Poesies Completes Avec Preface De Paul Verlaine Et Notes De L E

Chapter 4

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«Oh! tous les malheureux, tous ceux dont le dos brûle Sous le soleil féroce, et qui vont, et qui vont, Qui dans ce travail-là sentent crever leur front. Chapeau bas, mes bourgeois! Oh! ceux-là sont les Hommes! Nous sommes Ouvriers, Sire! Ouvriers! Nous sommes Pour les grands temps nouveaux où l'on voudra savoir, Où l'Homme forgera du matin jusqu'au soir, Chasseur des grands effets, chasseur des grandes causes Ou, lentement vainqueur, il domptera les choses Et montera sur Tout, comme sur un cheval! Oh! splendides lueurs des forges! Plus de mal, Plus!--Ce qu'on ne sait pas, c'est peut-être terrible: Nous saurons!--Nos marteaux en main; passons au crible Tout ce que nous savons: puis, Frères, en avant! Nous faisons quelquefois ce grand rêve émouvant De vivre simplement, ardemment, sans rien dire De mauvais, travaillant sous l'auguste sourire D'une femme qu'on aime avec un noble amour: Et l'on travaillerait fièrement tout le jour, Écoutant le devoir comme un clairon qui sonne: Et l'on se sentirait très heureux: et personne Oh! personne, surtout, ne vous ferait ployer! On aurait un fusil au-dessus du foyer... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Oh! mais l'air est tout plein d'une odeur de bataille! Que te disais-je donc? Je suis de la canaille! Il reste des mouchards et des accapareurs. Nous sommes libres, nous! Nous avons des terreurs Où nous nous sentons grands, oh! si grands! Tout à l'heure Je parlais de devoir calme, d'une demeure... Regarde donc le ciel!--C'est trop petit pour nous, Nous crèverions de chaud, nous serions à genoux! Regarde donc le ciel!--Je rentre dans la foule Dans la grande canaille effroyable qui roule, Sire, tes vieux canons sur les sales pavés; --Oh! quand nous serons morts, nous les aurons lavés. --Et si, devant nos cris, devant notre vengeance, Les pattes des vieux rois mordorés, sur la France Poussaient leurs régiments en habits de gala, Eh bien, n'est-ce pas, vous tous? Merde à ces chiens-là . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

--Il reprit son marteau sur l'épaule.

La foule Près de cet homme-là se sentait l'âme soûle, Et, dans la grande cour, dans les appartements, Où Paris haletait avec des hurlements, Un frisson secoua l'immense populace. Alors, de sa main large et superbe de crasse Bien que le roi ventru suât, le Forgeron, Terrible, lui jeta le bonnet rouge au front!

SOLEIL ET CHAIR

Le Soleil, le foyer de tendresse et de vie, Verse l'amour brûlant à la terre ravie, Et, quand on est couché sur la vallée, on sent Que la terre est nubile et déborde de sang; Que son immense sein, soulevé par une âme, Est d'amour comme dieu, de chair comme la femme, Et qu'il renferme, gros de sève et de rayons, Le grand fourmillement de tous les embryons!

Et tout croît, et tout monte! Ô Vénus, ô Déesse! Je regrette les temps de l'antique jeunesse, Des satyres lascifs, des faunes animaux, Dieux qui mordaient d'amour l'écorce des rameaux Et dans les nénufars baisaient la Nymphe blonde! Je regrette les temps où la sève du monde, L'eau du fleuve, le sang rose des arbres verts Dans les veines de Pan mettaient un univers! Où le sol palpitait, vert, sous ses pieds de chèvre; Où, baisant mollement le clair syrinx, sa lèvre Modulait sous le ciel le grand hymne d'amour; Où, debout sur la plaine, il entendait autour Répondre à son appel la Nature vivante; Où, les arbres muets, berçant l'oiseau qui chante, La terre berçant l'homme, et tout l'Océan bleu Et tous les animaux, aimaient, aimaient en Dieu! Je regrette les temps de la grande Cybèle Qu'on disait parcourir, gigantesquement belle, Sur un grand char d'airain, les splendides cités; Son double sein versait dans les immensités Le pur ruissellement de la vie infinie. L'Homme suçait, heureux, sa mamelle bénie, Comme un petit enfant, jouant sur ses genoux. --Parce qu'il était fort, l'Homme était chaste et doux.

