Poésies Complètes - Tome 1

Part 17

Chapter 173,165 wordsPublic domain

C'est la nécessité! c'est la règle fatale! Toujours l'esprit le cède à la force brutale; Et quand la passion, aux beaux élans divins, Avec le positif veut en venir aux mains, Ardente, et n'écoutant que le feu qui l'anime, Engage le combat sur le pont de l'abîme, Elle ne peut tenir avec ses mains d'enfant Contre ces grands chevaux à forme d'éléphant, Cabrés et renversés sur leurs énormes croupes, Contre ces forts guerriers et ces robustes troupes Aux bras durs et noueux comme des chênes verts, Aux musculeux poitrails de buffle recouverts; Toujours le pied lui manque, et, de flèches criblée, Elle tombe en hurlant dans l'onde flagellée, Où son corps va trouver les caïmans du fond. Cependant les vainqueurs, sur la crête du pont, Sans donner une plainte aux victimes noyées, Passent, tambours battants, enseignes déployées. Cette planche, gravée en six cartons divers Par Lucas Vostermann, d'après Rubens d'Anvers, Femmes au cœur hautain, pâles cariatides, Qui ployez à regret des têtes moins timides Sous le fronton pesant des devoirs et des lois, Et qui vous refusez à porter votre croix, De votre destinée est l'effrayant symbole, Et je l'y vois écrite en sombre parabole. Comme vous autrefois, folles de liberté, Des femmes au grand cœur, à la mâle beauté, Se brûlèrent un sein, et mirent à la place La Méduse sculptée au cœur de la cuirasse; Elles laissèrent là l'aiguille et les fuseaux, La navette qui court à travers les réseaux, Les travaux de la femme et les soins du ménage, Pour la lance et l'épée, instruments de carnage; Négligeant la parure, et n'ayant pour se voir Qu'un bouclier d'airain, fauve et louche miroir, Au Thermodon, qu'enjambe un pont d'une seule arche, Leur troupe rencontra la grande armée en marche, Ce fut un choc terrible, et sur le pont, longtemps, Incertaine marée, on vit les combattants, Les chevelures d'or ou bien les têtes brunes, Femmes, soldats, suivant leurs diverses fortunes, Pousser et repousser leur flux et leur reflux, Et longtemps la victoire aux pieds irrésolus, Mesurant le terrain et supputant les pertes, Erra d'un camp à l'autre avec ses palmes vertes. De fatigue à la fin, les bras frêles et blancs Laissèrent, tout meurtris, choir leurs glaives sanglants, Trop faibles ouvriers pour de si fortes âmes, Et dans l'eau, jusqu'au soir, il plut des corps de femmes!

