Poesies Completes Avec Preface De Paul Verlaine Et Notes De L E

Chapter 3

Chapter 33,547 wordsPublic domain

De chaque branche, gouttes vertes, Des bourgeons clairs, On sent dans les choses ouvertes Frémir des chairs;

Tu plongerais dans la luzerne Ton long peignoir, Divine avec ce bleu qui cerne Ton grand oeil noir,

Amoureuse de la campagne, Semant partout, Comme une mousse de champagne, Ton rire fou!

Riant à moi, brutal d'ivresse, Qui te prendrais Comme cela,--la belle tresse, Oh!--qui boirais

Ton goût de framboise et de fraise, Ô chair de fleur! Riant au vent vif qui te baise Comme un voleur!

Au rose églantier qui t'embête Aimablement... Riant surtout, ô folle tête, À ton amant!...

Dix-sept ans! Tu seras heureuse! Oh! les grands prés, La grande campagne amoureuse! --Dis, viens plus près!...

Ta poitrine sur ma poitrine, Mêlant nos voix, Lents, nous gagnerions la ravine, Puis les grands bois!...

Puis, comme une petite morte, Le coeur pâmé, Tu me dirais que je te porte, L'oeil mi-fermé...

Je te porterais, palpitante Dans le sentier... L'oiseau filerait son andante, Joli portier...

Je te parlerais dans ta bouche: J'irais, pressant Ton corps, comme une enfant qu'on couche Ivre du sang

Qui coule, bleu, sous ta peau blanche Aux tons rosés, Te parlant bas la langue franche... Tiens!... que tu sais...

Nos grands bois sentiraient la sève, Et le soleil Sablerait d'or fin leur grand rêve Sombre et vermeil!

Le soir?... Nous reprendrons la route Blanche qui court, Flânant, comme un troupeau qui broute, Tout à l'entour...

Les bons vergers à l'herbe bleue Aux pommiers tors! Comme on les sent tout une lieue, Leurs parfums forts!

Nous regagnerions le village Au ciel mi-noir; Et ça sentirait le laitage Dans l'air du soir:

Ça sentirait l'étable pleine De fumiers chauds, Pleine d'un rythme lent d'haleine, Et de grands dos

Blanchissant sous quelque lumière; Et, tout là-bas, Une vache fienterait fière, À chaque pas!...

--Les lunettes de la grand'mère Et son nez long Dans son missel, le pot de bière Cerclé de plomb

Moussant entre trois larges pipes Qui, crânement, Fument: dix, quinze, immenses lippes Qui, tout fumant,

Happent le jambon aux fourchettes Tant, tant et plus; Le feu qui claire les couchettes, Et les bahuts:

Les fesses luisantes et grasses D'un gros enfant Qui fourre, à genoux, dans des tasses, Son museau blanc

Frolé par un mufle qui gronde D'un ton gentil, Et pourlèche la face ronde Du cher petit...

Noire, rogue au bord de sa chaise, Affreux profil, Une vieille devant la braise Qui fait du fil;

Que de choses nous verrions, chère, Dans ces taudis, Quand la flamme illumine, claire, Les carreaux gris!...

--Et puis, fraîche et toute nichée Dans les lilas, La maison, la vitre cachée Qui rit là-bas...

Tu viendras, tu viendras, je t'aime, Ce sera beau! Tu viendras, n'est-ce pas? et même...

ELLE

Mais le bureau?

15 août 1870.

VÉNUS ANADYOMÈNE

Comme d'un cercueil vert en fer-blanc, une tête De femme à cheveux bruns fortement pommadés D'une vieille baignoire émerge, lente et bête, Montrant des déficits assez mal ravaudés;

Puis le col gras et gris, les larges omoplates Qui saillent; le dos court qui rentre et qui ressort. --La graisse sous la peau paraît en feuilles plates; Et les rondeurs des reins semblent prendre l'essor...

L'échine est un peu rouge, et le tout sent un goût Horrible étrangement,--on remarque surtout Des singularités qu'il faut voir à la loupe...

