Poesies Completes Avec Preface De Paul Verlaine Et Notes De L E
Chapter 5
Mais, saints du ciel, en haut du chêne, Mât perdu dans le soir charmé, Laissez les fauvettes de mai Pour ceux qu'au fond du bois enchaîne, Dans l'herbe d'où l'on ne peut fuir, La défaite sans avenir.
1872.
PATIENCE
_D'un été._
Aux branches claires des tilleurs Meurt un maladif hallali. Mais des chansons spirituelles Voltigent partout les groseilles. Que notre sang rie en nos veines, Voici s'enchevêtrer les vignes. Le ciel est joli comme un ange, Azur et Onde communient. Je sors! Si un rayon me blesse, Je succomberai sur la mousse.
Qu'on patiente et qu'on s'ennuie, C'est si simple!... Fi de ces peines! Je veux que l'été dramatique Me lie à son char de fortune. Que par toi beaucoup, ô Nature, --Ah! moins nul et moins seul! je meure, Au lieu que les bergers, c'est drôle, Meurent à peu près par le monde.
Je veux bien que les saisons m'usent. À toi, Nature! je me rends, Et ma faim et toute ma soif; Et s'il te plaît, nourris, abreuve. Rien de rien ne m'illusionne; C'est rire aux parents qu'au soleil; Mais moi je ne veux rire à rien, Et libre soit cette infortune.
JEUNE MÉNAGE
La chambre est ouverte au ciel bleu turquin; Pas de place: des coffrets et des huches! Dehors le mur est plein d'aristoloches Où vibrent les gencives des lutins.
Que ce sont bien intrigues de génies Cette dépense et ces désordres vains! C'est la fée africaine qui fournit La mûre, et les résilles dans les coins.
Plusieurs entrent, marraines mécontentes, En pans de lumière dans les buffets, Puis y restent! le ménage s'absente Peu sérieusement, et rien ne se fait.
Le marié a le vent qui le floue Pendant son absence, ici, tout le temps. Même des esprits des eaux malfaisants Entrent vaguer aux sphères de l'alcôve.
La nuit, l'amie oh, la lune de miel Cueillera leur sourire et remplira De mille bandeaux de cuivre le ciel. Puis ils auront affaire au malin rat.
--S'il n'arrive pas un feu follet blême, Comme un coup de fusil, après des vêpres. --Ô spectres saints et blancs de Bethléem, Charmez plutôt le bleu de leur fenêtre!
27 juin 1872.
MÉMOIRE
I
L'eau claire; comme le sel des larmes d'enfance; L'assaut au soleil des blancheurs des corps de femmes; La soie, en foule et de lys pur des oriflammes Sous les murs dont quelque pucelle eut la défense;
L'ébat des anges;--non... le courant d'or en marche, Meut ses bras, noirs, et lourds, et frais surtout, d'herbe. Elle, Sombre, ayant le ciel bleu pour ciel de lit, appelle Pour rideaux l'ombre de la colline et de l'arche.
II
Eh! l'humide carreau tend ses bouillons limpides! L'eau meuble d'or pâle et sans fond les couches prêtes. Les robes vertes et déteintes des fillettes Font les saules, d'où sautent les oiseaux sans brides.
Plus pure qu'un louis, jaune et chaude paupière Le souci d'eau--ta foi conjugale, ô l'Épouse!-- Au midi prompt, de son terne miroir, jalouse Au ciel gris de chaleur la sphère rose et chère.
III
Madame se tient trop debout dans la prairie Prochaine où neigent les fils du travail; l'ombrelle Aux doigts; foulant l'ombelle; trop fière pour elle Des enfants lisant dans la verdure fleurie
Leur livre de maroquin rouge! Hélas, Lui, comme Mille anges blancs qui se séparent sur la route, S'éloigne par delà la montagne! Elle, toute Froide, et noire, court! après le départ de l'homme!
IV
Regrets des bras épais et jeunes d'herbe pure! Or des lunes d'avril au coeur du saint lit! Joie Des chantiers riverains à l'abandon, en proie Aux soirs d'août qui faisaient germer ces pourritures!
Qu'elle pleure à présent sous les remparts: l'haleine Des peupliers d'en haut est pour la seule brise. Amis, c'est la nappe, sans reflets, sans source, grise-- Un vieux dragueur, dans sa barque immobile, peine.
V
Jouet de cet oeil d'eau morne, je n'y puis prendre, Ô canot immobile! ô bras trop courts! ni l'une Ni l'autre fleur; ni la jaune qui m'importune, Là; ni la bleue, amis, à l'eau couleur de cendre.
Ah! la poudre des saules qu'une aile secoue! Les roses des roseaux dès longtemps dévorées!... Mon canot toujours fixe; et sa chaîne tirée Au fond de cet oeil d'eau sans bords--à quelle boue?
Est-elle almée?... aux premières heures bleues Se détruira-t-elle comme les fleurs feues... Devant la splendide étendue où l'on sente Souffler la ville énormément florissante!
