Part 8
Laques, pots du Japon, magots et porcelaines, Pagodes toutes d'or et de clochettes pleines, Beaux éventails de Chine, à décrire trop longs, --Cuchillos, kriss malais à lames ondulées, Kandjiars, yataghans aux gaines ciselées, Arquebuses à mèche, espingoles, tromblons, Heaumes et corselets, masses d'armes, rondaches, Faussés, criblés à jour, rouillés, rongés de taches, Mille objets--bons à rien, admirables à voir; Caftans orientaux, pourpoints du moyen-âge, Rebecs, psaltérions, instruments hors d'usage, Un antre, un musée, un boudoir!
LXXVIII
Autour du mur beaucoup de toiles accrochées, Blanches pour la plupart, les autres ébauchées, Un chaos de couleurs ne vivant qu'à demi. --La Lénore à cheval, Macbeth et les sorcières, Les infants de Lara, Marguerite en prières, Des portraits esquissés, des études parmi Lesquelles, dans son cadre, une de jeune fille, Claire sur un fond brun, se détache et scintille, Belle à ne savoir pas de quel nom l'appeler, Péri, fée ou sylphide, être charmant et frêle; Ange du ciel à qui l'on aurait coupé l'aile Pour l'empêcher de s'envoler.
LXXIX
On aurait dit, à voir cette tête inclinée, Et son expression pensive et résignée, Une _Mater Dei_ d'après Masaccio. --Ce n'était qu'un portrait d'une maîtresse ancienne. La plus et mieux aimée, une Vénitienne, Qu'en sa gondole un soir, sur le Canaleio, Un bravo poignarda.--Le mari de la belle Avait monté ce coup, la sachant infidèle --C'est un roman entier que cette histoire-là.-- Albertus vint au corps, leva l'étoffe noire, Ébaucha ce portrait qu'il finit de mémoire, Et puis jamais n'en reparla.
LXXX
Seulement quand ses yeux rencontraient cette toile, Qu'aux regards étrangers cachait un épais voile, Une larme furtive essuyée aussitôt S'y formait; un soupir du fond de sa poitrine S'exhalait sourdement et gonflait sa narine. Il fronçait les sourcils, mais il ne disait mot. --A Venise, un Anglais osa faire des offres: Pour avoir ce chef-d'œuvre il eût vidé ses coffres; Mais c'était profaner--_il santo Ritratto_,-- Et comme obstinément il grossissait la somme, Albertus furieux voulut noyer son homme En bas du pont de Rialto.
LXXXI
Albertus travaillait.--C'était un paysage. Salvator eût signé cette _selve selvagge_. --Au premier plan des rocs,--au second les donjons D'un château dentelant de ses flèches aiguës Un ciel ensanglanté, semé d'îles de nues. --Les grands chênes pliaient comme de faibles joncs, Les feuilles tournoyaient en l'air; l'herbe flétrie, Comme les flots hurlants d'une mer en furie, Ondait sous la rafale, et de nombreux éclairs De reflets rougeoyants incendiaient les cimes Des pins échevelés, penchés sur les abîmes Comme sur le puits des enfers.
LXXXII
On entra.--C'était Juan.--Une lumière bleue Éclaira l'atelier, et quoiqu'il n'eut ni queue, Ni cornes, ni pied-bot,--quoiqu'il ne sentit pas Le soufre ou le bitume, à son regard oblique, A sa lèvre que crispe un rire sardonique, A son geste anguleux, à sa voix, à son pas, Tout homme un peu prudent aurait couru bien vite A sa Bible et vous l'eût aspergé d'eau bénite. --Albertus n'en fit rien;--il ne le voyait point; Son âme avec ses yeux était à sa peinture. --Signor, c'est un billet, dit le Diable-Mercure En le tirant par son pourpoint.
LXXXIII
Notre artiste l'ouvrit; cherchant la signature Et ne la trouvant pas:--Infâme créature! Dit-il entre ses dents.--Irez-vous?--Oui, j'irai. --Quand? reprit Juan d'un ton doucereux.--Tout à l'heure. --Vive Dieu! c'est parler. La signora demeure A quatre pas d'ici; je vous y conduirai. --C'est bien, dit Albertus, décrochant son épée, Un André Ferrara,--fine lame, trempée Du sang de maints vaillants.--Je suis à vous. Pietro! Une tête hâlée apparut à la porte Et dit:--_Che vuoi, signor?_--Vite que l'on m'apporte Ma cape avec mon sombrero.
