Poésies choisies de André Chénier
Chapter 11
Par ses sueurs bientôt l'édifice s'accroît. En vain l'esprit du peuple est rampant, est étroit, En vain le seul présent les frappe et les entraîne, En vain leur raison faible et leur vue incertaine 110 Ne peut de ses regards suivre les profondeurs, De sa raison céleste atteindre les hauteurs; Il appelle les dieux à son conseil suprême. Ses décrets, confiés à la voix des dieux même, Entraînent sans convaincre, et le monde ébloui 115 Pense adorer les dieux en n'adorant que lui. Il fait honneur aux dieux de son divin ouvrage. C'est alors qu'il a vu tantôt à son passage Un buisson enflammé recéler l'Éternel; C'est alors qu'il rapporte, en un jour solennel, 120 De la montagne ardente et du sein du tonnerre, La voix de Dieu lui-même écrite sur la pierre; Ou c'est alors qu'au fond de ses augustes bois Une nymphe l'appelle et lui trace des lois, Et qu'un oiseau divin, messager de miracles, 125 A son oreille vient lui dicter des oracles. Tout agit pour lui seul, et la tempête et l'air, Et le cri des forêts, et la foudre et l'éclair; Tout. Il prend à témoin le monde et la nature. Mensonge grand et saint! glorieuse imposture, 130 Quand au peuple trompé ce piège généreux Lui rend sacré le joug qui doit le rendre heureux!
(Troisième chant.)
FRAGMENT III
Du temps et du besoin l'inévitable empire Dut avoir aux humains enseigné l'art d'écrire. D'autres arts l'ont poli; mais aux arts, le premier, 135 Lui seul des vrais succès put ouvrir le sentier, Sur la feuille d'Égypte ou sur la peau ductile, Même un jour sur le dos d'un albâtre docile, Au fond des eaux formé des dépouilles du lin, Une main éloquente, avec cet art divin, 140 Tient, fait voir l'invisible et rapide pensée, L'abstraite intelligence et palpable et tracée; Peint des sons à nos yeux, et transmet à la fois Une voix aux couleurs, des couleurs à la voix.
Quand des premiers traités la fraternelle chaîne 145 Commença d'approcher, d'unir la race humaine, La terre et de hauts monts, des fleuves, des forêts, Des contrats attestés garants sûrs et muets, Furent le livre auguste et les lettres sacrées Qui faisaient lire aux yeux les promesses jurées. 150 Dans la suite peut-être ils voulurent sur soi L'un de l'autre emporter la parole et la foi; Ils surent donc, broyant de liquides matières, L'un sur l'autre imprimer leurs images grossières, Ou celle du témoin, homme, plante ou rocher, 155 Qui vit jurer leur bouche et leurs mains se toucher. De là dans l'Orient ces colonnes savantes, Rois, prêtres, animaux peints en scènes vivantes, De la religion ténébreux monuments, Pour les sages futurs laborieux tourments, 160 Archives de l'État, où les mains politiques Traçaient en longs tableaux les annales publiques. De là, dans un amas d'emblèmes captieux, Pour le peuple ignorant monstre religieux, Des membres ennemis vont composer ensemble 165 Un seul tout, étonné du noeud qui les rassemble: Un corps de femme au front d'un aigle enfant des airs Joint l'écaille et les flancs d'un habitant des mers. Cet art simple et grossier nous a suffi peut-être Tant que tous nos discours n'ont su voir ni connaître 170 Que les objets présents dans la nature épars, Et que tout notre esprit était dans nos regards. Mais on vit, quand vers l'homme on apprit à descendre, Quand il fallut fixer, nommer, écrire, entendre, Du coeur, des passions les plus secrets détours, 175 Les espaces du temps ou plus longs ou plus courts, Quel cercle étroit bornait cette antique écriture. Plus on y mit de soins, plus incertaine, obscure, Du sens confus et vague elle épaissit la nuit. Quelque peuple à la fin, par le travail instruit, 180 Compte combien de mots l'héréditaire usage A transmis jusqu'à lui pour former un langage. Pour chacun de ces mots un signe est inventé, Et la main qui l'entend des lèvres répété Se souvient d'en tracer cette image fidèle; 185 Et sitôt qu'une idée inconnue et nouvelle Grossit d'un mot nouveau ces mots déjà nombreux, Un nouveau signe accourt s'enrôler avec eux.
