Poésies Complètes - Tome 1

Part 6

Chapter 63,638 wordsPublic domain

Mais quoi donc! tu faiblis.--Çà, veux-tu que je teigne Mes éperons en pourpre à ton flanc brun qui saigne? Allons, courage, allons! Car nous sommes suivis, mon brave, d'un Vampire, Je sens, tiède à mon dos, le souffle qu'il aspire, Il est sur nos talons.

Que derrière tes pas cette porte se ferme, Et nous sommes sauvés.--Nous touchons presque au terme; Saute, vole, bondis! --Le monstre ne peut rien sur moi dans cette chambre D'où s'exhale un parfum de fleurs, de femme et d'ambre, Comme d'un paradis!

N'as-tu pas vu son œil luire à la jalousie? Tout mon bonheur est là, toute ma poésie, Mes souvenirs, ma foi, Tout, avec mon amour; c'est ma pâle créole, Le soleil de mon cœur, mon âme, mon idole, Ma Béatrix à moi.

C'en est fait, le voilà, mes prières sont vaines; Il m'éteint les regards et m'entrouvre les veines De ses ongles de fer, Courbe mon dos et met sur ma tête pendante Une chape de plomb comme aux damnés du Dante Dans le neuvième enfer.

Tu cours bien, mon cheval, et ta croupe est fidèle, Tu dépasses le vent, le son et l'hirondelle; Mais il court bien mieux, lui, Et pourtant ce coureur, ce n'est pas un arabe, Un anglais de pur sang,--ce n'est qu'un vilain crabe Aux pieds boiteux,--l'ennui.

1826-1832.

ALBERTUS

ou

L'AME ET LE PÉCHÉ

LÉGENDE THÉOLOGIQUE

You shall see anon, 'tis a knavish Piece of work. _Hamlet_, III, 2.

ALBERTUS

OU

L'AME ET LE PÉCHÉ

LÉGENDE THÉOLOGIQUE

POËME

You shall see anon, 'tis a knavish Piece of work. _Hamlet_, III, 2.

I

Sur le bord d'un canal profond dont les eaux vertes Dorment, de nénufars et de bateaux couvertes, Avec ses toits aigus, ses immenses greniers, Ses tours au front d'ardoise où nichent les cigognes, Ses cabarets bruyants qui regorgent d'ivrognes, Est un vieux bourg flamand tel que les peint Teniers. --Vous reconnaissez-vous?--Tenez, voilà le saule, De ses cheveux blafards inondant son épaule Comme une fille au bain; l'église et son clocher, L'étang où des canards se pavane l'escadre; Il ne manque vraiment au tableau que le cadre Avec le clou pour l'accrocher.

II

Confort et far-niente!--toute une poésie De calme et de bien-être, à donner fantaisie De s'en aller là-bas être Flamand; d'avoir La pipe culottée et la cruche à fleurs peintes, Le vidrecome large à tenir quatre pintes, Comme en ont les buveurs de Brauwer, et le soir Près du poêle qui siffle et qui détonne, au centre D'un brouillard de tabac, les deux mains sur le ventre, Suivre une idée en l'air, dormir ou digérer, Chanter un vieux refrain, porter quelque rasade, Au fond d'un de ces chauds intérieurs, qu'Ostade D'un jour si doux sait éclairer!

III

A vous faire oublier, à vous, peintre et poëte, Ce pays enchanté dont la Mignon de Gœthe, Frileuse, se souvient, et parle à son Wilhem; Ce pays du soleil où les citrons mûrissent, Où de nouveaux jasmins toujours s'épanouissent: Naples pour Amsterdam, le Lorrain pour Berghem; A vous faire donner pour ces murs verts de mousses Où Rembrandt, au milieu de ces ténèbres rousses, Fait luire quelque Faust en son costume ancien, Les beaux palais de marbre aux blanches colonnades, Les femmes au teint brun, les molles sérénades, Et tout l'azur vénitien!

