un nid d'aigle Comme un héros ou comme un roi, Et j'ai vécu sans frein ni règle, Plus haut que l'homme et que la loi. Après ma mort une avalanche De son linceul me couvrira, Et sur mon corps la neige blanche, Tombeau d'argent, s'élèvera.
Sierra-Nevada.
L'ÉCHELLE D'AMOUR
SÉRÉNADE
Sur le balcon où tu te penches Je veux monter... efforts perdus! Il est trop haut, et tes mains blanches N'atteignent pas mes bras tendus.
Pour déjouer ta duègne avare, Jette un collier, un ruban d'or; Ou des cordes de ta guitare Tresse une échelle, ou bien encor...
Ote tes fleurs, défais ton peigne, Penche sur moi tes cheveux longs, Torrent de jais dont le flot baigne Ta jambe ronde et tes talons.
Aidé par cette échelle étrange, Légèrement je gravirai, Et jusqu'au ciel, sans être un ange, Dans les parfums je monterai!
1841.
J'AI DANS MON COEUR ....
J'ai dans mon cœur, dont tout voile s'écarte, Deux bancs d'ivoire, une table en cristal, Où sont assis, tenant chacun leur carte, Ton faux amour et mon amour loyal.
J'ai dans mon cœur, dans mon cœur diaphane Ton nom chéri qu'enferme un coffret d'or; Prends-en la clef, car nulle main profane Ne doit l'ouvrir ni ne l'ouvrit encor.
Fouille mon cœur, ce cœur que tu dédaignes Et qui pourtant n'est peuplé que de toi, Et tu verras, mon amour, que tu règnes Sur un pays dont nul homme n'est roi!
Grenade, 1841.
LE LAURIER DU GÉNÉRALIFE
Dans le Généralife, il est un laurier-rose, Gai comme la victoire, heureux comme l'amour. Un jet d'eau, son voisin, l'enrichit et l'arrose: Une perle reluit dans chaque fleur éclose, Et le frais émail vert se rit des feux du jour.
Il rougit dans l'azur comme une jeune fille; Ses fleurs, qui semblent vivre, ont des teintes de chair On dirait, à le voir sous l'onde qui scintille, Une odalisque nue attendant qu'on l'habille, Cheveux en pleurs, au bord du bassin au flot clair.
Le laurier, je l'aimais d'une amour sans pareille; Chaque soir, près de lui, j'allais me reposer; A l'une de ses fleurs, bouche humide et vermeille, Je suspendais ma lèvre, et parfois, ô merveille! J'ai cru sentir la fleur me rendre mon baiser...
Généralife, 1843.
LA LUNE ET LE SOLEIL
Le soleil dit à la lune: --Que fais-tu sur l'horizon? Il est bien tard, à la brune, Pour sortir de sa maison.
L'honnête femme, à cette heure, Défile son chapelet, Couche son enfant qui pleure, Et met la barre au volet.
Le follet court sur la dune; Gitanas, chauves-souris, Rôdent en cherchant fortune; Noirs ou blancs, tous chats sont gris.
Des planètes équivoques Et des astres libertins, Croyant que tu les provoques, Suivront tes pas clandestins.
La nuit, dehors on s'enrhume. Vas-tu prendre encor ce soir Le brouillard pour lit de plume Et l'eau du lac pour miroir?
Réponds-moi.--J'ai cent retraites Sur la terre et dans les cieux, Monsieur mon frère; et vous êtes Un astre bien curieux!
Généralife, 1844.
LETRILLA
Enfant, pourquoi tant de parure, Sur ton sein ces rouges colliers, Ta clef d'argent à ta ceinture, Ces beaux rubans à tes souliers?
--La neige fond sur la montagne; L'œil bleu du printemps nous sourit. Je veux aller à la campagne Savoir si le jasmin fleurit.--
Pour moi ni printemps ni campagne; Pour moi pas de jasmin en fleur; Car une peine m'accompagne, Car un chagrin me tient au cœur.
Grenade.
J'ALLAIS PARTIR.....
J'allais partir; doña Balbine Se lève et prend à sa bobine Un long fil d'or; A mon bouton elle le noue, Et puis me dit, baisant ma joue --Restez encor!
Par l'un des bouts ce fil, trop frêle Pour retenir un infidèle, Tient à mon cœur... Si vous partez, mon cœur s'arrache: Un nœud si fort à vous m'attache, O mon vainqueur!
--Pourquoi donc prendre à ta bobine Pour me fixer, doña Balbine, Un fil doré? A ton lit qu'un cheveu m'enchaîne, Se brisât-il, sois-en certaine, Je resterai!
Grenade.
