Poésies Complètes - Tome 1

Part 4

Chapter 43,731 wordsPublic domain

J'étais parti, voyant le ciel limpide et clair Et les chemins séchés, afin de prendre l'air, D'ouïr le vent qui pleure aux branches du mélèze, Et de mieux travailler: car on est plus à l'aise Pour méditer le plan d'un drame projeté, Refondre un vers pesant et sans grâce jeté, Ou d'une rime faible à sa sœur mal unie Par un son plus exact réparer l'harmonie, Sous les arbres touffus inclinés en arceaux Du labyrinthe vert, quand des milliers d'oiseaux Chantent auprès de vous, et que la brise joue Dans vos cheveux épars et baise votre joue, Qu'on ne l'est dans sa chambre, un bureau devant soi, S'étant fait d'y rester une pénible loi, Et, comme un ouvrier que son devoir attache, De ne pas s'arrêter qu'on n'ait fini sa tâche, Remis le tout au net, et bien dûment serré L'œuvre dans un tiroir aux profanes sacré, Et je m'étais promis de rapporter la feuille Où, du crayon aidé, mon doigt fixe et recueille Mes pensers vagabonds, pleine jusques aux bords De vers harmonieux, poétiques trésors, Destinés à grossir un trop mince volume. Vains projets! notre esprit est pareil à la plume, Un souffle d'air l'emporte hors de son droit chemin, Et nul ne peut prévoir ce qu'il fera demain. Aussi moi, pauvre fou, séduit par l'étincelle Qui, furtive, jaillit d'une noire prunelle, Par un rire qui livre aux yeux de blanches dents Oubliant prose et vers, de mes regards ardents Je suis la jeune fille, et bientôt, moins timide, J'égale à son pas leste et prompt mon pas rapide, Je risque quelques mots et place sous mon bras, Quoiqu'on dise: Méchant! et qu'on ne veuille pas, Une main potelée; et nous allons à l'ombre, Dans un lieu du jardin bien tranquille et bien sombre, Faire mieux connaissance, et jouer et causer Et sur le banc de pierre après nous reposer, Et nous nous promettons de nous revoir dimanche, Et je reviens avec ma feuille toute blanche.

LE CHAMP DE BATAILLE

En icelle valée oyait on grans sons de tabours trompes et naquerres. MANDEVILLE.

Or ilz sont mortz, Diex ayt leurs ames Quant est des cors, ils sont pourryz. _Le grand Testament de Villon._

De dars i ot grant lanceis Et de pierres grant jeteis Et de lances grand bouteis Et d'espées grant capleis. _Li romans du Brut._

Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles, Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.

Le fracas des canons qui vomissent l'éclair, Le rappel des tambours, le sifflement des balles, Le son aigu du fifre et des rauques cymbales Enfin ne troublent plus ni les échos ni l'air; La brise secouant son aile parfumée A dissipé les flots de l'épaisse fumée, Crêpe noir étendu sur le front pur des cieux; Comme aux jours de la paix tout est silencieux.

Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles, Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.

La lourde artillerie et les fourgons pesants Ne creusent plus la route en profondes ornières; On ne voit plus flotter les poudreuses bannières Par-dessus les fusils au soleil reluisants; Sous les pieds des soldats courant à la maraude, Sainfoins à rouges fleurs, prés couleur d'émeraude, Blés jaunes à flots d'or au gré des vents roulés, Comme sous un fléau ne meurent plus foulés.

Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles, Sans crainte revenez vous poser, tourterelles

Cavaliers, fantassins, l'un sur l'autre entassés, De leurs membres pétris dans le sang et la boue Par le fer d'un cheval ou l'orbe d'une roue, Jonchent le sol parmi les affûts fracassés, Et vers le champ de mort en immenses volées Du creux des rocs, du haut des flèches dentelées, De l'est et de l'ouest, du nord et du midi L'essaim des noirs corbeaux se dirige agrandi.

Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles, Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.