Les reins portent deux mots gravés: _Clara Vénus_ --Et tout ce corps remue et tend sa large croupe Belle hideusement d'un ulcère à l'anus.

27 juillet 1870.

«Français de soixante-dix, bonapartistes, républicains, souvenez-vous de vos pères en 92, etc...»

PAUL DE CASSAGNAC _(Le Pays)_

Morts de quatre-vingt-douze et de quatre-vingt-treize Qui, pâles du baiser fort de la liberté, Calmes, sous vos sabots, brisiez le joug qui pèse Sur l'âme et sur le front de toute humanité;

Hommes extasiés et grands dans la tourmente, Vous dont les coeurs sautaient d'amour sous les haillons, Ô soldats que la Mort a semés, noble Amante, Pour les régénérer, dans tous les vieux sillons;

Vous dont le sang lavait toute grandeur salie, Morts de Valmy, Morts de Fleurus, Morts d'Italie, Ô Million de Christs aux yeux sombres et doux;

Nous vous laissions dormir avec la République, Nous, courbés sous les rois comme sous une trique: --Messieurs de Cassagnac nous reparlent de vous!

3 septembre 1870.

COMÉDIE EN TROIS BAISERS

Elle était fort déshabillée, Et de grands arbres indiscrets Aux vitres penchaient leur feuillée Malinement, tout près, tout près.

Assise sur ma grande chaise, Mi-nue elle joignait les mains. Sur le plancher frissonnaient d'aise Ses petits pieds si fins, si fins.

--Je regardai, couleur de cire Un petit rayon buissonnier Papillonner, comme un sourire, Sur son beau sein, mouche au rosier,

--Je baisai ses fines chevilles. Elle eut un long rire tris-mal Qui s'égrenait en claires trilles, Une risure de cristal...

Les petits pieds sous la chemise Se sauvèrent: «Veux-tu finir!» --La première audace permise, Le rire feignait de punir!

--Pauvrets palpitant sous ma lèvre, Je baisai doucement ses yeux: --Elle jeta sa tête mièvre En arrière: «Oh! c'est encor mieux!...»

«Monsieur, j'ai deux mots à te dire...» --Je lui jetai le reste au sein Dans un baiser, qui la fit rire D'un bon rire qui voulait bien...

--Elle était fort déshabillée Et de grands arbres indiscrets Aux vitres penchaient leur feuillée Malinement, tout près, tout près.

SENSATION

Par les soirs bleus d'été, j'irai dans les sentiers, Picoté par les blés, fouler l'herbe menue: Rêveur, j'en sentirai la fraîcheur à mes pieds. Je laisserai le vent baigner ma tête nue!

Je ne parlerai pas, je ne penserai rien; Mais l'amour infini me montera dans l'âme, Et j'irai loin, bien loin, comme un bohémien Par la Nature,--heureux comme avec une femme.

Mars 1870.

BAL DES PENDUS

Au gibet noir, manchot aimable, Dansent, dansent les paladins, Les maigres paladins du diable, Les squelettes de Saladins.

Messire Belzebuth tire par la cravate Ses petits pantins noirs grimaçant sur le ciel, Et, leur claquant au front un revers de savate, Les fait danser, danser aux sons d'un vieux Noël!

Et les pantins choqués enlacent leurs bras grêles: Comme des orgues noirs, les poitrines à jour Que serraient autrefois les gentes damoiselles, Se heurtent longuement dans un hideux amour.

Hurrah! les gais danseurs, qui n'avez plus de panse! On peut cabrioler, les tréteaux sont si longs! Hop! qu'on ne sache plus si c'est bataille ou danse! Belzebuth enragé râcle ses violons!

Ô durs talons, jamais on n'use sa sandale! Presque tous ont quitté la chemise de peau: Le reste est peu gênant et se voit sans scandale. Sur les crânes, la neige applique un blanc chapeau:

Le corbeau fait panache à ces têtes fêlées, Un morceau de chair tremble à leur maigre menton: On dirait, tournoyant dans les sombres mêlées, Des preux, raides, heurtant armures de carton.