ÉLÉGIE

J'ai fait une remarque hier en te quittant. Sans doute j'ai mal vu; mais quand on aime tant On a peur; on se fait avec la moindre chose Un sujet de tourments. On veut savoir la cause De chaque effet. Un mot, un geste, une ombre, un rien, La plus folle chimère, un souvenir ancien Qui dormait dans un coin du cœur et qui s'éveille, Tout vous effraie. On dit qu'infortune pareille Ne s'est pas encor vue et que l'on en mourra; L'on n'en meurt pas; demain peut-être on en rira. Vous veniez pour vous plaindre: un baiser, un sourire, Et vous ne savez plus ce que vous veniez dire. Quand tu liras ces vers, sans doute tu diras Que mon idée est folle et tu m'embrasseras, Et puis, j'oublîrai tout, excepté que je t'aime Et que je t'aimerai toujours. Fais-en de même. Or, voici ma remarque; il m'a semblé cela. Je voudrais oublier toutes ces choses-là; Mais je ne puis. Hier tu paraissais distraite, Et ce n'est pas ainsi, certes, que Juliette Laisse aller Roméo qui part. En ce moment Où mon âme pâmée à chaque embrassement S'élançait sur ta bouche au-devant de ton âme, Où ma prunelle en pleurs baignait ma joue en flamme, Où mon cœur éperdu, sur ton cœur qu'il cherchait, Vibrait comme une lyre au toucher de l'archet, Où mes deux bras noués, comme ceux d'un avare Qui tient son or et craint qu'un larron s'en empare, Te tenaient enfermée et t'enchaînaient à moi, Toi, tu ne disais rien; tu n'écoutais pas, toi; Mes baisers s'éteignaient sur ta lèvre glacée; Je ne te sentais pas sentir; ta main pressée N'entendait pas la mienne et ne répondait rien. J'étais là, devant toi, comme un musicien, Tourmentant le clavier d'un clavecin sans cordes. O mon âme! pourquoi faut-il, quand tu débordes, Comme un lis rempli d'eau que le vent fait pencher, Que l'âme où tout en pleurs tu voudrais t'épancher Se ferme et te repousse, et te laisse répandre Tes plus divins parfums sans en vouloir rien prendre! J'ai cherché vainement pourquoi cette froideur, Après tant de baisers vivants et pleins d'ardeur, Après tant de serments et de douces paroles, Tant de soupirs d'ivresse et de caresses folles; Je n'ai rien pu trouver autre chose, sinon Qu'on était fou d'avoir au fond du cœur un nom Que l'on ne dira pas, et que c'était chimère D'aimer une autre femme au monde que sa mère. Rousseau dit quelque part:--Regardez votre amant Au sortir de vos bras.--Il a raison vraiment. Lorsque, le désir mort, naît la mélancolie, Que l'amour satisfait se recueille et s'oublie, Comme au sein de sa mère un enfant qui s'endort, Que l'ennui vient d'entrer et que le plaisir sort, Le moment est venu de regarder en face L'amant qu'on s'est choisi. Quoi qu'il dise ou qu'il fasse, Vous lirez sur son front son amour tel qu'il est. Le mot sans doute est beau, mais ce qui m'en déplaît, C'est qu'il s'adresse à l'homme et non pas à la femme. Quand le corps assouvi laisse en paix régner l'âme, Qu'on s'écoute penser et qu'on entend son cœur, Et que dans la maîtresse on embrasse la sœur, La première lassée est la femme. La honte D'avoir été vaincue au fond d'elle surmonte Le bonheur d'être aimée; elle hait son amant, Comme on hait un vainqueur, et, certe, en ce moment Les choses sont ainsi; s'il est quelqu'un au monde Qu'elle haïsse bien et de haine profonde, C'est lui, car c'est son maître et son seigneur; il peut Divulguer tout; il peut la perdre s'il le veut; Il ne le voudra pas, mais il le peut. La crainte A remplacé l'amour; une froide contrainte Succède aux beaux élans de folle liberté. Adieu l'enivrement, le rire et la gaîté. La femme se repent et l'homme se repose: Il a touché son but, il a gagné sa cause; C'est le triomphateur, le vainqueur, le César, Qui, la couronne au front, au-devant de son char, Malgré tout son amour, s'il peut la prendre vive, Traînera sans pitié Cléopâtre captive. Aspic, dresse ton col tout gonflé de venin: Sors du panier de fleurs, siffle et mords ce beau sein. César attend dehors! il lui faut Cléopâtre Pour suivre le triomphe et paraître au théâtre; Il faut que sur leurs bancs les chevaliers romains Disent:--Heureux César! et lui battent des mains. La femme sait cela, que de reine et maîtresse Elle devient esclave, et que son pouvoir cesse; Mais le sceptre qu'hier, dans l'oubli du plaisir, Elle a laissé tomber, aujourd'hui le désir Le lui remet en main et la fait souveraine. Il faut que son amant à ses genoux se traîne Et lui baise les pieds et demande pardon. Mais elle maintenant, froide et sans abandon, Avec un double fil nouant son nouveau masque, Ainsi qu'un chevalier à l'abri sous son casque, Guette à couvert l'instant où, faible et désarmé, Se livre à son poignard l'amant qu'on croit aimé. Mon ange, n'est-ce pas qu'une telle pensée N'eût pas dû me venir et doit être chassée, Et que je suis bien fou de douter d'un amour Dont personne ne doute, et prouvé chaque jour? J'ai tort; mais que veux-tu? ces angoisses si vives, Ces haines, ces retours et ces alternatives, Ces désespoirs mortels suivis d'espoirs charmants, C'est l'amour, c'est ainsi que vivent les amants. Cette existence-là, c'est la mienne, la nôtre; Telle qu'elle est, pourtant, je n'en voudrais pas d'autre. On est bien malheureux; mais pour un tel malheur Les heureux volontiers changeraient leur bonheur. Aimer! ce mot-là seul contient toute la vie. Près de l'amour que sont les choses qu'on envie? Trésors, sceptres, lauriers, qu'est tout cela, mon Dieu! Comme la gloire est creuse et vous contente peu! L'amour seul peut combler les profondeurs de l'ame Et toute ambition meurt aux bras d'une femme!