Dans les bois, les vieux loups par trois fois ont hurlé, Levant leur tête grise à l'odeur de la proie. L'œil fauve des vautours a flamboyé de joie A l'ombre étincelant comme un phare étoilé, Et, poussant vers le ciel des clameurs funéraires, A leurs petits béants sur le bord de leurs aires Longtemps ils ont porté quelque sanglant lambeau De ces corps lacérés et restés sans tombeau.

Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles, Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.

Les os gisent rongés, blancs sous le gazon vert, Et, spectacle hideux, souvent près d'un squelette S'égrène le muguet, fleurit la violette, La mousse parasite entoure un crâne ouvert. Eh bien! qu'il vienne ici celui pour qui le glaive Est un hochet brillant et qui par lui s'élève, Si d'horreur et d'effroi tout son cœur ne bondit, Malheur à lui! malheur! car il n'est qu'un maudit!

Aux branches des tilleuls, aux pignons des tourelles, Sans crainte revenez vous poser, tourterelles.

IMITATION DE BYRON

Il est doux de raser en gondole la vague Des lagunes, le soir, au bord de l'horizon, Quand la lune élargit son disque pâle et vague, Et que du marinier l'écho dit la chanson,

Il est doux d'observer l'étoile qui rayonne Paillette d'or cousue au dais du firmament, L'étoile qu'une blanche auréole environne, Et qui dans le ciel clair s'avance lentement;

Il est doux sur la brume un instant colorée De voir, parmi la pluie, aux lueurs du soleil, L'iris arrondissant son arche diaprée, Présage heureux d'un jour plus pur et plus vermeil;

Il est doux, par les prés où l'abeille butine, D'errer seul et pensif, et, sous les saules verts Nonchalamment couché près d'une onde argentine, De lire tour à tour des romans et des vers;

Il est doux, quand on suit une route inégale Dans l'été, vers midi, chargé d'un lourd fardeau, Et qu'on entend chanter près de soi la cigale, De trouver un peu d'ombre avec un filet d'eau;

Il est doux, en hiver, lorsque la froide pluie Bat la vitre, d'avoir auprès d'un feu flambant, Un immense fauteuil gothique, où l'on appuie Sa tête paresseuse en arrière tombant;

Il est doux de revoir avec ses tours minées Par le temps, ses clochers et ses blanches maisons, Ses toits rouges et bleus, ses hautes cheminées, La ville où l'on passa ses premières saisons;

Il est doux pour le cœur de l'exilé malade, Par le regret cuisant et la douleur usé, D'entendre le refrain de la vieille ballade Dont sa mère au berceau l'a jadis amusé;

Mais il est bien plus doux, éperdu, plein d'ivresse, Sous un berceau de fleurs, d'entourer de ses bras Pour la première fois sa première maîtresse, Jeune fille aux yeux bruns qui tremble et ne veut pas.

BALLADE

Femme souvent varie; Est bien fol qui s'y fie. FRANÇOIS Ier.

Cher ange, vous êtes belle A faire rêver d'amour, Pour une seule étincelle De votre vive prunelle, Le poëte tout un jour.

Air naïf de jeune fille, Front uni, veines d'azur, Douce haleine de vanille, Bouche rosée où scintille Sur l'ivoire un rire pur,

Pied svelte et cambré, main blanche, Soyeuses boucles de jais, Col de cygne qui se penche, Flexible comme la branche Qu'au soir caresse un vent frais,

Vous avez, sur ma parole, Tout ce qu'il faut pour charmer; Mais votre âme est si frivole, Mais votre tête est si folle, Que l'on n'ose vous aimer.

SOLEIL COUCHANT

Notre-Dame, Que c'est beau! VICTOR HUGO.

En passant sur le pont de la Tournelle, un soir, Je me suis arrêté quelques instants pour voir Le soleil se coucher derrière Notre-Dame. Un nuage splendide à l'horizon de flamme, Tel qu'un oiseau géant qui va prendre l'essor, D'un bout du ciel à l'autre ouvrait ses ailes d'or, --Et c'étaient des clartés à baisser la paupière. Les tours au front orné de dentelles de pierre, Le drapeau que le vent fouette, les minarets Qui s'élèvent pareils aux sapins des forêts, Les pignons tailladés que surmontent des anges Aux corps roides et longs, aux figures étranges, D'un fond clair ressortaient en noir; l'Archevêché, Comme au pied de sa mère un jeune enfant couché, Se dessinait au pied de l'église, dont l'ombre S'allongeait à l'entour mystérieuse et sombre. --Plus loin, un rayon rouge allumait les carreaux D'une maison du quai;--l'air était doux; les eaux Se plaignaient contre l'arche à doux bruit, et la vague De la vieille cité berçait l'image vague; Et moi, je regardais toujours, ne songeant pas Que la nuit étoilée arrivait à grands pas.

