Poésies Complètes - Tome 1

Part 15

Chapter 153,643 wordsPublic domain

J'entrai dernièrement dans une vieille église; La nef était déserte, et sur la dalle grise Les feux du soir, passant par les vitraux dorés, Voltigeaient et dansaient, ardemment colorés. Comme je m'en allais, visitant les chapelles, Avec tous leurs festons et toutes leurs dentelles, Dans un coin du jubé j'aperçus un tableau Représentant un Christ qui me parut très-beau. On y voyait saint Jean, Madeleine et la Vierge; Leurs chairs, d'un ton pareil à la cire de cierge, Les faisaient ressembler, sur le fond sombre et noir, A ces fantômes blancs qui se dressent le soir Et vont croisant les bras sous leurs draps mortuaires: Leurs robes à plis droits, ainsi que des suaires, S'allongeaient tout d'un jet de leur nuque à leurs pieds Ainsi faits, l'on eût dit qu'ils fussent copiés, Dans le Campo-Santo, sur quelque fresque antique D'un vieux maître pisan, artiste catholique, Tant l'on voyait reluire autour de leur beauté Le nimbe rayonnant de la mysticité, Et tant l'on respirait dans leur humble attitude Les parfums onctueux de la béatitude. Sans doute que c'était l'œuvre d'un Allemand, D'un élève d'Holbein, mort bien obscurément, A vingt ans, de misère et de mélancolie, Dans quelque bourg de Flandre, au retour d'Italie; Car ses têtes semblaient, avec leur blanche chair, Un rêve de soleil par une nuit d'hiver.

Je restai bien longtemps dans la même posture, Pensif, à contempler cette pâle peinture; Je regardais le Christ sur son infâme bois, Pour embrasser le monde ouvrant les bras en croix. Ses pieds meurtris et bleus et ses deux mains clouées, Ses chairs par les bourreaux à coups de fouet trouées, La blessure livide et béante à son flanc; Son front d'ivoire où perle une sueur de sang; Son corps blafard rayé par des lignes vermeilles, Me faisaient naître au cœur des pitiés nonpareilles, Et mes yeux débordaient en des ruisseaux de pleurs Comme dut en verser la mère des douleurs. Dans l'outremer du ciel les chérubins fidèles Se lamentaient en chœur, la face sous leurs ailes, Et l'un d'eux recueillait, un ciboire à la main, Le pur sang de la plaie où boit le genre humain; La sainte Vierge, au bas, regardait, pauvre mère! Son divin Fils en proie à l'agonie amère; Madeleine et saint Jean, sous les bras de la croix, Mornes, échevelés, sans soupirs et sans voix, Plus dégouttant de pleurs qu'après la pluie un arbre, Étaient debout, pareils à des piliers de marbre.

C'était, certe, un spectacle à faire réfléchir, Et je sentis mon cou, comme un roseau fléchir Sous le vent que faisait l'aile de ma pensée, Avec le chant du soir vers le ciel élancée. Je croisai gravement mes deux bras sur mon sein, Et je pris mon menton dans le creux de ma main, Et je me dis: «O Christ! tes douleurs sont trop vives; Après ton agonie au jardin des Olives, Il fallait remonter près de ton Père, au ciel, Et nous laisser, à nous, l'éponge avec le fiel; Les clous percent ta chair, et les fleurons d'épines Entrent profondément dans tes tempes divines. Tu vas mourir, toi, Dieu! connue un homme. La mort Recule épouvantée à ce sublime effort, Elle a peur de sa proie, elle hésite à la prendre, Sachant qu'après trois jours il la lui faudra rendre, Et qu'un ange viendra, qui, radieux et beau, Lèvera de ses mains la pierre du tombeau; Mais tu n'en as pas moins souffert ton agonie, Adorable victime entre toutes bénie; Mais tu n'en as pas moins, avec les deux voleurs, Étendu les deux bras sur l'arbre de douleurs. O rigoureux destin! une pareille vie D'une pareille mort si promptement suivie! Pour tant de maux soufferts, tant d'absinthe et de fiel! Où donc est le bonheur, le vin doux et le miel? La parole d'amour pour compenser l'injure, Et la bouche qui donne un baiser par blessure? Dieu lui-même a besoin, quand il est blasphémé, Pour nous bénir encor de se sentir aimé, Et tu n'as pas, Jésus, traversé cette terre, N'ayant jamais pressé sur ton cœur solitaire Un cœur sincère et pur, et fait ce long chemin Sans avoir une épaule où reposer ta main, Sans une âme choisie où répandre avec flamme Tous les trésors d'amour enfermés dans ton âme.»

