Poésies Complètes - Tome 1

Part 7

Chapter 73,624 wordsPublic domain

Qui cause ce chagrin? En se levant, s'est-elle Dans sa glace trouvée ou vieillie ou moins belle? --A-t-elle découvert dans ses boucles de jais Un pâle fil d'argent? à ses dents une tache? Les deux bouts du ruban, sous la main qui l'attache Seraient-ils donc trop courts pour son corps plus épais? --Cette robe attendue et sur laquelle on compte Pour enlever à miss Wilmot le cœur du comte, S'est-elle déchirée ou fripée en chemin? Son épagneul est-il malade?--Quelque fièvre, Après trois nuits de bal, a-t-elle de sa lèvre Décoloré le pur carmin?

XXXIX

Son œil est-il moins vif, son col moins blanc? l'ovale De son visage grec moins pur?--Quelque rivale, Avec plus de jeunesse ou plus de diamants, A-t-elle au dernier _raoût_ fait tourner plus de têtes? Non,--elle est bien toujours la déesse des fêtes;-- Tout ploie à ses genoux.--Hier, l'un de ses amants Pris d'un beau désespoir, la voyant infidèle, S'est jeté dans le Rhin;--et ce matin, pour elle, Ludwig de Siegendorff en duel s'est battu; Son adversaire est mort,--lui blessé;--voilà certe Un beau succès!--tout Leyde est en l'air et disserte. Pourquoi donc ce front abattu?

XL

Pourquoi donc ces sourcils qui tremblent et se plissent? Ces longs cils noirs baissés où quelques larmes glissent, Qui palpitent jetant sur le satin des chairs Une auréole brune, une ombre veloutée, Comme Lawrence en peint?--cette gorge agitée Dans sa prison de crêpe et sous les réseaux clairs Ondant comme la neige au vent d'une tempête? Quelle pensée étrange à cette folle tête Donne un air si rêveur?--Est-ce le souvenir De son premier amour et de ses jours d'enfance? --Regret d'avoir perdu cette belle innocence? --Est-ce la peur de l'avenir?

XLI

Ce n'est pas cela, non;--elle est trop corrompue Pour ne pas oublier, et la chaîne est rompue Qui liait son présent à son passé.--D'ailleurs, Je ne crois pas qu'elle ait dans un pli de son âme Un de ces souvenirs qui, dans tout cœur de femme, Si dépravé qu'il soit, restent des jours meilleurs, Et se gardent sans tache au fond de sa mémoire, Comme fait une perle au creux d'une onde noire. --Ce n'est qu'une coquette, elle n'a pas aimé: Le bal, un souper fin, quelque soirée à rendre, Le plaisir l'étourdit, et l'empêche d'entendre La voix de son cœur comprimé.

XLII

Voici le fait:--la veille on jouait au théâtre Le _Don Juan_ de Mozart. Avec sa cour folâtre De jeunes merveilleux, papillons de boudoir, Dont quelque Staub de Leyde a découpé les ailes, Véronique était là, le pôle des prunelles, Coquetant dans sa loge et radieuse à voir. --Les femmes sous leur fard pâlissaient de colère Et se mordaient la lèvre;--elle, sûre de plaire, Comme le paon sa queue, ouvrait son éventail, Parlait, riait tout haut, laissait choir sa lorgnette, Otait son gant, faisait sentir sa cassolette, Ou chatoyer son riche émail.

XLIII

Les acteurs avaient beau s'évertuer en scène, Filer les plus beaux sons, ils y perdaient leur peine. --En vain Leporello pas à pas suivait Juan; En vain le Commandeur faisait tonner ses bottes, Zerline gazouillait jouant avec les notes, Dona Anna pleurait.--Ils auraient bien un an Continué ce jeu sans que l'on y prit garde: --Le parterre est distrait,--l'on cause, l'on regarde, Mais d'un autre côté;--sous les binocles d'or Braqués au même point le désir étincelle; Véronique sourit;--le bonheur d'être belle La fait dix fois plus belle encor.

