Part 14
«Restons pour être aimés, et pour qu'on se souvienne Que nous sommes au monde; il n'est amour qui tienne Contre une longue absence: oh! malheur aux absents! Les absents sont des morts et, comme eux, impuissants. Dès qu'aux yeux bien aimés votre vue est ravie, Rien ne reste de vous qui prouve votre vie; Dès que l'on n'entend plus le son de votre voix, Que l'on ne peut sentir le toucher de vos doigts, Vous êtes mort; vos traits se troublent et s'effacent Au fond de la mémoire, et d'autres les remplacent. Pour qu'on lui soit fidèle il faut que le ramier Ne quitte pas le nid et vive au colombier. Restons au colombier. Après tout, notre France Vaut bien ton Italie, et, comme dans Florence, Rome, Naple ou Venise, on peut trouver ici De beaux palais à voir et des tableaux aussi. Nous avons des donjons, de vieilles cathédrales Aussi haut que Saint-Pierre élevant leurs spirales; Notre-Dame tendant ses deux grands bras en croix, Saint-Severin dardant sa flèche entre les toits, Et la Sainte-Chapelle aux minarets mauresques, Et Saint-Jacques hurlant sous ses monstres grotesques; Nous avons de grands bois et des oiseaux chanteurs, Des fleurs embaumant l'air de divines senteurs, Des ruisseaux babillards dans de belles prairies, Où l'on peut suivre en paix ses chères rêveries; Nous avons, nous aussi, des fruits blonds comme miel, Des archipels d'argent aux flots de notre ciel, Et ce qui ne se trouve en aucun lieu du monde, Ce qui vaut mieux que tout, ô belle vagabonde, Le foyer domestique, ineffable en douceurs, Avec la mère au coin et les petites sœurs, Et le chat familier qui se joue et se roule, Et, pour hâter le temps quand goutte à goutte il coule, Quelques anciens amis causant de vers et d'art, Qui viennent de bonne heure et ne s'en vont que tard.»
1833.
ROMANCE
I
Au pays où se fait la guerre Mon bel ami s'en est allé; Il semble à mon cœur désolé Qu'il ne reste que moi sur terre! En parlant, au baiser d'adieu, Il m'a pris mon âme à ma bouche. Qui le tient si longtemps, mon Dieu! Voilà le soleil qui se couche, Et moi, toute seule en ma tour, J'attends encore son retour.
II
Les pigeons, sur le toit roucoulent, Roucoulent amoureusement Avec un son triste et charmant; Les eaux sous les grands saules coulent. Je me sens tout près de pleurer; Mon cœur comme un lis plein s'épanche, Et je n'ose plus espérer. Voici briller la lune blanche, Et moi, toute seule en ma tour, J'attends encore son retour.
III
Quelqu'un monte à grands pas la rampe: Serait-ce lui, mon doux amant? Ce n'est pas lui, mais seulement Mon petit page avec ma lampe. Vents du soir, volez, dites-lui Qu'il est ma pensée et mon rêve, Toute ma joie et mon ennui. Voici que l'aurore se lève, Et moi, toute seule en ma tour, J'attends encore son retour.
LE SPECTRE DE LA ROSE
Soulève ta paupière close Qu'effleure un songe virginal; Je suis le spectre d'une rose Que tu portais hier au bal. Tu me pris encore emperlée Des pleurs d'argent de l'arrosoir, Et parmi la fête étoilée Tu me promenas tout le soir.
O toi qui de ma mort fus cause, Sans que tu puisses le chasser, Toute la nuit mon spectre rose A ton chevet viendra danser. Mais ne crains rien, je ne réclame Ni messe ni _De profundis_; Ce léger parfum est mon âme, Et j'arrive du paradis.
Mon destin fut digne d'envie: Pour avoir un trépas si beau, Plus d'un aurait donné sa vie, Car j'ai ta gorge pour tombeau, Et sur l'albâtre où je repose Un poëte avec un baiser Écrivit: Ci-gît une rose Que tous les rois vont jalouser.