LXXXIV
Le temps de compter trois il revient.--La toilette Du jeune cavalier en un instant fut faite, Et, le valet ayant approché le miroir, Il sourit,--et parut fort content de lui-même, Mais tout à coup son teint, de pâle devint blême: Il avait (le vit-il ou bien crut-il le voir?), Il avait vu bouger dans son cadre la tête De la Vénitienne, et sa bouche muette Remuer et s'ouvrir comme voulant parler. --Eh bien! signor, fit Juan.--Povera, dit l'artiste Caressant le portrait d'un regard doux et triste, Il est trop tard pour reculer.
LXXXV
Ils sortirent tous deux.--La ville était déserte. A peine çà et là quelque croisée ouverte, La pluie à fils pressés hachait le ciel obscur; Un vent de nord faisait, ainsi que des mouettes Par un gros temps, crier toutes les girouettes. Un ivrogne attardé passait battant le mur, Une fille de joie attendait sur la borne. --Albertus suivait Juan silencieux et morne; Certe, il n'avait ni l'air ni le pas d'un galant. --Un larron qu'un prévôt conduit à la potence, Un écolier qui va subir sa pénitence, Ne marchent pas d'un pied plus lent.
LXXXVI
Il eût pu retourner chez lui,--mais l'aventure Était réellement bizarre et de nature A piquer jusqu'au vif la curiosité; Aussi notre héros voulut-il la poursuivre. L'on arrive.--Don Juan prend le marteau de cuivre D'une poterne et frappe avec autorité. Des yeux noirs, des fronts blancs, sous les vitres flamboient, La maison s'illumine, et des lueurs tournoient Aux flancs sombres des murs.--De palier en palier La lumière descend,--la porte en bronze s'ouvre, L'intérieur splendide et vaste se découvre A l'œil du jeune cavalier.
LXXXVII
Un petit négrillon qui tenait une torche De cire parfumée, attendait sous le porche. Sa livrée écarlate, avec des galons d'or, Était riche et galante.--Allons, dit Juan, beau page. Conduisez ce seigneur par le secret passage. Albertus le suivit.--Au bout d'un corridor Une courtine rouge à demi relevée Se referme sur lui;--flairant son arrivée, Deux grands lévriers blancs, couchés sur le tapis, Hument l'air autour d'eux, lèvent leur longue tête, Poussent entre leurs dents une plainte inquiète, Et puis retombent assoupis.
LXXXVIII
D'honneur, vous eussiez dit un boudoir de duchesse, Tout s'y trouvait:--comfort, élégance et richesse. --Sur un beau guéridon de bois de citronnier Brillait, comme une étoile, une lampe d'albâtre Qui jetait par la chambre un jour doux et bleuâtre. --Des perles, de la soie, un coffre à clous d'acier, De blondes sépias, de fraîches aquarelles, Des albums, des écrans aux découpures frêles, La dernière revue et le nouveau roman, Un masque noir brisé,--mille riens fashionables, Pêle-mêle jetés, jonchaient fauteuils et tables; --C'était un désordre charmant!
LXXXIX
Notre _Innamorata_, couchée autant qu'assise Sur un moelleux divan, jeta, comme surprise, Un petit cri d'enfant, quand Albertus entra; Puis,--prenant d'un coup d'œil les conseils de la glace, Refit bouffer sa manche et remit à leur place Quelques rubans mutins.--Jamais la signora N'avait été mieux mise; elle était adorable, En état d'amener une recrue au diable, Autant que femme au monde, et même plus:--ses yeux Noirs et brillants avaient, sous leurs longues paupières, Tant de _morbidezza_, son geste et ses manières Un abandon si gracieux!