LA BONNE JOURNÉE

Ce jour, je l'ai passé ployé sur mon pupitre, Sans jeter une fois l'œil à travers la vitre. Par Apollo! cent vers! je devrais être las; On le serait à moins; mais je ne le suis pas. Je ne sais quelle joie intime et souveraine Me fait le regard vif et la face sereine; Comme après la rosée une petite fleur, Mon front se lève en haut avec moins de pâleur; Un sourire d'orgueil sur mes lèvres rayonne, Et mon souffle pressé plus fortement résonne. J'ai rempli mon devoir comme un brave ouvrier. Rien ne m'a pu distraire; en vain mon lévrier, Entre mes deux genoux posant sa longue tête, Semblait me dire:--En chasse! en vain d'un air de fête Le ciel tout bleu dardait, par le coin du carreau, Un filet de soleil jusque sur mon bureau; Près de ma pipe, en vain, ma joyeuse bouteille M'étalait son gros ventre et souriait vermeille; En vain ma bien-aimée, avec son beau sein nu, Se penchait en riant de son rire ingénu, Sur mon fauteuil gothique, et dans ma chevelure Répandait les parfums de son haleine pure. Sourd comme saint Antoine à la tentation, J'ai poursuivi mon œuvre avec religion, L'œuvre de mon amour qui, mort, me fera vivre, Et ma journée ajoute un feuillet à mon livre.

L'HIPPOPOTAME

L'hippopotame au large ventre Habite aux Jungles de Java, Où grondent, au fond de chaque antre, Plus de monstres qu'on n'en rêva.

Le boa se déroule et siffle, Le tigre fait son hurlement, Le buffle en colère renifle, Lui dort ou paît tranquillement.

Il ne craint ni kriss ni zagaies, Il regarde l'homme sans fuir, Et rit des balles des cipayes Qui rebondissent sur son cuir.

Je suis comme l'hippopotame: De ma conviction couvert, Forte armure que rien n'entame, Je vais sans peur par le désert.

VILLANELLE RHYTHMIQUE

Quand viendra la saison nouvelle, Quand auront disparu les froids, Tous les deux nous irons, ma belle, Pour cueillir le muguet au bois; Sous nos pieds égrenant les perles Que l'on voit au matin trembler, Nous irons écouter les merles Siffler.

Le printemps est venu, ma belle, C'est le mois des amants béni, Et l'oiseau, satinant son aile, Dit des vers au rebord du nid. Oh! viens donc sur le banc de mousse, Pour parler de nos beaux amours, Et dis-moi de ta voix si douce: Toujours!

Loin, bien loin, égarant nos courses, Faisons fuir le lapin caché, Et le daim au miroir des sources Admirant son grand bois penché, Puis, chez nous, tout joyeux, tout aises, En panier enlaçant nos doigts, Revenons rapportant des fraises Des bois.

LE SOMMET DE LA TOUR

Lorsque l'on veut monter aux tours des cathédrales, On prend l'escalier noir qui roule ses spirales, Comme un serpent de pierre au ventre d'un clocher.

L'on chemine d'abord dans une nuit profonde, Sans trèfle de soleil et de lumière blonde, Tâtant le mur des mains, de peur de trébucher;

Car les hautes maisons voisines de l'église Vers le pied de la tour versent leur ombre grise, Qu'un rayon lumineux ne vient jamais trancher.

S'envolant tout à coup, les chouettes peureuses Vous flagellent le front de leurs ailes poudreuses, Et les chauves-souris s'abattent sur vos bras:

Les spectres, les terreurs qui hantent les ténèbres, Vous frôlent en passant de leurs crêpes funèbres; Vous les entendez geindre et chuchoter tout bas.

