Poesies Completes Avec Preface De Paul Verlaine Et Notes De L E

Chapter 1

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[Notes sur cette version électronique:

Le texte a été établi sur la base des épreuves de l'imprimerie de Ch. Herissey à Évreux, revues avec les corrections de la main de Paul Verlaine en 1895. Certains passages illisibles ou d'une reconstitution hypothétique ont été signalés entre crochets.

On donne ici le texte après application des corrections; le texte original de la préface avec les corrections se trouve en annexe à la fin de la version HTML.]

ARTHUR RIMBAUD

POÉSIES

COMPLÈTES

AVEC PRÉFACE DE PAUL VERLAINE

ET NOTES DE L'ÉDITEUR

[Marque d'éditeur: L. V.]

PARIS

LÉON VANIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR

19, QUAI SAINT-MICHEL, 19

1895

Tous droits réservés

DU MÊME AUTEUR

MÊME ÉDITEUR

Les Illuminations, Une Saison en Enfer. . . 3 50

TIRAGE DE LUXE:

25 exemplaires numérotés sur Hollande, 6 fr.

PRÉFACE

ARTHUR RIMBAUD

SES POÉSIES COMPLÈTES

À mon avis tout à fait intime, j'eusse préféré, en dépit de tant d'intérêt s'attachant intrinsèquement presque aussi bien que chronologiquement à beaucoup de pièces du présent recueil, que celui-ci fût allégé pour, surtout, des causes littéraires: trop de jeunesse décidément, d'inexpériences mal savoureuses, point d'assez heureuses naïvetés. J'eusse, si le maître, donné juste un dessus de panier, quitte à regretter que le reste dût disparaître, ou, alors, ajouté ce reste à la fin du livre, après la table des matières et sans table des matières quant à ce qui l'eût concerné, sous la rubrique «pièces attribuées à l'auteur», encore excluant de cette peut-être trop indulgente déjà hospitalité les tout à fait apocryphes sonnets publiés, sous le nom glorieux et désormais sacré, par de spirituels parodistes.

Quoi qu'il en soit, voici, seulement expurgé des apocryphes en question et classé aussi soigneusement que possible par ordre de dates, mais, hélas! privé de trop de choses qui furent, aux déplorables fins de puériles et criminelles rancunes, sans même d'excuses suffisamment bêtes, confisquées, confisquées? volées! pour tout et mieux dire, dans les tiroirs fermés d'un absent, voici _le livre des poésies complètes d'Arthur Rimbaud_, avec ses additions inutiles à mon avis et ses déplorables mutilations irréparables à jamais, il faut le craindre.

Justice est donc faite, et bonne et complète, car en outre du présent fragment de l'[illisible], il y a eu des reproductions par la Presse et la Librairie des choses en prose si inappréciables, peut-être même si supérieures aux vers, dont quelques-uns pourtant incomparables, que je sache!

Ici, avant de procéder plus avant, dans ce très sérieux et très sincère et pénible et douloureux travail, il me sied et me plaît de remercier mes amis Dujardin et Kahn, Fénéon, et ce trop méconnu, trop modeste Anatole Baju, de leur intervention en un cas si beau, mais à l'époque périculeux, je vous l'assure, car je ne le sais que trop.

Kahn et Dujardin disposaient néanmoins de revues jeunes et d'aspect presque imposant, un peu d'outre-Rhin et parfois, pour ainsi dire, pédantesques; depuis il y a eu encore du plomb dans l'aile de ces périodiques changés de direction--et Baju, naïf, eut aussi son influence, vraiment.

Tous trois firent leur devoir en faveur de mes efforts pour Rimbaud, Baju avec le tort, peut-être inconscient, de publier, à l'appui de la bonne thèse, des gloses farceuses de gens de talent et surtout d'esprit qui auraient mieux fait certainement de travailler pour leur compte, qui en valait, je le leur dis en toute sincérité,

La peine assurément!

Mais un devoir sacré m'incombe, en dehors de toute diversion même quasiment nécessaire, vite. C'est de rectifier des faits d'abord--et ensuite d'élucider un peu la disposition, à mon sens, mal littéraire, mais conçue dans un but tellement respectable! du présent volume des _Poésies complètes d'Arthur Rimbaud._

On a tout dit, en une préface abominable que la Justice a châtiée, d'ailleurs par la saisie, sur la requête d'un galant homme de qui la signature avait été escroquée, M. Rodolphe Darzens, on a dit tout le mauvais sur Rimbaud, homme et poète.