XC
Albertus un instant crut voir sa Vénitienne. --La coiffure bizarre ornée à l'italienne De grosses boules d'or et de sequins percés, Le collier de corail, la croix et l'amulette, Les touffes de rubans et toute la toilette; La peau couleur d'orange, aux tons chauds et foncés, L'expression rêveuse et l'attitude molle, Le regard tout pareil et la même parole: Elle lui ressemblait à faire illusion. --Connaissant Albertus et son humeur fantasque, La sorcière avait cru devoir prendre ce masque Pour contenter sa passion.
XCI
Véronique sonna.--La portière dorée S'entr'ouvrit.--Revêtu d'une riche livrée, Un petit page entra qui portait des plateaux, --Un vrai page flamand, tête blonde et rosée, Comme celle qu'on voit au Terburg du Musée. --Il posa sur la table et flacons et gâteaux, Plaça l'argenterie, et la vaisselle plate, Versa de haut le vin dans les verres à patte, Salua nos galants et puis s'éloigna d'eux. --C'était un vin du Rhin dont la robe vermeille Jaunissait de vieillesse, un vin mis en bouteille Au moins depuis un siècle--ou deux!
XCII
Il luisait comme l'or au fond du vidrecome; --Un seul verre eût suffi pour étourdir un homme: Albertus au second s'acheva de griser. --A son œil fasciné chaque objet était double, Tout flottait sans contour dans une vapeur trouble; Le plancher ondulait, les murs semblaient valser. --La belle avait jeté toute honte en arrière, Et, donnant à ses feux une libre carrière, De ses bras convulsifs lui faisait un collier, Se collait à son corps avec délire et fièvre, Le prenait par la tête et jusque sur sa lèvre Tâchait de le faire plier.
XCIII
Albertus n'était pas de glace ni de pierre: --Quand même il l'eût été, sous la noire paupière De la dame brillait un soleil dont le feu Eût animé la pierre et fait fondre la glace: --Un ange, un saint du ciel, pour être à cette place, Eussent vendu leur stalle au paradis de Dieu. --Oh! dit-il, mon cœur brûle à cette étrange flamme Qui dans ton œil rayonne, et je vendrais mon âme Pour t'avoir à moi seul tout entière et toujours. --Un seul mot de ta bouche à la vie éternelle Me ferait renoncer.--L'éternité vaut-elle Une minute de tes jours!
XCIV
--Est-ce bien vrai cela? reprit la Véronique Le sourire à la bouche et d'un air ironique, Et répéteriez-vous ce que vous avez dit? --Que pour vous posséder je donnerais mon âme Au diable, si le diable en voulait, oui, madame, Je l'ai dit.--Eh bien! donc, à jamais sois maudit, Cria l'ange gardien d'Albertus. Je te laisse, Car tu n'es plus à Dieu.--Le peintre en son ivresse N'entendit pas la voix, et l'ange remonta. --Un nuage de soufre emplit la chambre, un rire De Méphistophélès, que l'on ne peut décrire, Tout à coup dans l'air éclata.
XCV
Comme ceux d'une orfraie ou d'un hibou dans l'ombre, Les yeux de Véronique un instant d'un feu sombre Brillèrent;--cependant Albertus n'en vit rien, Certes, s'il l'avait vu, quel que fût son courage, A leur expression égarée et sauvage, Il se serait signé de peur,--car c'était bien Un regard exprimant un mal irrémédiable, Un regard de damné demandant l'heure au diable. --On y lisait:--Toujours, Jamais, Éternité. C'était vraiment horrible.--Une prunelle d'homme, A de pareils éclairs, mourrait et fondrait comme Fond le bitume au feu jeté.
XCVI
Et ses lèvres tremblaient.--On eût dit qu'un blasphême Allait s'en échapper, quand tout à coup:--Je t'aime! Dit-elle bondissant comme un tigre en fureur. Mais sais-tu ce que c'est que l'amour d'une femme? En demandant le mien, as-tu sondé ton âme? As-tu bien calculé les forces de ton cœur? Que te sens-tu dans toi de puissant et de large A porter sans plier une pareille charge? Toujours! songes-y bien, d'un éternel amour Il n'est dans l'univers qu'un seul être capable, Et cet être, c'est Dieu,--car il est immuable; L'homme d'un jour n'aime qu'un jour.
