Poésies Complètes - Tome 1

Part 16

Chapter 163,522 wordsPublic domain

Hier j'étais à table avec ma chère belle, Ses deux pieds sur les miens, assis en face d'elle, Dans sa petite chambre, ainsi que dans leur nid Deux ramiers bienheureux que le bon Dieu bénit. C'était un bruit charmant de verres, de fourchettes, Comme des becs d'oiseaux picotant les assiettes, De sonores baisers et de propos joyeux. L'enfant, pour être à l'aise et régaler mes yeux, Avait ouvert sa robe, et sous la toile fine On voyait les trésors de sa blanche poitrine; Comme les seins d'Isis aux contours ronds et purs, Ses beaux seins se dressaient, étincelants et durs, Et, comme sur des fleurs des abeilles posées, Sur leurs pointes tremblaient des lumières rosées. Un rayon de soleil, le premier du printemps, Dorait, sur son col brun, de reflets éclatants Quelques cheveux follets, et, de mille paillettes D'un verre de cristal allumant les facettes, Enchâssait un rubis dans la pourpre du vin. Oh! le charmant repas! oh! le rayon divin! Avec un sentiment de joie et de bien-être Je regardais l'enfant, le verre et la fenêtre; L'aubépine de mai me parfumait le cœur, Et, comme la saison, mon âme était en fleur; Je me sentais heureux et plein de folle ivresse, De penser qu'en ce siècle, envahi par la presse, Dans ce Paris bruyant et sale à faire peur, Sous le règne fumeux des bateaux à vapeur, Malgré les députés, la Charte et les ministres, Les hommes du progrès, les cafards et les cuistres, On n'avait pas encor supprimé le soleil, Ni dépouillé le vin de son manteau vermeil; Que la femme était belle et toujours désirable, Et qu'on pouvait encor, les coudes sur la table, Auprès de sa maîtresse, ainsi qu'aux premiers jours, Célébrer le printemps, le vin et les amours.

LE LION DU CIRQUE

Tout beau, fauve grondeur, demeure dans ton antre: Il n'est pas temps encor; couche-toi sur le ventre; De ta queue aux crins roux flagelle-toi les flancs; Comme un sphinx accroupi dans les sables brûlants, Sur l'oreiller velu de tes pattes croisées, Pose ton mufle énorme, aux babines froncées, Dors et prends patience, ô lion du désert! Demain, César le veut, de ton cachot ouvert, Demain tu sauteras dans la pleine lumière, Au beau milieu du Cirque, aux yeux de Rome entière, Et de tous les côtés les applaudissements Répondront comme un chœur à tes grommèlements On te tient en réserve une vierge chrétienne, Plus blanche mille fois que la Vénus païenne; Tu pourras à loisir, de tes griffes de fer, Rayer ce dos d'ivoire et cette belle chair; Tu boiras ce sang pur, vermeil comme la rose: Ne frotte plus ton nez contre la grille close; Songe, sous ta crinière, au plaisir de ronger Un beau corps tout vivant, et de pouvoir plonger Dans le gouffre béant de ta gueule qui fume Une tête où déjà l'auréole s'allume. Le belluaire ainsi gourmande son lion, Et le lion fait trêve à sa rébellion.

Mais toi, sauvage amour, qui, la prunelle en flamme, Rugis affreusement dans l'antre de mon âme, Je n'ai pas de victime à promettre à ta faim, Ni d'esclave chrétienne à te jeter demain; Tâche de t'apaiser, ou je m'en vais te clore Dans un lieu plus profond et plus sinistre encore. A quoi bon te débattre et grincer et hurler? Le temps n'est pas venu de te démuseler. En attendant le jour de revoir la lumière, Silencieusement à l'angle d'une pierre, Ou contre les barreaux de ton noir souterrain, Aiguise le tranchant de tes ongles d'airain.