Ce mauvais-là, il faut malheureusement, mais carrément, l'amalgamer avec celui qu'a écrit, pensé sans nul doute, un homme de talent dans un journal d'irréprochable tenue. Je veux parler de M. Charles Maurras et en appeler de lui à lui mieux informé.

Je lis, par exemple, ceci de lui, M. Charles Maurras:

«Au dîner du Bon Bock», or il n'y avait pas alors, de _dîner du Bon Bock_ où nous allassions, Valade, Mérat, Silvestre, quelques autres Parnassiens [et] moi, ni par conséquent Rimbaud avec nous, mais bien un dîner mensuel des _Vilains Bonshommes_ [note illisible], fondé avant la guerre et qu'avaient honoré quelquefois Théodore de Banville et, de la part de Sainte-Beuve, le secrétaire de celui-ci, M. Jules Troubat. Au moment dont il est question, fin 1871, nos «assises» se tenaient au premier étage d'un marchand de vins établi au coin de la rue Bonaparte et de la place Saint-Sulpice, vis-à-vis d'un libraire d'occasion (rue Bonaparte) et (rue du Vieux-Colombier) d'un négociant [en] objets religieux. «Au dîner du Bon Bock, dit donc M. Maurras, ses reparties (à Rimbaud) causaient de grands scandales. Ernest d'Hervilly le rappelait en vain à la raison. CARJAT LE MIT À LA PORTE. Rimbaud attendit _patiemment_ à la porte et Carjat reçut à la sortie un «bon» (je retiens «bon») coup de canne à épée DANS LE VENTRE.»

Je n'ai pas à invoquer le témoignage de d'Hervilly qui est un cher poète et un cher ami, parce qu'il n'a jamais été plus l'auteur d'une intervention absurdement inutile que l'objet d'une insulte ignoble publiée sans la plus simple pudeur, non plus que sans la moindre conscience du faux ou du vrai dans la préface de l'édition Genonceaux; ni celui de M. Carjat lui-même, par trop juge et partie, ni celui des encore assez nombreux survivants d'une scène assurément peu glorieuse pour Rimbaud, mais démesurément grossie et dénaturée jusqu'à la plus complète calomnie.

Voici donc un récit succinct, mais vrai jusque dans le moindre détail, du «drame» en question: ce soir-là, aux _Vilains Bonshommes_, on avait lu beaucoup de vers après le dessert et le café. Beaucoup de vers, même à la fin d'un dîner (plutôt modeste), ce n'est pas toujours des moins fatigants, particulièrement quand ils sont un peu bien déclamatoires comme ceux dont _vraiment_ il s'agissait (et non du bon poète Jean Aicard). Ces vers étaient d'un monsieur qui faisait beaucoup de sonnets à l'époque et de qui le nom m'échappe.

Et, sur le début suivant, après passablement d'autres choses d'autres gens:

_On dirait des soldats d'Agrippa d'Aubigné Alignés au cordeau par Philibert Delorme..._

Rimbaud eut le tort incontestable de protester d'abord entre haut et bas contre la prolongation d'à la fin abusives récitations. Sur quoi M. Etienne Carjat, le photographe poète de qui le récitateur était l'ami littéraire et artistique, s'interposa trop vite et trop vivement à mon gré, traitant l'interrupteur de gamin. Rimbaud qui ne savait supporter la boisson, et que l'on avait contracté dans ces «agapes» pourtant modérées, la mauvaise habitude de gâter au point de vue du vin et des liqueurs,--Rimbaud qui se trouvait gris, prit mal la chose, se saisit d'une canne à épée à moi qui était derrière nous, voisins immédiats et, par-dessus la table large de près de deux mètres, dirigea vers M. Carjat qui se trouvait en face ou tout comme, la lame dégainée qui ne fit pas heureusement de très grands ravages, puisque le sympathique ex-directeur du _Boulevard_ ne reçut, si j'en crois ma mémoire qui est excellente dans ce cas, qu'une éraflure très légère à une main.