XCVII
Dans le fond du boudoir un rayon de la lampe Qui, sur les murs dorés, vague et bleuâtre rampe Derrière les rideaux, tirés discrètement, Fait deviner un lit.--Albertus, sans mot dire (C'était bien répondu), de ce côté l'attire, Sur le bord de ce lit la pousse doucement.... C'est ici que s'arrête en son style pudique, Tout rouge d'embarras, le narrateur classique --Que ne fait-on pas dire à cet honnête point? Jamais comme immoral Basile ne le biffe, Et dans un roman chaste il est l'hiéroglyphe De ce qui ne l'est guère ou point.
XCVIII
Moi qui ne suis pas prude, et qui n'ai pas de gaze Ni de feuille de vigne à coller à ma phrase, Je ne passerai rien.--Les dames qui liront Cette histoire morale auront de l'indulgence Pour quelques chauds détails.--Les plus sages, je pense, Les verront sans rougir, et les autres crieront. D'ailleurs,--et j'en préviens les mères de famille, Ce que j'écris n'est pas pour les petites filles Dont on coupe le pain en tartines.--Mes vers Sont des vers de jeune homme et non un catéchisme. Je ne les châtre pas,--dans leur décent cynisme Ils s'en vont droit ou de travers,
XCIX
Peu m'importe, selon que dame Poésie, Leur maîtresse absolue, en a la fantaisie, Et, chastes comme Adam avant d'avoir péché, Ils marchent librement dans leur nudité sainte, Enfants purs de tout vice et laissant voir sans crainte Ce qu'un monde hypocrite avec soin tient caché. --Je ne suis pas de ceux dont une gorge nue, Un jupon un peu court, font détourner la vue.-- Mon œil plutôt qu'ailleurs ne s'arrête pas là, --Pourquoi donc tant crier sur l'œuvre des artistes? Ce qu'ils font est sacré!--Messieurs les rigoristes, N'y verriez-vous donc que cela?
C
--Le peintre avait coupé le corset.--Véronique N'avait sur son beau corps pour vêtement unique Qu'une toile de Flandre;--un nuage de lin De l'air tramé;--du vent, une brume de gaze Laissant sous ses réseaux courir l'œil en extase: --Tout ce que vous pourrez imaginer de fin. Albertus eut bientôt brisé ce rempart frêle, Et dans un tour de main déshabillé la belle. --Il eut tort, c'est gâter soi-même son plaisir, C'est tuer son amour et lui creuser sa tombe, Hélas! car bien souvent avec le voile tombe L'illusion et le désir.
CI
Il n'en fut pas ainsi.--La dame était si belle Qu'un saint du paradis se fût damné pour elle. --Un poëte amoureux n'aurait pas inventé D'idéal plus parfait.--_O nature! nature!_ Devant ton œuvre, à toi, qu'est-ce que la peinture? Qu'est-ce que Raphaël, ce roi de la beauté? Qu'est-ce que le Corrége et le Guide et Giorgione, Titien, et tous ces noms qu'un siècle à l'autre prône? O Raphaël! crois-moi, jette là tes crayons; Ta palette, ô Titien!--Dieu seul est le grand maître. Il garde son secret et nul ne le pénètre, Et vainement nous l'essayons.
CII
Oh! le tableau charmant!--Toute honteuse, et rouge Comme une fraise en mai, sur sa gorge qui bouge, Elle penche la tête et croise les deux bras. --Avec son air mutin, et sa petite moue, Ses longs cils palpitants qui caressent sa joue, Sa peau plus brune encor sous la blancheur des draps; Avec ses grands cheveux aux naturelles boucles, Ses yeux étincelants comme des escarboucles, Son col blond et doré, sa bouche de corail, Son pied de Cendrillon et sa jambe divine, Et ce que l'ombre cache et ce que l'on devine, Seule elle valait un sérail.--
CIII
Les rideaux sont tombés:--des rires frénétiques, Des cris de volupté, des râles extatiques, De longs soupirs mourants, des sanglots et des pleurs. --_Idolo del mio cuor, anima mia_, mon ange, Ma vie,--et tous les mots de ce langage étrange Que l'amour délirant invente en ses fureurs, Voilà ce qu'on entend.--L'alcôve est au pillage, Le lit tremble et se plaint, le plaisir devient rage; --Ce ne sont que baisers et mouvements lascifs; Les bras autour des corps se crispent et se tordent, L'œil s'allume, les dents s'entre-choquent et mordent, Les seins bondissent convulsifs.