SONNET IV

Oh! la paresseuse fille! _Sara la Baigneuse._

Lorsque je vous dépeins cet amour sans mélange, Cet amour à la fois ardent, grave et jaloux, Que maintenant je porte au fond du cœur pour vous, Et dont je me raillais jadis, ô mon jeune ange,

Rien de ce que je dis ne vous paraît étrange, Rien n'allume en vos yeux un éclair de courroux; Vous dirigez vers moi vos regards longs et doux, Votre pâleur nacrée en incarnat se change.

Il est vrai,--dans la mienne, en la forçant un peu, Je puis emprisonner votre main blanche et frêle, Et baiser votre front si pur sous la dentelle:

Mais--ce n'est pas assez pour un amour de feu; Non, ce n'est pas assez de souffrir qu'on vous aime, Ma belle paresseuse, il faut aimer vous-même.

1831.

ENFANTILLAGE

Hanneton, vole, vole, vole. _Ballade des petites filles._

Lorsque la froide pluie enfin s'en est allée, Et que le ciel gaîment rouvre son bel œil bleu, Ennuyé d'être au gîte et de couver le feu, Comme les moineaux francs, je reprends ma volée.

A Romainville,--ou bien dans les prés Saint-Gervais, Curieux de savoir si l'aubépine blanche A déjà fait neiger son givre sur la branche, Par l'herbe et la rosée, en pépiant, je vais,

Me faisant du bonheur avec la moindre chose: --D'une goutte d'eau claire, où sous un rayon pur, Se baigne un scarabée au corselet d'azur; D'une abeille en maraude au cœur d'une fleur rose,

D'un brin d'herbe où la Vierge a filé son coton. --Mais plus que tout cela j'aime sous les charmilles, Dans le parc Saint-Fargeau, voir les petites filles Emplir leurs tabliers de pain de hanneton.

NONCHALOIR

Il vaut mieux être assis que levé, il vaut mieux être couché qu'assis.--Il vaut mieux être mort que couché. FERIDEDDIN ATAR.

J'aime sur les coussins la vie horizontale. BARTHÉLEMY.

Pour oublier le reste, et m'oublier moi-même (Ici-bas être heureux c'est oublier), que j'aime, Loin du monde et du bruit, au fond de son boudoir, Sur l'ottomane souple auprès d'elle m'asseoir! --Cela me fait du bien et me repose l'âme. Quel plaisir!--Respirer cet arome de femme, Rester là sans penser et paresseusement Accepter comme il vient le bonheur du moment! --Laisser aller sa vie à la regarder vivre, Dans tous ses mouvements, l'œil demi-clos, la suivre, Sentir à ses genoux, en nuages soyeux, Onder et folâtrer sa robe aux plis joyeux, Effleurer son bras rond plus blanc qu'un col de cygne, Sa main d'ivoire, aux doigts sveltes et rosés, digne D'un portrait de Van Dyck; puis sur le fin tapis Agacer en jouant ses petits pieds tapis A l'ombre du jupon, comme sous la feuillée Deux passereaux mutins à la mine éveillée! Oh! je l'aime d'amour!--De blonds cheveux follets Se dorent sur son col de magiques reflets, A travers ses longs cils, au bord de sa prunelle, Dans la nacre, chatoie une moite étincelle, Et sa bouche mignarde, au parler enfantin, S'ouvre comme une rose aux baisers du matin.

DÉCLARATION

Mais toujours fust mon opinion telle Que toute amour doict estre mutuelle; Qui son cœur donne, il en merite. _Les loyalles et pudicques amours de Scalion de Virbluneau, à madame de Boufflers._

Je vous aime, ô jeune fille! Aussi lorsque je vous vois, Mon regard de bonheur brille, Aussi tout mon sang petille Lorsque j'entends votre voix.