IV

Dans ce bourg autrefois vivait, dit la chronique, Une méchante femme ayant nom Véronique; Chacun la redoutait, et répétait tout bas Qu'on avait entendu des murmures étranges Autour de sa demeure, et que de mauvais anges Venaient pendant la nuit y prendre leurs ébats. --C'étaient des bruits sans nom inconnus à l'oreille, Comme la voix d'un mort qu'en sa tombe réveille Une évocation; de sourds vagissements Sortant de dessous terre, et des rumeurs lointaines, Des chants, des cris, des pleurs, des cliquetis déchaînés, D'épouvantables hurlements.

V

Même dame Gertrude avait un jour d'orage Vu de ses propres yeux, du milieu d'un nuage, A cheval sur la foudre un démon noir sortir, Traverser le ciel rouge, et dans la cheminée, De bleuâtres vapeurs soudain environnée, La tête la première en hurlant s'engloutir. La grange du fermier Justus Van Eyck s'embrase Sans qu'on puisse l'éteindre, et par sa chute écrase, Avalanche de feu, quatre des travailleurs. Des gens dignes de foi jurent que Véronique Se trouvait là, riant d'un rire sardonique, Et grommelant des mots railleurs!

VI

La femme du brasseur Cornelis met au monde, Avant terme, un enfant couvert d'un poil immonde, Et si laid que son père eût voulu le voir mort. --On dit que Véronique avait sur l'accouchée Depuis ce temps malade, et dans son lit couchée, Par un mystère noir jeté ce mauvais sort. Au reste, tous ces bruits, son air sauvage et louche Les justifiait bien.--OEil vert, profonde bouche, Dents noires, front coupé de rides, doigts noueux, Dos voûté, pied tortu sous une jambe torse, Voix rauque, âme plus laide encor que son écorce, Le diable n'est pas plus hideux.

VII

Cette vieille sorcière habitait une hutte, Accroupie au penchant d'un maigre tertre, en butte L'été comme l'hiver au choc des quatre vents; Le chardon aux longs dards, l'ortie et le lierre S'étendent à l'entour en nappe irrégulière; L'herbe y pend à foison ses panaches mouvants, Par les fentes du toit, par les brèches des voûtes Sans obstacle passant, la pluie à larges gouttes Inonde les planchers moisis et vermoulus. A peine si l'on voit dans toute la croisée Une vitre sur trois qui ne soit pas brisée, Et la porte ne ferme plus.

VIII

La limace baveuse argente la muraille Dont la pierre se gerce et dont l'enduit s'éraille; Les lézards verts et gris se logent dans les trous, Et l'on entend le soir sur une note haute Coasser tout auprès la grenouille qui saute, Et râler aigrement les crapauds à l'œil roux. --Aussi, pendant les soirs d'hiver, la nuit venue, Surtout quand du croissant une ouateuse nue Emmaillotte la corne en un flot de vapeur, Personne,--non pas même Eisenbach le ministre,-- N'ose passer devant ce repaire sinistre Sans trembler et blêmir de peur.

IX

De ces dehors riants l'intérieur est digne: Un pandémonium! où sur la même ligne, Se heurtent mille objets fantasquement mêlés. --Maigres chauves-souris aux diaphanes ailes, Se cramponnant au mur de leurs quatre ongles frêles, Bouteilles sans goulot, plats de terre fêlés, Crocodiles, serpents empaillés, plantes rares, Alambics contournés en spirales bizarres, Vieux manuscrits ouverts sur un fauteuil bancal, Fœtus mal conservés saisissant d'une lieue L'odorat, et collant leur face jaune et bleue Contre le verre du bocal!

X

Véritable sabbat de couleurs et de formes, Où la cruche hydropique, avec ses flancs énormes, Semble un hippopotame, et la fiole au grand cou, L'ibis égyptien au bord du sarcophage De quelque Pharaon ou d'un ancien roi mage; Ivresse d'opium et vision de fou, Où les récipients, matras, siphons et pompes, Allongés en phallus ou tortillés en trompes, Prennent l'air d'éléphants et de rhinocéros, Où les monstres tracés autour du zodiaque, Portant écrit au front leur nom en syriaque, Dansent entre eux des boléros!