1837.
LAMENTO
LA CHANSON DU PÊCHEUR
Ma belle amie est morte: Je pleurerai toujours; Sous la tombe elle emporte Mon âme et mes amours. Dans le ciel, sans m'attendre, Elle s'en retourna; L'ange qui l'emmena Ne voulut pas me prendre. Que mon sort est amer! Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!
La blanche créature Est couchée au cercueil. Comme dans la nature Tout me paraît en deuil! La colombe oubliée Pleure et songe à l'absent; Mon âme pleure et sent Qu'elle est dépareillée. Que mon sort est amer! Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!
Sur moi la nuit immense S'étend comme un linceul; Je chante ma romance Que le ciel entend seul. Ah! comme elle était belle Et comme je l'aimais! Je n'aimerai jamais Une femme autant qu'elle. Que mon sort est amer! Ah! sans amour, s'en aller sur la mer!
DÉDAIN
Une pitié me prend quand à part moi je songe A cette ambition terrible qui nous ronge De faire parmi tous reluire notre nom, De ne voir s'élever par-dessus nous personne, D'avoir vivant encor le nimbe et la couronne, D'être salué grand comme Gœthe ou Byron.
Les peintres jusqu'au soir courbés sur leurs palettes, Les amphions frappant leurs claviers, les poëtes, Tous les blêmes rêveurs, tous les croyants de l'art, Dans ces noms éclatants et saints sur tous les autres, Prennent un nom pour Dieu, dont ils se font apôtres, Un de vos noms, Shakspear, Michel-Ange ou Mozart!
C'est là le grand souci qui tous, tant que nous sommes, Dans cet âge mauvais, austères jeunes hommes, Nous fait le teint livide et nous cave les yeux; La passion du beau nous tient et nous tourmente, La séve sans issue au fond de nous fermente, Et de ceux d'aujourd'hui bien peu deviendront vieux.
De ces frêles enfants, la terreur de leur mère, Qui s'épuisent en vain à suivre leur chimère, Combien déjà sont morts! combien encor mourront! Combien au beau moment, gloire, ô froide statue, Gloire que nous aimons et dont l'amour nous tue, Pâles, sur ton épaule ont incliné le front!
Ah! chercher sans trouver et suer sur un livre, Travailler, oublier d'être heureux et de vivre; Ne pas avoir une heure à dormir au soleil, A courir dans les bois sans arrière-pensée; Gémir d'une minute au plaisir dépensée, Et faner dans sa fleur son beau printemps vermeil!
Jeter son âme au vent et semer sans qu'on sache Si le grain sortira du sillon qui le cache, Et si jamais l'été dorera le blé vert; Faire comme ces vieux qui vont plantant des arbres, Entassant des trésors et rassemblant des marbres, Sans songer qu'un tombeau sous leurs pieds est ouvert!
Et pourtant chacun n'a que sa vie en ce monde, Et pourtant du cercueil la nuit est bien profonde; Ni lune, ni soleil: c'est un sommeil bien long; Le lit est dur et froid; les larmes que l'on verse, La terre les boit vite, et pas une ne perce, Pour arriver à vous, le suaire et le plomb.
Dieu nous comble de biens, notre mère Nature Rit amoureusement à chaque créature; Le spectacle du ciel est admirable à voir; La nuit a des splendeurs qui n'ont pas de pareilles; Des vents tout parfumés nous chantent aux oreilles: Vivre est doux, et pour vivre il ne faut que vouloir.
Pourquoi ne vouloir pas? Pourquoi? pour que l'on dise Quand vous passez: «C'est lui!» Pour que dans une église, Saint-Denis, Westminster, sous un pavé noirci, On vous couche à côté de rois que le ver mange, N'ayant pour vous pleurer qu'une figure d'ange Et cette inscription: «Un grand homme est ici.»