XLIV

Seul un homme debout auprès d'une colonne, Sans que ce grand fracas le dérange ou l'étonne, A la scène oubliée attachant son regard, Dans une extase sainte enivre ses oreilles. De ces accords profonds, de ces hautes merveilles Qui font luire ton nom entre tous,--ô Mozart!-- Ton génie avait pris le sien, et de ses ailes Le poussait par delà les sphères éternelles. L'heure, le lieu, le monde, il ne savait plus rien, Il s'était fait musique, et son cœur en mesure Palpitait et chantait avec une voix pure, Et lui seul te comprenait bien.

XLV

Tout au plus dans l'entr'acte avait-il sur la belle Jeté l'œil, froidement, et sans que sa prunelle S'allumât, comme si le regard contre un mur Eût été se briser.--Pourtant, comme une balle, Cette œillade d'un bout à l'autre de la salle, Au cœur de Véronique arrivant d'un vol sûr, Y fit sans le vouloir une blessure grave, --Une blessure à mort.--Ainsi l'on voit un brave Être tué sans gloire à l'angle d'un buisson Par le coup de fusil tiré sur quelque lièvre, Par la tuile qui tombe, ou mourir de la fièvre En revenant dans sa maison.

XLVI

Celle qui, jusqu'alors comme la salamandre, Froide au milieu des feux, daignait à peine rendre Pour une passion un caprice en retour, Et se faisait un jeu (c'est le plaisir des femmes) De torturer les cœurs et de damner les âmes, Celle qui sans pitié se jouait d'un amour, Comme un enfant cruel de son hochet qu'il casse Et rejette bien loin aussitôt qu'il le lasse, Souffre aujourd'hui les maux qu'elle causait hier: Elle faisait aimer, et maintenant elle aime! L'oiseleur à la fin s'est englué lui-même; Il est vaincu ce cœur si fier!

XLVII

C'est le train de la vie et de la destinée; Quand au timbre fatal l'heure est enfin sonnée, Nul ne peut retarder sa défaite d'un jour. --Quelle vertu qu'on ait, ou qu'on fuie ou qu'on reste, Tout cède à ce pouvoir infernal ou céleste: On ne saurait tromper ni son sort ni l'amour. --Amour, joie et fléau du monde,--douce peine, Misère qu'on regrette et de charmes si pleine; --Rire qui touche aux pleurs,--souci pâle et charmant, Mal que l'on veut avoir;--Paradis,--Enfer,--Songe Commencé dans le ciel, que sur terre on prolonge, Mystérieux enchantement!

XLVIII

Poignante Volupté,--plaisir qui fait peut-être L'homme l'égal de Dieu! qui ne veut vous connaître S'il ne vous a connu, moments délicieux, Et si longs et si courts qui valent une vie, Et que voudrait payer l'Ange qui les envie De son éternité de bonheur dans les cieux!-- Mer de félicité,--ravissement,--extase, Dont ne saurait donner l'idée aucune phrase Soit en vers soit en prose!--Heures du rendez-vous, Belles nuits sans sommeils, râles, sanglots d'ivresse, Soupirs, mots inconnus qu'étouffe une caresse, Baisers enragés, désirs fous!

XLIX

Amour! le seul péché qui vaille qu'on se damne, --En vain dans ses sermons le prêtre te condamne; En vain dans son fauteuil, besicles sur le nez, La maman te dépeint comme un monstre à sa fille, --En vain Orgon jaloux ferme sa porte, et grille Ses fenêtres.--En vain dans leurs livres mort-nés, Contre toi longuement les moralistes crient, En vain de ton pouvoir les coquettes se rient;-- La novice à ton nom fait un signe de croix; Jeune ou vieux, laid ou beau, teint vermeil ou teint blême, Anglais, Français, païen ou chrétien,--chacun aime Au moins dans sa vie une fois.

L

Moi, ce fut l'an passé que cette frénésie Me vint d'être amoureux.--Adieu, la poésie! Je n'avais pas assez de temps pour l'employer A compasser des mots:--adorer mon idole, La parer, admirer sa chevelure folle, Mer d'ébène où ma main aimait à se noyer; L'entendre respirer, la voir vivre, sourire Quand elle souriait, m'enivrer d'elle, lire Ses désirs dans ses yeux; sur son front endormi Guetter ses rêves; boire à sa bouche de rose Son souffle en un baiser,--je ne fis autre chose Pendant quatre mois et demi.