J'AI LAISSÉ DE MON SEIN DE NEIGE.....
J'ai laissé de mon sein de neige Tomber un œillet rouge à l'eau Hélas! comment le reprendrai-je Mouillé par l'onde du ruisseau? Voilà le courant qui l'entraîne! Bel œillet aux vives couleurs, Pourquoi tomber dans la fontaine? Pour t'arroser j'avais mes pleurs!
Grenade.
LE SOUPIR DU MORE
Ce cavalier qui court vers la montagne, Inquiet, pâle au moindre bruit, C'est Boabdil, roi des Mores d'Espagne, Qui pouvait mourir, et qui fuit!
Aux Espagnols Grenade s'est rendue; La croix remplace le croissant, Et Boabdil pour sa ville perdue N'a que des pleurs et pas de sang...
Sur un rocher nommé Soupir-du-More, Avant d'entrer dans la Sierra, Le fugitif s'assit, pour voir encore De loin Grenade et l'Alhambra:
«Hier, dit-il, j'étais calife; Comme un dieu vivant adoré, Je passais du Généralife A l'Alhambra peint et doré! J'avais, loin des regards profanes, Des bassins aux flots diaphanes Où se baignaient trois cents sultanes; Mon nom partout jetait l'effroi! Hélas! ma puissance est détruite; Ma vaillante armée est en fuite, Et je m'en vais sans autre suite Que mon ombre derrière moi!
«Fondez, mes yeux, fondez en larmes! Soupirs profonds venus du cœur, Soulevez l'acier de mes armes: Le Dieu des chrétiens est vainqueur! Je pars, adieu, beau ciel d'Espagne, Darro, Jénil, verte campagne, Neige rose de la montagne; Adieu, Grenade, mes amours! Riant Alhambra, tours vermeilles, Frais jardins remplis de merveilles, Dans mes rêves et dans mes veilles, Absent, je vous verrai toujours!»
Sierra d'Elvire, 1844.
DEUX TABLEAUX DE VALDÈS LÉAL
Après l'autel sculpté, le Moïse célèbre, Et le saint Jean de Dieu sous sa charge funèbre, A Séville on fait voir, dans le grand hôpital, Deux tableaux singuliers de Juan Valdès Léal.
Ce Valdès possédait, Young de la peinture, Les secrets de la mort et de la sépulture, Comme le Titien les splendides couleurs, Il aimait les tons verts, les blafardes pâleurs, Le sang de la blessure et le pus de la plaie, Les martyrs en lambeaux étalés sur la claie, Les cadavres pourris, et dans des plats d'argent, Parmi du sang caillé, les têtes de saint Jean; --Un vrai peintre espagnol, catholique et féroce, Par la laideur terrible et la souffrance atroce, Redoublant dans le cœur de l'homme épouvanté L'angoisse de l'enfer et de l'éternité. Le premier,--toile étrange où manquent les figures.-- N'est qu'un vaste fouillis d'étoffes, de dorures, De vases, d'objets d'art, de brocarts opulents, Miroités de lumière et de rayons tremblants. Tous les trésors du monde et toutes les richesses: Les coffres-forts des juifs, les écrins des duchesses, Sur de beaux tapis turcs de grandes fleurs brodés, Rompant leur ventre d'or, semblent s'être vidés. Ce ne sont que ducats, quadruples et cruzades, Un Pactole gonflé débordant en cascades, Une mine livrant aux regards éblouis Ses diamants en fleur dans l'ombre épanouis; L'éventail pailleté comme un papillon brille; Sur la guitare encor vibre une séguidille; Et, parmi les flacons, un coquet masque noir De ses yeux de velours semble rire au miroir; Des bracelets rompus les perles défilées S'égrènent au hasard avec les fleurs mêlées, Et l'on voit s'échapper les billets et les vers Des cassettes de laque aux tiroirs entr'ouverts.
En prodiguant ainsi les attributs de fête, Quelle noire antithèse avais-tu dans la tête? Quel sombre épouvantail ton pinceau sépulcral Voulait-il évoquer, pâle Valdès Léal?
Pour te montrer si gai, si clair, si coloriste, Il fallait, à coup sûr, que tu fusses bien triste; Car tu n'as pas pour but de faire luire aux yeux Un bouquet de palette, un prisme radieux, Comme un Vénitien qui, dans sa folle joie, Verse à flots le velours et chiffonne la soie.
Tu voulais, au milieu de ce luxe éperdu, Faire surgir plus morne et plus inattendu Le convive importun, l'affamé parasite, Dont nul amphitryon n'élude la visite. En effet,--le voici, l'œil cave et le front ras, Qui dans la fête arrive, un cercueil sous le bras, Ricane affreusement de sa bouche élargie, Et met, brusque éteignoir, sa main sur la bougie. Les heureux, les puissants, les sages et les fous, Ainsi la maigre main doit nous éteindre tous!