Misère! Maintenant il dit: Je sais les choses, Et va, les yeux fermés et les oreilles closes; --Et pourtant, plus de dieux! plus de dieux! l'Homme est Roi! L'Homme est Dieu! Mais l'Amour, voilà la grande Foi! Oh! si l'homme puisait encore à ta mamelle, Grande mère des dieux et des hommes, Cybèle; S'il n'avait pas laissé l'immortelle Astarté Qui jadis, émergeant dans l'immense clarté Des flots bleus, fleur de chair que la vague parfume, Montra son nombril rose où vint neiger l'écume, Et fit chanter, Déesse aux grands yeux noirs vainqueurs, Le rossignol aux bois et l'amour dans les coeurs!

II

Je crois en toi! Je crois en toi! Divine mère, Aphrodite marine!--Oh! la route est amère Depuis que l'autre Dieu nous attelle à sa croix; Chair, Marbre, Fleur, Vénus, c'est en toi que je crois! --Oui l'Homme est triste et laid, triste sous le ciel vaste, Il a des vêtements, parce qu'il n'est plus chaste, Parce qu'il a sali son fier buste de Dieu, Et qu'il a rabougri, comme une idole au feu, Son corps olympien aux servitudes sales! Oui, même après la mort, dans les squelettes pâles Il veut vivre, insultant la première beauté! --Et l'Idole où tu mis tant de virginité, Où tu divinisas notre argile, la Femme, Afin que l'homme pût éclairer sa pauvre âme Et monter lentement, dans un immense amour, De la prison terrestre à la beauté du jour, La femme ne sait plus même être courtisane! --C'est une bonne farce! et le monde ricane Au nom doux et sacré de la grande Vénus!

III

Si les temps revenaient, les temps qui sont venus! --Car l'Homme a fini! l'Homme a joué tous les rôles! Au grand jour, fatigué de briser des idoles Il ressuscitera, libre de tous ses Dieux, Et, comme il est du ciel, il scrutera les cieux! L'Idéal, la pensée invincible, éternelle, Tout le dieu qui vit, sous son argile charnelle, Montera, montera, brûlera sous son front! Et quand tu le verras sonder tout l'horizon, Contempteur des vieux jougs, libre de toute crainte, Tu viendras lui donner la Rédemption sainte! --Splendide, radieuse, au sein des grandes mers Tu surgiras, jetant sur le vaste Univers L'Amour infini dans un infini sourire! Le Monde vibrera comme une immense lyre Dans le frémissement d'un immense baiser:

--Le Monde a soif d'amour: tu viendras l'apaiser. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

IV

Ô splendeur de la chair! ô splendeur idéale! Ô renouveau d'amour, aurore triomphale Où, courbant à leurs pieds les Dieux et les Héros Kallipige la blanche et le petit Éros Effleureront, couverts de la neige des roses, Les femmes et les fleurs sous leurs beaux pieds écloses! Ô grande Ariadné, qui jettes tes sanglots Sur la rive, en voyant fuir là-bas sur les flots, Blanche sous le soleil, la voile de Thésée, Ô douce vierge enfant qu'une nuit a brisée, Tais-toi! Sur son char d'or brodé de noirs raisins, Lysios, promené dans les champs Phrygiens Par les tigres lascifs et les panthères rousses, Le long des fleuves bleus rougit les sombres mousses. Zeus, Taureau, sur son cou berce comme un enfant Le corps nu d'Europé, qui jette son bras blanc Au cou nerveux du Dieu frissonnant dans la vague, Il tourne lentement vers elle son oeil vague; Elle, laisse traîner sa pâle joue en fleur Au front de Zeus; ses yeux sont fermés; elle meurt Dans un divin baiser, et le flot qui murmure De son écume d'or fleurit sa chevelure. --Entre le laurier-rose et le lotus jaseur Glisse amoureusement le grand Cygne rêveur Embrassant la Léda des blancheurs de son aile; --Et tandis que Cypris passe, étrangement belle, Et, cambrant les rondeurs splendides de ses reins, Étale fièrement l'or de ses larges seins Et son ventre neigeux brodé de mousse noire, --Héraclès, le Dompteur, qui, comme d'une gloire Fort, ceint son vaste corps de la peau du lion, S'avance, front terrible et doux, à l'horizon!