CIV
La lampe grésilla.--Dans le fond de l'alcôve Passa, comme l'éclair, un jour sanglant et fauve; Ce ne fut qu'un instant, mais Albertus put voir Véronique, la peau d'ardents sillons marbrée, Pâle comme une morte, et si défigurée Que le frisson le prit;--puis tout redevint noir.-- La sorcière colla sa bouche sur la bouche Du jeune cavalier, et de nouveau la couche Sous des élans d'amour en gémissant plia. --Minuit sonna.--Le timbre au bruit sourd de la grêle Qui cinglait les carreaux joignit son fausset grêle, Le hibou du donjon cria.--
CV
Tout à coup, sous ses doigts, ô prodige à confondre La plus haute raison! Albertus sentit fondre Les appas de sa belle, et s'en aller les chairs. --Le prisme était brisé.--Ce n'était plus la femme Que tout Leyde adorait, mais une vieille infâme, Sous d'épais sourcils gris roulant de gros yeux verts, Et pour saisir sa proie, en manière de pinces, De toute leur longueur ouvrant de grands bras minces. --Le diable eût reculé.--De rares cheveux blancs Sur son col décharné pendaient en roides mèches, Ses os faisaient le gril sous ses mamelles sèches, Et ses côtes trouaient ses flancs.
CVI
Quand il se vit si près de cette Mort vivante, Tout le sang d'Albertus se figea d'épouvante; --Ses cheveux se dressaient sur son front, et ses dents Choquaient à se briser;--cependant le squelette A sa joue appuyant sa lèvre violette, Le poursuivait partout de ses rires stridents.-- Dans l'ombre, au pied du lit, grouillaient d'étranges formes, Incubes, cauchemars, spectres lourds et difformes Un cercueil de Callot et de Goya complet! Des escargots cornus sortant du joint des briques Argentaient les vieux murs de baves phosphoriques; La lampe fumait et râlait.
CVII
Au lieu du lit doré, c'était un grabat sale; Au lieu du boudoir rose une petite salle D'un aspect misérable, où, dans un vieux châssis, Frissonnaient des carreaux étoilés; où les voûtes, Vertes d'humidité, suaient à grosses gouttes, Et laissaient choir leurs pleurs sur les pavés noircis. --Juan, redevenu chat, jetait mille étincelles, Fascinait Albertus du feu de ses prunelles, Et comme le barbet de Faust, l'emprisonnant De magiques liens, avec sa noire queue, Sur la dalle, où s'allume une lumière bleue, Traçait un cercle rayonnant.
CVIII
La vieille fit:--Hop! hop! et par la cheminée De reflets flamboyants soudain illuminée, Deux manches à balais, tout bridés, tout sellés, Entrèrent dans la salle avec force ruades, Caracoles et sauts, voltes et pétarades, Ainsi que des chevaux par leur maître appelés. --C'est ma jument anglaise et mon coureur arabe, Dit la sorcière ouvrant ses griffes comme un crabe Et flattant de la main ses balais sur le col. --Un crapaud hydropique, aux longues pattes grêles, Tint l'étrier.--Housch! housch!--comme des sauterelles Les deux balais prirent leur vol.
CIX
Trap! trap!--ils vont, ils vont comme le vent de bise; --La terre sous leurs pieds file rayée et grise, Le ciel nuageux court sur leur tête au galop; A l'horizon blafard d'étranges silhouettes Passent.--Le moulin tourne et fait des pirouettes, La lune en son plein luit rouge comme un fallot; Le donjon curieux de tous ses yeux regarde, L'arbre étend ses bras noirs,--la potence hagarde Montre le poing et fuit emportant son pendu; Le corbeau qui croasse et flaire la charogne, Fouette l'air lourdement, et de son aile cogne Le front du jeune homme éperdu.