LAMENTO

Connaissez-vous la blanche tombe Où flotte avec un son plaintif L'ombre d'un if? Sur l'if, une pâle colombe, Triste et seule, au soleil couchant, Chante son chant;

Un air maladivement tendre, A la fois charmant et fatal, Qui vous fait mal, Et qu'on voudrait toujours entendre; Un air, comme en soupire aux cieux L'ange amoureux.

On dirait que l'âme éveillée Pleure sous terre à l'unisson De la chanson, Et du malheur d'être oubliée Se plaint dans un roucoulement Bien doucement.

Sur les ailes de la musique On sent lentement revenir Un souvenir; Une ombre de forme angélique Passe dans un rayon tremblant, En voile blanc.

Les belles de nuit, demi-closes, Jettent leur parfum faible et doux Autour de vous, Et le fantôme aux molles poses Murmure en vous tendant les bras: Tu reviendras?

Oh! jamais plus, près de la tombe Je n'irai, quand descend le soir Au manteau noir, Écouter la pâle colombe Chanter sur la branche de l'if Son chant plaintif!

BARCAROLLE

Dites, la jeune belle, Où voulez-vous aller? La voile ouvre son aile, La brise va souffler!

L'aviron est d'ivoire, Le pavillon de moire, Le gouvernail d'or fin; J'ai pour lest une orange, Pour voile une aile d'ange, Pour mousse un séraphin.

Dites, la jeune belle, Où voulez-vous aller? La voile ouvre son aile, La brise va souffler!

Est-ce dans la Baltique, Sur la mer Pacifique, Dans l'île de Java? Ou bien dans la Norwége, Cueillir la fleur de neige, Ou la fleur d'Angsoka?

Dites, la jeune belle, Où voulez-vous aller? La voile ouvre son aile, La brise va souffler!

Menez-moi, dit la belle, A la rive fidèle Où l'on aime toujours. --Cette rive, ma chère, On ne la connaît guère Au pays des amours.

TRISTESSE

Avril est de retour. La première des roses, De ses lèvres mi-closes, Rit au premier beau jour; La terre bienheureuse S'ouvre et s'épanouit; Tout aime, tout jouit. Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse.

Les buveurs en gaîté, Dans leurs chansons vermeilles, Célèbrent sous les treilles Le vin et la beauté; La musique joyeuse, Avec leur rire clair S'éparpille dans l'air. Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse.

En déshabillés blancs, Les jeunes demoiselles S'en vont sous les tonnelles Au bras de leurs galants; La lune langoureuse Argente leurs baisers Longuement appuyés. Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse.

Moi, je n'aime plus rien, Ni l'homme, ni la femme, Ni mon corps, ni mon âme, Pas même mon vieux chien. Allez dire qu'on creuse, Sous le pâle gazon, Une fosse sans nom. Hélas! j'ai dans le cœur une tristesse affreuse.

QUI SERA ROI?

I

BÉHÉMOT

Moi, je suis Béhémot, l'éléphant, le colosse. Mon dos prodigieux, dans la plaine, fait bosse Comme le dos d'un mont. Je suis une montagne animée et qui marche; Au déluge, je fis presque chavirer l'arche, Et, quand j'y mis le pied, l'eau monta jusqu'au pont.

Je porte, en me jouant, des tours sur mon épaule; Les murs tombent broyés sous mon flanc qui les frôle Comme sous un bélier. Quel est le bataillon que d'un choc je ne rompe? J'enlève cavaliers et chevaux dans ma trompe, Et je les jette en l'air sans plus m'en soucier!

Les piques, sous mes pieds, se couchent comme l'herbe: Je jette à chaque pas, sur la terre, une gerbe De blessés et de morts. Au cœur de la bataille, aux lieux où la mêlée Rugit plus furieuse et plus échevelée, Comme un mortier sanglant, je vais gâchant les corps.

Les flèches font sur moi le pétillement grêle Que par un jour d'hiver font les grains de la grêle Sur les tuiles d'un toit, Les plus forts javelots, qui faussent les cuirasses, Effleurent mon cuir noir sans y laisser de traces, Et par tous les chemins je marche toujours droit.