C'est trop beau! c'est trop beau! mais c'est nécessaire --Pour la Pêcheuse et la chanson du corsaire, Et aussi puisque les derniers masques crurent Encore aux fêtes de nuit sur la mer pure!
Juillet 1872
FÊTES DE LA FAIM
Ma faim, Anne, Anne, Fuis sur ton âne.
Si j'ai du goût, ce n'est guères Que pour la terre et les pierres Dinn! dinn! dinn! dinn! Mangeons l'air, Le roc, les terres, le fer, Charbons.
Mes faims, tournez. Paissez, faims, Le pré des sons! Attirez le gai venin Des liserons;
Mangez les cailloux qu'un pauvre brise, Les vieilles pierres d'églises, Les galets, fils des déluges, Pains couchés aux vallées grises!
Des faims, c'est les bouts d'air noir; L'azur sonneur; --C'est l'estomac qui me tire, C'est le malheur.
Sur terre ont paru les feuilles: Je vais aux chairs de fruit blettes, Au sein du sillon je cueille La doucette et la violette.
Ma faim, Anne, Anne! Fuis sur ton âne.
Août 1872.
PROSE
I
FLAIRY
Pour Hélène se conjurèrent les sèves ornementales dans les ombres vierges et les clartés impassibles dans le silence astral. L'ardeur de l'été fut confiée à des oiseaux muets et l'indolence requise à une barque de deuils sans prix par des anses d'amours morts et de parfums affaissés.
Après le moment de l'air des bûcheronnes à la rumeur du torrent sous la ruine des bois, de la sonnerie des bestiaux à l'écho des vals, et des cris des steppes.
Pour l'enfance d'Hélène frissonnèrent les fourrés et les ombres, et le sein des pauvres, et les légendes du ciel.
Et ses yeux et sa danse supérieurs encore aux éclats précieux, aux influences froides, au plaisir du décor et de l'heure uniques.
II
GUERRE
Enfant, certains ciels ont affiné mon optique, tous les caractères nuancèrent ma physionomie. Les phénomènes s'émurent. À présent l'inflexion éternelle des moments de l'infini des mathématiques me chassent par ce monde où je subis tous les succès civils, respecté de l'enfance étrange et des affections énormes. Je songe à une guerre, de droit ou de force, de logique bien imprévue.
C'est aussi simple qu'une phrase musicale.
III
GÉNIE
Il est l'affection et le présent puisqu'il a fait la maison ouverte à l'hiver écumeux et à la rumeur de l'été, lui qui a purifié les boissons et les aliments, lui qui est le charme des lieux fuyant et le délice surhumain des stations. Il est l'affection et l'avenir, la force et l'amour que nous, debout dans les rages et les ennuis, nous voyons passer dans le ciel de tempête et les drapeaux d'extase.
Il est l'amour, mesure parfaite et réinventée, raison merveilleuse et imprévue, et l'éternité: machine aimée des qualités fatales. Nous avons tous eu l'épouvante de sa concession et de la nôtre: ô jouissance de notre santé, élan de nos facultés, affection égoïste et passion pour lui, lui qui nous aime pour sa vie infinie...
Et nous nous le rappelons et il voyage... Et si l'Adoration s'en va, sonne, sa promesse sonne: «Arrière ces superstitions, ces anciens corps, ces ménages et ces âges. C'est cette époque-ci qui a sombré!»
Il ne s'en ira pas, il ne redescendra pas d'un ciel, il n'accomplira pas la rédemption des colères de femmes et des gaîtés des hommes et de tout ce péché: car c'est fait, lui étant, et étant aimé.
Ô ses souffles, ses têtes, ses courses; la terrible célérité de la perfection des formes et de l'action.
Ô fécondité de l'esprit et immensité de l'univers!
Son corps! Le dégagement rêvé le brisement de la grâce croisée de violence nouvelle! sa vue, sa vue! tous les agenouillages anciens et les peines _relevés_ à sa suite.
Son jour! l'abolition de toutes souffrances sonores et mouvantes dans la musique plus intense.
Son pas! les migrations plus énormes que les anciennes invasions.
Ô Lui et nous! l'orgueil plus bienveillant que les charités perdues.
Ô monde! et le chant clair des malheurs nouveaux!
Il nous a connus tous et nous a tous tous aimé. Sachons, cette nuit d'hiver, de cap en cap, du pôle tumultueux au château, de la foule à la plage, de regards en regards, forces et sentiments las, le héler et le voir, et le renvoyer, et sous les marées et au haut des déserts de neige, suivre ses vues, ses souffles, son corps, son jour.
IV
JEUNESSE
I
DIMANCHE
Les calculs de côté, l'inévitable descente du ciel, la visite des souvenirs et la séance des rythmes occupent la demeure, la tête et le monde de l'esprit.
--Un cheval détale sur le turf suburbain, le long des cultures et des boisements, percé par la peste carbonique. Une misérable femme de drame, quelque part dans le monde soupire après les abandons improbables. Les desperadves languissent après l'orage, l'ivresse et les blessures. De petits enfants étouffent des malédictions le long des rivières.