XI

Poudreux entassement de machines baroques Dont l'œil ne peut saisir les contours équivoques, Et de bouquins, sans titre en langage chrétien! Tohu-bohu! chaos où tout fait la grimace, Se déforme, se tord, et prend une autre face; Glace vue à l'envers où l'on ne connaît rien, Car tout est transposé. Le rouge y devient fauve, Le blanc noir, le noir bleu; jamais sous une alcôve Smarra n'a dessiné de fantômes plus laids. C'est la réalité des contes fantastiques, C'est le type vivant des songes drôlatiques; C'est Hoffmann, et c'est Rabelais!

XII

Pour rendre le tableau complet, au bord des planches Quelques têtes de morts vous apparaissent blanches, Avec leurs crânes nus, avec leurs grandes dents, Et leurs nez faits en trèfle et leurs orbites vides Qui semblent vous couver de leurs regards avides. Un squelette debout et les deux bras pendants, Au gré du jour qui passe au treillis de ses côtes, Que du sépulcre à peine ont désertés les hôtes, Jette son ombre au mur en linéaments droits. En entrant là, Satan, bien qu'il soit hérétique, D'épouvante glacé, comme un bon catholique Ferait le signe de la croix.

XIII

Et pourtant cet enfer est un ciel pour l'artiste. Teniers à cette source a pris son _Alchimiste_, Callot bien des motifs de sa _Tentation_; Gœthe a tiré de là la scène tout entière Où Méphistophélès mène chez la sorcière Faust, qui veut rajeunir, boire la potion. --L'illustre baronnet sir Walter Scott lui-même (Jedediah Cleishbotham) y puisa plus d'un thème. --Ce type qu'il répète infatigablement, Meg de _Guy Mannering_, ressemble à s'y méprendre A notre Véronique,--il n'a fait que la prendre Et déguiser le vêtement.

XIV

Le plaid bariolé de tartan et la toque Dissimulent la jupe et le béguin à coque. L'Écosse a remplacé la Flandre;--voilà tout. Ensuite il m'a volé, l'infâme plagiaire, Cette description (voyez son _Antiquaire_), Le chat noir,--Marius sur ces restes debout!-- Et mille autres détails. Je le jurerais presque, Celui que fit l'hymen du sublime au grotesque, Créa Bug, Han, Cromwell, Notre-Dame, Hernani, Dans cette hutte même a ciselé ces masques Que l'on croirait, à voir leurs galbes si fantasques, De Benvenuto Cellini.

XV

Le matou dont il est parlé dans l'autre strophe Était le bisaïeul de Murr, ce philosophe, Dont l'histoire enlacée à celle de Kreissler M'a fait plus d'une fois oublier que la bûche Prenait en s'éteignant sa robe de peluche, Et que minuit sonnait et que c'était l'hiver. Mon pauvre Childebrand à l'amitié si franche, Le meilleur cœur de chat et l'âme la plus blanche Qui se puissent trouver sous des poils aussi noirs, Cet ami dont la mort m'a causé tant de peine, Que depuis ce temps-là j'ai pris la vie en haine, Était aussi l'un de ses hoirs.

XVI

Ce digne chat était du reste l'être unique Admis dans ce repaire, et pour qui Véronique Eût de l'affection;--peut-être bien aussi Était-il seul au monde à l'aimer;--vieille, laide Et pauvre, qui l'eût fait? C'est un mal sans remède; Ceux qu'on hait sont méchants, et l'on s'excuse ainsi. --Il fait nuit, tout se tait; une lumière rouge, Intermittente, oscille aux vitrages du bouge; --Notre matou, couché sur le fauteuil boiteux, Regarde d'un air grave et plein d'intelligence La vieille qui s'agite et qui fait diligence Pour quelque mystère honteux;

XVII

Ou bien, frottant sa patte à sa moustache raide, Lustre son poil soyeux comme l'hermine, à l'aide De sa langue âpre et dure, et frileux, pour dormir Entre les deux chenets, près des tisons, en boule, La tête sous la queue artistement se roule. --La bise cependant continue à gémir, L'orfraie aux sifflements rauques de la tempête Mêle ses cris; le toit craque, la bûche pète, La flamme tourbillonne, et dans un grand chaudron, Sous des flocons d'écume, une eau puante et noire Danse en accompagnant de son bruit la bouilloire Et le matou qui fait ron ron.