Néanmoins l'alarme fut grande et la tentative très regrettable, vite et plus vite encore réprimée. J'arrachai la lame au furieux, la brisai sur mon genou et confiai, devant rentrer de très bonne heure chez moi, le [«gamin»] à moitié dégrisé maintenant, au peintre bien connu, Michel de l'Hay, alors déjà un solide gaillard en outre d'un tout jeune homme des plus remarquablement beaux qu'il soit donné de voir, qui eut tôt fait de reconduire à son domicile de la rue Campagne-Première, en le chapitrant d'importance, notre jeune intoxiqué de qui l'accès de colère ne tarda pas à se dissiper tout à fait, avec les fumées du vin et de l'alcool, dans le sommeil réparateur de la seizième année.

Avant de «lâcher» tout à fait M. Charles Maurras, je lui demanderai de expliquer sur un malheureux membre de phrase de lui me concernant.

À propos de la question d'ailleurs subsidiaire de savoir si Rimbaud était beau ou laid, M. Maurras qui ne l'a jamais vu et qui le trouve laid, d'après des témoins «plus rassis» que votre serviteur, me blâmerait presque, ma parole d'honneur! d'avoir dit qu'il avait (Rimbaud) un visage parfaitement ovale d'ange en exil, une forte bouche rouge au pli amer et (_in cauda venenum!_) des «jambes sans rivales».

Ça c'est, je veux bien le croire, idiot sans plus, autrement, quoi? Voici toujours _ma_ phrase sur les jambes en question, extraite des _Homme d'aujourd'hui_. Au surplus, lisez toute la petite biographie. Elle répond à tout d'_avance_, et coûte deux sous.

«... Des projets pour la Russie, une anicroche à Vienne (Autriche), quelques mois en France, d'Arras et Douai à Marseille, et le Sénégal vers lequel bercé par un naufrage[;] puis la Hollande, 1879-80; vu décharger des voitures de moisson dans une ferme à sa mère, entre Attigny et Vouziers, et arpenter ces routes maigres de ses «JAMBES SANS RIVALES».

Voyons, M. Maurras, est-ce bien de bonne foi votre confusion entre infatigabilité... et autre chose?

--Ouf! j'en ai fini avec les petites (et grosses) infamies qui, de régions prétendues uniquement littéraires, s'insinueraient dans la vie privée pour s'y installer, et veuillez, lecteur, me permettre de m'étendre un peu, maintenant qu'on a brûlé quelque sucre, sur le pur plaisir intellectuel de vous parler du présent ouvrage qu'on peut ne pas aimer, ni même admirer, mais qui a droit à tout respect en tout consciencieux examen?

On a laissé les pièces objectionables au point de vue bourgeois, car le point de vue chrétien et surtout catholique dont je m'honore d'être un des plus indignes peut-être mais à coup sûr le plus sincère tenant, me semble supérieur et doit être écarté--j'entends, notamment les _Premières Communions_, les _Pauvres à l'église_ (pour mon compte, j'eusse négligé cette pièce brutale ayant pourtant ceci:

_... Les malades du foie Font baiser leurs longs doigts jaunes aux bénitiers._

Quant aux _Premières Communions_ dont j'ai sévèrement parlé dans mes _Poètes maudits_ à cause de certains vers affreusement blasphémateurs, c'est si beau!... n'est-ce pas? à travers tant de coup[ables] choses... n'est ce pas?

Pour le reste de ce que j'aime parfaitement, le _Bateau ivre_, les _Effarés_, les _Chercheuses de poux_ et, bien après, les _Assis_ aussi, parbleu! un peu fumiste, mais si beau de détails; _Sonnet de Voyelles_ qui a fait faire à M. Réné Ghill de ses mirobolantes théories, et l'ardent _Faune_ [illisible] est parfait de fauves,--en liberté! et encore une fois, je vous le présente, ce «numéro», comme autrefois dans ce petit journal de combat mort en pleine brèche _Lutèce_, de tout mon coeur, de toute mon âme et de toutes mes forces.