Hurrah! la bise siffle au grand bal des squelettes! Le gibet noir mugit comme un orgue de fer! Les loups vont répondant des forêts violettes: À l'horizon, le ciel est d'un rouge d'enfer...

Holà, secouez-moi ces capitans funèbres Qui défilent, sournois, de leurs gros doigts cassés Un chapelet d'amour sur leurs pâles vertèbres: Ce n'est pas un monstier ici, les trépassés!

Oh! voilà qu'au milieu de la danse macabre Bondit dans le ciel rouge un grand squelette fou Emporté par l'élan, comme un cheval se cabre: Et, se sentant encor la corde raide au cou,

Crispe ses petits doigts sur son fémur qui craque Avec des cris pareils à des ricanements, Et, comme un baladin rentre dans la baraque, Rebondit dans le bal au chant des ossements.

Au gibet noir, manchot aimable, Dansent, dansent les paladins, Les maigres paladins du diable, Les squelettes de Saladins.

ROMAN

I

On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans. --Un beau soir, foin des bocks et de la limonade, Ces cafés tapageurs aux lustres éclatants! --On va sous les tilleuls verts de la promenade,

Les tilleuls sentent bon dans les bons soirs de juin! L'air est parfois si doux, qu'on ferme la paupière; Le vent chargé de bruits,--la ville n'est pas loin,-- A des parfums de vigne et des parfums de bière...

II

--Voilà qu'on aperçoit un tout petit chiffon D'azur sombre, encadré d'une petite branche, Piqué d'une mauvaise étoile, qui se fond Avec de doux frissons, petite et toute blanche...

Nuit de juin! Dix-sept ans!--On se laisse griser. La sève est du champagne et vous monte à la tête... On divague; on se sent aux lèvres un baiser Qui palpite là, comme une petite bête...

III

Le coeur fou Robinsonne à travers les romans, --Lorsque, dans la clarté d'un pâle réverbère, Passe une demoiselle aux petits airs charmants, Sous l'ombre du faux-col effrayant de son père...

Et, comme elle vous trouve immensément naïf, Tout en faisant trotter ses petites bottines, Elle se tourne, alerte et d'un mouvement vif... --Sur vos lèvres alors meurent les cavatines...

IV

Vous êtes amoureux. Loué jusqu'au moi d'août. Vous êtes amoureux.--Vos sonnets la font rire. Tous vos amis s'en vont, vous êtes mauvais goût. --Puis l'adorée, un soir, a daigné vous écrire...!

--Ce soir-là, ...--vous rentrez aux cafés éclatants, Vous demandez des bocks ou de la limonade... --On n'est pas sérieux, quand on a dix-sept ans Et qu'on a des tilleuls verts sur la promenade.

23 septembre 1870.

RAGES DE CÉSARS

L'Homme pâle, le long des pelouses fleuries, Chemine, en habit noir, et le cigare aux dents: L'Homme pâle repense aux fleurs des Tuileries --Et parfois son oeil terne a des regards ardents...!

Car l'Empereur est saoûl de ses vingt ans d'orgie! Il s'était dit: «Je vais souffler la Liberté Bien délicatement, ainsi qu'une bougie!» La Liberté revit! Il se sent éreinté!

Il est pris.--Oh! quel nom sur ses lèvres muettes Tressaille? Quel regret incapable le mord? On ne le saura pas. L'Empereur a l'oeil mort.

Il repense peut-être au Compère en lunettes... --Et regarde filer de son cigare en feu, Comme aux soirs de Saint-Cloud, un fin nuage bleu

LE MAL

Tandis que les crachats rouges de la mitraille Sifflent tout le jour par l'infini du ciel bleu; Qu'écarlates ou verts, près du Roi qui les raille, Croulent les bataillons en masse dans le feu;

Tandis qu'une folie épouvantable, broie Et fait de cent milliers d'hommes un tas fumant; --Pauvres morts! dans l'été, dans l'herbe, dans ta joie, Nature! ô toi qui fis ces hommes saintement!...--

--Il est un Dieu, qui rit aux nappes damassées Des autels, à l'encens, aux grands calices d'or; Qui dans le bercement des hosannah s'endort,

Et se réveille, quand des mères, ramassées Dans l'angoisse et pleurant sous leur vieux bonnet noir, Lui donnent un gros sou lié dans leur mouchoir!