XVIII

Minuit est le moment voulu pour l'œuvre inique; Minuit sonne.--Aussitôt l'infâme Véronique Trace de sa baguette un rond sur le plancher, Et se place au milieu;--des milliers de fantômes Hors du cercle magique, ainsi que des atomes Qu'un rayon de soleil dans l'ombre vient chercher, Tremblent, points lumineux sur la tenture noire. --La vieille cependant murmure son grimoire, Pousse des cris aigus, dit des mots dont le son, Pareil au bruit que font les marteaux d'une forge, Vous écorche l'oreille et vous prend à la gorge Comme une mauvaise boisson.

XIX

Mais ce n'est pas là tout,--pour finir le mystère, Elle jette un par un ses vêtements à terre Et se met toute nue;--oh! c'était effrayant!-- Le squelette blanchi dont la bise se joue, Et qui depuis six mois fait aux corbeaux la moue Du haut d'une potence, est un objet riant, Près de cette carcasse aux mamelles arides, Au ventre jaune et plat, coupé de larges rides, Aux bras rouges pareils à des bras de homard. _Horror! horror! horror!_ comme dirait Shakspeare, --Une chose sans nom,--impossible à décrire, Un idéal de cauchemar!

XX

Dans le creux de sa main elle prend cette eau brune Et s'en frotte trois fois la gorge.--Non, aucune Langue humaine ne peut conter exactement Ce qui se fit alors!--Cette mamelle flasque, Qui s'en allait au vent comme s'en va la basque D'un vieil habit râpé, miraculeusement Se gonfle et s'arrondit;--le nuage de hâle Se dissipe: on dirait une boule d'opale Coupée en deux, à voir sa forme et sa blancheur. Le sang en fils d'azur y court, la vie y brille De manière à pouvoir, même avec une fille De quinze ans, lutter de fraîcheur.

XXI

Elle se frotte l'œil et puis toute la face; --La rose y reparaît, le moindre pli s'efface, Comme les plis de l'eau quand le vent est tombé; L'émail luit dans sa bouche, une vive étincelle, Un diamant de feu nage dans sa prunelle; Ses cheveux sont de jais, son corps n'est plus courbé. --Elle est belle à présent, mais belle à faire envie. Plus d'un beau cavalier exposerait sa vie Seulement pour toucher sa main du bout du doigt, Et l'on ne songe pas, en voyant cette tête Si charmante, ce corps, cette taille parfaite, A quels moyens elle les doit.

XXII

Une perle d'amour!--De longs yeux en amande Parfois d'une douceur tout à fait allemande, Parfois illuminés d'un éclair espagnol; Deux beaux miroirs de jais, à vous donner l'envie De vous y regarder pendant toute la vie, --Un son de voix plus doux qu'un chant de rossignol; Sontag et Malibran, dont chaque note vibre, Et dans le cœur se noue à quelque intime fibre; La malice de Puck, la grâce d'Ariel, Une bouche mutine où la petite moue D'Esmeralda se mêle au sourire et se joue; --Un miracle, un rêve du ciel!--

XXIII

Lecteur, sans hyperbole elle était vraiment belle, --Très-belle!--c'est-à-dire elle paraissait telle, Et c'est la même chose.--Il suffit que les yeux Soient trompés, et toujours ils le sont quand on aime. --Le bonheur qui nous vient d'un mensonge est le même Que s'il était prouvé par l'algèbre.--Être heureux, Qu'est-ce? Sinon le croire et caresser son rêve, Priant Dieu qu'ici-bas jamais il ne s'achève; Car la foi seule peut nous faire voir le ciel Dans l'exil de la vie, et ce désert du monde Où la félicité sur le néant se fonde, Et le malheur sur le réel.

XXIV

La flamme qui dormait s'éveille;--Véronique Sort du cercle, revêt une blanche tunique, Une robe de pourpre,--au lieu du béguin noir Qu'elle portait avant, sur sa tête elle place Un chaperon d'hermine, et, prenant une glace, S'y mire plusieurs fois et sourit de se voir. La lune en ce moment, par une déchirure De nuage, dardait sa clarté faible et pure; --La porte était ouverte, en sorte qu'on pouvait Du dehors distinguer le dedans, et sans doute Si quelqu'un à cette heure eût passé sur la route, Il aurait pensé qu'il rêvait.

