Poésies Complètes - Tome 1

Part 5

Chapter 53,686 wordsPublic domain

C'est mon plaisir; chacun querre le sien. P. L. JACOB, _bibliophile_.

Heureusement que, pour nous consoler de tout cela, il nous reste l'adultère, le tabac de Maryland, et le papel español por cigaritos. PETRUS BOREL, _le lycanthrope_.

Où trouver le bonheur? MÉRY ET BARTHÉLEMY.

Qu'est-ce que ce bonheur dont on parle?--L'avare Au fond d'un coffre-fort empile des ducats, Des piastres, des doublons, et plus d'or qu'aux Incas Jadis avec leur sang n'en fit suer Pizarre.

Il ne voit rien de plus.--Le far-niente, un cigare, Voilà pour l'indolent.--Le songeur ne fait cas Que d'un coin retiré du monde et du fracas, Où l'on puisse à loisir suivre un rêve bizarre.

L'ambitieux le met dans un titre à la cour, Le vieux dans le comfort, le jeune dans l'amour, --Les uns à pérorer, les autres à se taire.

Mais, étant exclusifs, ces gens-là jugent mal; Car le bonheur est fait de trois choses sur terre, Qui sont:--Un beau soleil, une femme, un cheval!

1831.

JUSTIFICATION

Vous êtes mal pour moi, vous avez quelque chose. _Marion Delorme._

Celui que chaque soir votre parole élève, Qui pense avec vous de moitié; Celui dont vous savez le plus intime rêve Et qui vit de votre amitié; Celui que vous avez laissé voir dans votre âme, Et s'approcher de votre cœur, Afin de lui montrer ce que Dieu dans la femme A mis d'amour et de bonheur, Quand il n'y croyait plus et n'avait d'autre envie, Las de traîner depuis vingt ans Son boulet de forçat au bagne de la vie, Que de n'y pas finir son temps; --Celui-là ne sera jamais, il vous le jure Sur ce cœur que vous avez fait, Un de ces hommes vils, dont la pensée impure Aux choses basses se complaît.-- L'âme que vous avez mariée à la vôtre Pourrait jusque-là s'oublier!... --Dans le cloaque infect où le canard se vautre Voit-on s'abattre l'aigle altier? Non,--l'aigle vit tout seul sur la plus haute cime, --Le tonnerre rugit en bas, L'avalanche s'écrase et roule dans l'abîme; Le torrent hurle:--il n'entend pas; Immobile, de l'ongle étreignant quelque pierre, Quelque bras de pin foudroyé, Il attache au soleil son grand œil sans paupière, D'ineffables lueurs noyé.

FRISSON

Chauffons-nous, chauffons-nous bien. BÉRANGER.

Je déteste le monde et je vis dans mon cœur. ULRIC GUTTINGUER.

Un brouillard épais noie L'horizon où tournoie Un nuage blafard, Et le soleil s'efface, Pâle comme la face D'une vieille sans fard.

La haute cheminée, Sombre et chaperonnée D'un tourbillon fumeux, Comme un mât de navire, De sa pointe déchire Le bord du ciel brumeux.

Sur un ton monotone La bise hurle et tonne Dans le corridor noir: C'est l'hiver, c'est décembre, Il faut garder la chambre Du matin jusqu'au soir.

Les fleurs de la gelée Sur la vitre étoilée Courent en rameaux blancs, Et mon chat qui grelotte Se ramasse en pelote Près des tisons croulants.

Moi, tout transi, je souffle, A griller ma pantoufle, A rougir mes chenets, Mon feu qui se déploie Et sur la plaque ondoie En bleuâtres filets.