C'est alors, sur des pas si faciles à suivre, Que l'esprit des humains est assuré de vivre. 190 C'est alors que le fer à la pierre, aux métaux, Livre, en dépôt sacré pour les âges nouveaux, Nos âmes et nos moeurs fidèlement gardées; Et l'oeil sait reconnaître une forme aux idées. Dès lors des grands aïeux les travaux, les vertus 195 Ne sont point pour leurs fils des exemples perdus. Le passé du présent est l'arbitre et le père, Le conduit par la main, l'encourage, l'éclaire. Les aïeux, les enfants, les arrière-neveux, Tous sont du même temps, ils ont les mêmes voeux, 200 La patrie, au milieu des embûches, des traîtres, Remonte en sa mémoire, a recours aux ancêtres, Cherche ce qu'ils feraient en un danger pareil, Et des siècles vieillis assemble le conseil.
(Troisième chant.)
III
L'AMÉRIQUE
FRAGEMENT I
_Il faut mettre ceci dans la bouche du poète (qui n'est pas moi)_:
Le poète divin, tout esprit, tout pensée, Ne sent point dans un corps son âme embarrassée; Il va percer le ciel aux murailles d'azur; De la terre, des mers, le labyrinthe obscur. Ses vars ont revêtu, prompts et légers Protées, 5 Les formes tour à tour à ses yeux présentées. Les torrents, dans ses vers, du droit sommet des monts Tonnent précipités en des gouffres profonds. Là, des flancs sulfureux d'une ardente montagne, Ses vers cherchent les cieux et brûlent les campagnes; 10 Et là, dans la mêlée aux reflux meurtriers, Leur clameur sanguinaire échauffe les guerriers, Puis, d'une aile glacée assemblant les nuages, Ils volent, troublent l'onde et soufflent les naufrages, Et répètent au loin et les longs sifflements, 15 Et la tempête sombre aux noirs mugissements, Et le feu des éclairs et les cris du tonnerre. Puis, d'un oeil doux et pur souriant à la terre, Ils la couvrent de fleurs; ils rassérènent l'air. Le calme suit leurs pas et s'étend sur la mer. 20
FRAGMENT II
_Le poète Alonzo d'Ercilla, à la fin d'un repas nocturne en plein air, prié de chanter, chantera un morceau, astronomique._
'Salut, ô belle nuit, étincelante et sombre, Consacrée au repos. O silence de l'ombre, Qui n'entends que la voix de mes vers, et les cris De la rive aréneuse où se brise Téthys. Muse, muse nocturne, apporte-moi ma lyre. 25 Lance-toi dans l'espace; et, pour franchir les airs, Prends les ailes des vents, les ailes des éclairs, Les bonds de la comète aux longs cheveux de flamme. Mes vers impatients, élancés de mon âme, 30 Veulent parler aux dieux, et volent où reluit L'enthousiasme errant, fils de la belle nuit. Accours, grande nature, ô mère du génie; Accours, reine du monde, éternelle Uranie. Soit que tes pas divins sur l'astre du Lion 35 Ou sur les triples feux du superbe Orion Marchent, ou soit qu'au loin, fugitive, emportée, Tu suives les détours de la voie argentée, Soleils amoncelés dans le céleste azur, Où le peuple a cru voir les traces d'un lait pur, 40 Descends; non, porte-moi sur ta route brûlante, Que je m'élève au ciel comme une flamme ardente. Déjà ce corps pesant se détache de moi. Adieu, tombeau de chair, je ne suis plus à toi. Terre, fuis sous mes pas. L'éther où le ciel nage 45 M'aspire. Je parcours l'océan sans rivage. Plus de nuit. Je n'ai plus d'un globe opaque et dur Entre le jour et moi l'impénétrable mur. Plus de nuit, et mon oeil et se perd et se mêle Dans les torrents profonds de lumière éternelle. 50 Me voici sur les feux que le langage humain Nomme Cassiopée et l'Ourse et le Dauphin. Maintenant la Couronne autour de moi s'embrase. Ici l'Aigle et le Cygne et la Lyre et Pégase. Et voici que plus loin le Serpent tortueux 55 Noue autour de mes pas ses anneaux lumineux. Féconde immensité, les esprits magnanimes Aiment à se plonger dans tes vivants abîmes, Abîmes de clartés, où, libre de ses fers, L'homme siège au conseil qui créa l'univers; 60 Où l'âme, remontant à sa grande origine, Sent qu'elle est une part de l'essence divine...'