En vérité c'est tout.--O néant! ô folie! Vouloir qu'on se souvienne alors que tout oublie. Vouloir l'éternité lorsque l'on n'a qu'un jour! Rêver, chercher le beau, fonder une mémoire, Et forger un par un les rayons de sa gloire, Comme si tout cela valait un mot d'amour!
1833.
CE MONDE-CI ET L'AUTRE
Vos premières saisons à peine sont écloses, Enfant, et vous avez déjà vu plus de choses Qu'un vieillard qui trébuche au seuil de son tombeau. Tout ce que la nature a de grand et de beau, Tout ce que Dieu nous fit de sublimes spectacles, Les deux mondes ensemble avec tous leurs miracles ... Que n'avez-vous pas vu? les montagnes, la mer, La neige et les palmiers, le printemps et l'hiver, L'Europe décrépite et la jeune Amérique; Car votre peau cuivrée aux ardeurs du tropique, Sous le soleil en flamme et les cieux toujours bleus, S'est faite presque blanche à nos étés frileux. Votre enfance joyeuse a passé comme un rêve, Dans la verte savane et sur la blonde grève; Le vent vous apportait des parfums inconnus; Le sauvage Océan baisait vos beaux pieds nus, Et, comme une nourrice, au seuil de sa demeure, Chante et jette un hochet au nouveau-né qui pleure, Quand il vous voyait triste, il poussait devant vous Ses coquilles de moire et son murmure doux. Pour vous laisser passer, jam-roses et lianes Écartaient dans les bois leurs rideaux diaphanes; Les tamaniers en fleur vous prêtaient des abris; Vous aviez pour jouer des nids de colibris; Les papillons dorés vous éventaient de l'aile, L'oiseau-mouche valsait avec la demoiselle; Les magnolias penchaient la tête en souriant, La fontaine au flot clair s'en allait babillant; Les bengalis coquets, se mirant à son onde, Vous chantaient leur romance, et, seule et vagabonde, Vous marchiez sans savoir par les petits chemins, Un refrain à la bouche et des fleurs dans les mains! Aux heures du midi, nonchalante créole, Vous aviez le hamac et la sieste espagnole, Et la bonne négresse aux dents blanches qui rit, Chassant les moucherons d'auprès de votre lit. Vous aviez tous les biens, heureuse créature, La belle liberté dans la belle nature, Et puis un grand désir d'inconnu vous a pris, Vous avez voulu voir et la France et Paris. La brise a du vaisseau fait onder la bannière, Le vieux monstre Océan, secouant sa crinière Et courbant devant vous sa tête de lion, Sur son épaule bleue, avec soumission, Vous a jusques aux bords de la France vantée, Sans rugir une fois, fidèlement portée. Après celles de Dieu, les merveilles de l'art Ont étonné votre âme avec votre regard. Vous avez vu nos tours, nos palais, nos églises, Nos monuments tout noirs et nos coupoles grises. Nos beaux jardins royaux, où, de Grèce venus, Étrangers comme vous, frissonnent les dieux nus, Notre ciel morne et froid, notre horizon de brume, Où chaque maison dresse une gueule qui fume. Quel spectacle pour vous, ô fille du soleil, Vous toute brune encor de son baiser vermeil. La pluie a ruisselé sur vos vitres jaunies, Et, triste entre vos sœurs au foyer réunies, En entendant pleurer les bûches dans le feu, Vous avez regretté l'Amérique au ciel bleu, Et la mer amoureuse avec ses tièdes lames Qui se bordent d'argent et chantent sous les rames; Les beaux lataniers verts, les palmiers chevelus, Les mangliers traînant leurs bras irrésolus; Toute cette nature orientale et chaude, Où chaque herbe flamboie et semble une émeraude, Et vous avez souffert, votre cœur a saigné, Vos yeux se sont levés vers ce ciel gris baigné D'une