Douce à mon amour timide, Vous en accueillez l'aveu, Mais sans qu'un rayon humide Argente votre œil limpide, Lac pur où dort le ciel bleu.

Pourquoi cette retenue? Entre nous rien de caché. --Enfant! votre âme ingénue Peut se montrer toute nue Comme Ève avant le péché.

C'est un amour sans mélange Que l'amour que j'ai pour vous, Frais comme au cœur la louange, Ardent à toucher un ange, Pur à rendre Dieu jaloux.

PLUIE

Glasglatcha: son de la pluie dans la pluie, en anglais, _splash_. _Dictionnaire arabe._

Ce nuage est bien noir:--sur le ciel il se roule, Comme sur les galets de la côte une houle. L'ouragan l'éperonne, il s'avance à grands pas. --A le voir ainsi fait, on dirait, n'est-ce pas? Un beau cheval arabe, à la crinière brune, Qui court et fait voler les sables de la dune. Je crois qu'il va pleuvoir:--la bise ouvre ses flancs, Et par la déchirure il sort des éclairs blancs. Rentrons.--Au bord des toits la frêle girouette D'une minute à l'autre en grinçant pirouette; Le martinet, sentant l'orage, près du sol Afin de l'éviter rabat son léger vol; --Des arbres du jardin les cimes tremblent toutes. La pluie!--Oh! voyez donc comme les larges gouttes Glissent de feuille en feuille et passent à travers La tonnelle fleurie et les frais arceaux verts! Des marches du perron en longues cascatelles, Voyez comme l'eau tombe, et de blanches dentelles Borde les frontons gris!--Dans les chemins sablés, Les ruisseaux en torrents subitement gonflés Avec leurs flots boueux mêlés de coquillages Entraînent sans pitié les fleurs et les feuillages; Tout est perdu:--Jasmins aux pétales nacrés, Belles-de-nuit fuyant l'astre aux rayons dorés, Volubilis chargés de cloches et de vrilles, Roses de tous pays et de toutes familles, Douces filles de Juin, frais et riant trésor! La mouche que l'orage arrête en son essor, Le faucheux aux longs pieds et la fourmi se noient Dans cet autre océan dont les vagues tournoient. --Que faire de soi-même et du temps, quand il pleut Comme pour un nouveau déluge, et qu'on ne peut Aller voir ses amis, et qu'il faut qu'on demeure? Les uns prennent un livre en main, afin que l'heure Hâte son pas boiteux, et dans l'éternité Plonge sans peser trop sur leur oisiveté; Les autres gravement font de la politique, Sur l'ouvrage du jour exercent leur critique; Ceux-ci causent entre eux de chiens et de chevaux, De femmes à la mode et d'opéras nouveaux; Ceux-là du coin de l'œil se mirent dans la glace, Débitent des fadeurs, des bons mots à la glace, Ou, du binocle armés, regardent un tableau: --Moi, j'écoute le son de l'eau tombant dans l'eau.

1831.

POINT DE VUE

Des petits horizons... SAINTE-BEUVE.

Voici que je vis.-- LABRUNIE (G. DE NERVAL).

Au premier plan,--un orme au tronc couvert de mousse, Dans la brume hochant sa tête chauve et rousse; --Une mare d'eau sale où plongent les canards, Assourdissant l'écho de leurs cris nasillards; --Quelques rares buissons où pendent des fruits aigres, Comme un pauvre la main, tendant leurs branches maigres; --Une vieille maison, dont les murs mal fardés Bâillent de toutes parts largement lézardés. Au second,--des moulins dressant leurs longues ailes, Et découpant en noir leurs linéaments frêles Comme un fil d'araignée à l'horizon brumeux, Puis,--tout au fond Paris, Paris sombre et fumeux, Où déjà, points brillants au front des maisons ternes, Luisent comme des yeux des milliers de lanternes; Paris avec ses toits déchiquetés, ses tours Qui ressemblent de loin à des cous de vautours. Et ses clochers aigus à flèche dentelée, Comme un peigne mordant la nue échevelée.