XXV

Véronique, du bout de sa baguette touche Le matou qui lui lance un regard faux et louche, Et se roule à ses pieds en faisant le gros dos; Tourne trois fois en rond, fait des signes mystiques, Et prononce tout bas des mots cabalistiques: --Spectacle à vous figer la moelle dans les os!-- A la place du chat paraît un beau jeune homme, Nez aquilin, front haut, moustache noire, comme La jeune fille en voit dans ses songes d'amour. --Avec son manteau rouge et son pourpoint de soie, Sa dague de Tolède au pommeau qui chatoie, Vraiment il était fait au tour!

XXVI

--C'est bien, dit Véronique, en tendant sa main blanche Au jeune cavalier qui, le poing sur la hanche, En silence attendait;--don Juan, conduisez-moi. --Juan s'inclina.--Madame, où faut-il qu'on vous mène? La dame se pencha sur son oreille; à peine Deux syllabes,--don Juan comprit.--Holà donc! toi, Leporello, dit-il d'une voix haute et claire, Madame veut sortir, prends une torche, éclaire Madame.--A l'instant même une cire à la main Leporello paraît amenant la voiture; Ils y montent,--le fouet claque, le cocher jure, Et les voilà sur le chemin.

XXVII

Mais quel chemin encor?--C'est un profond mystère. --Il faisait nuit; d'ailleurs, dans ce lieu solitaire Qui diable eût pu les voir?--Personne; tout dormait; La lune avait bandé ses yeux bleus d'un nuage De peur d'être indiscrète.--Au terme du voyage, Sans que nul se doutât de ce qu'elle enfermait, La voiture parvint.--Pas un seul grain de boue A ses larges panneaux armoriés;--la roue, Comme si les cailloux eussent été doublés De soie et de velours, roulait muette et sourde A travers champs, toujours tout droit, et si peu lourde Qu'elle ne couchait pas les blés!

XXVIII

Pour le présent, la scène est transportée à Leyde. --Ce singe enjuponné, cette sorcière laide A faire à Belzébuth tourner les deux talons; --Jeune et belle à présent, vivante poésie, Trésor de grâces, fait sécher de jalousie Sous leurs vertugadins chamarrés de galons, Leurs bonnets à carcasse élevés de six toises, Les beautés à la mode et les Vénus bourgeoises De l'endroit;--le salon de dame Barbara Von Altenhorff,--celui de la comtesse anglaise Cecilia Wilmot est vide; on est à l'aise Chez la landgrave de Gotha!

XXIX

Jeunes et vieux,--robins en perruque poudrée, Fats portant autour d'eux une atmosphère ambrée; Militaires en beaux uniformes, traînant Sur le parquet sonore une épée incongrue; Peintres, musiciens,--tout le monde se rue Chez l'étrangère, et bien qu'il soit peu convenant, Au dire d'une vieille et méchante bégueule, D'accaparer ainsi les hommes pour soi seule, Surtout lorsque l'on n'a qu'un minois chiffonné Et la beauté du diable,--on s'y portait;--l'unique Entretien de la ville était sur Véronique: Jamais nom ne fut plus prôné!

XXX

C'était un engouement, un délire, une rage, Des battements de mains, des bravos, un tapage, Quand elle paraissait, à ne s'entendre pas. --Jamais dilettanti n'ont du fond de leurs loges Sur la prima dona fait pleuvoir plus d'éloges, De bouquets et de vers, certes, qu'à chaque pas La belle Véronique--aux bals, dans les théâtres, Partout,--n'en recevait des _Mein hers_ idolâtres. --Les poëtes faisaient des sonnets sur ses yeux Et l'appelaient soleil ou lune--en acrostiches; Les peintres barbouillaient son image,--et les riches Se ruinaient à qui mieux mieux.