A travers l'ombre on voit la chimère accroupie Remuer, et l'écho de la voûte assoupie Derrière votre pas suscite un autre pas.

Vous sentez à l'épaule une pénible haleine, Un souffle intermittent, comme d'une âme en peine Qu'on aurait éveillée et qui vous poursuivrait;

Et si l'humidité fait, des yeux de la voûte, Larmes du monument, tomber l'eau goutte à goutte, Il semble qu'on dérange une ombre qui pleurait.

Chaque fois que la vis, en tournant, se dérobe, Sur la dernière marche un dernier pli de robe, Irritante terreur, brusquement disparaît.

Bientôt le jour, filtrant par les fentes étroites, Sur le mur opposé trace des lignes droites, Comme une barre d'or sur un écusson noir.

L'on est déjà plus haut que les toits de la ville, Édifices sans nom, masse confuse et vile, Et par les arceaux gris le ciel bleu se fait voir.

Les hiboux disparus font place aux tourterelles, Qui lustrent au soleil le satin de leurs ailes Et semblent roucouler des promesses d'espoir.

Des essaims familiers perchent sur les tarasques, Et, sans se rebuter de la laideur des masques, Dans chaque bouche ouverte un oiseau fait son nid.

Les guivres, les dragons et les formes étranges Ne sont plus maintenant que des figures d'anges, Séraphiques gardiens taillés dans le granit,

Qui depuis huit cents ans, pensives sentinelles, Dans leurs niches de pierre, appuyés sur leurs ailes, Montent leur faction qui jamais ne finit.

Vous débouchez enfin sur une plate-forme, Et vous apercevez, ainsi qu'un monstre énorme, La Cité grommelante, accroupie alentour.

Comme un requin, ouvrant ses immenses mâchoires, Elle mord l'horizon de ses mille dents noires, Dont chacune est un dôme, un clocher, une tour.

A travers le brouillard, de ses naseaux de plâtre, Elle souffle dans l'air son haleine bleuâtre, Que dore par flocons un chaud reflet de jour.

Comme sur l'eau qui bout monte et chante l'écume, Sur la ville toujours plane une ardente brume, Un bourdonnement sourd fait de cent bruits confus.

Ce sont les tintements et les grêles volées Des cloches, de leurs voix sonores ou fêlées, Chantant à plein gosier dans leurs beffrois touffus;

C'est le vent dans le ciel et l'homme sur la terre; C'est le bruit des tambours et des clairons de guerre, Ou des canons grondeurs sonnant sur leurs affûts;

C'est la rumeur des chars, dont la prompte lanterne File comme une étoile à travers l'ombre terne, Emportant un heureux aux bras de son désir;

Le soupir de la vierge au balcon accoudée, Le marteau sur l'enclume et le fait sur l'idée, Le cri de la douleur ou le chant du plaisir.

Dans cette symphonie au colossal orchestre, Que n'écrira jamais musicien terrestre, Chaque objet fait sa note impossible à saisir.

Vous pensiez être en haut; mais voici qu'une aiguille, Où le ciel découpé par dentelles scintille, Se présente soudain devant vos pieds lassés.

Il faut monter encor, dans la mince tourelle, L'escalier qui serpente en spirale plus frêle, Se pendant aux crampons de loin en loin placés.

Le vent, d'un air moqueur, à vos oreilles siffle, La goule étend sa griffe et la guivre renifle, Le vertige alourdit vos pas embarrassés.

Vous voyez loin de vous, comme dans des abîmes S'aplanir les clochers et les plus hautes cimes, Des aigles les plus fiers vous dominez l'essor.

Votre sueur se fige à votre front en nage; L'air trop vif vous étouffe: allons, enfant, courage! Vous êtes près des cieux; allons, un pas encor!

Et vous pourrez toucher, de votre main surprise, L'archange colossal que fait tourner la brise, Le saint Michel géant qui tient un glaive d'or;

Et si, vous accoudant sur la rampe de marbre, Qui palpite au grand vent, comme une branche d'arbre, Vous dirigez en bas un œil moins effrayé,

Vous verrez la campagne à plus de trente lieues, Un immense horizon, bordé de franges bleues, Se déroulant sous vous comme un tapis rayé;

Les carrés de blé d'or, les cultures zébrées, Les plaques de gazon de troupeaux noirs tigrées; Et, dans le sainfoin rouge, un chemin blanc frayé;

Les cités, les hameaux, nids semés dans la plaine, Et, partout où se groupe une famille humaine, Un clocher vers le ciel comme un doigt s'allongeant.