LE RETOUR

Je m'en vais promener tantôt parmy la plaine, Tantôt en un village et tantôt en un bois, Et tantôt par les lieux solitaires et cois. PIERRE RONSARD.

J'ai quitté pour un an la campagne;--le chaume Était jaune; les champs n'avaient plus cet arome Que leur donnent en juin les fleurs et le foin vert, Et l'on sentait déjà comme un frisson d'hiver. --La campagne, c'est bon l'été.--L'on se promène, On marche à travers champs comme le pied vous mène, Se fiant au hasard des sentiers onduleux. A la terre le ciel fait des sourires bleus; La nature est en joie, et la fleur virginale Vous donne le bonjour de sa tête amicale; L'herbe courbe sa pointe où tremble un diamant. Devant vos pieds verdis et mouillés, par moment, Du milieu d'un buisson, d'un arbre ou d'une haie Part un oiseau caché que votre pas effraie. Un papillon peureux, dans son fantasque vol, Comme un écrin ailé rase, en fuyant, le sol. Une abeille surprise, humide de rosée, Déserte en bourdonnant la fleur demi-brisée. --Plus loin, c'est une source entre les coudriers Qui roule babillarde, et sur les blonds graviers Éparpille au hasard, comme une chevelure, Les résilles d'argent de son eau fraîche et pure. Des joncs croissent auprès que plie un léger vent; Le blême nénuphar, tel qu'un rideau mouvant, Ondule sur ses flots, où plonge la grenouille Parmi les fruits noyés et les feuilles de rouille, Et dans un tourbillon d'or, de gaze et d'azur, De lumière inondée aux feux d'un soleil pur, Danse la demoiselle avec sa longue queue, De ses ailes de crêpe égratignant l'eau bleue. --A chaque pas qu'on fait la scène change, ainsi Que dans un mélodrame à grand spectacle:--ici, Au fond d'un parc, au bout d'une longue avenue, Un château découpant son profil sur la nue; Là de rouges sainfoins et de jaunes moissons, Et l'étang qui s'écaille au saut de ses poissons. --A gauche une colline à la robe zébrée, De tons riches et chauds par le couchant marbrée; A droite, au fond des bois, entre de noirs rochers, Des hameaux inconnus trahis par leurs clochers; Plus loin, transition de la terre au nuage, Un anneau de lapis fermant le paysage. --Un vrai panorama vivant et bigarré, Par un pinceau divin ardemment coloré, Comme n'en fit jamais jaillir de sa palette, Miroir où l'arc-en-ciel rayonne et se reflète, Le grand Claude Lorrain, ni Breughel de Velours. --Mais, comme l'on ne peut se promener toujours, On s'asseoit sur un tertre; on dessine une vue, On fait des vers, on lit, ou l'on passe en revue Ses jeunes souvenirs et ses rêves d'amour, Si longtemps caressés et perdus sans retour; On rebâtit sa vie au néant écroulée, On voit ce qu'elle était, ou joyeuse ou troublée, On examine à fond ses plaisirs, ses douleurs, Et souvent la balance est du côté des pleurs. --Comme en un palimpseste, à travers d'autres signes, D'un ancien manuscrit ressuscitent les lignes; Le roman de l'enfance à travers le présent Reparaît tout entier,--calme, pur, innocent, --Idylle de Gessner, conte de Berquin,--rose Et suave peinture où soi-même l'on pose: L'on compare son moi du jour au moi passé, Et pour quelques instants le monde est effacé. --Rien de mieux;--mais l'hiver, en janvier, quand la neige S'entasse aux toits blanchis, quand la rafale assiége Votre vitre qui tremble et qui frissonne,--à quoi, Mon Dieu, passer le temps?--Il faut se tenir coi, Se bien claquemurer, et, les talons dans l'âtre, Parler chasse et gibier à quelque gentillâtre, Faire un cent de piquet avec monsieur l'abbé, Lire un ancien Mercure, ou,--galant Sigisbé, Pour passer au salon prendre par sa main sèche Une mistress Gryselde ennuyeuse et revêche, Vrai portrait de famille à son cadre échappé, Écu dans d'autres temps d'un autre coin frappé; Courtiser à l'écart une petite niaise Sortant de pension,--toute rouge et tout aise, Qui prend feu dès l'abord au moindre aveu banal, Et s'imagine avoir trouvé son idéal; Écouter un dandy, Brummel de la province, Beau papillon manqué qui, pour être plus mince, Barde ses flancs épais d'un corset et d'un busc, Et comme un vieux blaireau pue à vingt pas le musc; Et le maire du lieu, docte et rare cervelle, D'un air mystérieux colportant sa nouvelle. --Autant et mieux, ma foi, vaudrait être pendu Que rester enfoui dans ce pays perdu.