vapeur étrange et d'un brouillard de houille, Vers ces arbres chargés d'un feuillage de rouille, Et vous avez compris, pâle fleur du désert, Que loin du sol natal votre arome se perd, Qu'il vous faut le soleil et la blanche rosée Dont vous étiez là-bas toute jeune arrosée; Les baisers parfumés des brises de la mer, La place libre au ciel, l'espace et le grand air; Et, pour s'y renouer, l'hymne saint des poëtes Au fond de vous trouva des fibres toutes prêtes; Au chœur mélodieux votre voix put s'unir; Le prisme du regret dorant le souvenir De cent petits détails, de mille circonstances, Les vers naissaient en foule et se groupaient par stances. Chaque larme furtive échappée à vos yeux Se condensait en perle, en joyaux précieux; Dans le rhythme profond, votre jeune pensée Brillait plus savamment, chaque jour enchâssée; Vous avez pénétré les mystères de l'art, Aussi, tout éplorée, avant votre départ, Pour vous baiser au front, la belle poésie Vous a parmi vos sœurs avec amour choisie; Pour dire votre cœur vous avez une voix. Entre deux univers Dieu vous laissait le choix; Vous avez pris de l'un, heureux sort que le vôtre! De quoi vous faire aimer et regretter dans l'autre.
1833.
VERSAILLES
SONNET
Versailles, tu n'es plus qu'un spectre de cité; Comme Venise au fond de son Adriatique, Tu traînes lentement ton corps paralytique, Chancelant sous le poids de ton manteau sculpté.
Quel appauvrissement! quelle caducité! Tu n'es que surannée et tu n'es pas antique, Et nulle herbe pieuse au long de ton portique Ne grimpe pour voiler ta pâle nudité.
Comme une délaissée à l'écart, sous ton arbre, Sur ton sein douloureux croisant tes bras de marbre, Tu guettes le retour de ton royal amant.
Le rival du soleil dort sous son monument; Les eaux de tes jardins à jamais se sont tues, Et tu n'auras bientôt qu'un peuple de statues.
1837.
LA CARAVANE
SONNET
La caravane humaine au Sahara du monde, Par ce chemin des ans qui n'a pas de retour, S'en va traînant le pied, brûlée aux feux du jour, Et buvant sur ses bras la sueur qui l'inonde.
Le grand lion rugit et la tempête gronde; A l'horizon fuyard, ni minaret, ni tour; La seule ombre qu'on ait, c'est l'ombre du vautour, Qui traverse le ciel cherchant sa proie immonde.
L'on avance toujours, et voici que l'on voit Quelque chose de vert que l'on se montre au doigt: C'est un bois de cyprès, semé de blanches pierres.
Dieu, pour vous reposer, dans le désert du temps, Comme des oasis, a mis les cimetières: Couchez-vous et dormez, voyageurs haletants.
DESTINÉE
SONNET
Comme la vie est faite! et que le train du monde Nous pousse aveuglément en des chemins divers! Pareil au Juif maudit, l'un, par tout l'univers, Promène sans repos sa course vagabonde;
L'autre, vrai docteur Faust, baigné d'ombre profonde, Auprès de sa croisée étroite, à carreaux verts, Poursuit de son fauteuil quelques rêves amers, Et dans l'âme sans fond laisse filer la sonde.
Eh bien! celui qui court sur la terre était né Pour vivre au coin du feu: le foyer, la famille, C'était son vœu; mais Dieu ne l'a pas couronné.
Et l'autre, qui n'a vu du ciel que ce qui brille Par le trou du volet, était le voyageur. Ils ont passé tous deux à côté du bonheur.
NOTRE-DAME
I
Las de ce calme plat, où, d'avance fanées, Comme une eau qui s'endort, croupissent nos années; Las d'étouffer ma vie en un salon étroit, Avec de jeunes fats et des femmes frivoles Échangeant sans profit de banales paroles; Las de toucher toujours mon horizon du doigt.