LI

Sans cela l'univers aurait eu mon poëme En mil huit cent vingt-neuf, et beaucoup plus tôt même; Mais, comme je l'ai dit, je n'avais pas le temps D'enfiler dans un vers des mots, comme des perles Dans un cordon.--J'allais ouïr siffler les merles Avec elle aux grands bois;--l'on était au printemps. Elle, comme un enfant, courait dans la rosée Après les papillons, et la jambe arrosée D'une pluie argentée, allait chantant toujours; Chaque fleur sous ses pas inclinait son ombelle. --Moi, je la regardais;--la nature était belle, Et riait comme nos amours.

LII

Mai dans le gazon vert faisait rougir la fraise: --Dès qu'elle en trouvait une, heureuse et sautant d'aise, Elle accourait bien vite et voulait partager; Moi, je ne voulais pas;--c'était une bataille! D'un bras j'emprisonnais ses deux bras et sa taille, Et de mon autre main je la faisais manger. Elle me résistait d'abord, mais, bientôt lasse D'une lutte inégale, elle demandait grâce, Promettant de payer en baisers sa rançon. --Alors, comme un oiseau dont on ouvre la cage, Elle prenait son vol et fuyait, la sauvage, Se cacher derrière un buisson.

LIII

Et puis je l'entendais rire sous la feuillée De me tromper ainsi.--Quelque abeille éveillée Sortant d'une clochette, un lézard, un faucheux, Arpentant son col blanc avec ses pattes grêles, Une chenille prise aux plis de ses dentelles, La ramenait bientôt poussant des cris affreux. --Elle cachait son front contre moi, toute blanche; Tressaillant quand le vent remuait une branche, Ses beaux seins effarés, au tic tac de son cœur Tremblaient et palpitaient comme deux tourterelles Surprises dans le nid, qui font un grand bruit d'ailes Entre les doigts de l'oiseleur.

LIV

Tout en la rassurant, d'une main aguerrie Je saisissais le monstre, et de sa peur guérie Elle recommençait à rire, et s'asseyait Sur un de mes genoux se moquant d'elle-même, Et m'embrassait disant:--Mon Dieu, comme je l'aime! Puis le baiser rendu, rêveuse, elle appuyait Sa tête à mon épaule, et fermait sa paupière Comme pour s'endormir.--Un long jet de lumière, Traversant les rameaux, dorait son front charmant; --Le rossignol chantait et perlait ses roulades, Un vent tout parfumé, sous les vertes arcades Soupirait langoureusement.

LV

Nous ne nous disions rien, et nous avions l'air triste, Et pourtant, ô mon Dieu! si le bonheur existe Quelque part ici-bas, nous étions bien heureux. --Qu'eût servi de parler?--Sur nos lèvres pressées Nous arrêtions les mots, nous savions les pensées; Nous n'avions qu'un esprit, qu'une seule âme à deux. --Comme emparadisés dans les bras l'un de l'autre, Nous ne concevions pas d'autre ciel que le nôtre. Nos artères, nos cœurs vibraient à l'unisson; Dans les ravissements d'une extase profonde, Nous avions oublié l'existence du monde, Nos yeux étaient notre horizon.

LVI

Tout ce bonheur n'est plus. Qui l'aurait dit? nous sommes Comme des étrangers l'un pour l'autre; les hommes Sont ainsi;--leur toujours ne passe pas six mois.-- L'amour s'en est allé, Dieu sait où;--ma princesse, Comme un beau papillon qui s'enfuit et ne laisse Qu'une poussière rouge et bleue au bout des doigts. Pour ne plus revenir a déployé son aile, Ne laissant dans mon cœur, plus que le sien fidèle, Que doutes du présent et souvenirs amers. Que voulez-vous?--la vie est une chose étrange; En ce temps-là j'aimais, et maintenant j'arrange Mes beaux amours en méchants vers.