Ne vous alarmez pas, esprits religieux, Car l'inspiration descend toujours des cieux, Et mon ange gardien, quand vint cette pensée, De son bouclier d'or ne l'a pas repoussée. C'est l'heure de l'extase où Dieu se laisse voir, L'Angelus éploré tinte aux cloches du soir: Comme aux bras de l'amant une vierge pâmée, L'encensoir d'or exhale une haleine embaumée; La voix du jour s'éteint; les reflets des vitraux, Comme des feux follets, passent sur les tombeaux, Et l'on entend courir, sous les ogives frêles, Un bruit confus de voix et de battements d'ailes; La foi descend des cieux avec l'obscurité; L'orgue vibre; l'écho répond: Éternité! Et la blanche statue, en sa couche de pierre, Rapproche ses deux mains et se met en prière. Comme un captif brisant les portes du cachot, L'âme du corps s'échappe et s'élance si haut, Qu'elle heurte, en son vol, au détour d'un nuage, L'étoile échevelée et l'archange en voyage; Tandis que la raison, avec son pied boîteux, La regarde d'en bas se perdre dans les cieux. C'est à cette heure-là que les divins poëtes Sentent grandir leur front et deviennent prophètes. O mystère d'amour! ô mystère profond! Abîme inexplicable où l'esprit, se confond! Qui de nous osera, philosophe ou poëte, Dans cette sombre nuit plonger avant la tête? Quelle langue assez haute et quel cœur assez pur, Pour chanter dignement tout ce poëme obscur? Qui donc écartera l'aile blanche et dorée Dont un ange abritait cette amour ignorée? Qui nous dira le nom de cette autre Éloa? Et quelle âme, ô Jésus, à t'aimer se voua? Murs de Jérusalem, vénérables décombres, Vous qui les avez vus et couverts de vos ombres, O palmiers du Carmel! ô cèdres du Liban! Apprenez-nous qui donc il aimait mieux que Jean? Si vos troncs vermoulus et si vos tours minées Dans leur écho fidèle ont, depuis tant d'années, Parmi les souvenirs des choses d'autrefois, Conservé leur mémoire et le son de leur voix, Parlez et dites-nous, ô forêts! ô ruines! Tout ce que vous savez de ces amours divines Dites quels purs éclairs dans leurs yeux reluisaient. Et quels soupirs ardents de leurs cœurs s'élançaient! Et toi, Jourdain, réponds, sous les berceaux de palmes, Quand la lune trempait ses pieds dans tes eaux calmes, Et que le ciel semait sa face de plus d'yeux Que n'en traîne après lui le paon tout radieux, Ne les as-tu pas vus sur les fleurs et les mousses Glisser en se parlant avec des voix plus douces Que les roucoulements des colombes de mai, Que le premier aveu de celle que j'aimai; Et dans un pur baiser, symbole du mystère, Unir la terre au ciel et le ciel à la terre?

Les échos sont muets, et le flot du Jourdain Murmure sans répondre et passe avec dédain; Les morts de Josaphat, troublés dans leur silence, Se tournent sur leur couche, et le vent frais balance Au milieu des parfums, dans les bras du palmier, Le chant du rossignol et le nid du ramier. Frère, mais voyez donc comme la Madeleine Laisse sur son col blanc couler à flots d'ébène Ses longs cheveux en pleurs, et comme ses beaux yeux Mélancoliquement se tournent vers les cieux! Qu'elle est belle! Jamais, depuis Ève la blonde, Une telle beauté n'apparut sur le monde, Son front est si charmant, son regard est si doux, Que l'ange qui la garde, amoureux et jaloux, Quand le désir craintif rôde et s'approche d'elle, Fait luire son épée et le chasse à coups d'aile.