OPHÉLIE

I

Sur l'onde calme et noire où dorment les étoiles, La blanche Ophélia flotte comme un grand lys, Flotte très lentement, couchée en ses longs voiles... --On entend dans les bois de lointains hallalis...

Voici plus de mille ans que la triste Ophélie Passe, fantôme blanc, sur le long fleuve noir; Voici plus de mille ans que sa douce folie Murmure sa romance à la brise du soir.

Le vent baise ses seins et déploie en corolle Ses longs voiles bercés mollement par les eaux; Les saules frissonnants pleurent sur son épaule, Sur son grand front rêveur s'inclinent les roseaux.

Les nénuphars froissés soupirent autour d'elle; Elle éveille parfois, dans un aune qui dort, Quelque nid, d'où s'échappe un petit frisson d'aile. --Un chant mystérieux tombe des astres d'or.

II

Ô pâle Ophélia! belle comme la neige, Oui, tu mourus, enfant, par un fleuve emporté! --C'est que les vents tombant des grands monts de Norwège T'avaient parlé tout bas de l'âpre liberté!

C'est qu'un souffle inconnu, fouettant ta chevelure, À ton esprit rêveur portait d'étranges bruits; Que ton coeur entendait la voix de la Nature Dans les plaintes de l'arbre et les soupirs des nuits!

C'est que la voix des mers, comme un immense râle, Brisait ton sein d'enfant, trop humain et trop doux; C'est qu'un matin d'avril, un beau cavalier pâle, Un pauvre fou s'assit, muet, à tes genoux!

Ciel! Amour! Liberté! Quel rêve, ô pauvre Follet Tu te fondais à lui comme une neige au feu. Tes grandes visions étranglaient ta parole: --Un Infini terrible effara ton oeil bleu!

III

--Et le Poète dit qu'aux rayons des étoiles Tu viens chercher, la nuit, les fleurs que tu cueillis; Et qu'il a vu sur l'eau, couchée en ses longs voiles, La blanche Ophélia flotter, comme un grand lys.

LE CHÂTIMENT DE TARTUFE

Tisonnant, tisonnant son coeur amoureux sous Sa chaste robe noire, heureux, la main gantée, Un jour qu'il s'en allait, effroyablement doux, Jaune, bavant la foi de sa bouche édentée,

Un jour qu'il s'en allait, «Orémus»,--un Méchant Le prit rudement par son oreille benoite Et lui jeta des mots affreux, en arrachant Sa chaste robe noire autour de sa peau moite!

Châtiment!... Ses habits étaient déboutonnés, Et le long chapelet des péchés pardonnés S'égrenant dans son coeur, Saint Tartufe était pâle!...

Donc, il se confessait, priait, avec un râle! L'homme se contenta d'emporter ses rabats... --Peuh! Tartufe était nu du haut jusques en bas!

À LA MUSIQUE

_Place de la Gare, à Charleville._

Sur la place taillée en mesquines pelouses, Square où tout est correct, les arbres et les fleurs, Tous les bourgeois poussifs qu'étranglent les chaleurs Portent, les jeudis soirs, leurs bêtises jalouses.

Un orchestre guerrier, au milieu du jardin, Balance ses schakos dans la Valse des fifres: On voit, aux premiers rangs, parader le gandin, Les notaires montrent leurs breloques à chiffres:

Des rentiers à lorgnons soulignent tous les couacs; Les gros bureaux bouffis traînent leurs grosses dames, Auprès desquelles vont, officieux cornacs, Celles dont les volants ont des airs de réclames;

Sur les bancs verts, des clubs d'épiciers retraités Qui tisonnent le sable avec leur canne à pomme, Fort sérieusement discutent des traités, Puis prisent en argent, mieux que monsieur Prud'homme!

Étalant sur un banc les rondeurs de ses reins, Un bourgeois bienheureux, à bedaine flamande, Savoure, s'abîmant en des rêves divins, La musique française et la pipe allemande!