LVII

Bénévole lecteur, c'est toute mon histoire Fidèlement contée, autant que ma mémoire, Registre mal en ordre, a pu me rappeler Ces riens qui furent tout, dont l'amour se compose Et dont on rit ensuite.--Excusez cette pause: La bulle que j'avais pris plaisir à souffler, Et qui flottait en l'air des feux du prisme teinte, En une goutte d'eau tout à coup s'est éteinte; Elle s'était crevée au coin d'un toit pointu. --En heurtant le réel, ma riante chimère S'est brisée, et je n'aime à présent que ma mère; Tout autre amour en moi s'est tu.

LVIII

Excepté cependant le tien, ô Poésie, Qui parles toujours haut dans une âme choisie! --Poésie, ô bel ange à l'auréole d'or, Qui, passant d'un soleil ou d'un monde dans l'autre Sans crainte de salir tes pieds blancs sur le nôtre, Dans notre nuit suspends un moment ton essor, Nous dis des mots tout bas, et du bout de ton aile Sèches nos pleurs amers:--et toi, sa sœur jumelle, Peinture, la rivale et l'égale de Dieu, Déception sublime, admirable imposture, Qui redonnes la vie et doubles la nature, Je ne vous ai pas dit adieu!

LIX

--Revenons au sujet.--Le jeune enthousiaste Était beau cavalier, et certe une plus chaste Que Véronique eût pu s'enamourer de lui. Avant d'aller plus loin, il serait bon peut-être D'esquisser son portrait.--Le dehors fait connaître Le dedans.--Un soleil étranger avait lui Sur sa tête et doré d'une couche de hâle Sa peau d'Italien naturellement pâle. Ses cheveux, sous ses doigts, en désordre jetés, Tombaient autour d'un front que Gall avec extase Aurait palpé six mois, et qu'il eût pris pour base D'une douzaine de traités.

LX

Un front impérial d'artiste et de poëte, Occupant à lui seul la moitié de la tête, Large et plein, se courbant sous l'inspiration, Qui cache en chaque ride avant l'âge creusée Un espoir surhumain, une grande pensée, Et porte écrit ces mots:--Force et conviction.-- Le reste du visage à ce front grandiose Répondait.--Cependant il avait quelque chose Qui déplaisait à voir, et, quoique sans défaut, On l'aurait souhaité différent.--L'ironie, Le sarcasme y brillait plutôt que le génie; Le bas semblait railler le haut.

LXI

Cet ensemble faisait l'effet le plus étrange; C'était comme un démon se tordant sous un ange, Un enfer sous un ciel.--Quoiqu'il eut de beaux yeux, De longs sourcils d'ébène effilés vers la tempe, Se glissant sur la peau comme un serpent qui rampe, Une frange de cils palpitants et soyeux, Son regard de lion et la fauve étincelle Qui jaillissait parfois du fond de sa prunelle Vous faisaient frissonner et pâlir malgré vous. --Les plus hardis auraient abaissé la paupière Devant cet œil Méduse à vous changer en pierre, Qu'il s'efforçait de rendre doux.

LXII

Sur sa lèvre sévère à chaque coin ombrée D'une fine moustache élégamment cirée Un sourire moqueur quelquefois se posait; Mais son expression la plus habituelle Était un grand dédain.--Vainement notre belle, L'ayant revu depuis dans le monde, faisait Tout ce qu'une coquette en pareil cas peut faire Pour en grossir sa cour:--chose extraordinaire! Rien ne put entamer ce cœur de diamant. Coups d'œil sous l'éventail, soupirs, minauderies, Aveux à mots couverts, vives agaceries, --Elle échoua totalement!

LXIII

Ce n'était pas un homme à se laisser surprendre Aux lacs que Véronique essayait de lui tendre. --Le grand aigle à la glu, qui retient le moineau, Laisse à peine une plume;--une mouche étourdie A la toile en un coin par l'araignée ourdie Se prend l'aile, la guêpe emporte le réseau; Gulliver d'un seul coup rompt les chaînes de soie Des Lilliputiens. Une si belle proie Valait bien cependant qu'on y prît peine; aussi, Excepté de lui dire en propres mots: Je t'aime, Elle essaya de tout;--mais lui, toujours le même, N'en prit aucunement souci.