1831.

PAN DE MUR

La mousse des vieux jours qui brunit sa surface, Et d'hiver en hiver incrustée à ses flancs, Donne en lettre vivante une date à ses ans. _Harmonies._

... Qu'il vienne à ma croisée. PETRUS BOREL.

De la maison momie enterrée au Marais Où, du monde cloîtré, jadis je demeurais, L'on a pour perspective une muraille sombre Où des pignons voisins tombe, à grands angles, l'ombre. --A ses flancs dégradés par la pluie et les ans, Pousse dans les gravois l'ortie aux feux cuisants, Et sur ses pieds moisis, comme un tapis verdâtre, La mousse se déploie et fait gercer le plâtre. --Une treille stérile avec ses bras grimpants Jusqu'au premier étage en festonne les pans; Le bleu volubilis dans les fentes s'accroche, La capucine rouge épanouit sa cloche, Et, mariant en l'air leurs tranchantes couleurs, A sa fenêtre font comme un cadre de fleurs: Car elle n'en a qu'une, et sans cesse vous lorgne De son regard unique ainsi que fait un borgne, Allumant aux brasiers du soir, comme autant d'yeux, Dans leurs mailles de plomb ses carreaux chassieux. --Une caisse d'œillets, un pot de giroflée Qui laisse choir au vent sa feuille étiolée, Et du soleil oblique implore le regard, Une cage d'osier où saute un geai criard, C'est un tableau tout fait qui vaut qu'on l'étudie; Mais il faut pour le rendre une touche hardie, Une palette riche où luise plus d'un ton, Celle de Boulanger ou bien de Bonnington.

COLÈRE

Amende-toi, vieille au regard hideux, Ou pour ung mot villain en auras deux. _Epistre à la première vieille._

A Montfaucon tout sec puisse-tu pendre, Les yeux mangéz de corbeaux charongneux, Les pieds tiréz de ces mastins hargneux Qui vont grondant, hérissés de furie, Quand on approche auprès de leur voirie. PIERRE RONSARD.

Hypocrisie et vice,--oui, c'est bien là le monde: Belles maximes et grands airs Jetés comme un manteau sur le cloaque immonde D'un cœur tout gangrené de vers. Oui,--la religion dont le péché se couvre Pour japper après la vertu; Oui,--le simple dont l'âme à tous les regards s'ouvre, Aux pieds du méchant abattu; La vierge pure en proie aux noires calomnies De courtisanes de bas lieu Qui, vieilles et sans dents et les lèvres jaunies, Osent mentir si près de Dieu. --Sorcières de Macbeth, dignes d'être huées, Serpents armés d'un triple dard, Ulcères ambulants, viles prostituées, Tombeaux badigeonnés de fard, Oh! comme il leur va bien, elles dont trente places, Elles dont trente carrefours Avec des charretiers, crapuleux Lovelaces, Ont vu les publiques amours; Elles dont la jeunesse en débauches passée Couperose et jaspe le teint, Et qui sous une peau détendue et plissée Couvent un brasier mal éteint, D'user tartufement leurs genoux sur les dalles, Leurs pouces sur un chapelet, Et prenant pour voiler leurs antiques scandales La soutane d'un prestolet, De venir sans pudeur noircir une que j'aime Comme l'on n'a jamais aimé, D'un amour pur et saint, et qui de Dieu lui-même Certes ne peut être blâmé.

SONNET V