Au bord des gazons frais ricanent les voyous; Et, rendus amoureux par le chant des trombones, Très naïfs, et fumant des roses, des pioupious Caressent les bébés pour enjôler les bonnes...

--Moi, je suis, débraillé comme un étudiant, Sous les marronniers verts les alertes fillettes: Elles le savent bien, et tournent en riant, Vers moi, leurs yeux tout pleins de choses indiscrètes.

Je ne dis pas un mot: je regarde toujours La chair de leurs cous blancs brodés de mèches folles; Je suis, sous leur corsage et les frêles atours, Le dos divin après la courbe des épaules...

Je cherche la bottine... et je vais jusqu'aux bas; Je reconstruis le corps, brûlé de belles fièvres. Elles me trouvent drôle et se parlent tout bas... --Et je sens les baisers qui me viennent aux lèvres...

LE FORGERON

_Palais des Tuileries, vers le 10 août 92._

Le bras sur un marteau gigantesque, effrayant D'ivresse et de grandeur, le front vaste, riant Comme un clairon d'airain, avec toute sa bouche, Et prenant ce gros-là dans son regard farouche, Le Forgeron parlait à Louis Seize, un jour Que le Peuple était là, se tordant tout autour, Et sur les lambris d'or traînant sa veste sale. Or le bon roi, debout sur son ventre, était pâle, Pâle comme un vaincu qu'on prend pour le gibet, Et, soumis comme un chien, jamais ne regimbait, Car ce maraud de forge aux énormes épaules Lui disait de vieux mots et des choses si drôles, Que cela l'empoignait au front, comme cela! «Or, tu sais bien, Monsieur, nous chantions tra la la Et nous piquions les boeufs vers les sillons des autres: Le Chanoine au soleil filait des patenôtres Sur des chapelets clairs grenés de pièces d'or. Le Seigneur, à cheval, passait, sonnant du cor Et l'un avec la hart, l'autre avec la cravache Nous fouillaient.--Hébétés comme des yeux de vache, Nos yeux ne pleuraient plus; nous allions, nous allions Et quand nous avions mis le pays en sillons, Quand nous avions laissée dans cette terre noire Un peu de notre chair... nous avions un pourboire: On nous faisait flamber nos taudis dans la nuit, Nos petits y faisaient un gâteau fort bien cuit.

... «Oh! je ne me plains pas. Je te dis mes bêtises, C'est entre nous. J'admets que tu me contredises, Or, n'est-ce pas joyeux de voir, au mois de juin Dans les granges entrer des voitures de foin Énormes? De sentir l'odeur de ce qui pousse, Des vergers quand il pleut un peu, de l'herbe rousse? De voir des blés, des blés, des épis pleins de grain, De penser que cela prépare bien du pain... Oh! plus fort, on irait, au fourneau qu'il s'allume, Chanter joyeusement en martelant l'enclume, Si l'on était certain de pouvoir prendre un peu, Étant homme, à la fin! de ce que donne Dieu! «Mais voilà, c'est toujours la même vieille histoire!... Mais je sais, maintenant! Moi je ne peux plus croire, Quand j'ai deux bonnes mains, mon front et mon marteau Qu'un homme vienne là, dague sur le manteau, Et me dise: Mon gars, ensemence ma terre; Que l'on arrive encor, quand ce serait la guerre, De prendre mon garçon comme cela, chez moi! --Moi, je serais un homme, et toi, tu serais roi, Tu me dirais: Je veux!...--Tu vois bien, c'est stupide. Tu crois que j'aime voir ta baraque splendide, Tes officiers dorés, tes mille chenapans, Tes palsembleu bâtards tournant comme des paons: Ils ont rempli ton nid de l'odeur de nos filles Et de petits billets pour nous mettre aux Bastilles Et nous dirons: C'est bien; les pauvres à genoux! Nous dorerons ton Louvre en donnant nos gros sous! Et tu te soûleras, tu feras belle fête. --Et ces Messieurs riront, les reins sur notre tête! «Non. Ces saletés-là datent de nos papas! Oh! Le Peuple n'est plus une putain. Trois pas Et, tous, nous avons mis ta Bastille en poussière. Cette bête suait du sang à chaque pierre Et c'était dégoûtant, la Bastille debout Avec ses murs lépreux qui nous racontaient tout Et, toujours, nous tenaient enfermés dans leur ombre! --Citoyen! citoyen! c'était le passé sombre Qui croulait, qui râlait, quand nous prîmes la tour Nous avions quelque chose au coeur comme l'amour. Nous avions embrassé nos fils sur nos poitrines. Et, comme des chevaux, en soufflant des narines Nous allions, fiers et forts, et ça nous battait là... Nous marchions au soleil, front haut; comme cela, Dans Paris! On venait devant nos vestes sales. Enfin! Nous nous sentions Hommes! Nous étions pâles Sire, nous étions soûls de terribles espoirs: Et quand nous fûmes là, devant les donjons noirs, Agitant nos clairons et nos feuilles de chêne, Les piques à la main; nous n'eûmes pas de haine, --Nous nous sentions si forts, nous voulions être doux! . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