On a cru devoir, évidemment dans un but de réhabilitation qui n'a rien à voir ni avec la vie honorable ni avec l'oeuvre très intéressante, [illisible] ouvrir le volume par une pièce intitulée _Étrennes des Orphelins_, laquelle assez longue pièce, dans le goût un peu Guiraud avec déjà des beautés tout autres. Ceci qui vaut du Desbordes-Valmore:

_Les tout petits enfants ont le coeur si sensible!_

Cela:

_La bise sous le seuil a fini par se taire..._

qui est d'un net et d'un vrai, quant à ce qui concerne un beau jour de premier janvier. Surtout une facture solide, même un peu trop, qui dit l'extrême jeunesse de l'auteur quand il s'en servit d'après la formule parnassienne exagérée.

On a cru aussi devoir intercaler de gré ou de force un trop long poème: _Le Forgeron_, daté des _Tuileries vers le 10 août 1792_, où vraiment c'est trop démoc-soc [illisible], par trop démodé, même en 1870 où ce fut écrit; mais l'auteur, direz-vous, était si, si jeune! Mais, répondrais-je, était-ce une raison pour publier cette chose faite à coups de «mauvaises lectures» dans des manuels surannés ou de trop moisis historiens? Je ne m'empresse pas moins d'ajouter qu'il y a là encore de très beaux vers. Parbleu! avec cet être-là!

Cette caricature de Louis XVI, d'abord:

_Et prenant ce gros-là dans son regard farouche._

Cette autre encore;

_Or le bon roi, debout sur son ventre, était pâle._

Ce cri bien dans le ton juste, trop rare ici:

_On ne veut pas de nous dans les boulangeries_

Mais j'avoue préférer telles pièces purement jolies, mais alors très jolies, d'une joliesse sauvageonne ou sauvage tout à fait alors presque aussi belles que les _Effarés_ ou que les Assis.

Il y a, dans ce ton, _Ce qui relient Nina_, vingt-neuf strophes, plus de cent vers, sur un [rh]ythme sautilleur avec des gentillesse à tout bout de champ:

_Dix-sept ans! tu seras heureuse! Ô les grands prés, La grande campagne amoureuse! --Dis, viens plus près!... . . . . . . . . . . . . . . Puis comme une petite morte Le coeur pâmé Tu me dirais que je te porte L'oeil mi-fermé..._

Et, après la promenade au bois... et la résurrection de la _petite morte_, l'entrée dans le village où _çà sentirait le laitage_, une étable pleine d'un rhythme lent d'haleine, et de grands dos, un intérieur à la Téniers:

_Les lunettes de la grand-mère Et son nez long Dans son missel..._ . . . . . . . . . . . . . .

Aussi la _Comédie en trois baisers:_

. . . . . . . . . . . . . . _Elle était fort déshabillée Et de grands arbres indiscrets. Aux vitres penchaient leur feuillée Malinement, tout près, tout près._

_Sensation_, où le poète adolescent va loin, bien loin, «comme un bohémien»

_Par la nature, heureux comme avec une femme..._

Roman:

_On n'est pas sérieux quand on a dix-sept ans._

Ce qu'il y a d'amusant, c'est que Rimbaud, quand il écrivait ce vers, n'avait pas encore seize ans. Évidemment il se «vieillissait» pour mieux plaire à quelque belle... de, très probablement, son imagination.

_Ma Bohème_, la plus gentille sans doute de ces gentilles choses:

_Comme des lyres je tirai les élastiques De mes souliers blessés, un pied près de mon coeur_...

Mes _Petites amoureuses_, les _Poètes de sept ans_, frères franchement douloureux des _Chercheuses de poux_:

_Et la mère fermant le livre du devoir S'en allait satisfaite et très fière sans voir Dans les yeux bleus et sous le front plein d'éminences L'âme de son enfant livrée aux répugnances._ . . . . . . . . . . . . . .

Quant aux quelques morceaux en prose qui terminent le volume, je les eusse retenus pour les publier dans une nouvelle édition des oeuvres en prose. Ils sont d'ailleurs merveilleux, mais tout à fait dans la note des _Illuminations_ et de la _Saison en Enfer_. Je l'ai dit tout à l'heure et je sais que je ne suis pas le seul à le penser: Rimbaud en prose est peut-être supérieur à celui en vers...

J'ai terminé, je crois avoir terminé ma tâche de préfacier. De la vie de l'homme j'ai parlé suffisamment. De son oeuvre je reparlerai peut-être encore.