O pâle fleur d'amour éclose au paradis, Qui répands tes parfums dans nos déserts maudits, Comment donc as-tu fait, ô fleur! pour qu'il te reste Une couleur si fraîche, une odeur si céleste? Comment donc as-tu fait, pauvre sœur du ramier, Pour te conserver pure au cœur de ce bourbier? Quel miracle du ciel, sainte prostituée, Que ton cœur, cette mer si souvent remuée, Des coquilles du bord et du limon impur N'ait pas, dans l'ouragan, souillé ses flots d'azur, Et qu'on ait toujours vu sous leur manteau limpide La perle blanche au fond de ton âme candide! C'est que tout cœur aimant est réhabilité, Qu'il vous vient une autre âme, et que la pureté Qui remontait au ciel redescend et l'embrasse, Comme à sa sœur coupable une sœur qui fait grâce; C'est qu'aimer c'est pleurer, c'est croire, c'est prier; C'est que l'amour est saint et peut tout expier. Mon grand peintre ignoré, sans en savoir les causes, Dans ton sublime instinct tu comprenais ces choses; Tu fis de ses yeux noirs ruisseler plus de pleurs, Tu gonflas son beau sein de plus hautes douleurs; La voyant si coupable et prenant pitié d'elle, Pour qu'on lui pardonnât, tu l'as faite plus belle, Et ton pinceau pieux, sur le divin contour A promené longtemps ses baisers pleins d'amour. Elle est plus belle encor que la vierge Marie, Et le prêtre à genoux, qui soupire et qui prie, Dans sa pieuse extase hésite entre les deux, Et ne sait pas laquelle est la reine des cieux. O sainte pécheresse! ô grande repentante! Madeleine, c'est toi que j'eusse, pour amante, Dans mes rêves choisie, et toute la beauté, Tout le rayonnement de la virginité Montrant sur son front blanc la blancheur de son âme, Ne sauraient m'émouvoir, ô femme vraiment femme, Comme font tes soupirs et les pleurs de tes yeux, Ineffable rosée à faire envie aux cieux! Jamais lys de Saron, divine courtisane, Mirant aux eaux des lacs sa robe diaphane, N'eut un plus pur éclat ni de plus doux parfums; Ton beau front inondé de tes longs cheveux bruns Laisse voir, au travers de la peau transparente, Le rêve de ton âme et ta pensée errante, Comme un globe d'albâtre éclairé par dedans! Ton œil est un foyer dont les rayons ardents Sous la cendre des cœurs ressuscitent les flammes; O la plus amoureuse entre toutes les femmes! Les séraphins du ciel à peine ont dans leur cœur Plus d'extase divine et de sainte langueur; Et tu pourrais couvrir de ton amour profonde Comme d'un manteau d'or la nudité du monde! Toi seule sais aimer comme il faut qu'il le soit Celui qui t'a marquée au front avec le doigt, Celui dont tu baignais les pieds de myrrhe pure, Et qui pour s'essuyer avait ta chevelure; Celui qui t'apparut au jardin, pâle encor D'avoir dormi sa nuit dans le lit de la mort, Et, pour te consoler, voulut que la première Tu le visses rempli de gloire et de lumière.

En faisant ce tableau, Raphaël inconnu, N'est-ce pas? ce penser comme à moi t'est venu, Et que ta rêverie a sondé ce mystère Que je voudrais pouvoir à la fois dire et taire? O poëtes! allez prier à cet autel, A l'heure où le jour baisse, à l'instant solennel, Quand d'un brouillard d'encens la nef est toute pleine. Regardez le Jésus et puis la Madeleine; Plongez-vous dans votre âme, et rêvez au doux bruit Que font en s'éployant les ailes de la nuit; Peut-être un chérubin détaché de la toile, A vos yeux, un moment, soulèvera le voile, Et dans un long soupir l'orgue murmurera L'ineffable secret que ma bouche taira.