Par la lune d'été vaguement éclairée, Debout, nue, et rêvant dans sa pâleur dorée Que tache le flot lourd de ses longs cheveux bleus, Dans la clairière sombre où la mousse s'étoile, La Dryade regarde au ciel silencieux... --La blanche Séléné laisse flotter son voile, Craintive, sur les pieds du bel Endymion, Et lui jette un baiser dans un pâle rayon... --La Source pleure au loin dans une longue extase... C'est la Nymphe qui rêve, un coude sur son vase, Au beau jeune homme blanc que son onde a pressé. --Une brise d'amour dans la nuit a passé, Et, dans les bois sacrés, dans l'horreur des grands arbres, Majestueusement debout, les sombres Marbres, Les Dieux, au front desquels le Bouvreuil fait son nid, --Les Dieux écoutent l'Homme et le Monde infini!

7 mai 1870.

LE DORMEUR DU VAL

C'est un trou de verdure où chante une rivière Accrochant follement aux herbes des haillons D'argent; où le soleil, de la montagne fière, Luit: c'est un petit aval qui mousse de rayons.

Un soldat jeune, bouche ouverte, tête nue, Et la nuque baignant dans le frais cresson bleu, Dort; il est étendu dans l'herbe, sous la nue, Pâle dans son lit vert où la lumière pleut.

Les pieds dans les glaïeuls, il dort. Souriant comme Sourirait un enfant malade, il fait un somme: Nature, berce-le chaudement: il a froid.

Les parfums ne font pas frissonner sa narine; Il dort dans le soleil, la main sur sa poitrine Tranquille. Il a deux trous rouges au côté droit.

7 octobre 1870.

AU CABARET-VERT

_Cinq heures du soir._

Depuis huit jours, j'avais déchiré mes bottines Aux cailloux des chemins. J'entrais à Charleroi, --_Au Cabaret-Vert_: je demandai des tartines De beurre et du jambon qui fût à moitié froid.

Bienheureux, j'allongeai les jambes sous la table Verte: je contemplai les sujets très naïfs De la tapisserie.--Et ce fut adorable, Quand la fille aux tétons énormes, aux yeux vifs,

--Celle-là, ce n'est pas un baiser qui l'épeure!-- Rieuse, m'apporta des tartines de beurre, Du jambon tiède, dans un plat colorié,

Du jambon rose et blanc parfumé d'une gousse D'ail,--et m'emplit la chope immense, avec sa mousse Que dorait un rayon de soleil arriéré.

Octobre 1870.

LA MALINE

Dans la salle à manger brune, que parfumait Une odeur de vernis et de fruits, à mon aise Je ramassais un plat de je ne sais quel met Belge, et je m'épatais dans mon immense chaise.

En mangeant, j'écoutais l'horloge,--heureux et coi. La cuisine s'ouvrit avec une bouffée --Et la servante vint, je ne sais pas pourquoi, Fichu moitié défait, malinement coiffée.

Et tout en promenant son petit doigt tremblant Sur sa joue, un velours de pêche rose et blanc, En faisant, de sa lèvre enfantine, une moue,

Elle arrangeait les plats, près de moi, pour m'aiser; --Puis, comme ça,--bien sûr pour avoir un baiser,-- Tout bas: «Sens donc: j'ai pris une froid sur la joue...»

Charleroi, octobre 1870.

L'ÉCLATANTE VICTOIRE

DE SARREBRUCK

REMPORTÉE AUX CRIS DE VIVE L'EMPEREUR!

(Gravure belge brillamment coloriée, se vend à Charleroi, 35 centimes.)

Au milieu, l'Empereur, dans une apothéose Bleue et jaune, s'en va, raide, sur son dada Flamboyant; très heureux,--car il voit tout en rose, Féroce comme Zeus et doux comme un papa;

En bas, les bons Pioupious qui faisaient la sieste Près des tambours dorés et des rouges canons, Se lèvent gentiment. Pitou remet sa veste, Et, tourné vers le Chef, s'étourdit de grands noms

À droite, Dumanet, appuyé sur la crosse De son chassepot, sent frémir sa nuque en brosse, Et: «Vive l'Empereur!!»--Son voisin reste coi...