Adieu les promenades Sous les fraîches arcades Des verdoyants tilleuls, A travers les prairies, Les bruyères fleuries Et les pâles glaïeuls;

Parmi les plaines blondes Où le vent roule en ondes Le seigle déjà mûr, Par les hautes futaies Au long des jeunes haies Et des ruisseaux d'azur;

Adieu les églantines Et, moissons enfantines, Les bleuets dans les blés, Les vertes sauterelles Et les pissenlits frêles Sans cesse échevelés;

Adieu dans l'herbe haute La grenouille qui saute, Et sous le frais buisson Le lézard qui regarde La cigale criarde Qui sonne sa chanson;

Adieu les demoiselles Aux diaphanes ailes, Aux minces corsets d'or, Le papillon qui brille Et que la jeune fille Poursuit comme un trésor;

Le soir dans la nacelle Qui penche et qui chancelle Au moindre souffle d'air, Les courses d'une lieue Sur l'immensité bleue Du lac profond et clair;

Et puis les danses molles Et les caresses folles Sur les prés de velours. Lorsque la blanche lune Au sein de la nuit brune Jette ses demi-jours.

De longtemps l'hirondelle Ne viendra, de son aile Effleurant mes carreaux, Battre la capucine Dont la pourpre dessine Un cadre à mes barreaux.

--Pour horizon la rue Où la foule se rue Avec ses mille cris, Pour soleil des lanternes, Qui de leurs reflets ternes Baignent les pavés gris;

Pour musique la bise Qui se plaint et se brise Dans les arbres mouillés, Les rauques girouettes Qui font des pirouettes Sur leurs axes rouillés.

Comment sortir? les roues S'enfoncent dans les boues Presque jusqu'à l'essieu. Du brouillard, de la pluie! L'âme souffre et s'ennuie: Quoi donc faire, mon Dieu?

Nous aimer, ma charmante! Jette là cette mante Qui me cache ton cou, Ta belle épaule blanche, Ton corsage, ta hanche, Ton sein dont je suis fou.

Sur mes genoux prends place, Livre tes mains de glace A mes baisers de feu, Et laisse voir ta jambe A la braise qui flambe, Qui flambe rouge et bleu.

Vois donc le gaz qui danse Et s'agite en cadence, Aux fantasques chansons Que fredonne la séve Dans la bûche qui crève Et retombe en tisons.

Mon bijou, mon idole, Comme le temps s'envole Lorsque l'on est ainsi! La voix haute et profonde Qu'au loin jette le monde Ne parvient pas ici.

Nos deux âmes jumelles, Ensemble ouvrant les ailes, Planent dans l'infini, Comme deux alouettes Ou comme deux fauvettes Oublieuses du nid.

SONNET VI

Merci à toi, à toi merci. TÉRÉSA.

Avant cet heureux jour, j'étais sombre et farouche, --Mon sourcil se tordait sur mon front soucieux, Ainsi qu'une vipère en fureur, et mes yeux Dardaient entre mes cils un regard fauve et louche.

Un sourire infernal crispait ma pâle bouche. A cet âge candide où tout est pour le mieux, Je méprisais le monde et reniais les cieux, Disant tout haut: Où donc est-il, que je le touche?

Et mon ange gardien à son front blanc et pur Ramenait en pleurant ses deux ailes d'azur, Et n'osait au Seigneur porter de tels blasphèmes.

Aux saints épanchements mon cœur était fermé, --Car je ne savais pas alors combien tu m'aimes; Et comment croire en Dieu quand on n'est pas aimé!

ÉLÉGIE IV

J'ai peur que votre amour par le temps ne s'efface. RONSARD.

Aimée, aimée, hélas! que j'ai grand'peur Qu'un autre amour par cet amour pipeur N'aille gravant pendant ta longue absence Quelqu'autre amant dedans ta souvenance! PONTHUS DE THYARD, _Erreurs amoureuses_.