Quand devant moi je trouve un arbre, je le casse; A travers les bambous, je folâtre et je passe Comme un faon dans les blés. Si je rencontre un fleuve en route, je le pompe, Je dessèche son urne avec ma grande trompe, Et laisse sur le sec ses hôtes écaillés.

Mes défenses d'ivoire éventreraient le monde, Je porterais le ciel et sa coupole ronde Tout aussi bien qu'Atlas. Rien ne me semble lourd; pour soutenir le pôle, Je pourrais lui prêter ma rude et forte épaule. Je le remplacerai quand il sera trop las!

II

Quand Béhémot eut dit jusqu'au bout sa harangue, Léviathan, ainsi, répondit en sa langue.

III

LÉVIATHAN

Taisez-vous, Béhémot, je suis Léviathan, Comme un enfant mutin je fouette l'Océan Du revers de ma large queue. Mes vieux os sont plus durs que des barres d'airain, Aussi Dieu m'a fait roi de l'univers marin, Seigneur de l'immensité bleue.

Le requin endenté d'un triple rang de dents, Le dauphin monstrueux aux longs fanons pendants, Le kraken qu'on prend pour une île, L'orque immense et difforme et le lourd cachalot, Tout le peuple squammeux qui laboure le flot, Du cétacé jusqu'au nautile;

Le grand serpent de mer et le poisson Macar, Les baleines du pôle à l'œil rond et hagard, Qui soufflent l'eau par la narine, Le triton fabuleux, la sirène aux chants clairs, Sur le flanc d'un rocher peignant ses cheveux verts Et montrant sa blanche poitrine;

Les oursons étoilés et les crabes hideux, Comme des coutelas agitant autour d'eux L'arsenal crochu de leurs pinces; Tous, d'un commun accord, m'ont reconnu pour roi. Dans leurs antres profonds ils se cachent d'effroi Quand je visite mes provinces.

Pour l'œil qui peut plonger au fond du gouffre noir, Mon royaume est superbe et magnifique à voir: Des végétations étranges, Éponges, polypiers, madrépores, coraux, Comme dans les forêts, s'y courbent en arceaux, S'y découpent en vertes franges.

Le frisson de mon dos fait trembler l'Océan, Ma respiration soulève l'ouragan Et se condense en noirs nuages; Le souffle impétueux de mes larges naseaux Fait, comme un tourbillon, couler bas les vaisseaux Avec les pâles équipages.

Ainsi vous avez tort de tant faire le fier Pour avoir une peau plus dure que le fer Et renversé quelque muraille; Ma gueule vous pourrait engloutir aisément. Je vous ai regardé, Béhémot, et vraiment Vous êtes de petite taille.

L'empire revient donc à moi, prince des eaux, Qui mène chaque soir les difformes troupeaux Paître dans les moites campagnes; Moi témoin du déluge et des temps disparus; Moi qui noyai jadis avec mes flots accrus Les grands aigles sur les montagnes!

IV

Léviathan se tut et plongea sous les flots; Ses flancs ronds reluisaient comme de noirs îlots.

V

L'OISEAU ROCK

Là-bas, tout là-bas, il me semble Que j'entends quereller ensemble Béhémot et Léviathan; Chacun des deux rivaux aspire, Ambition folle! à l'empire De la terre et de l'Océan.

Eh quoi! Léviathan l'énorme S'assoirait, majesté difforme, Sur le trône de l'univers! N'a-t-il pas ses grottes profondes, Son palais d'azur sous les ondes? N'est-il pas roi des peuples verts?

Béhémot, dans sa patte immonde, Veut prendre le sceptre du monde Et se poser en souverain. Béhémot, avec son gros ventre, Veut faire venir à son antre L'univers terrestre et marin!