CHANT DU GRILLON

I

Souffle, bise! tombe à flots, pluie! Dans mon palais tout noir de suie, Je ris de la pluie et du vent; En attendant que l'hiver fuie, Je reste au coin du feu, rêvant.

C'est moi qui suis l'esprit de l'âtre! Le gaz, de sa langue bleuâtre, Lèche plus doucement le bois; La fumée, en filet d'albâtre, Monte et se contourne à ma voix.

La bouilloire rit et babille; La flamme aux pieds d'argent sautille En accompagnant ma chanson; La bûche de duvet s'habille; La séve bout dans le tison.

Le soufflet au râle asthmatique Me fait entendre sa musique; Le tourne-broche aux dents d'acier Mêle au concerto domestique Le tic-tac de son balancier.

Les étincelles réjouies, En étoiles épanouies, Vont et viennent, croisant dans l'air Les salamandres éblouies, Au ricanement grêle et clair.

Du fond de ma cellule noire, Quand Berthe vous conte une histoire, _Le Chaperon_ ou _l'Oiseau bleu_, C'est moi qui soutiens sa mémoire, C'est moi qui fais taire le feu.

J'étouffe le bruit monotone Du rouet qui grince et bourdonne; J'impose silence au matou; Les heures s'en vont, et personne N'entend le timbre du coucou.

Pendant la nuit et la journée, Je chante sous la cheminée; Dans mon langage de grillon J'ai, des rebuts de son aînée, Souvent consolé Cendrillon.

Le renard glapit dans le piége; Le loup, hurlant de faim, assiége La ferme au milieu des grands bois; Décembre met, avec sa neige, Des chemises blanches aux toits.

Allons, fagot, pétille et flambe; Courage! farfadet ingambe, Saule, bondis plus haut encor; Salamandre, montre ta jambe, Lève en dansant ton jupon d'or.

Quel plaisir? prolonger sa veille, Regarder la flamme vermeille Prenant à deux bras le tison, A tous les bruits prêter l'oreille, Entendre vivre la maison!

Tapi dans sa niche bien chaude, Sentir l'hiver qui pleure et rôde, Tout blême et le nez violet, Tâchant de s'introduire en fraude Par quelque fente du volet!

Souffle, bise! tombe à flots, pluie! Dans mon palais tout noir de suie, Je ris de la pluie et du vent; En attendant que l'hiver fuie Je reste au coin du feu, rêvant.

II

Regardez les branches, Comme elles sont blanches! Il neige des fleurs. Riant dans la pluie, Le soleil essuie Les saules en pleurs, Et le ciel reflète Dans la violette Ses pures couleurs.

La nature en joie Se pare et déploie Son manteau vermeil. Le paon, qui se joue, Fait tourner en roue Sa queue au soleil. Tout court, tout s'agite, Pas un lièvre au gîte; L'ours sort du sommeil.

La mouche ouvre l'aile, Et la demoiselle Aux prunelles d'or, Au corset de guêpe, Dépliant son crêpe, A repris l'essor. L'eau gaîment babille, Le goujon frétille: Un printemps encor!

Tout se cherche et s'aime; Le crapaud lui-même, Les aspics méchants, Toute créature, Selon sa nature: La feuille a des chants; Les herbes résonnent, Les buissons bourdonnent, C'est concert aux champs.

Moi seul je suis triste. Qui sait si j'existe, Dans mon palais noir? Sous la cheminée, Ma vie enchaînée Coule sans espoir. Je ne puis, malade, Chanter ma ballade Aux hôtes du soir.

Si la brise tiède Au vent froid succède, Si le ciel est clair, Moi, ma cheminée N'est illuminée Que d'un pâle éclair; Le cercle folâtre Abandonne l'âtre: Pour moi c'est l'hiver.

Sur la cendre grise, La pincette brise Un charbon sans feu. Adieu les paillettes, Les blondes aigrettes! Pour six mois adieu La maîtresse bûche, Où sous la peluche Sifflait le gaz bleu!