Ma charmante, depuis ta visite imprévue Deux mois se sont passés que je ne t'ai pas vue. Deux mois entiers! Sais-tu que c'est bien long deux mois; Assez pour m'oublier?--J'y songe quelquefois: Pauvre fou que je suis d'avoir placé mon âme Dans la tienne, et risqué sur l'amour d'une femme Ma vie intérieure et mon contentement! Et je dis à part moi: Peut-être en ce moment, Pendant que je suis là, triste, m'occupant d'elle, Et lui faisant ces vers, d'un sourire infidèle Accueille-t-elle un autre, et, tendant cette main Qu'on ne livrait qu'à moi, lui dit-elle: A demain. J'ai beau me répéter que c'est une chimère, Cette pensée est là, sans cesse plus amère, Empoisonnant ma joie, et, malgré mes efforts, M'accompagnant partout comme l'ombre le corps; Car c'est ainsi que vont en ce monde les choses: Il se fait en un jour bien des métamorphoses; L'idole du matin n'est pas celle du soir, Et toute jeune fille est comme son miroir, Qui reçoit chaque image et n'en conserve aucune. --Puis un amour âgé de trois ans importune; C'est presque un mariage; un jour avec l'ennui Vient la réflexion; l'amour s'en va.--Celui Qui jadis à vos yeux était plus que vous-même, Celui qui le premier vous avait dit: Je t'aime, N'est plus pour vous qu'un nom dont le vain souvenir Contre un amour nouveau ne peut longtemps tenir; Ce nom qui résonnait naguère à votre oreille Aussi doux que la voix du rossignol, n'éveille Au fond de votre cœur, de sa faute confus, Qu'un sentiment cruel du bonheur qu'il n'a plus; Et, comme pour deux noms l'âme n'a pas de place, L'ancien est rejeté. Lettre à lettre il s'efface Ainsi que le _ci-gît_ d'un tombeau sous les pas De la foule qui chante et ne l'aperçoit pas. --Le cœur qui n'aime plus a si peu de mémoire! On rougit de l'amour dont on se faisait gloire, Le temps coule, et bientôt on arrive à ce point De dire en le voyant: Je ne le connais point. Qu'y faire? Ramener son manteau sur sa plaie, Et sous un rire faux cacher sa douleur vraie; Dévorer par orgueil les larmes de ses yeux, Et déchu du bonheur, déshérité des cieux, Incapable à jamais d'un élan grandiose, De toute sa hauteur descendre dans la prose, Comme l'aigle blessé qui, sanglant, sur le sol Tombe, ne fermant pas la courbe de son vol. Me défiant de moi, malade de l'absence, Ne vivant qu'à demi, voilà ce que je pense: Si tu ne m'aimais plus, oh! ce serait ma mort; Mais tu m'aimes toujours, n'est-ce pas, et j'ai tort. Au lieu de tout cela, sans doute, jeune fille, Rêveuse, de tes doigts laissant fuir ton aiguille, Vers le chemin désert tu tournes tes grands yeux, Et, portant ta main blanche à ton front soucieux, Tu te dis en toi-même: Il ne vient pas,--tu pleures; Pleurer fait tant de bien!--et, pour tromper tes heures, Tu relis tous ces vers où je me racontais Jusqu'au moindre détail, sans fard,--tel que j'étais, Tel que je ne suis plus et que je voudrais être, Car je serais heureux; mais l'homme n'est pas maître De faire revenir les fraîches passions De l'enfance du cœur, et ces illusions Si pénibles à perdre, et si vite perdues. --L'ange du souvenir, les ailes étendues, Remontant le passé, voltige autour de toi; Il te souffle à l'oreille une phrase de moi, Un soupir, un serment, quelque mot tendre, et pose Sur ta lèvre pâlie avec sa lèvre rose Mes baisers d'autrefois, mes longs baisers d'amant, Pour te les redonner, gardés fidèlement.

1831.

SONNET VII

Liberté de juillet! femme au buste divin, Et dont le corps finit en queue! G. DE NERVAL.

E la lor cieca vita è tanto bassa ch'invidiosi son d'ogn'altra sorte. _Inferno, canto_ III.

Avec ce siècle infâme il est temps que l'on rompe; Car à son front damné le doigt fatal a mis Comme aux portes d'enfer: Plus d'espérance!--Amis, Ennemis, peuples, rois, tout nous joue et nous trompe.

Un budget éléphant boit notre or par sa trompe. Dans leurs trônes d'hier encor mal affermis, De leurs aînés déchus ils gardent tout, hormis La main prompte à s'ouvrir, et la royale pompe.

Cependant en juillet, sous le ciel indigo, Sur les pavés mouvants ils ont fait des promesses Autant que Charles dix avait ouï de messes!

Seule, la poésie incarnée en Hugo Ne nous a pas déçus, et de palmes divines Vers l'avenir tournée ombrage nos ruines.