La prétention est étrange Pour ces deux pétrisseurs de fange, Qui ne sauraient quitter le sol. C'est moi, l'oiseau Rock, qui dois être De ce monde seigneur et maître, Et je suis roi de par mon vol.

Je pourrais dans ma forte serre Prendre la boule de la terre Avec le ciel pour écusson. Créez deux mondes: je me flatte D'en tenir un dans chaque patte, Comme les aigles du blason.

Je nage en plein dans la lumière, Et ma prunelle sans paupière Regarde en face le soleil. Lorsque par les airs je voyage, Mon ombre, comme un grand nuage, Obscurcit l'horizon vermeil.

Je cause avec l'étoile bleue Et la comète à pâle queue; Dans la lune je fais mon nid; Je perche sur l'arc d'une sphère; D'un coup de mon aile légère Je fais le tour de l'infini.

VI

L'HOMME

Léviathan, je vais, malgré les deux cascades Qui de tes noirs évents jaillissent en arcades, La mer qui se soulève à tes reniflements, Et les glaces du pôle et tous les éléments, Monté sur une barque entr'ouverte et disjointe, T'enfoncer dans le flanc une mortelle pointe; Car il faut un peu d'huile à ma lampe le soir, Quand le soleil s'éteint et qu'on n'y peut plus voir. Béhémot, à genoux! que je pose la charge Sur ta croupe arrondie et ton épaule large! Je ne suis pas ému de ton énormité; Je ferai de tes dents quelque hochet sculpté, Et je te couperai tes immenses oreilles, Avec leurs plis pendants, à des drapeaux pareilles, Pour en orner ma toque et gonfler mon chevet. Oiseau Rock, prête-moi la plume et ton duvet, Mon plomb saura t'atteindre, et, l'aile fracassée, Sans pouvoir achever la courbe commencée, Des sommités du ciel, à mes pieds, sur le roc, Tu tomberas tout droit orgueilleux oiseau Rock!

COMPENSATION

Il naît sous le soleil de nobles créatures Unissant ici-bas tout ce qu'on peut rêver, Corps de fer, cœur de flamme, admirables natures.

Dieu semble les produire afin de se prouver; Il prend, pour les pétrir, une argile plus douce, Et souvent passe un siècle à les parachever.

Il met, comme un sculpteur, l'empreinte de son pouce Sur leurs fronts rayonnant de la gloire des cieux, Et l'ardente auréole en gerbe d'or y pousse.

Ces hommes-là s'en vont, calmes et radieux, Sans quitter un instant leur pose solennelle, Avec l'œil immobile et le maintien des dieux.

Leur moindre fantaisie est une œuvre éternelle, Tout cède devant eux; les sables inconstants Gardent leurs pas empreints, comme un airain fidèle.

Ne leur donnez qu'un jour ou donnez-leur cent ans, L'orage ou le repos, la palette ou le glaive: Ils mèneront à bout leurs destins éclatants.

Leur existence étrange est le réel du rêve; Ils exécuteront votre plan idéal, Comme un maître savant le croquis d'un élève.

Vos désirs inconnus, sous l'arceau triomphal Dont votre esprit en songe arrondissait la voûte, Passent assis en croupe au dos de leur cheval.

D'un pied sûr, jusqu'au bout ils ont suivi la route Où, dès les premiers pas, vous vous êtes assis, N'osant prendre une branche au carrefour du doute.

De ceux-là chaque peuple en compte cinq ou six, Cinq ou six tout au plus, dans les siècles prospères, Types toujours vivants dont on fait des récits.

Nature avare, ô toi, si féconde en vipères, En serpents, en crapauds tout gonflés de venins, Si prompte à repeupler tes immondes repaires,

Pour tant d'animaux vils, d'idiots et de nains, Pour tant d'avortements et d'œuvres imparfaites, Tant de monstres impurs échappés de tes mains,

Nature, tu nous dois encor bien des poëtes!