«Et depuis ce jour-là, nous sommes comme fous! Le tas des ouvriers a monté dans la rue, Et ces maudits s'en vont, foule toujours accrue De sombres revenants, aux portes des richards. Moi, je cours avec eux assommer les mouchards: Et je vais dans Paris, noir, marteau sur l'épaule, Farouche, à chaque coin balayant quelque drôle, Et, si tu me riais au nez, je te tuerais! --Puis, tu peux y compter, tu te feras des frais Avec tes hommes noirs, qui prennent nos requêtes Pour se les renvoyer comme sur des raquettes Et, tout bas, les malins se disent; «Qu'ils sont sots!» Pour mitonner des lois, coller de petits pots Pleins de jolis décrets roses et de droguailles, S'amuser à couper proprement quelques tailles, Puis se boucher le nez quand nous marchons près d'eux --Nos doux représentants qui nous trouvent crasseux! Pour ne rien redouter, rien, que les baïonnettes..., C'est très bien. Foin de leur tabatière à sornettes! Nous en avons assez, là, de ces cerveaux plats Et de ces ventres-dieux. Ah! ce sont là les plats Que tu nous sers bourgeois, quand nous sommes féroces Quand nous brisons déjà les sceptres et les crosses!... . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Il le prend par le bras, arrache le velours Des rideaux, et lui montre en bas les larges cours Où fourmille, où fourmille, où se lève la foule, La foule épouvantable avec des bruits de houle Hurlant comme une chienne, hurlant comme une mer, Avec ses bâtons forts et ses piques de fer, Ses tambours, ses grands cris de halles et de bouges, Tas sombre de haillons saignants de bonnets rouges; L'Homme, par la fenêtre ouverte, montre tout Au roi pâle, et suant qui chancelle debout, Malade à regarder cela!

«C'est la crapule, Sire. Ça bave aux murs, ça monte, ça pullule: --Puisqu'ils ne mangent pas, Sire, ce sont des gueux! Je suis un forgeron: ma femme est avec eux, Folle! Elle croit trouver du pain aux Tuileries! --On ne veut pas de nous dans les boulangeries. J'ai trois petits. Je suis crapule.--Je connais Des vieilles qui s'en vont pleurant sous leurs bonnets Parce qu'on leur a pris leur garçon ou leur fille: C'est la crapule.--Un homme était à la Bastille, Un autre était forçat: et, tous deux, citoyens Honnêtes. Libérés, ils sont comme des chiens: On les insulte! Alors, ils ont là quelque chose Qui leur fait mal, allez! C'est terrible, et c'est cause Que, se sentant brisés, que, se sentant damnés, Ils sont là, maintenant, hurlant sous votre nez! Crapule.--Là dedans sont des filles, infâmes Parce que,--vous saviez que c'est faible, les femmes, Messeigneurs de la cour,--que ça veut toujours bien, Vous avez craché sur l'âme, comme rien! Vos belles, aujourd'hui, sont là. C'est la crapule. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .