Poesies Completes Avec Preface De Paul Verlaine Et Notes De L E
Chapter 2
Ces vieillards ont toujours fait tresse avec leurs sièges, Sentant les soleils vifs percaliser leur peaux, Ou les yeux à la vitre où se fanent les neiges, Tremblant du tremblement douloureux des crapauds.
Et les Sièges leur ont des bontés; culottée De brun, la paille cède aux angles de leurs reins. L'âme des vieux soleils s'allume, emmaillotée Dans ces tresses d'épis où fermentaient les grains.
Et les Assis, genoux aux dents, verts pianistes, Les dix doigts sous leur siège aux rumeurs de tambour S'écoutent clapoter des barcarolles tristes Et leurs caboches vont dans des roulis d'amour.
Oh! ne les faites pas lever! C'est le naufrage. Ils surgissent, grondant comme des chats gifflés, Ouvrant lentement leurs omoplates, ô rage! Tout leur pantalon bouffe à leurs reins boursouflés.
Et vous les écoutez cognant leurs têtes chauves Aux murs sombres, plaquant et plaquant leurs pieds tors Et leurs boutons d'habit sont des prunelles fauves Qui vous accrochent l'oeil du fond des corridors.
Puis ils ont une main invisible qui tue; Au retour, leur regard filtre ce venin noir Qui charge l'oeil souffrant de la chienne battue, Et vous suez, pris dans un atroce entonnoir.
Assis, les poings crispés dans des manchettes sales, Ils songent à ceux-là qui les ont fait lever, Et de l'aurore au soir des grappes d'amygdales Sous leurs mentons chétifs s'agitent à crever.
Quand l'austère sommeil a baissé leurs visières Ils rêvent sur leurs bras de sièges fécondés, De vrais petits amours de chaises en lisières Sur lesquelles de fiers bureaux seront bordés.
Les fleurs d'encre, crachant des pollens en virgules, Les bercent le long des calices accroupis, Tels qu'au fil des glaïeuls le vol des libellules, --Et leur membre s'agace à des barbes d'épis!
LES EFFARÉS
Noirs dans la neige et dans la brume, Au grand soupirail qui s'allume, Leurs culs en rond,
À genoux, cinq petits,--misère!-- Regardent le boulanger faire Le lourd pain blond...
Ils voient le fort bras blanc qui tourne La pâte grise, et qui l'enfourne Dans un trou clair.
Ils écoutent le bon pain cuire Le boulanger au gras sourire Chante un vieil air.
Ils sont blottis, pas un ne bouge, Au souffle du soupirail rouge, Chaud comme un sein.
Et quand, pendant que minuit sonne, Façonné, pétillant et jaune, On sort le pain;
Quand, sous les poutres enfumées, Chantent les croûtes parfumées, Et les grillons;
Que ce trou chaud souffle la vie; Ils ont leur âme si ravie Sous leurs haillons,
Ils se ressentent si bien vivre, Les pauvres petits pleins de givre! --Qu'ils sont là, tous,
Collant leurs petits museaux roses Au grillage, chantant des choses, Entre les trous,
Mais bien bas,--comme une prière... Repliés vers cette lumière Du ciel rouvert,
--Si fort, qu'ils crèvent leur culotte, --Et que leur lange blanc tremblotte Au vent d'hiver...
20 septembre 1870.
LES CHERCHEUSES DE POUX
Quand le front de l'enfant plein de rouges tourmentes, Implore l'essaim blanc des rêves indistincts, Il vient près de son lit deux grandes soeurs charmantes Avec de frêles doigts aux ongles argentins.
Elles assoient l'enfant devant une croisée Grande ouverte où l'air bleu baigne un fouillis de fleurs, Et dans ses lourds cheveux où tombe la rosée Promènent leurs doigts fins, terribles et charmeurs.
Il écoute chanter leurs haleines craintives Qui fleurent de longs miels végétaux et rosés Et qu'interrompt parfois un sifflement, salives Reprises sur la lèvre ou désirs de baisers.
Il entend leurs cils noirs battant sous les silences Parfumés; et leurs doigts électriques et doux Font crépiter parmi ses grises indolences Sous leurs ongles royaux la mort des petits poux.
Voilà que monte en lui le vin de la Paresse, Soupir d'harmonica qui pourrait délirer; L'enfant se sent, selon la lenteur des caresses, Sourdre et mourir sans cesse un désir de pleurer.
BATEAU IVRE
Comme je descendais des Fleuves impassibles Je ne me sentis plus guidé par les haleurs; Des Peaux-Rouges criards les avaient pris pour cibles, Les ayant cloués nus aux poteaux de couleurs.
J'étais insoucieux de tous les équipages, Porteur de blés flamands ou de cotons anglais. Quand avec mes haleurs ont fini ces tapages, Les Fleuves m'ont laissé descendre où je voulais.
Dans les clapotements furieux des marées, Moi, l'autre hiver, plus sourd que les cerveaux d'enfants, Je courus! Et les Péninsules démarrées, N'ont pas subi tohu-bohus plus triomphants.
La tempête a béni mes éveils maritimes. Plus léger qu'un bouchon j'ai dansé sur les flots Qu'on appelle rouleurs éternels de victimes, Dix nuits, sans regretter l'oeil niais des falots.
Plus douce qu'aux enfants la chair des pommes sures L'eau verte pénétra ma coque de sapin Et des taches de vins bleus et des vomissures Me lava, dispersant gouvernail et grappin.
Et dès lors je me suis baigné dans le poème De la mer, infusé d'astres et latescent, Dévorant les azurs verts où, flottaison blême Et ravie, un noyé pensif parfois descend,
Où, teignant tout à coup les bleuités, délires Et rythmes lents sous les rutilements du jour, Plus fortes que l'alcool, plus vastes que vos lyres, Fermentent les rousseurs amères de l'amour.
Je sais les cieux crevant en éclairs, et les trombes, Et les ressacs, et les courants, je sais le soir, L'aube exaltée ainsi qu'un peuple de colombes, Et j'ai vu quelquefois ce que l'homme a cru voir.
J'ai vu le soleil bas taché d'horreurs mystiques Illuminant de longs figements violets, Pareils à des acteurs de drames très antiques, Les flots roulant au loin leurs frissons de volets;
J'ai rêvé la nuit verte aux neiges éblouies, Baisers montant aux yeux des mers avec lenteur, La circulation des sèves inouïes Et l'éveil jaune et bleu des phosphores chanteurs.
J'ai suivi des mois pleins, pareille aux vacheries Hystériques, la houle à l'assaut des récifs, Sans songer que les pieds lumineux des Maries Pussent forcer le muffle aux Océans poussifs;
J'ai heurté, savez-vous? d'incroyables Florides, Mêlant aux fleurs des yeux de panthères, aux peaux D'hommes, des arcs-en-ciel tendus comme des brides, Sous l'horizon des mers, à de glauques troupeaux;
J'ai vu fermenter les marais énormes, nasses Où pourrit dans les joncs tout un Léviathan, Des écroulements d'eaux au milieu des bonaces Et les lointains vers les gouffres cataractant!
Glaciers, soleils d'argent, flots nacreux, cieux de braises! Échouages hideux au fond des golfes bruns Où les serpents géants dévorés des punaises Choient des arbres tordus avec de noirs parfums!
J'aurais voulu montrer aux enfants ces dorades Du flot bleu, ces poissons d'or, ces poissons chantants, Des écumes de fleurs ont béni mes dérades Et d'ineffables vents m'ont ailé par instants.
Parfois, martyr lassé des pôles et des zones, La mer dont le sanglot faisait mon roulis doux Montait vers moi ses fleurs d'ombre aux ventouses jaunes Et je restais ainsi qu'une femme à genoux,
Presqu'île ballottant sur mes bords les querelles Et les fientes d'oiseaux clabaudeurs aux yeux blonds, Et je voguais lorsqu'à travers mes liens frêles Des noyés descendaient dormir à reculons.
Or moi, bateau perdu sous les cheveux des anses, Jeté par l'ouragan dans l'éther sans oiseau, Moi dont les Monitors et les voiliers des Hanses N'auraient pas repêché la carcasse ivre d'eau,
Libre, fumant, monté de brumes violettes, Moi qui trouais le ciel rougeoyant comme un mur Qui porte, confiture exquise aux bons poètes, Des lichens de soleil et des morves d'azur,
Qui courais taché de lunules électriques, Plante folle, escorté des hippocampes noirs, Quand les Juillets faisaient croûler à coups de triques Les cieux ultramarins aux ardents entonnoirs,
Moi qui tremblais, sentant geindre à cinquante lieues Le rut des Béhémots et des Maelstroms épais, Fileur éternel des immobilités bleues, Je regrette l'Europe aux anciens parapets.
J'ai vu des archipels sidéraux! Et des îles Dont les cieux délirants sont ouverts au vogueur: --Est-ce en ces nuits sans fond que tu dors et t'exiles, Million d'oiseaux d'or, ô future Vigueur?
Mais, vrai, j'ai trop pleuré! Les aubes sont navrantes, Toute lune est atroce et tout soleil amer. L'âcre amour m'a gonflé de torpeurs enivrantes. Oh! que ma quille éclate! Oh! que j'aille à la mer!
Si je désire une eau d'Europe, c'est la flache Noire et froide où, vers le crépuscule embaumé, Un enfant accroupi, plein de tristesse, lâche Un bateau frêle comme un papillon de mai.
Je ne puis plus, baigné de vos langueurs, ô lames, Enlever leur sillage aux porteurs de cotons, Ni traverser l'orgueil des drapeaux et des flammes, Ni nager sous les yeux horribles des pontons!
LES PREMIÈRES COMMUNIONS
I
Vraiment, c'est bête, ces églises de villages Où quinze laids marmots, encrassant les piliers, Écoutent, grasseyant les divins babillages, Un noir grotesque dont fermentent les souliers. Mais le soleil éveille, à travers les feuillages, Les vieilles couleurs des vitraux ensoleillés,
La pierre sent toujours la terre maternelle, Vous verrez des monceaux de ces cailloux terreux Dans la campagne en rut qui frémit, solennelle, Portant, près des blés lourds, dans les sentiers séreux, Ces arbrisseaux brûlés où bleuit la prunelle, Des noeuds de mûriers noirs ou de rosiers furieux.
Tous les cent ans, on rend ces granges respectables Par un badigeon d'eau bleue et de lait caillé. Si des mysticités grotesques sont notables Près de la Notre-Dame ou du saint empaillé, Des mouches sentant bon l'auberge et les étables Se gorgent de cire au plancher ensoleillé.
L'enfant se doit surtout à la maison, famille Des soins naïfs, des bons travaux abrutissants, Ils sortent, oubliant que la peau leur fourmille Où le Prêtre du Christ a mis ses doigts puissants. On paie au Prêtre un toit ombré d'une charmille Pour qu'il laisse au soleil tous ces fronts bruissants.
Le premier habit noir, le plus beau jour de tartes Sous le Napoléon ou le Petit Tambour, Quelque enluminure où les Josephs et les Marthes Tirent la langue avec un excessif amour Et qui joindront aux jours de science deux cartes, Ces deux seuls souvenirs lui restent du grand jour.
Les filles vont toujours à l'église, contentes De s'entendre appeler garces par les garçons Qui font du genre, après messe et vêpres chantantes, Eux, qui sont destinés au chic des garnisons, Ils narguent au café les maisons importantes, Blousés neuf et gueulant d'effroyables chansons.
Cependant le curé choisit, pour les enfances, Des dessins; dans son clos, les vêpres dites, quand L'air s'emplit du lointain nasillement des danses, Il se sent, en dépit des célestes défenses, Les doigts de pied ravis et le mollet marquant... --La nuit vient, noir pirate au ciel noir débarquant.
II
Le prêtre a distingué, parmi les catéchistes Congrégés des faubourgs ou des riches quartiers, Cette petite fille inconnue, aux yeux tristes, Front jaune. Ses parents semblent de doux portiers. Au grand jour, la marquant parmi les catéchistes, Dieu fera, sur son front, neiger ses bénitiers.
La veille du grand jour, l'enfant se fait malade Mieux qu'à l'église haute aux funèbres rumeurs. D'abord le frisson vient, le lit n'étant pas fade, Un frisson surhumain qui retourne: Je meurs...