Mon dernier mot ne peut-être ici que ceci: Rimbaud fut un poète mort jeune (à dix-huit ans, puisque né à Charleville[--le 20] Octobre 1854--nous n'avons pas de vers de lui [postérieur] à 1872.) mais vierge de toute platitude ou décadence--comme il fut un homme mort jeune aussi [(à trente] sept ans [le] 10 Novembre 1891 à l'hôpital de la Conception de Marseille), mais dans son voeu bien formulé d'indépendance et de haut dédain de n'importe quelle adhésion à ce qu'il ne lui plaisait pas de faire ni d'être.

Paul VERLAINE.

POESIES COMPLÈTES

DE CE LIVRE

IL A ÉTÉ TIRÉ

_25 exemplaires numérotés sur hollande._

ARTHUR RIMBAUD

POÉSIES

COMPLÈTES

PARIS

LÉON VANIER, LIBRAIRE-ÉDITEUR 19, QUAI SAINT-MICHEL, 19

1895

Tous droits réservés.

LES ÉTRENNES DES ORPHELlNS

I

La chambre est pleine d'ombre; on entend vaguement De deux enfants le triste et doux chuchotement. Leur front se penche, encor, alourdi par le rêve, Sous le long rideau blanc qui tremble et se soulève... --Au dehors les oiseaux se rapprochent frileux; Leur aile s'engourdit sous le ton gris des cieux; Et la nouvelle année, à la suite brumeuse, Laissant traîner les plis de sa robe neigeuse, Sourit avec des pleurs, et chante en grelottant...

II

Or les petits enfants, sous le rideau flottant, Parlent bas comme on fait dans une nuit obscure. Ils écoutent, pensifs, comme un lointain murmure... Ils tressaillent souvent à la claire voix d'or Du timbre matinal, qui frappe et frappe encor Son refrain métallique en son globe de verre... --Puis, la chambre est glacée... on voit traîner à terre, Épars autour des lits, des vêtements de deuil: L'âpre bise d'hiver qui se lamente au seuil, Souffle dans le logis son haleine morose! On sent, dans tout cela, qu'il manque quelque chose... --Il n'est donc point de mère à ces petits enfants, De mère au frais sourire, aux regards triomphants? Elle a donc oublié, le soir, seule et penchée, D'exciter une flamme à la cendre arrachée, D'amonceler sur eux la laine et l'édredon Avant de les quitter en leur criant: pardon. Elle n'a point prévu la froideur matinale, Ni bien fermé le seuil à la bise hivernale?... --Le rêve maternel, c'est le tiède tapis, C'est le nid cotonneux où les enfants tapis, Comme de beaux oiseaux que balancent les branches, Dorment leur doux sommeil plein de visions blanches. --Et là,--c'est comme un nid sans plumes, sans chaleur Où les petits ont froid, ne dorment pas, ont peur; Un nid que doit avoir glacé la bise amère...

III

Votre coeur l'a compris:--ces enfants sont sans mère, Plus de mère au logis!--et le père est bien loin!... --Une vieille servante, alors, en a pris soin: Les petits sont tout seuls en la maison glacée; Orphelins de quatre ans, voilà qu'en leur pensée S'éveille, par degrés, un souvenir riant... C'est comme un chapelet qu'on égrène en priant: --Ah! quel beau matin, que ce matin des étrennes! Chacun, pendant la nuit, avait rêvé des siennes Dans quelque songe étrange où l'on voyait joujoux, Bonbons habillés d'or, étincelants bijoux, Tourbillonner, danser une danse sonore, Puis fuir sous les rideaux, puis reparaître encore! On s'éveillait matin, on se levait joyeux, La lèvre affriandée, en se frottant les yeux... On allait, les cheveux emmêlés sur la tête, Les yeux tout rayonnants, comme aux grands jours de fête Et les petits pieds nus effleurant le plancher, Aux portes des parents tout doucement toucher... On entrait!... Puis alors les souhaits... en chemise, Les baisers répétés, et la gaîté permise?