Un schako surgit, comme un soleil noir...--Au centre Boquillon, rouge et bleu, très naïf, sur son ventre Se dresse, et,--présentant ses derrières: «De quoi?...»

Octobre 1870.

RÊVÉ POUR L'HIVER

_À Elle._

L'hiver, nous irons dans un petit wagon rose Avec des coussins bleus. Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose Dans chaque coin moelleux.

Tu fermeras l'oeil, pour ne point voir, par la glace, Grimacer les ombres des soirs, Ces monstruosités hargneuses, populace De démons noirs et de loups noirs.

Puis tu te sentiras la joue égratignée... Un petit baiser, comme une folle araignée, Te courra par le cou...

Et tu me diras: «Cherche!» en inclinant la tête; --Et nous prendons du temps à trouver cette bête! --Qui voyage beaucoup...

En wagon, le 7 octobre 1870.

LE BUFFET

C'est un large buffet sculpté; le chêne sombre, Très vieux, a pris cet air si bon des vieilles gens; Le buffet est ouvert, et verse dans son ombre Comme un flot de vin vieux, des parfums engageants;

Tout plein, c'est un fouillis de vieilles vieilleries, De linges odorants et jaunes, de chiffons De femmes ou d'enfants, de dentelles flétries, De fichus de grand'mère où sont peints des griffons;

--C'est là qu'on trouverait les médaillons, les mèches De cheveux blancs ou blonds, les portraits, les fleurs sèches Dont le parfum se mêle à des parfums de fruits.

--Ô buffet du vieux temps, tu sais bien des histoires, Et tu voudrais conter tes contes, et tu bruis Quand s'ouvrent lentement tes grands portes noires.

Octobre 1870.

MA BOHÈME

(_Fantaisie_)

Je m'en allais, les poings dans mes poches crevées; Mon paletot aussi devenait idéal; J'allais sous le ciel, Muse! et j'étais ton féal; Oh! là là! que d'amours splendides j'ai rêvées!

Mon unique culotte avait un large trou. --Petit Poucet rêveur, j'égrenais dans ma course Des rimes. Mon auberge était à la Grande-Ourse; --Mes étoiles au ciel avaient un doux frou-frou.

Et je les écoutais, assis au bord des routes, Ces bons soirs de septembre où je sentais des gouttes De rosée à mon front, comme un vin de vigueur;

Où, rimant au milieu des ombres fantastiques, Comme des lyres, je tirais les élastiques De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur!

Octobre 1870.

ENTENDS COMME BRAME

Entends, comme brame près des acacias en avril la rame viride du pois!

Dans sa vapeur nette, Vers Phoebé! tu vois s'agiter la tête de saints d'autrefois...

Loin des claires meules des caps, des beaux toits, ces chers Anciens veulent ce philtre sournois...

Or ni feriale ni astrale! n'est la brume qu'exhale ce nocturne effet.

Néanmoins ils restent, --Sicile, Allemagne, dans ce brouillard triste et blêmi, justement!

CHANT DE GUERRE PARISIEN

Le printemps est évident, car Du coeur des Propriétés vertes Le vol de Thiers et de Picard Tient ses splendeurs grandes ouvertes.

Ô mai! Quels délirants cul-nus! Sèvres, Meudon, Bagneux, Asnières, Écoutez donc les bienvenus Semer les choses printanières!

Ils ont schako, sabre et tamtam Non la vieille boîte à bougies Et des yoles qui n'ont jam... jam... Fendent le lac aux eaux rougies!...

Plus que jamais nous bambochons Quand arrivent sur nos tanières[1] Crouler les jaunes cabochons Dans des aubes particulières.

Thiers et Picard sont des Éros Des enleveurs d'héliotropes Au pétrole ils font des Corots. Voici hannetonner leurs tropes...

Ils sont familiers du grand turc!... Et couché dans les glaïeuls, Favre, Fait son cillement aqueduc Et ses reniflements à poivre!

La Grand-Ville a le pavé chaud Malgré vos douches de pétrole Et décidément il nous faut Nous secouer dans votre rôle...