Reprenons l'étude au bruit de l'oeuvre dévorante qui se rassemble et se monte dans les masses.
II
SONNET
_Homme_ de constitution ordinaire, la chair n'était-elle pas un fruit pendu dans le verger, ô journées enfantes! le corps un trésor à prodiguer; ô aimer, le péril ou la force de Psyché? La terre avait des versants fertiles en princes et en artistes, et la descendance et la race nous poussaient aux crimes et aux deuils: ce monde votre fortune et votre péril. Mais à présent, le labeur comblé, toi, tes calculs, toi, tes impatiences, ne sont plus que votre danse et votre voix, non fixées et point forcées, quoique d'un double événement d'invention et de succès une liaison, en l'humanité fraternelle est discrète par l'univers sans images;--la force et le droit réfléchissent la danse et la voix à présent seulement appréciées.
III
VINGT ANS
Les voix instructives exilées... L'ingénuité physique amèrement rassise... Adagio. Ah! l'égoïsme infini de l'adolescence, l'optimisme studieux: que le monde était plein de fleurs cet été! Les airs et les formes mourant... Un choeur, pour calmer l'impuissance et l'absence! Un choeur de verres de mélodies nocturnes... En effet les nerfs vont vite chasser.
IV
Tu en es encore à la tentation d'Antoine. L'ébat du zèle écourté, les tics d'orgueil, l'affaissement et l'effroi. Mais tu te mettras à ce travail: toutes les possibilités harmoniques et architecturales s'émouvront autour de ton siège. Des êtres parfaits, imprévus, s'offriront à tes expériences. Dans tes environs affluera rêveusement la curiosité d'anciennes foules et de luxes oisifs. Ta mémoire et tes sens ne seront que la nourriture de ton impulsion créatrice. Quant au monde, quand tu sortiras, que sera-t-il devenu? En tout cas, rien des apparences actuelles.
V
SOLDES
À vendre ce que les Juifs n'ont pas vendus, ce que noblesse ni crime n'ont goûté, ce qu'ignorent l'amour maudit et la probité infernale des masses; ce que le temps ni la science n'ont pas à reconnaître:
Les voix reconstituées; l'éveil fraternel de toutes les énergies chorales et orchestrales, et leurs applications instantanées, l'occasion, unique, de dégager nos sens!
À vendre les corps sans prix, hors de toute race, de tout monde, de tout sexe, de toute descendance! Les richesses jaillissant à chaque démarche! Solde de diamants sans contrôle!
À vendre l'anarchie pour les masses; la satisfaction irrépréssible pour les amateurs supérieurs; la mort atroce pour les fidèles et les amants!
À vendre les habitations et les migrations, sports, féeries et conforts parfaits, et le bruit, le mouvement et l'avenir qu'ils font:
À vendre les applications de calcul et sauts d'harmonie inouïs. Les trouvailles et les termes non soupçonnés, possession immédiate.
Élan insensé et infini aux splendeurs et invisibles aux délices insensibles, et ses secrets affolants pour chaque vice, et sa gaîté effroyante pour la foule.
À vendre les corps, les voix, l'immense opulence inquestionable, ce qu'on ne vendra jamais. Les vendeurs ne sont pas à bout de solde! Les voyageurs n'ont pas à rendre leur commission de sitôt!
TABLE
PRÉFACE Les étrennes des orphelins Voyelles Oraison du soir Les assis Les effarés Les chercheuses de poux Bateau ivre Premières communions L'orgie parisienne ou Paris se repeuple Accroupissements Les pauvres à l'église Ce qui retient Nina Vénus Anadyomène Morts de quatre-vingt-douze Comédie en trois baisers Sensation Bal des pendus Roman Rages de Césars Le mal Ophélie Le châtiment de Tartufe À la musique Le forgeron Soleil et chair Le dormeur du Val Au Cabaret Vert La Maline L'éclatante victoire de Sarrebruck Rêvé pour l'hiver Le buffet Ma bohème Entends comme Brame Chant de guerre parisien Mes petites amoureuses Les poètes de sept ans Le coeur volé Tête de faune Poison perdu Les corbeaux Patience Jeune ménage Mémoire ... Est-elle almée? Fêtes de la faim (variante)
PROSE
Fairy Guerre Génie Jeunesse I. Dimanche II. Sonnet III. Vingt ans IV. Tu en es encore Solde
[Notes sur la transcription:
On a effectué les corrections suivantes:
ombragé => ombré (On paie au Prêtre un toit ombragé d'une charmille) retiré «petits» (De s'entendre appeler garces par les petits garçons) retiré «fortes» (Elle eut soif de la nuit forte où s'exalte et s'abaisse) Boète => Poète (Le Boète prendra le sanglot des Infâmes) gravements => gravement (Et parfois en hoquets fort gravements bouffons) ajouté «est Roi!» (--Et pourtant, plus de dieux! plus de dieux! l'Homme) dlamants => diamants (Solde de dlamants sans contrôle!)]