Vous verrez dans le golfe, aux bras des promontoires, La mer se diaprer et se gaufrer de moires, Comme un kandjiar turc damasquiné d'argent;

Les vaisseaux, alcyons balancés sur leurs ailes, Piquer l'azur lointain de blanches étincelles Et croiser en tous sens leur vol intelligent.

Comme un sein plein de lait gonflant leurs voiles rondes, Sur la foi de l'aimant, ils vont chercher des mondes, Des rivages nouveaux sur de nouvelles mers:

Dans l'Inde, de parfums, d'or et de soleil pleine, Dans la Chine bizarre, aux tours de porcelaine, Chimérique pays peuplé de dragons verts;

Ou vers Otaïti, la belle fleur des ondes, De ses longs cheveux noirs tordant les perles blondes, Comme une autre Vénus, fille des flots amers;

A Ceylan, à Java, plus loin encor peut-être, Dans quelque île déserte et dont on se rend maître, Vers une autre Amérique échappée à Colomb.

Hélas! et vous aussi, sans crainte, ô mes pensées, Livrant aux vents du ciel vos ailes empressées, Vous tentez un voyage aventureux et long.

Si la foudre et le nord respectent vos antennes, Des pays inconnus et des îles lointaines Que rapporterez-vous? de l'or, ou bien du plomb?..

La spirale soudain s'interrompt et se brise. Comme celui qui monte au clocher de l'église, Me voici maintenant au sommet de ma tour.

J'ai planté le drapeau tout au haut de mon œuvre. Ah! que depuis longtemps, pauvre et rude manœuvre, Insensible à la joie, à la vie, à l'amour,

Pour garder mon dessin avec ses lignes pures, J'émousse mon ciseau contre des pierres dures, Élevant à grand'peine une assise par jour!

Pendant combien de mois suis-je resté sous terre, Creusant comme un mineur ma fouille solitaire, Et cherchant le roc vif pour mes fondations!

Et pourtant le soleil riait sur la nature; Les fleurs faisaient l'amour et toute créature Livrait sa fantaisie au vent des passions.

Le printemps dans les bois faisait courir la séve, Et le flot, en chantant, venait baiser la grève; Tout n'était que parfum, plaisir, joie et rayons!

Patient architecte, avec mes mains pensives Sur mes piliers trapus inclinant mes ogives, Je fouillais sous l'église un temple souterrain.

Puis l'église elle-même, avec ses colonnettes, Qui semble, tant elle a d'aiguilles et d'arêtes, Un madrépore immense, un polypier marin;

Et le clocher hardi, grand peuplier de pierre, Où gazouillent, quand vient l'heure de la prière Avec les blancs ramiers, des nids d'oiseaux d'airain.

Du haut de cette tour à grand'peine achevée, Pourrai-je t'entrevoir, perspective rêvée, Terre de Chanaan où tendait mon effort?

Pourrai-je apercevoir la figure du monde, Les astres dans le ciel accomplissant leur ronde, Et les vaisseaux quittant et regagnant le port?

Si mon clocher passait seulement de la tête Les toits et les tuyaux de la ville, ou le faîte De ce donjon aigu qui du brouillard ressort;

S'il était assez haut pour découvrir l'étoile Que la colline bleue avec son dos me voile, Le croissant qui s'écorne au toit de la maison;

Pour voir, au ciel de smalt, les flottantes nuées Par le vent du matin mollement remuées, Comme un troupeau de l'air secouer leur toison;

Et la gloire, la gloire, astre et soleil de l'âme, Dans un océan d'or, avec le globe en flamme, Majestueusement monter à l'horizon!

TABLE

AVERTISSEMENT DES ÉDITEURS v

POÉSIES, 1830-1832[2].--ALBERTUS, 1832

[2] Nous avons pensé que les bibliophiles accueilleraient, comme un renseignement précieux, l'indication du classement de l'édition du 1845. Nous l'avons donc placée à cette table, entre parenthèse.

PRÉFACE 3