IV
L'ART D'AIMER
FRAGMENT I
Ah! tremble que ton âme à la sienne livrée Ne s'en puisse arracher sans être déchirée. Même au sein du bonheur, toujours dans ton esprit Garde ce qu'autrefois les sages ont écrit: 'Une femme est toujours inconstante et futile, 5 Et qui pense fixer leur caprice mobile, Il pense, avec sa main, retenir l'aquilon, Ou graver sur les flots un durable sillon.'
FRAGMENT II
Que sert des tours d'airain tout l'appareil horrible? Que servit à Juno cet Argus si terrible, 10 Ce front, de jalousie armé de toutes parts, Où veillaient à la fois cent farouches regards? Mais quoi que l'on oppose et d'adresse et de force, Quand nul don, nul appât, nulle mielleuse amorce Ne pourraient au dragon ravir l'or de ses bois, 15 Et du Triple Cerbère assoupir les abois; On t'aime, garde-toi d'abandonner la place. Il faut oser. L'amour favorise l'audace. Si l'envie à te nuire aiguise tous ses soins, Toi, pour te rendre heureux, tenterais-tu donc moins? 20 Il faut savoir contre eux tourner leurs propres armes; Attacher leurs soupçons à de fausses alarmes; Semer toi-même un bruit d'attaque, de danger; Leur montrer sur ta route un flambeau mensonger. Et tandis que par toi leur prudence égarée 25 Rit, s'applaudit de voir ton attente frustrée, Aveugles, auprès d'eux ils laissent échapper Tes pas, qu'ils défiaient de les pouvoir tromper. Tel, car ainsi que toi c'est l'amour qui le guide, Un fleuve, à pas secrets, des campagnes d'Élide, 30 Seul, au milieu des mers, se fraye un sentier sûr, Parmi les flots salés garde un flot doux et pur, Invisible, d'Enna va chercher le rivage, Et l'amer Téthys ignore son passage.
FRAGMENT III
Aux bords où l'on voit naître et l'Euphrate et le jour, 35 Plus d'obstacle et de crainte environne l'amour. Aussi................................................. ...................................................... ... Sans se pouvoir parler même des yeux, On se parle, on se voit. Leur coeur ingénieux 40 Donne à tout une voix entendue et muette. Tout de leurs doux pensers est le doux interprète. Désirs, crainte, serments, caresse, injure, pleurs, Leurs dons savent tout dire; ils s'écrivent des fleurs. Par la tulipe ardente une flamme est jurée; 45 L'amarante immortelle atteste sa durée; L'oeillet gronde une belle; un lis vient l'apaiser. L'iris est un soupir; la rose est un baiser. C'est ainsi chaque jour qu'une sultane heureuse Lit en bouquet la lettre odorante, amoureuse. 50 Elle pare son sein de soupirs et de voeux; Et des billets d'amour embaument ses cheveux.