IV

Ah! c'était si charmant, ces mots dits tant de fois! --Mais comme il est changé, le logis d'autrefois: Un grand feu pétillait, clair, dans la cheminée, Toute la vieille chambre était illuminée; Et les reflets vermeils, sortis du grand foyer, Sur les meubles vernis aimaient à tournoyer... --L'armoire était sans clefs!... sans clefs, la grande armoire On regardait souvent sa porte brune et noire... Sans clefs!... c'était étrange!... On rêvait bien des fois Aux mystères dormant entre ses flancs de bois, Et l'on croyait ouïr, au fond de la serrure Béante, un bruit lointain, vague et joyeux murmure --La chambre des parents est bien vide, aujourd'hui Aucun reflet vermeil sous la porte n'a lui; Il n'est point de parents, de foyer, de clefs prises: Partant point de baisers, point de douces surprises! Oh! que le jour de l'an sera triste pour eux! --Et, tout pensifs, tandis que de leurs grands yeux bleus Silencieusement tombe une larme amère, ils murmurent: «Quand donc reviendra notre mère?» . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

V

Maintenant, les petits sommeillent tristement: Vous diriez, à les voir, qu'ils pleurent en dormant, Tant leurs yeux sont gonflés et leur souffle pénible! Les tout petits enfants ont le coeur si sensible! --Mais l'ange des berceaux vient essuyer leurs yeux, Et dans ce lourd sommeil mit un rêve joyeux, Un rêve si joyeux, que leur lèvre mi-close, Souriante, semblait murmurer quelque chose... Ils rêvent que, penchés sur leur petit bras rond, Doux geste du réveil, ils avancent le front, Et leur vague regard tout autour d'eux repose... Ils se croient endormis dans un paradis rose... Au foyer plein d'éclairs chante gaîment le feu... Par la fenêtre on voit là-bas un beau ciel bleu; La nature s'éveille et de rayons s'enivre... La terre, demi-nue, heureuse de revivre, A des frissons de joie aux baisers du soleil... Et dans le vieux logis tout est tiède et vermeil: Des sombres vêtements ne jonchent plus la terre, La bise sous le seuil a fini par se taire. On dirait qu'une fée a passé dans cela!... --Les enfants, tout joyeux, ont jeté deux cris... Là, Près du lit maternel, sous un beau rayon rose, Là, sur le grand tapis, resplendit quelque chose... Ce sont des médaillons argentés, noirs et blancs, De la nacre et du jais aux reflets scintillants: Des petits cadres noirs, des couronnes de verre, Ayant trois mots gravés en or: «À NOTRE MÈRE!» . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

2 janvier 1870

VOYELLES

A noir, E blanc, I rouge, U vert, O bleu, voyelles, Je dirai quelque jour vos naissances latentes, A, noir corset velu des mouches éclatantes Qui bombillent autour des puanteurs cruelles,

Golfe d'ombre: E, candeur des vapeurs et des tentes, Lance des glaciers fiers, rois blancs, frissons d'ombelles I, pourpres, sang craché, rire des lèvres belles Dans la colère ou les ivresses pénitentes;

U, cycles, vibrements divins des mers virides, Paix des pâtis semés d'animaux, paix des rides Que l'alchimie imprime aux grands fronts studieux;

O, suprême Clairon plein de strideurs étranges, Silences traversés des Mondes et des Anges: --O l'Oméga, rayon violet de Ses Yeux!

ORAISON DU SOIR

Je vis assis tel qu'un ange aux mains d'un barbier, Empoignant une chope à fortes cannelures, L'hypogastre et le col cambrés, une Gambier Aux dents, sous l'air gonflé d'impalpables voilures.

Tels que les excréments chauds d'un vieux colombier Mille rêves en moi font de douces brûlures; Puis par instants mon coeur triste est comme un aubier Qu'ensanglante l'or jaune et sombre des coulures.

Puis quand j'ai ravalé mes rêves avec soin, Je me tourne, ayant bu trente ou quarante chopes, Et me recueille pour lâcher l'âcre besoin.

Doux comme le Seigneur du cèdre et des hysopes, Je pisse vers les cieux bruns très haut et très loin, Avec l'assentiment des grands héliotropes.

LES ASSIS

Noirs de loupes, grêlés, les yeux cerclés de bagues Vertes, leurs doigts boulus crispés à leurs fémurs, Le sinciput plaqué de hargnosités vagues Comme les floraisons lépreuses des vieux murs,

Ils ont greffé dans des amours épileptiques Leur fantasque ossature aux grands squelettes noirs De leurs chaises; leurs pieds aux barreaux rachitiques S'entrelacent pour les matins et pour les soirs.