Et, comme un vol d'amour fait à ses soeurs stupides, Elle compte, abattue et les mains sur son coeur, Ses Anges, ses Jésus et ses Vierges nitides, Et, calmement, son âme a bu tout son vainqueur.
Adonaï!... Dans les terminaisons latines Des cieux moirés de vert baignent les Fronts vermeils Et tachés du sang pur des célestes poitrines, De grands linges neigeux tombent sur les soleils.
Pour ses virginités présentes et futures Elle mord aux fraîcheurs de ta Rémission; Mais plus que les lys d'eau, plus que les confitures Tes pardons sont glacés, ô Reine de Sion.
III
Puis la Vierge n'est plus que la Vierge du livre; Les mystiques élans se cassent quelquefois, Et vient la pauvreté des images que cuivre L'ennui, l'enluminure atroce et les vieux bois.
Des curiosités vaguement impudiques Épouvantent le rêve aux chastes bleuités Qui sont surpris autour des célestes tuniques Du linge dont Jésus voile ses nudités.
Elle veut, elle veut pourtant, l'âme en détresse, Le front dans l'oreiller creusé par les cris sourds, Prolonger les éclairs suprêmes de tendresse Et bave...--L'ombre emplit les maisons et les cours,
Et l'enfant ne peut plus. Elle s'agite et cambre Les reins, et d'une main ouvre le rideau bleu Pour amener un peu la fraîcheur de la chambre Sous le drap, vers son ventre et sa poitrine en feu.
IV
À son réveil,--minuit,--la fenêtre était blanche Devant le soleil bleu des rideaux illunés; La vision la prit des langueurs du Dimanche, Elle avait rêvé rouge. Elle saigna du nez,
Et se sentant bien chaste et pleine de faiblesse, Pour savourer en Dieu son amour revenant, Elle eut soif de la nuit où s'exalte et s'abaisse Le coeur, sous l'oeil des cieux doux, en les devinant;
De la nuit, Vierge-Mère impalpable qui baigne Tous les jeunes émois de ses silences gris; Elle eut soif de la nuit forte où le coeur qui saigne Écoute sans témoin sa révolte sans cris.
Et, faisant la victime et la petite épouse, Son étoile la vit, une chandelle aux doigts, Descendre dans la cour où séchait une blouse, Spectre blanc, et lever les spectres noirs des toits.
V
Elle passa sa nuit Sainte dans les latrines. Vers la chandelle, aux trous du toit, coulait l'air blanc Et quelque vigne folle aux noirceurs purpurines En deçà d'une cour voisine s'écroulant.
La lucarne faisait un coeur de lueur vive Dans la cour où les cieux bas plaquaient d'ors vermeils Les vitres; les pavés puant l'eau de lessive Souffraient l'ombre des toits bordés de noirs sommeils.
VI
Qui dira ces langueurs et ces pitiés immondes Et ce qui lui viendra de haine, ô sales fous, Dont le travail divin déforme encor les mondes Quand la lèpre, à la fin, rongera ce corps doux,
Et quand, ayant rentré tous ces noeuds d'hystéries Elle verra, sous les tristesses du bonheur, L'amant rêver au blanc million de Maries Au matin de la nuit d'amour, avec douleur!
VII
Sais-tu que je t'ai fait mourir? J'ai pris ta bouche, Ton coeur, tout ce qu'on a, tout ce que vous avez, Et moi je suis malade. Oh! je veux qu'on me couche Parmi les Morts des eaux nocturnes abreuvés!
J'étais bien jeune, et Christ a souillé mes haleines, Il me bonda jusqu'à la gorge de dégoûts; Tu baisais mes cheveux profonds comme des laines, Et je me laissais faire!... Oh! va... c'est bon pour vous,
Hommes! qui songez peu que la plus amoureuse Est, dans sa conscience, aux ignobles terreurs La plus prostituée et la plus douloureuse Et que tous nos élans vers vous sont des erreurs.
Car ma communion première est bien passée! Tes baisers, je ne puis jamais les avoir bus. Et mon coeur et ma chair par ta chair embrassée Fourmillent du baiser putride de Jésus...
VIII
Alors l'âme pourrie et l'âme désolée Sentiront ruisseler tes malédictions. --Ils avaient couché sur ta haine inviolée Echappés, pour la mort, des justes passions.