Pour me refaire au grand et me rélargir l'âme, Ton livre dans ma poche, aux tours de Notre-Dame, Je suis allé souvent, Victor, A huit heures, l'été, quand le soleil se couche, Et que son disque fauve, au bord des toits qu'il touche, Flotte comme un gros ballon d'or.
Tout chatoie et reluit; le peintre et le poëte Trouvent là des couleurs pour charger leur palette, Et des tableaux ardents à vous brûler les yeux; Ce ne sont que saphirs, cornalines, opales, Tons à faire trouver Rubens et Titien pâles; Ithuriel répand son écrin dans les cieux.
Cathédrales de brume aux arches fantastiques, Montagnes de vapeurs, colonnades, portiques, Par la glace de l'eau doublés; La brise qui s'en joue et déchire leurs franges Imprime, en les roulant, mille formes étranges Aux nuages échevelés.
Comme pour son bonsoir, d'une plus riche teinte Le jour qui fuit revêt la cathédrale sainte, Ébauchée à grands traits à l'horizon de feu; Et les jumelles tours, ces cantiques de pierre, Semblent les deux grands bras que la ville en prière, Avant de s'endormir, élève vers son Dieu.
Ainsi que sa patronne, à sa tête gothique La vieille église attache une gloire mystique Faite avec les splendeurs du soir; Les roses des vitraux en rouges étincelles S'écaillent brusquement, et comme des prunelles S'ouvrent toutes rondes pour voir.
La nef épanouie, entre ses côtes minces, Semble un crabe géant faisant mouvoir ses pinces. Une araignée énorme, ainsi que des réseaux Jetant au front des tours, au flanc noir des murailles, En fils aériens, en délicates mailles, Ses tulles de granit, ses dentelles d'arceaux.
Aux losanges de plomb du vitrail diaphane, Plus frais que les jardins d'Alcine ou de Morgane, Sous un chaud baiser de soleil, Bizarrement peuplés de monstres héraldiques, Éclosent tout d'un coup cent parterres magiques Aux fleurs d'azur et de vermeil.
Légendes d'autrefois, merveilleuses histoires Écrites dans la pierre, enfers et purgatoires Dévotement taillés par de naïfs ciseaux; Piédestaux du portail, qui pleurent leurs statues, Par les hommes et non par le temps abattues, Licornes, loups-garous, chimériques oiseaux;
Dogues hurlant au bout des gouttières, tarasques, Guivres et basilics, dragons et nains fantasques, Chevaliers vainqueurs de géants, Faisceaux de piliers lourds, gerbes de colonnettes, Myriades de saints roulés en collerettes Autour des trois porches béants,
Lancettes, pendentifs, ogives, trèfles grêles Où l'arabesque folle accroche ses dentelles Et son orfévrerie ouvrée à grand travail, Pignons troués à jour, flèches déchiquetées, Aiguilles de corbeaux et d'anges surmontées, La cathédrale luit comme un bijou d'émail!
II
Mais qu'est-ce que cela? Lorsque l'on a dans l'ombre Suivi l'escalier svelte aux spirales sans nombre, Et qu'on revoit enfin le bleu, Le vide par-dessus et par-dessous l'abîme, Une crainte vous prend, un vertige sublime A se sentir si près de Dieu!
Ainsi que, sous l'oiseau qui s'y perche, une branche, Sous vos pieds, qu'elle fuit, la tour frissonne et penche, Le ciel ivre chancelle et valse autour de vous. L'abîme ouvre sa gueule, et l'esprit du vertige, Vous fouettant de son aile, en ricanant voltige Et fait au front des tours trembler les garde-fous.
Les combles anguleux, avec leurs girouettes, Découpent, en passant, d'étranges silhouettes Au fond de votre œil ébloui, Et dans le gouffre immense où le corbeau tournoie, Bête apocalyptique, en se tordant aboie Paris éclatant, inouï!