PARIS

Das drængt und stœsst, das ruscht und klappert Das zischt und quirlt, das zieht und plappert! Das leuchtet, sprüht, und stinkt und brennt! GOETHE.. _Faust._

Dans la simplicité de mon cœur enfantin L'œil fixé sur les cieux, j'enviais le destin De l'oiseau voyageur, du nuage qui passe Et fait tant de chemin, et dans ce large espace Voit les mondes sous lui glisser rapidement, Ainsi qu'un météore aux champs du firmament. EUGÈNE DE ***.

Hé, Dieu! que de maisons! que de beaux bâtiments! ESTIENNE DE KNOBELSDORFF. Salle de réception du diable. _Don Juan_, ch. x, st. 81.

Quand il voit le soleil, déchirant le nuage, De splendides rayons illuminer sa cage, Et comme un lion d'or secouer, dans le bleu Qui se fait à l'entour, sa crinière de feu, L'aigle prisonnier bat avec son aile forte Les lourds barreaux de fer tant qu'il se tue ou sorte. --Mon âme est faite ainsi: dans mon corps en prison, Elle cherche à son vol un plus large horizon; Quand sur elle d'en haut la sainte Poésie Abaisse son regard, de grands désirs saisie, Elle voudrait surgir jusqu'au clair firmament Afin d'y respirer largement, librement, Entre la terre et Dieu, bien par delà les nues Et les plaines d'azur, régions inconnues, L'air limpide, l'air vierge, où jamais souffle humain Ne passe, où l'ange seul retrouve son chemin; Car elle manque d'air, mon âme, dans ce monde Où la presse en tous sens de son étreinte immonde Une société qui retombe au chaos, Du rouge sur la joue et la gangrène aux os! Il lui faudrait des monts aux cheveux blancs de neige, De grands rochers à pic, trônes géants où siége, Ayant pour marchepied le vertige et l'effroi, La majesté muette et sombre du grand Roi. Il lui faudrait la voix du tonnerre qui roule Ses mugissements sourds comme des bruits de foule; Le torrent qui bondit entre les rocs qu'il fond, Se tord comme un damné dans l'abîme sans fond, Jette ses forts abois qu'on entend d'une lieue, Et, tout échevelé, semble la pâle queue Du cheval de la mort au livre de saint Jean. Il lui faudrait au soir la lune voyageant, Non sur l'angle des toits, mais sur les cimes grêles Des sapins déployant leurs bras comme des ailes, Les arêtes des pics et les tours du manoir De leurs fronts ardoisés découpant le ciel noir. --Elle n'a pas cela, mon âme, non pas même L'humble petit coteau, la campagne qu'elle aime, Le vallon frais et creux, les sveltes peupliers Dont la bise de nuit berce les fronts pliés, La chaumière des bois, poussant en bleus nuages Son filet de fumée à travers les feuillages, Et dont le toit moussu porte sur son velours Des fleurs tous les printemps, des pigeons tous les jours; Le jardin et son puits que festonne une vigne, Où, des choux à propos interrompant la ligne, Se pavane un rosier que votre main sema; Asile calme et vert comme en peint Hobbéma, Où les chuchotements dont est fait le silence Troublent seuls du rêveur la douce somnolence! Non pas même cela: mais la ville aux cent bruits Où de brouillards noyés les jours semblent des nuits, Où parmi les toits bleus s'enchevêtre et se cogne Un soleil terne et mort comme l'œil d'un ivrogne; Des tuyaux hérissant le faîte des maisons Que bat la pluie à flots dans toutes les saisons, Une fumée ardente et de couleur de rouille Traînant ses longs anneaux sur le ciel qu'elle souille, Les murs repeints à neuf, ou noircis par le temps, Jaunes, rouges et verts, semblables aux tartans Des montagnards d'Écosse, et les vieilles églises Au sein de la vapeur dressant leurs flèches grises, Et leurs longs arcs-boutants inclinés de façon Qu'on croirait à les voir des côtes de poisson; Puis le peuple grouillant, qui se heurte et se rue, Fashionables musqués, gueux à mine incongrue, Grisettes au pied leste, au sourire agaçant, Beaux tilburys dorés comme l'éclair passant, Charrettes, tombereaux, ouvrant avec leurs roues, Comme des nefs dans l'onde, un sillon dans les boues; --De l'or et de la fange.--Incroyable chaos, Babel des nations, mer qui bout sans repos, Chaudière de damnés, cuve immense où fermente, Vendange de la mort, une foule écumante, Haillons troués à jour comme un crible, où le vent Glisse apportant la fièvre et le trépas souvent; Brocarts d'or et d'argent roides de pierreries, Des yeux cernés et bleus, des figures flétries, Du pain dur que l'on mange à la sueur du front, Oisifs de leurs deux mains frappant leur ventre rond; Perpétuel contraste, éternelle antithèse, Paris, la bonne ville, ou plutôt la mauvaise, Longs grincements de dents et beaux concerts. Voilà! --Cependant moi, poëte et peintre, je vis là.