Christ, ô Christ, éternel voleur des énergies, Dieu qui, pour deux mille ans, vouas, à ta pâleur, Cloués au sol, de honte et de céphalalgies, Ou renversés, les fronts des Femmes de douleur.
Juillet 1871.
L'ORGIE PARISIENNE
OU
PARIS SE REPEUPLE
Ô lâches, la voilà! dégorgez dans les gares! Le soleil expia de ses poumons ardents Les boulevards qu'un soir comblèrent les Barbares Voilà la Cité belle assise à l'occident!
Allez! on préviendra les reflux d'incendie, Voilà les quais! voilà les boulevards! voilà, Sur les maisons, l'azur léger qui s'irradie, Et qu'un soir la rougeur des bombes étoila.
Cachez les palais morts dans des niches de planches L'ancien jour effaré rafraîchit vos regards. Voici le troupeau roux des tordeuses de hanches, Soyez fous, vous serez drôles, étant hagards!
Tas de chiennes en rut mangeant des cataplasmes, Le cri des maisons d'or vous réclame. Volez! Mangez! voici la nuit de joie aux profonds spasmes Qui descend dans la rue, ô buveurs désolés,
Buvez. Quand La lumière arrive intense et folle Fouillant à vos côtés les luxes ruisselants, Vous n'allez pas baver, sans geste, sans parole, Dans vos verres, les yeux perdus aux lointains blancs,
Avalez, pour la Reine aux fesses cascadantes! Écoutez l'action des stupides hoquets Déchirants. Écoutez, sauter aux nuits ardentes Les idiots râleux, vieillards, pantins, laquais!
Ô coeurs de saleté, bouches épouvantables, Fonctionnez plus fort, bouches de puanteurs! Un vin pour ces torpeurs ignobles, sur ces tables... Vos ventres sont fondus de hontes, ô Vainqueurs!
Ouvrez votre narine aux superbes nausées! Trempez de poisons forts les cordes de vos cous! Sur vos nuques d'enfants baissant ses mains croisées Le Poète vous dit: ô lâches, soyez fous!
Parce que vous fouillez le ventre de la Femme Vous craignez d'elle encore une convulsion Qui crie, asphyxiant votre nichée infâme Sur sa poitrine, en une horrible pression.
Syphilitiques, fous, rois, pantins, ventriloques, Qu'est-ce que ça peut faire à la pudeur Paris, Vos âmes et vos corps, vos poisons et vos loques? Elle se secouera de vous, hargneux pourris!
Et quand vous serez bas, geignant sur vos entrailles Les flancs morts, réclamant votre argent, éperdus, La rouge courtisane aux seins gros des batailles, Loin de votre stupeur tordra ses poings ardus!
Quand tes pieds ont dansé si fort dans les colères, Paris! quand tu reçus tant de coups de couteau, Quand tu gis, retenant dans tes prunelles claires, Un peu de la bonté du fauve renouveau,
Ô cité douloureuse, ô cité quasi morte, La tête et les deux seins jetés vers l'Avenir Ouvrant sur ta pâleur ses milliards de portes, Cité que le Passé sombre pourrait bénir:
Corps remagnétisé pour les énormes peines, Tu rebois donc la vie effroyable! tu sens Sourdre le flux des vers livides en tes veines, Et sur ton clair amour rôder les doigts glaçants!
Et ce n'est pas mauvais. Tes vers, tes vers livides Ne gêneront pas plus ton souffle de Progrès Que les Stryx n'éteignaient l'oeil des Cariatides Où des pleurs d'or astral tombaient des bleus degrés.
Quoique ce soit affreux de te revoir couverte Ainsi; quoiqu'on n'ait fait jamais d'une cité Ulcère plus puant à la Nature verte, Le Poète te dit «Splendide est ta Beauté!»
L'orage t'a sacrée suprême poésie; L'immense remuement des forces te secourt; Ton oeuvre bout, la mort gronde, Cité choisie! Amasse les strideurs au coeur du clairon lourd.
Le Poète prendra le sanglot des Infâmes, La haine des Forçats, la clameur des maudits; Et ses rayons d'amour flagelleront les Femmes. Ses strophes bondiront, voilà! voilà! bandits!