Hélas! depuis le temps que le vieux monde dure, Nous la savons assez, cette vérité dure, Sans nous montrer, Valdès, ce cauchemar affreux, Ce masque au nez de trèfle, aux grands orbites creux, Trous ouverts sur le vide, et qui font voir dans l'ombre Les abîmes béants de l'éternité sombre!
Un autre eût borné là sa terrible leçon Et se fût contenté de ce premier frisson, Mais Valdès te connaît, bienheureuse Séville, De l'Espagne moresque ô la plus belle fille! Toi, dont le petit pied trempe au Guadalquivir, Et qui reçus du ciel tout ce qui peut ravir: Les orangers vermeils et les frais lauriers-roses, Le plaisir nonchalant, l'oubli de toutes choses, L'amour et la beauté sous un soleil de feu, Les plus riches présents qu'à la terre ait faits Dieu! Il sait que, pour jeter à ton âme distraite La morose pensée et l'angoisse secrète, Pour faire dans ta joie apparaître la mort, Il faut crier bien haut, il faut frapper bien fort! Dans la seconde toile, où d'une lampe avare Tombe sinistrement une lumière rare, Des cercueils tout ouverts sont par file rangés, Avec leurs habitants gravement allongés. D'abord, c'est un évêque ayant encor sa mitre, Qui semble présider le lugubre chapitre; D'un geste machinal il bénit vaguement Tout le peuple livide autour de lui dormant. Son front luit comme un os, et, dans ses dures pinces, L'agonie a serré son nez aux ailes minces; Aux angles de sa bouche, aux plis de son menton, Déjà la moisissure a jeté son coton; Le ver ourdit sa toile au fond de ses yeux caves, Et, marquant leur chemin par l'argent de leurs baves, Les hideux travailleurs de la destruction Font sur ce maigre corps leur plaie ou leur sillon; Par ses gants décousus entre la mouche noire, Et le gusano court sur ses habits de moire. Tous ces affreux détails sont peints complaisamment, Comme un portrait chéri tracé par un amant, Et nul Italien rêvant de sa madone, Dans l'outremer limpide et dans l'air qui rayonne, Plus amoureusement n'a caressé les traits De quelque Fornarine aux célestes attraits.
Plus loin, c'est un bravache à la moustache épaisse, Armé de pied en cap en son étroite caisse. La putréfaction qui lui gonfle les chairs Au bistre de son teint a mêlé des tons verts; Sa tête va rouler comme une orange mûre, Car le ver a trouvé le joint de son armure. Hélas! fier capitan, le maigre spadassin A sa botte secrète et son coup assassin! Fût-on prévôt de salle ou maître en fait d'escrime, Dans ce duel suprême on est toujours victime.
Au dernier plan, couverts de linceuls en lambeaux, Des morts de tout état, jadis jeunes et beaux, Élégants cavaliers, superbes courtisanes, Dont un jaune rayon fait reluire les crânes, Cauchemars grimaçants, monstrueuses laideurs, Du sinistre caveau peuplent les profondeurs. Jamais ce lourd sommeil, plein de rêves étranges, Qui fait voir aux dormeurs les démons ou les anges; Cette attitude morne et cet abattement Du pécheur sans espoir qui pense au jugement; Cet ennui de la mort qui regrette la vie, Le soleil, le ciel bleu, la lumière ravie, N'ont été mieux rendus qu'en ce dernier tableau, Qui fait Valdès Réal rival de Murillo. Pour que l'allégorie aux yeux n'offre aucun doute, Perçant dans un éclair les ombres de la voûte, La main de l'inconnu, la main que Balthazar Vit écrire à son mur des mots compris trop tard, Apparaît soutenant des balances égales: Un des plateaux chargé de tiares papales, De couronnes de rois, de sceptres, d'écussons; L'autre, de vils rebuts, d'ordure et de tessons. Tout a le même poids aux balances suprêmes. Voilà donc votre sens, mystérieux emblèmes! Et vous nous promettez, pour consolation, La triste égalité de la corruption!
Séville, 1841.
A ZURBARAN
Moines de Zurbaran, blancs chartreux qui, dans l'ombre, Glissez silencieux sur les dalles des morts, Murmurant des _Pater_ et des _Ave_ sans nombre,
Quel crime expiez-vous par de si grands remords? Fantômes tonsurés, bourreaux à face blême, Pour le traiter ainsi, qu'a donc fait votre corps?