1831.

UN VERS DE WORDSWORTH

Spires whose silent finger points to heaven.

Je n'ai jamais rien lu de Wordsworth, le poëte Dont parle lord Byron d'un ton si plein de fiel, Qu'un seul vers; le voici, car je l'ai dans la tête: --_Clochers silencieux montrant du doigt le ciel._--

Il servait d'épigraphe, et c'était bien étrange, Au chapitre premier d'un roman:--_Louisa_,-- Les douleurs d'une fille, œuvre toute de fange Qu'un pseudonyme auteur dans l'_Ane mort_ puisa.

Ce vers frais et pieux, perdu dans ce volume De lubriques amours, me fit du bien à voir: C'était comme une fleur des champs, comme une plume De colombe, tombée au cœur d'un bourbier noir.

Aussi depuis ce temps, lorsque la rime boite, Que Prospéro n'est pas obéi d'Ariel, Aux marges du papier je jette, à gauche, à droite, Des dessins de clochers montrant du doigt le ciel.

DÉBAUCHE

Buvons du grog et cassons-nous les reins. _Chanson des marins._

Tu as Dieu dans la bouche et dans le cœur Satan. DUBARTAS.

Je hais plus que la mort cette débauche prude Qui n'ose sortir que de nuit, Et retourne la tête avec inquiétude Tout empourprée au moindre bruit, Et joue à la vertu comme une honnête femme, N'ayant pas la force qu'il faut Pour être hardiment et largement infâme, Pour porter sa honte front haut. Aussi le cœur me lève, à ces sobres orgies Faites dans un salon étroit, Aux discrètes lueurs de quatre à cinq bougies Et dont chacun retourne droit; A ce vice bourgeois, mesquin, suant la prose, Comme le font les boutiquiers. Gens qui savent ôter le galbe à toute chose; Les dandys, avec les banquiers; Ce vice, homme rangé qui ne l'est qu'à ses heures, Qui sort calme d'un mauvais lieu, Comme l'on sortirait des plus chastes demeures Ou de quelque église de Dieu, La cravate nouée et les cheveux en ordre, Le frac boutonné jusqu'au cou, Pas le plus petit pli sur quoi l'on puisse mordre, Rien de débraillé, rien de fou, Rien de hardi, de chaud, de bon viveur, qui fasse Au reproche mollir la voix Et dire au père: Il faut que jeunesse se passe, Comme l'on disait autrefois. J'aime trente fois mieux une débauche franche, Jetant son masque de satin, Le coude sur la nappe et la main sur la hanche, Criant, buvant jusqu'au matin, Qui laisse, sans corset, aller sa gorge folle, Rose encor des baisers du soir, Qui tord lascivement sa taille souple et molle, Sur tous les genoux va s'asseoir, Et bleuissant sa joue au punch qui siffle et flambe Au fond du cratère vermeil, Rit de se voir ainsi, danse et montre sa jambe, Et ne veut pas qu'on ait sommeil: --C'est une poésie au moins, une palette Où brillent mille tons divers, Un type net et franc, une chose complète, De la couleur! des chants! des vers!

LE BENGALI

A UNE JEUNE FILLE CRÉOLE

Les bengalis dont le ramage est si doux. BERNARDIN DE SAINT-PIERRE.