Oh! le cœur vous en bat: dominer de ce faîte, Soi, chétif et petit, une ville ainsi faite; Pouvoir d'un seul regard embrasser ce grand tout; Debout, là-haut, plus près du ciel que de la terre, Comme l'aigle planant, voir au sein du cratère, Loin, bien loin, la fumée et la lave qui bout!
De la rampe, où le vent par les trèfles arabes, En se jouant, redit les dernières syllabes De l'hosanna du séraphin, Voir s'agiter là-bas, parmi les brumes vagues, Cette mer de maisons dont les toits sont les vagues; L'entendre murmurer sans fin!
Que c'est grand! que c'est beau! les frêles cheminées, De leurs turbans fumeux en tout temps couronnées, Sur le ciel de safran tracent leurs profils noirs, Et la lumière oblique aux arêtes hardies, Jetant de tous côtés de riches incendies, Dans la moire du fleuve enchâsse cent miroirs
Comme en un bal joyeux un sein de jeune fille Aux lueurs des flambeaux s'illumine et scintille Sous les bijoux et les atours, Aux lueurs du couchant l'eau s'allume, et la Seine Berce plus de joyaux, certes, que jamais reine N'en porte à son col les grands jours.
Des aiguilles, des tours, des coupoles, des dômes Dont les fronts ardoisés luisent comme des heaumes, Des murs écartelés d'ombre et de clair, des toits De toutes les couleurs, des résilles de rues, Des palais étouffés où comme des verrues S'accrochent des étaux et des bouges étroits!
Ici, là, devant vous, derrière, à droite, à gauche, Des maisons! des maisons! le soir vous en ébauche Cent mille avec un trait de feu! Sous le même horizon, Tyr, Babylone et Rome, Prodigieux amas, chaos fait de main d'homme Qu'on pourrait croire fait par Dieu!
III
Et cependant, si beau que soit, ô Notre-Dame, Paris ainsi vêtu de sa robe de flamme, Il ne l'est seulement que du haut de tes tours, Quand on est descendu tout se métamorphose, Tout s'affaisse et s'éteint: plus rien de grandiose, Plus rien, excepté toi, qu'on admire toujours.
Car les anges du ciel, du reflet de leurs ailes, Dorent de tes murs noirs les ombres solennelles, Et le Seigneur habite en toi. Monde de poésie, en ce monde de prose, A ta vue, on se sent battre au cœur quelque chose, L'on est pieux et plein de foi!
Aux caresses du soir, dont l'or te damasquine, Quand tu brilles au fond de ta place mesquine, Comme sous un dais pourpre un immense ostensoir, A regarder d'en bas ce sublime spectacle, On croit qu'entre tes tours, par un soudain miracle, Dans le triangle saint, Dieu se va faire voir.
Comme nos monuments à tournure bourgeoise Se font petits devant ta majesté gauloise, Gigantesque sœur de Babel! Près de toi, tout là-haut, nul dôme, nulle aiguille; Les faîtes les plus fiers ne vont qu'à ta cheville, Et ton vieux chef heurte le ciel.
Qui pourrait préférer, dans son goût pédantesque, Aux plis graves et droits de ta robe dantesque Ces pauvres ordres grecs qui se meurent de froid, Ces Panthéons bâtards, décalqués dans l'école, Antique friperie empruntée à Vignole, Et dont aucun, dehors, ne sait se tenir droit?
O vous, maçons du siècle, architectes athées, Cervelles, dans un moule uniforme jetées, Gens de la règle et du compas, Bâtissez des boudoirs pour des agents de change, Et des huttes de plâtre à des hommes de fange; Mais des maisons pour Dieu, non pas!
Parmi les palais neufs, les portiques profanes, Les Parthénons coquets, églises courtisanes, Avec leurs frontons grecs sur leurs piliers latins, Les maisons sans pudeur de la ville païenne, On dirait à te voir, Notre-Dame chrétienne, Une matrone chaste au milieu de catins!
1831.
MAGDALENA