Dans ma niche creuse, Ma patte boiteuse Me tient en prison. Quand l'insecte rôde, Comme une émeraude, Sous le vert gazon, Moi seul je m'ennuie; Un mur, noir de suie, Est mon horizon.

ABSENCE

Reviens, reviens, ma bien-aimée; Comme une fleur loin du soleil, La fleur de ma vie est fermée Loin de ton sourire vermeil.

Entre nos cœurs tant de distance! Tant d'espace entre nos baisers! O sort amer! ô dure absence! O grands désirs inapaisés!

D'ici là-bas, que de campagnes, Que de villes et de hameaux, Que de vallons et de montagnes, A lasser le pied des chevaux!

Au pays qui me prend ma belle, Hélas! si je pouvais aller; Et si mon corps avait une aile Comme mon âme pour voler!

Par-dessus les vertes collines, Les montagnes au front d'azur, Les champs rayés et les ravines, J'irais d'un vol rapide et sûr.

Le corps ne suit pas la pensée; Pour moi, mon âme, va tout droit, Comme une colombe blessée, S'abattre au rebord de ton toit.

Descends dans sa gorge divine, Blonde et fauve comme de l'or, Douce comme un duvet d'hermine, Sa gorge, mon royal trésor;

Et dis, mon âme, à cette belle: «Tu sais bien qu'il compte les jours, O ma colombe! à tire d'aile, Retourne au nid de nos amours.»

AU SOMMEIL

HYMNE ANTIQUE

Sommeil, fils de la nuit et frère de la mort, Écoute-moi, Sommeil: lasse de sa veillée, La lune, au fond du ciel, ferme l'œil et s'endort, Et son dernier rayon, à travers la feuillée, Comme un baiser d'adieu glisse amoureusement Sur le front endormi de son bleuâtre amant. Par la porte d'ivoire et la porte de corne, Les songes vrais ou faux de l'Érèbe envolés Peuplent seuls l'univers silencieux et morne; Les cheveux de la nuit, d'étoiles d'or mêlés, Au long de son dos brun pendent tout débouclés; Le vent même retient son haleine, et les mondes, Fatigués de tourner sur leurs muets pivots, S'arrêtent assoupis et suspendent leurs rondes. O jeune homme charmant, couronné de pavots, Qui, tenant sur la main une patère noire, Pleine d'eau du Léthé, chaque nuit nous fait boire, Mieux que le doux Bacchus, l'oubli de nos travaux; Enfant mystérieux, hermaphrodite étrange, Où la vie au trépas s'unit et se mélange, Et qui n'a de tous deux que ce qu'ils ont de beau; Douce transition de la lumière à l'ombre, Du repos à la mort et du lit au tombeau; Sous les épais rideaux de ton alcôve sombre, Du fond de ta caverne inconnue au soleil, Je t'implore à genoux, écoute-moi, Sommeil! Je t'aime, ô doux Sommeil! et je veux à ta gloire, Avec l'archet d'argent, sur la lyre d'ivoire, Chanter des vers plus doux que le miel de l'Hybla; Pour t'apaiser je veux tuer le chien obscène, Dont le rauque aboîment si souvent te troubla, Et verser l'opium sur ton autel d'ébène. Je te donne le pas sur Phœbus-Apollon, Et pourtant c'est un dieu jeune, sans barbe et blond, Un dieu tout rayonnant aussi beau qu'une fille. Je te préfère même à la blanche Vénus, Lorsque, sortant des eaux, le pied sur sa coquille, Elle fait au grand air baiser ses beaux seins nus, Et laisse aux blonds anneaux de ses cheveux de soie Se suspendre l'essaim des zéphyrs ingénus; Même au jeune Iacchus, le doux père de joie, A l'ivresse, à l'amour, à tout, divin Sommeil.