Et les ruraux qui se prélassent Dans de longs accroupissements Entendront des rameaux qui cassent Parmi les rouges froissements.

[1] Quand viennent sur nos fourmilières (_var. de l'auteur_).

MES PETITES AMOUREUSES

Un hydrolat lacrymal lave Les cieux vert-chou: Sous l'arbre tendronnier qui bave Vos caoutchoucs.

Blancs de lunes particulières Aux pialats ronds, Entrechoquez vos genouillères Mes laiderons!

Nous nous aimions à cette époque, Bleu laideron: On mangeait des oeufs à la coque Et du mouron!

Un soir tu me sacras poète, Blond laideron. Descends ici que je te fouette En mon giron;

J'ai dégueulé ta bandoline Noir laideron; Tu couperais ma mandoline Au fil du front.

Pouah! nos salives desséchées Roux laideron Infectent encor les tranchées De ton sein rond!

Ô mes petites amoureuses Que je vous hais! Plaquez de fouffes douloureuses, Vos tétons laids!

Piétinez mes vieilles terrines De sentiment; Hop donc soyez-moi ballerines Pour un moment!...

Vos omoplates se déboîtent Ô mes amours! Une étoile à vos reins qui boîtent Tournez vos tours.

Est-ce pourtant pour ces éclanches Que j'ai rimé! Je voudrais vous casser les hanches D'avoir aimé!

Fade amas d'étoiles ratées Comblez les coins --Vous creverez en Dieu, bâtées D'ignobles soins!

Sous les lunes particulières Aux pialats ronds Entrechoquez vos genouillières, Mes laiderons!

LES POÈTES DE SEPT ANS

_A M. P. Demeny._

Et la Mère, fermant le livre du devoir, S'en allait satisfaite et très fière sans voir, Dans les yeux bleus et sous le front plein d'éminence, L'âme de son enfant livrée aux répugnances.

Tout le jour il suait d'obéissance; très Intelligent; pourtant des tics noirs, quelques traits, Semblaient prouver en lui d'âcres hypocrisies. Dans l'ombre des couloirs aux tentures moisies, En passant il tirait la langue, les deux poings À l'aine, et dans ses yeux fermés voyait des points. Une porte s'ouvrait sur le soir; à la lampe On le voyait, là-haut qui râlait sur la rampe, Sous un golfe de jour pendant du toit. L'été Surtout, vaincu, stupide, il était entêté À se renfermer dans la fraîcheur des latrines: Il pensait là, tranquille et livrant ses narines. Quand, lavé des odeurs du jour, le jardinet Derrière la maison, en hiver s'illunait, Gisant au pied d'un mur, enterré dans la marne Et pour des visions écrasant son oeil darne, Il écoutait grouiller les galeux espaliers. Pitié! Ces enfants seuls étaient ses familiers Qui, chétifs, fronts nus, oeil déteignant sur la joue, Cachant de maigres doigts jaunes et noirs de boue, Sous des habits puant la foire et tout vieillots, Conversaient avec la douceur des idiots! Et si, l'ayant surpris à des pitiés immondes, Sa mère s'effrayait; les tendresses profondes De l'enfant se jetaient sur cet étonnement. C'était bon. Elle avait le bleu regard,--qui ment!

À sept ans, il faisait des romans sur la vie Du grand désert, où luit la Liberté ravie, Forêts, soleils, rives, savanes!--Il s'aidait De journaux illustrés où, rouge, il regardait Des Espagnoles rire et des Italiennes. Quand venait, l'oeil brun, folle, en robes d'indiennes, --Huit ans,--la fille des ouvriers d'à côté, La petite brutale, et qu'elle avait sauté, Dans un coin, sur son dos, en secouant ses tresses, Et qu'il était sous elle, il lui mordait les fesses, Car elle ne portait jamais de pantalons; --Et, par elle meurtri des poings et des talons Remportait les saveurs de sa peau dans sa chambre.