La France et ses printemps, ses hivers inconnus Où la bise gémit, où les arbres sont nus, Où l'on voit voltiger ces blancs flocons de neige Que je désirais voir, et la glace,--que sais-je? Mlle L. A.

Oiseau dépaysé, qui t'amène vers nous? Notre soleil est froid, notre ciel en courroux: Nos bois sont chauves; à nos haies, A nos buissons armés de dards aigus, au lieu Des beaux fruits blonds mûris à vos midis de feu, Pendent à peine quelques baies.

Comme nos passereaux hardis, pauvre étranger, Bengali du désert, sauras-tu voltiger Dans nos forêts de cheminées? Parmi les tuyaux noirs qui fument, sauras-tu Accrocher ton nid frêle à quelque toit pointu, Entre deux pierres ruinées?

Entends-tu, bel oiseau, le rauque sifflement De la bise du nord qui râle incessamment Et fait chanter la girouette, Le bruit confus des chars, des cloches, le frisson De la pluie aux carreaux qui pleurent, et le son Des tuiles que la grêle fouette?

Ouvre ton aile et pars, retourne-t'en là-bas Au bois des goyaviers reprendre tes ébats Dans la savane aux grandes herbes; Avec les colibris va becqueter les fleurs, Boire à leurs coupes d'or, te baigner dans leurs pleurs, Bâtir ton hamac sous leurs gerbes!

LE CAVALIER POURSUIVI

Moi, poëte, je vais du couchant à l'aurore. JULES DE SAINT-FÉLIX.

Und hurré! hurré! hop hop hop! BURGER.

C'est un fort beau cheval; une large poitrine, Des jambes de gazelle, et dans chaque narine Une fauve lueur, La queue échevelée, une crinière folle Qui se déroule au vent comme une banderole Sur le col en sueur;

Des yeux fiers, pleins de vie, ardents comme la braise, Qu'on prendrait pour deux trous au mur d'une fournaise Ou pour deux diamants, Des yeux illuminés d'une lumière rouge Comme un soleil dans l'eau, qui frissonne et qui bouge A tous les mouvements;

Une croupe arrondie où des glands dorés pendent, Et de souples jarrets dont les muscles se tendent Comme des arcs d'acier; Un ongle plus poli que le jaspe ou l'écaille Quel roi dans son haras eut jamais qui te vaille, O mon noble coursier!

Tu danses sur les blés comme une sauterelle, A chacun de tes pieds est attachée une aile, Ton galop c'est un vol, Et, quand à bonds pressés tu dévores la plaine, L'oiseau reste en arrière, et l'ombre peut à peine Te suivre sur le sol.

La bride sur le col, va, marche, à toi l'espace! Va, lutte de vitesse avec le vent qui passe Comme avec un rival; Va sans crainte;--le monde est grand, la terre est large, Le vent est déjà loin, trop de vapeur le charge, Hurrah! mon bon cheval!

Hurrah! des rocs aigus aux tranchantes arêtes, Fais jaillir en sautant des gerbes de paillettes Avec ton dur sabot; Brise cet horizon qui n'a pas une lieue Et voudrait t'enfermer dans sa muraille bleue Comme on fait d'un pied-bot.

Chemins rompus, halliers, buissons, ronces, broussailles, Hérissant leurs stylets, entortillant leurs mailles, Grands fossés à franchir; Ravins marécageux, où le feu follet flambe, Fondrières, rochers, rien n'entrave ta jambe Qui ne sait pas fléchir.

Oh! comme les maisons, comme les arbres filent! Oh! comme étrangement sur le ciel ils profilent Leur contour incertain! Essor prodigieux, le sol que ton pied foule Se retire sous toi comme un ruban qu'on roule, Et tout se fait lointain.

--Vois là-bas, tout là-bas cette flèche d'église, Qui pour te regarder lève sa tête grise Par-dessus l'horizon, Te montre au doigt, te nargue, et comme des reproches, A ton oreille fait tinter ses quatre cloches Et galoper le son.

Hop! hop! mon andalous, mon noir,--plus vite encore! Une course pareille à celle de Lénore! Je suis content, c'est bien. Le clocher tout confus derrière un mont se cache, L'oiseau qui te suivait à peine au ciel fait tache, Et je n'entends plus rien.