CHINOISERIE

Ce n'est pas vous, non, madame, que j'aime, Ni vous non plus, Juliette, ni vous, Ophélia, ni Béatrix, ni même Laure la blonde, avec ses grands yeux doux.

Celle que j'aime, à présent, est en Chine; Elle demeure avec ses vieux parents, Dans une tour de porcelaine fine, Au fleuve Jaune, où sont les cormorans.

Elle a des yeux retroussés vers les tempes, Un pied petit à tenir dans la main, Le teint plus clair que le cuivre des lampes, Les ongles longs et rougis de carmin.

Par son treillis elle passe sa tête, Que l'hirondelle, en volant, vient toucher, Et, chaque soir, aussi bien qu'un poëte, Chante le saule et la fleur du pêcher.

SONNET

Pour veiner de son front la pâleur délicate, Le Japon a donné son plus limpide azur; La blanche porcelaine est d'un blanc bien moins pur Que son col transparent et ses tempes d'agate.

Dans sa prunelle humide un doux rayon éclate; Le chant du rossignol près de sa voix est dur, Et, quand elle se lève à notre ciel obscur, On dirait de la lune en sa robe d'ouate.

Ses yeux d'argent bruni roulent moelleusement; Le caprice a taillé son petit nez charmant; Sa bouche a des rougeurs de pêche et de framboise;

Ses mouvements sont pleins d'une grâce chinoise, Et près d'elle on respire autour de sa beauté Quelque chose de doux comme l'odeur du thé.

A DEUX BEAUX YEUX

Vous avez un regard singulier et charmant; Comme la lune au fond du lac qui la reflète, Votre prunelle, où brille une humide paillette, Au coin de vos doux yeux roule languissamment.

Ils semblent avoir pris ses feux au diamant; Ils sont de plus belle eau qu'une perle parfaite, Et vos grands cils émus, de leur aile inquiète Ne voilent qu'à demi leur vif rayonnement.

Mille petits amours à leur miroir de flamme Se viennent regarder et s'y trouvent plus beaux, Et les désirs y vont rallumer leurs flambeaux.

Ils sont si transparents qu'ils laissent voir votre âme, Comme une fleur céleste au calice idéal Que l'on apercevrait à travers un cristal.

LE THERMODON

I

J'ai, dans mon cabinet, une bataille énorme Qui s'agite et se tord comme un serpent difforme, Et dont l'étrange aspect arrête l'œil surpris; On dirait qu'on entend, avec un sourd murmure, La gravure sonner comme une vieille armure, Et le papier muet semble jeter des cris.

Un pont par où se rue une foule en démence, Arc-en-ciel de carnage, ouvre sa courbe immense, Et d'un cadre de pierre entoure le tableau; A travers l'arche on voit une ville enflammée, D'où montent, en tournant, de longs flots de fumée Dont le rouge reflet brille et tremble sur l'eau.

Une barque, pareille à la barque des ombres, Glisse sinistrement au dos des vagues sombres, Portant, triste fardeau, des vaincus et des morts; Une averse de sang pleut des têtes coupées; Des mains par l'agonie éperdument crispées, Avec leurs doigts noueux s'accrochent à ses bords.

Pour recevoir le corps, mort ou vivant, qui tombe, Le grand fleuve a toujours toute prête une tombe; Il le berce un moment, et puis il l'engloutit; Les flots toujours béants, de leurs gueules voraces, Dévorent cavaliers, chevaux, casques, cuirasses, Tout ce que le combat jette à leur appétit.

Ici c'est un cheval qui s'effare et se cabre, Et se fait, dans sa chute, une blessure, au sabre Qu'un mourant tient encor dans son poing fracassé; Plus loin, c'est un carquois plein de flèches, qui verse Ses dards en pluie aiguë, et dont chaque trait perce Un cadavre déjà de cent coups traversé.

C'est un rude combat! chevelures, crinières, Panaches et cimiers, enseignes et bannières, Au souffle des clairons volent échevelés; Les lances, ces épis de la moisson sanglante, S'inclinent à leur vent en tranche étincelante, Comme sous une pluie on voit pencher des blés.