XXXI

Elle donnait le ton, et, reine de la mode, Elle était adorée ainsi qu'une pagode; --Personne n'eût osé la contredire en rien:-- La forme des chapeaux, et la coupe des manches, Lequel fait mieux, des fleurs ou bien des plumes blanches? Quelle parure sied?--quelle couleur va bien? S'il faut mettre du rouge ou non (question grave!) Elle décidait tout.--La femme du margrave Tielemanus Van Horn, la fille du vieux duc, Avaient beau protester par leur mise hérétique, --A peine voyait-on dans leur salon gothique Un laid _Sigisbeo_ caduc.

XXXII

Young fût devenu gai, le pleureur Héraclite, S'essuyant l'œil, eût ri plus fort que Démocrite Au spectacle plaisant des efforts que faisaient Les dames de l'endroit, Iris courtes et grasses, Pour s'habiller comme elle et copier ses grâces; --Des ingénuités dont les moindres pesaient Trois ou quatre quintaux;--des faces rubicondes Avec des fleurs, des nœuds de rubans, et des blondes, --Des montagnes de chair à la Rubens,--au lieu De bons velours d'Utrecht, de brocards à ramages, Portant de fins tissus, des gazes, des nuages! Quel travestissement, bon Dieu!

XXXIII

Notre héroïne au reste était toujours charmante, Parée ou non,--avec son voile, avec sa mante, En bonnet, en chapeau,--de toutes les façons! --Tout sur elle vivait.--Les plis semblaient comprendre Quand il fallait flotter et quand il fallait pendre; La soie intelligente arrêtait ses frissons, Ou les continuait gazouillant ses louanges; --Une brise à propos faisait onder ses franges, Ses plumes palpitaient ainsi que des oiseaux Qui vont prendre l'essor et qui battent des ailes; --Une invisible main soutenait ses dentelles Et se jouait dans leurs réseaux.

XXXIV

La moindre chose, un rien, elle était bien coiffée;-- Chaque bout de ruban, chaque fleur était fée; Tout ce qui la touchait devenait précieux; Tout était de bon goût, et (qualité bien rare) Quel que fût son habit, galant, riche ou bizarre, On n'apercevait qu'elle,--elle seule,--ses yeux Faisaient des diamants pâlir les étincelles. Les perles de ses dents paraissaient les plus belles, La blancheur de sa peau ternissait le satin. --_Disinvolture_, esprit lutin, grâce câline,-- Tour à tour Camargo, Manon Lescaut, Philine, Une ravissante catin!

XXXV

--Le conseiller aulique Hans et Meister Philippe Pour elle avaient laissé le genièvre et la pipe; --C'était vraiment plaisir de voir ces bons Flamands, Types complets,--gros, courts, la face réjouie, Négligeant leur tulipe enfin épanouie, Transformés en dandys, et faire les charmants Auprès de la Diva.--Les femmes et les mères Ne lui ménageaient pas les critiques amères, Mais elle allait toujours son train,--sans en perdre un, Et, s'inquiétant peu de ce vain caquetage, Accueillait tout le monde et recevait l'hommage Et les rixdales de chacun.

XXXVI

Deux mois sont écoulés.--Capricieuse reine, Ce jour-là Véronique avait une migraine, Ou prétendait l'avoir, et ne recevait pas. Les courtisans faisaient en grand nombre antichambre. --Dans un riche boudoir où des pastilles d'ambre Jettent un doux parfum, où tous les bruits de pas Sur de beaux tapis turcs, comme sur l'herbe, meurent, Où le timbre qui chante et les bûches qui pleurent Troublent seuls le silence avec leurs grêles voix. Notre belle,--en peignoir du matin, pâle et blanche Comme une perle,--au bord d'un guéridon se penche Froissant un papier sous ses doigts.

XXXVII

Elle boude!--mon Dieu, qu'une femme qui boude A de grâces! La main sous le menton, le coude, Tel qu'un arceau de jaspe, appuyé mollement Sur un genou,--le corps qui s'affaisse et se ploie, Ainsi qu'un bouton d'or qu'une goutte d'eau noie; --Les cheveux débouclés qui cachent par moment Ou laissent voir, selon que le zéphyr s'en joue, Ou que les doigts mutins les peignent, une joue Transparente et nacrée, un front veiné d'azur, Comme dans les jardins font les branches des arbres, De leurs réseaux voilant ou découvrant les marbres Debout sous leur ombrage obscur.

XXXVIII