Il craignait les blafards dimanches de décembre, Où, pommadé, sur un guéridon d'acajou, Il lisait une Bible à la tranche vert-chou; Des rêves l'oppressaient chaque nuit dans l'alcôve. Il n'aimait pas Dieu; mais les hommes, qu'au soir fauve, Noirs, en blouse, il voyait rentrer dans le faubourg Où les crieurs, en trois roulements de tambour Font autour des édits rire et gronder les foules. --Il rêvait la prairie amoureuse, où des houles Lumineuses, parfums sains, pubescences d'or, Font leur remuement calme et prennent leur essor!

Et comme il savourait surtout les sombres choses, Quand, dans la chambre nue aux persiennes closes, Haute et bleue, âcrement prise d'humidité, Il lisait son roman sans cesse médité, Plein de lourds ciels ocreux et de forêts noyées, De fleurs de chair aux bois sidérals déployées, Vertige, écroulements, déroutes et pitié! --Tandis que se faisait la rumeur du quartier, En bas,--seul, et couché sur des pièces de toile Écrue, et pressentant violemment le voile!

26 mai 1871.

[Note (Project Gutenberg).

On nous a fait savoir que le terme "le voile" dans la dernière ligne du poème «LES POÈTES DE SEPT ANS», doit être corrigée en "la voile".

D'après nos recherches, le poème écrit en 1871 se terminait en effet sur les mots "la voile".

La présente édition de 1895 a été corrigée de la main de Verlaine, sur des épreuves fournies par l'imprimerie Ch. Herissey à Évreux. Il nous est difficile de savoir pourquoi Verlaine a corrigé «la voile» en «le voile», ou s'agit-il d'un moment d'inattention?

Ce qui est certain, notre édition marque bien «le voile».]

LE COEUR VOLÉ

Mon pauvre coeur bave à la poupe, Mon coeur est plein de caporal; Ils lui lancent des jets de soupe, Mon triste coeur bave à la poupe. Sous les quolibets de la troupe Qui pousse un rire général, Mon triste coeur brave à la poupe Mon coeur est plein de caporal!

Ithyphalliques et pioupiesques, Leurs insultes l'ont dépravé. À la vesprée, ils font des fresques Ithyphalliques et pioupiesques, Ô flots abracadabrantesques Prenez mon coeur, qu'il soit sauvé! Ithyphalliques et pioupiesques Leurs insultes l'ont dépravé!

Quand ils auront tari leurs chiques, Comment agir, ô coeur volé? Ce seront des refrains bachiques Quand ils auront tari leurs chiques. J'aurai des sursauts stomachiques Si mon coeur triste est ravalé: Quand ils auront tari leurs chiques, Comment agir, ô coeur volé?

TÊTE DE FAUNE

Dans la feuillée, écrin vert taché d'or, Dans la feuillée incertaine et fleurie, D'énormes fleurs où l'âcre baiser dort Vif et devant l'exquise broderie,

Le Faune affolé montre ses grands yeux Et mord la fleur rouge avec ses dents blanches Brunie et sanglante ainsi qu'un vin vieux, Sa lèvre éclate en rires par les branches;

Et quand il a fui, tel un écureuil, Son rire perle encore à chaque feuille Et l'on croit épeuré par un bouvreuil Le baiser d'or du bois qui se recueille.

POISON PERDU

Des nuits du blond et de la brune Pas un souvenir n'est resté; Pas une dentelle d'été, Pas une cravate commune.

Et sur le balcon, où le thé Se prend aux heures de la lune, Il n'est resté de trace aucune, Aucun souvenir n'est resté,

Au bord d'un rideau bleu piquée, Luit une épingle à tête d'or Comme un gros insecte qui dort,

Pointe d'un fin poison trempée, Je te prends, sois-moi préparée Aux heures des désirs de mort.

LES CORBEAUX

Seigneur, quand froide est la prairie, Quand dans les hameaux abattus, Les longs angelus se sont tus Sur la nature défleurie, Faites s'abattre des grands cieux Les chers corbeaux délicieux.

Armée étrange aux cris sévères, Les vents froids attaquent vos nids! Vous, le long des fleuves jaunis, Sur les routes aux vieux calvaires, Sur les fossés et sur les trous, Dispersez-vous, ralliez-vous!

Par milliers, sur les champs de France, Où dorment les morts d'avant-hier, Tournoyez, n'est-ce pas, l'hiver, Pour que chaque passant repense! Sois donc le crieur du devoir, Ô notre funèbre oiseau noir!