Les glaives dentelés font d'affreuses morsures; Le poignard altéré, plongeant dans les blessures, Comme dans une coupe, y boit à flots le sang; Et les épieux, rompant les armes les plus fortes, Pour le ciel ou l'enfer ouvrent de larges portes Aux âmes qui des corps sortent en rugissant.

Quelle férocité de dessin et de touche! Quelle sauvagerie et quelle ardeur farouche! Qui signa ce poëme étrange et véhément? C'est toi, maître suprême, à la main turbulente, Peintre au nom rouge, roi de la couleur brûlante, Divin Néerlandais, Michel-Ange flamand!

C'est toi, Rubens, c'est toi dont la rage sublime Pencha cette bataille au bord de cet abîme, Qui joignis ses deux bouts comme un bracelet d'or, Et lui mis pour camée un beau groupe de femmes Si blanches, que le fleuve aux triomphantes lames S'apaise et n'ose pas les submerger encor!

II

Car ce sont, ô pitié! des femmes, des guerrières Que la mêlée étreint de ses mains meurtrières. Sous l'armure une gorge bat; Les écailles d'airain couvrent des seins d'ivoire, Où, nourrisson cruel, la mort pâle vient boire Le lait empourpré du combat.

Regardez! regardez! les chevelures blondes Coulent en ruisseaux d'or se mêler sous les ondes Aux cheveux glauques des roseaux. Voyez ces belles chairs, plus pures que l'albâtre, Où, dans la blancheur mate, une veine bleuâtre Circule en transparents réseaux.

Hélas! sur tous ces corps à la teinte nacrée, La mort a déjà mis sa pâleur azurée; Ils n'ont de rose que le sang. Leurs bras abandonnés trempent, les mains ouvertes, Dans la vase du fleuve, entre les algues vertes, Où l'eau les soulève en passant.

Le cheval de bataille à la croupe tigrée, Secouant dans les cieux sa crinière effarée, Les foule avec ses durs sabots; Et le lâche vainqueur, dans sa rage brutale, Sur leur ventre appuyant sa poudreuse sandale, Tire à lui leurs derniers lambeaux.

Bientôt du haut des monts les vautours au col chauve, Les corbeaux vernissés, les aigles à l'œil fauve, L'orfraie au regard clandestin, Les loups se balançant sur leurs échines maigres, Les renards, les chakals, accourront, tout allègres, Prendre leur part au grand festin.

Ce splendide banquet réparera leurs jeûnes. O misère! ô douleur! tous ces corps frais et jeunes, Ces beaux seins d'un si pur contour, Faits pour les chauds baisers d'une amoureuse bouche, Fouillés par le museau de l'hyène farouche, Piqués par le bec du vautour!

Cessez de vains efforts, ô braves amazones! A quoi vous sert d'avoir, ainsi que des Bellones, Le casque grec empanaché, La cuirasse de fer, de clous d'or étoilée, Si votre main trop faible, au fort de la mêlée, Lâche votre glaive ébréché?

Votre armure faussée, entre ces bras robustes, Comme un mince carton s'aplatit sur ces bustes Où le poil pousse en plein terrain; Avec ces forts lutteurs, les plus puissantes armes, O guerrières! seraient les appas et les charmes Cachés sous vos corsets d'airain.

S'ils n'étaient repoussés par les rudes écailles, Par les mailles d'acier qui hérissent vos tailles, Les bras se suspendraient autour; Si vous aviez voulu, douce et modeste gloire, Vous auriez sans combat remporté la victoire, Car la force cède à l'amour.

Penchez-vous sur le col de vos promptes cavales, Qui volent, de la brise et de l'éclair rivales; Fuyez sans vous tourner pour voir, Et ne vous arrêtez qu'en des retraites sûres Où se trouve un flot clair pour laver vos blessures, Et du gazon pour vous asseoir!

III