CX
Chauves-souris, hiboux, chouettes, vautours chauves, Grands-ducs, oiseaux de nuit aux yeux flambants et fauves, Monstres de toute espèce et qu'on ne connaît pas, Stryges au bec crochu, Goules, Larves, Harpies, Vampires, Loups-garous, Brucolaques impies, Mammouths, Léviathans, Crocodiles, Boas, Cela grogne, glapit, siffle, rit et babille, Cela grouille, reluit, vole, rampe et sautille; Le sol en est couvert, l'air en est obscurci. --Des balais haletants la course est moins rapide, Et de ses doigts noueux tirant à soi la bride, La vieille cria:--C'est ici.
CXI
Une flamme jetant une clarté bleuâtre, Comme celle du punch, éclairait le théâtre. --C'était un carrefour dans le milieu d'un bois. Les nécromants en robe et les sorcières nues, A cheval sur leurs boucs, par les quatre avenues, Des quatre points du vent débouchaient à la fois. Les approfondisseurs de sciences occultes, Faust de tous les pays, mages de tous les cultes, Zingaros basanés, et rabbins au poil roux, Cabalistes, devins, rêvasseurs hermétiques, Noirs et faisant râler leurs soufflets asthmatiques, Aucun ne manque au rendez-vous.
CXII
Squelettes conservés dans les amphithéâtres, Animaux empaillés, monstres, fœtus verdâtres. Tout humides encor de leur bain d'alcool, Culs-de-jatte, pieds-bots, montés sur des limaces, Pendus tirant la langue et faisant des grimaces; Guillotinés blafards, un ruban rouge au col, Soutenant d'une main leur tête chancelante; --Tous les suppliciés, foule morne et sanglante, Parricides manchots couverts d'un voile noir, Hérétiques vêtus de tuniques soufrées, Roués meurtris et bleus, noyés aux chairs marbrées; --C'était épouvantable à voir!
CXIII
Le président, assis dans une chaire noire, Avec ses doigts crochus feuilletant le grimoire, Épelait à rebours les noms sacrés de Dieu. --Un rayon échappé de sa prunelle verte Éclairait le bouquin, et sur la page ouverte Faisait étinceler les mots en traits de feu. --Pour commencer la fête on attendait le maître, On s'impatientait; il tardait à paraître Et faisait sourde oreille à l'évocation. --Albertus croyait voir une queue et des cornes, Des pieds de bouc, des yeux tout ronds aux regards mornes Une horrible apparition!
CXIV
Enfin il arriva.--Ce n'était pas un diable Empoisonnant le soufre et d'aspect effroyable, Un diable rococo.--C'était un élégant Portant l'impériale et la fine moustache, Faisant sonner sa botte et siffler sa cravache Ainsi qu'un merveilleux du boulevard de Gand. --On eût dit qu'il sortait de voir _Robert le Diable_, Ou _la Tentation_, ou d'un raoût fashionable, --Boiteux comme Byron, mais pas plus;--il eût fait Avec son ton tranchant, son air aristocrate, Et son talent exquis pour mettre sa cravate, Dans les salons un grand effet.
CXV
Le Belzébuth dandy fit un signe, et la troupe, Pour ouïr le concert se réunit en groupe. --Ni Ludwig Beethoven, ni Glück, ni Meyerbeer, Ni Théodore Hoffmann, Hoffmann le fantastique! Ni le gros Rossini, ce roi de la musique, Ni le chevalier Karl Maria de Weber, A coup sûr n'auraient pu, malgré tout leur génie, Inventer et noter la grande symphonie Que jouèrent d'abord les noirs dilettanti; --Boucher et Bériot, Paganini lui-même, N'eussent pas su broder un plus étrange thème De plus brillants pizzicati.
CXVI
Les virtuoses font, sous leurs doigts secs et grêles, Des Stradivarius grincer les chanterelles; La corde semble avoir une âme dans sa voix. Le tam-tam caverneux, comme un tonnerre gronde; Un lutin jovial, gonflant sa face ronde, Sonne burlesquement de deux cors à la fois. Celui-ci frappe un gril, et cet autre en goguettes Prend pour tambour son ventre et deux os pour baguettes. Quatre petits démons, sous un archet de fer, Font ronfler et mugir quatre basses géantes. Un gras soprano tord ses mâchoires béantes. C'est un charivari d'enfer!
CXVII