Tu seras bienvenu, soit que l'aurore blonde Lève du doigt le pan de son rideau vermeil, Soit que les chevaux blancs qui traînent le soleil Enfoncent leurs naseaux et leur poitrail dans l'onde, Soit que la nuit dans l'air peigne ses noirs cheveux. Sous les arceaux muets de la grotte profonde, Où les songes légers mènent sans bruit leur ronde, Reçois bénignement mon encens et mes vœux, Sommeil, dieu triste et doux, consolateur du monde!

TERZA RIMA

Quand Michel-Ange eut peint la chapelle Sixtine, Et que de l'échafaud, sublime et radieux, Il fut redescendu dans la cité latine,

Il ne pouvait baisser ni les bras ni les yeux, Ses pieds ne savaient pas comment marcher sur terre; Il avait oublié le monde dans les cieux.

Trois grands mois il garda cette attitude austère, On l'eût pris pour un ange en extase devant Le saint triangle d'or, au moment du mystère.

Frère, voila pourquoi les poëtes, souvent, Buttent à chaque pas sur les chemins du monde; Les yeux fichés au ciel ils s'en vont en rêvant.

Les anges secouant leur chevelure blonde, Penchent leur front sur eux et leur tendent les bras, Et les veulent baiser avec leur bouche ronde.

Eux marchent au hasard et font mille faux pas; Ils cognent les passants, se jettent sous les roues, Ou tombent dans des puits qu'ils n'aperçoivent pas.

Que leur font les passants, les pierres et les boues? Ils cherchent dans le jour le rêve de leurs nuits, Et le jeu du désir leur empourpre les joues.

Ils ne comprennent rien aux terrestres ennuis, Et, quand ils ont fini leur chapelle Sixtine, Ils sortent rayonnants de leurs obscurs réduits.

Un auguste reflet de leur œuvre divine S'attache à leur personne et leur dore le front, Et le ciel qu'ils ont vu dans leurs yeux se devine.

Les nuits suivront les jours et se succéderont, Avant que leurs regards et leurs bras ne s'abaissent, Et leurs pieds, de longtemps, ne se raffermiront.

Tous nos palais sous eux s'éteignent et s'affaissent; Leur âme, à la coupole où leur œuvre reluit, Revole, et ce ne sont que leurs corps qu'ils nous laissent.

Notre jour leur paraît plus sombre que la nuit; Leur œil cherche toujours le ciel bleu de la fresque, Et le tableau quitté les tourmente et les suit.

Comme Buonarotti, le peintre gigantesque, Ils ne peuvent plus voir que les choses d'en haut, Et que le ciel de marbre où leur front touche presque.

Sublime aveuglement? magnifique défaut!

MONTÉE SUR LE BROCKEN

Lorsque l'on est monté jusqu'au nid des aiglons, Et que l'on voit, sous soi, les plus fiers mamelons Se fondre et s'effacer au flanc de la montagne, Et, comme un lac, bleuir tout au fond la campagne, On s'aperçoit enfin qu'on grimperait mille ans, Tant que la chair tiendrait à vos talons sanglants, Sans approcher du ciel qui toujours se recule, Et qu'on n'est, après tout, qu'un Titan ridicule. On n'est plus dans le monde, on n'est pas dans les cieux, Et des fantômes vains dansent devant vos yeux. Le silence est profond; la chanson de la terre Ne vient pas jusqu'à vous, et la voix du tonnerre, Qui roule sous vos pieds, semble le bâillement Du Brocken, ennuyé de son désœuvrement. Votre cri, sans trouver d'écho qui le répète, S'éteint subitement sous la voûte muette; C'est un calme sinistre; on n'entend pas encor Les violes d'amour et les cithares d'or, Car le ciel est bien haut et l'échelle est petite. Votre guide, effrayé, redescend et vous quitte, Et, roulant une larme au fond de son œil bleu, La dernière des fleurs vous jette son adieu. La neige cependant descend silencieuse, Et, sous ses fils d'argent, la lune soucieuse Apparaît à côté d'un soleil sans rayons; Le ciel est tout rayé de ses pâles sillons, Et la mort, dans ses doigts, tordant ce fil qui tombe, Vous tisse un blanc linceul pour votre froide tombe.

LE PREMIER RAYON DE MAI