--Société, tout est rétabli:--les orgies Pleurent leur ancien râle aux anciens lupanars: Et les gaz en délire aux murailles rougies Flambent sinistrement vers les azurs blafards!
Mai 1871.
ACCROUPISSEMENTS
Bien tard, quand il se sent l'estomac écoeuré, Le frère Milotus un oeil à la lucarne D'où le soleil, clair comme un chaudron récuré, Lui darde une migraine et fait son regard darne, Déplace dans les draps son ventre de curé.
Il se démène sous sa couverture grise Et descend ses genoux à son ventre tremblant, Effaré comme un vieux qui mangerait sa prise, Car il lui faut, le poing à l'anse d'un pot blanc, À ses reins largement retrousser sa chemise!
Or, il s'est accroupi frileux, les doigts de pied Repliés grelottant au clair soleil qui plaque Des jaunes de brioches aux vitres de papiers, Et le nez du bonhomme où s'allume la laque Renifle aux rayons, tel qu'un charnel polypier.
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Le bonhomme mijote au feu, bras tordus, lippe Au ventre: il sent glisser ses cuisses dans le feu Et ses chausses roussir et s'éteindre sa pipe; Quelque chose comme un oiseau remue un peu À son ventre serein comme un morceau de tripe!
Autour, dort un fouillis de meubles abrutis Dans des haillons de crasse et sur de sales ventres, Des escabeaux, crapauds étranges, sont blottis Aux coins noirs: des buffets ont des gueules de chantres Qu'entr'ouvre un sommeil plein d'horribles appétits.
L'écoeurante chaleur gorge la chambre étroite, Le cerveau du bonhomme est bourré de chiffons, Il écoute les poils pousser dans sa peau moite Et parfois en hoquets fort gravement bouffons S'échappe, secouant son escabeau qui boite...
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Et le soir aux rayons de lune qui lui font Aux contours du cul des bavures de lumière, Une ombre avec détails s'accroupit sur un fond De neige rose ainsi qu'une rose trémière... Fantasque, un nez poursuit Vénus au ciel profond.
LES PAUVRES À L'ÉGLISE
Parqués entre des bancs de chêne, aux coins d'église Qu'attiédit puamment leur souffle, tous leurs yeux Vers le coeur ruisselant d'orrie et la maîtrise Aux vingt gueules gueulant les cantiques pieux;
Comme un parfum de pain humant l'odeur de cire, Heureux, humiliés comme des chiens battus, Les Pauvres au bon Dieu, le patron et le sire, Tendent leurs oremus risibles et têtus.
Aux femmes, c'est bien bon de faire des bancs lisses; Après les six jours noirs où Dieu les fait souffrir! Elles bercent, tordus dans d'étranges pelisses, Des espèces d'enfants qui pleurent à mourir;
Leurs seins crasseux dehors, ces mangeuses de soupe, Une prière aux yeux et ne priant jamais, Regardent parader mauvaisement un groupe De gamines avec leurs chapeaux déformés.
Dehors, le froid, la faim, l'homme en ribote: C'est bon. Encore une heure; après, les maux sans nom --Cependant, alentour, geint, nazille, chuchote Une collection de vieilles à fanons;
Ces effarés y sont et ces épileptiques Dont on se détournait hier aux carrefours; Et, fringalant du nez dans des missels antiques Ces aveugles qu'un chien introduit dans les cours.
Et tous, bavant la foi mendiante et stupide, Récitent la complainte infinie à Jésus Qui rêve en haut, jauni par le vitrail livide, Loin des maigres mauvais et des méchants pansus,
Loin des senteurs de viande et d'étoffes moisies, Farce prostrée et sombre aux gestes repoussants; --Et l'oraison fleurit d'expressions choisies, Et les mysticités prennent des tons pressants,
Quand, des nefs où périt le soleil, plis de soie Banals, sourires verts, les Dames des quartiers Distingués,--ô Jésus!--les malades du foie Font baiser leurs longs doigts jaunes aux bénitiers.
1871
CE QUI RETIENT NINA
LUI
Ta poitrine sur ma poitrine, Hein? nous irions, Ayant de l'air plein la narine, Aux frais rayons
Du bon matin bleu qui vous baigne Du vin de jour?... Quand tout le bois frissonnant saigne Muet d'amour