LXIV

C'était là le motif qui faisait que sa porte Était fermée à tous. En effet, eh! qu'importe A son cœur occupé cette cour qui la suit? Ces beaux fils, ces dandys qui l'enchantaient naguères Lui semblent maintenant ou guindés ou vulgaires; Leurs madrigaux musqués la fatiguent; le bruit Et le jour lui font mal; tout l'excède et l'ennuie. Sur sa petite main son front penche et s'appuie, Son bras potelé pend au bord de son fauteuil, La pauvre enfant! voyez, sa joue est toute pâle. Le dépit a changé ses roses en opale, Une larme luit à son œil.

LXV

Le papier que la belle, avec un air d'angoisse, Dans sa petite main aux ongles roses froisse, Indubitablement est un billet d'amour, --Un vélin azuré qui par toute la chambre Jette une fashionable et suave odeur d'ambre. --Je m'y connais;--pourtant l'écriture et le tour Ont quelque chose en soi qui trahissent la femme. --Est-ce un billet surpris de rivale, ou la dame Pour son compte écrit-elle à quelque jeune Beau? Le fait paraît prouvé par cette tache noire Au bout de ce doigt blanc, et par cette écritoire Et cette plume de corbeau.

LXVI

Tout à coup, relevant comme un oiseau sa tête Et poussant en arrière une boucle défaite, Elle quitta sa pose indolente, et se prit, Avant de demander la bougie et d'y mettre La cire et le cachet, à relire sa lettre Tout bas,--comme ayant peur que l'écho la comprit. --Je ne l'enverrai pas, elle est trop mal écrite, Dit-elle déchirant la feuille, elle mérite, Comme celle d'hier, d'être jetée au feu. --Il faisait un grand froid, la flamme était ardente; Le papier se tordit comme un damné du Dante En dardant un jet de gaz bleu,

LXVII

Et disparut--pendant que brûle cette feuille, L'enfant en prend une autre, un instant se recueille Et commence.--Sa main rapide en son essor, Comme un cheval de course à New-Market, à peine Effleure le papier,--la page est toute pleine Que l'encre aux premiers mots n'est pas figée encor: --Don Juan!--Le chapeau bas, don Juan devant la dame Est debout.--Véronique agitée, une flamme Aux prunelles:--Portez le billet que voici Au signor Albertus.--Le peintre qui demeure Hôtel du Singe-Vert?--Lui-même, et dans une heure Au plus tard, Juan, soyez ici.

LXVIII

Albertus, je n'ai pas besoin de vous le dire, Est le fin _cortejo_ que je viens de décrire Quelques stances plus haut.--C'était un homme d'art, Aimant tout à la fois d'un amour fanatique La peinture et les vers autant que la musique. Il n'eût pas su lequel, de Dante ou de Mozart, Dieu lui laissant le choix, il eût souhaité d'être. Mais moi qui le connais comme lui, mieux peut-être, Je crois en vérité qu'il eût dit:--Raphaël! Car entre ces trois sœurs égales en mérite Dans le fond la peinture était sa favorite Et son talent le plus réel.

LXIX

Il voyait l'univers comme un tripot infâme; --Pour son opinion sur l'homme et sur la femme, C'était celle d'Hamlet,--il n'aurait pas donné Quatre maravédis des deux.--La créature Le réjouissait peu, si ce n'est en peinture. --S'étant toujours enquis, depuis qu'il était né, Du pourquoi, du comment, il était pessimiste Comme l'est un vieillard, partant plus souvent triste Qu'autre chose, et l'amour n'était qu'un nom pour lui. Quoique bien jeune encor, depuis longues années Il n'y pouvait plus croire; aussi dans ses journées, Sonnaient bien des heures d'ennui.

LXX

Il prenait cependant son mal en patience. --C'est un très-grand fléau qu'une grande science; Elle change un bambin en Géronte; elle fait Que, dès les premiers pas dans la vie, on ne trouve, Novice, rien de neuf dans ce que l'on éprouve. Lorsque la cause vient, d'avance on sait l'effet; L'existence vous pèse et tout vous paraît fade. --Le piment est sans goût pour un palais malade, Un odorat blasé sent à peine l'éther: L'amour n'est plus qu'un spasme, et la gloire un mot vide, Comme un citron pressé le cœur devient aride. Don Juan arrive après Werther.

LXXI

Notre héros avait, comme Ève sa grand'mère, Poussé par le serpent, mordu la pomme amère; Il voulait être dieu.--Quand il se vit tout nu, Et possédant à fond la science de l'homme, Il désira mourir.--Il n'osa pas; mais, comme On s'ennuie à marcher dans un sentier connu, Il tenta de s'ouvrir une nouvelle route. Le monde qu'il rêvait, le trouva-t-il?--J'en doute. En cherchant il avait usé les passions, Levé le coin du voile et regardé derrière. --A vingt ans l'on pouvait le clouer dans sa bière, Cadavre sans illusions.

LXXII

Malheur, malheur à qui dans cette mer profonde Du cœur de l'homme jette imprudemment la sonde! Car le plomb bien souvent, au lieu de sable d'or, De coquilles de nacre aux beaux reflets de moire, N'apporte sur le pont que boue infecte et noire. --Oh! si je pouvais vivre une autre vie encor! Certes, je n'irais pas fouiller dans chaque chose Comme j'ai fait.--Qu'importe après tout que la cause Soit triste, si l'effet qu'elle produit est doux? --Jouissons, faisons-nous un bonheur de surface; Un beau masque vaut mieux qu'une vilaine face. --Pourquoi l'arracher, pauvres fous?

LXXIII

Si de sa destinée il eût été l'arbitre, Il eût, vous croyez bien, sauté plus d'un chapitre Du roman de la vie, et passé tout d'abord A la conclusion de cette sotte histoire. --Incertain s'il devait nier, douter ou croire, Ou demander le mot de l'énigme à la mort, Comme un duvet au vent, avec indifférence Il laissait au hasard aller son existence --Les choses d'ici-bas l'inquiétaient fort peu, Et celles de là-haut encor moins.--Pour son âme, Je vous dirai, dussé-je encourir votre blâme, Qu'il n'y croyait pas plus qu'en Dieu.

LXXIV

Il était ainsi fait.--Singulière nature! Son âme, qu'il niait, cependant était pure; --Il voulait le néant et n'aurait rien gagné A la suppression de l'enfer.--Homme étrange! Il avait les vertus dont il riait, et l'Ange Qui là-haut sur son livre écrivait indigné Une grosse hérésie, un sophisme damnable, Venant à l'action, le trouvait moins coupable, Et pesant dans sa main le bien avec le mal, Pour cette fois encor retenait l'anathème. --Une larme tombée à l'endroit du blasphème L'effaçait du feuillet fatal.

LXXV

La décoration change.--Pour le quart d'heure Nous sommes à l'hôtel du Singe-Vert, demeure Du signor Albertus, et dans son atelier. Savez-vous ce que c'est que l'atelier d'un peintre, Lecteur bourgeois?--Un jour discret tombant du cintre Y donne à chaque chose un aspect singulier. C'est comme ces tableaux de Rembrandt, où la toile Laisse à travers le noir luire une blanche étoile. --Au milieu de la salle, auprès du chevalet, Sous le rayon brillant où vient valser l'atome, Se dresse un mannequin qu'on croirait un fantôme; Tout est clair-obscur et reflet.

LXXVI

L'ombre dans chaque coin s'entasse plus profonde Que sous les vieux arceaux d'une nef.--C'est un monde, Un univers à part qui ne ressemble en rien A notre monde à nous;--un monde fantastique, Où tout parle aux regards, où tout est poétique, Où l'art moderne brille à côté de l'ancien; --Le beau de chaque époque et de chaque contrée, Feuille d'échantillon, du livre déchirée; Armes, meubles, dessins, plâtres, marbres, tableaux, Giotto, Cimabué, Ghirlandaio, que sais-je? Reynolds près de Hemskerk, Watteau près de Corrége, Pérugin entre deux Vanloos.

LXXVII