V
LA RÉPUBLIQUE DES LETTRES
Fragment
Il n'est que d'être roi pour être heureux au monde. Bénis soient tes décrets, ô sagesse profonde! Qui me voulus heureux, et, prodigue envers moi, M'as fait dans mon asile et mon maître et mon roi. Mon Louvre est sous le toit, sur ma tête il s'abaisse; 5 De ses premiers regards l'orient le caresse. Lits, sièges, table y sont portant de toutes parts Livres, dessins, crayons, confusément épars. Là, je dors, chante, lis, pleure, étudie et pense. Là, dans un calme pur, je médite en silence 10 Ce qu'un jour je veux être; et, seul à m'applaudir, Je sème la moisson que je veux recueillir. Là, je reviens toujours, et toujours les mains pleines, Amasser le butin de mes courses lointaines: Soit qu'en un livre antique à loisir engagé, 15 Dans ses doctes feuillets j'aie au loin voyagé; Soit plutôt que, passant et vallons et rivières, J'aie au loin parcouru les terres étrangères. D'un vaste champ de fleurs je tire un peu de miel. Tout m'enrichit et tout m'appelle; et, chaque ciel 20 M'offrant quelque dépouille utile et précieuse, Je remplis lentement ma ruche industrieuse.
POÉSIES DIVERSES
I
HYMNE A LA JUSTICE
A LA FRANCE
France! ô belle contrée, ô terre généreuse, Que les dieux complaisants formaient pour être heureuse, Tu ne sens point du nord les glaçantes horreurs, Le midi de ses feux t'épargne les fureurs. Tes arbres innocents n'ont point d'ombres mortelles; 5 Ni des poisons épars dans tes herbes nouvelles Ne trompent une main crédule; ni tes bois Des tigres frémissants ne redoutent la voix; Ni les vastes serpents ne traînent sur tes plantes En longs cercles hideux leurs écailles sonnantes. 10 Les chênes, les sapins et les ormes épais En utiles rameaux ombragent tes sommets, Et de Beaune et d'Aï les rives fortunées, Et la riche Aquitaine, et les hauts Pyrénées, Sous leurs bruyants pressoirs font couler en ruisseaux 15 Des vins délicieux mûris sur leurs coteaux. La Provence odorante et de Zéphire aimée Respire sur les mers une haleine embaumée, Au bord des flots couvrant, délicieux trésor, L'orange et le citron de leur tunique d'or, 20 Et plus loin, au penchant des collines pierreuses, Forme la grasse olive aux liqueurs savoureuses, Et ces réseaux légers, diaphanes habits, Où la fraîche grenade enferme ses rubis. Sur tes rochers touffus la chèvre se hérisse, 25 Tes prés enflent de lait la féconde génisse, Et tu vois tes brebis, sur le jeune gazon, Épaissir le tissu de leur blanche toison. Dans les fertiles champs voisins de la Touraine, Dans ceux où l'Océan boit l'urne de la Seine, 30 S'élèvent pour le frein des coursiers belliqueux. Ajoutez cet amas de fleuves tortueux: L'indomptable Garonne aux vagues insensées, Le Rhône impétueux, fils des Alpes glacées, La Seine au flot royal, la Loire dans son sein 35 Incertaine, et la Saône, et mille autres enfin Qui, nourrissant partout, sur tes nobles rivages, Fleurs, moissons et vergers, et bois et pâturages, Rampent au pied des murs d'opulentes cités Sous les arches de pierre à grand bruit emportés. 40 Dirai-je ces travaux, source de l'abondance, Ces ports où des deux mers l'active bienfaisance Amène les tributs du rivage lointain Que visite Phoebus le soir ou le matin? Dirai-je ces canaux, ces montagnes percées, 45 De bassins en bassins ces ondes amassées Pour joindre au pied des monts l'une et l'autre Téthys, Et ces vastes chemins en tous lieux départis, Où l'étranger, à l'aise achevant son voyage, Pense au nom des Trudaine et bénit leur ouvrage? 50
Ton peuple industrieux est né pour les combats. Le glaive, le mousquet n'accablent point ses bras. Il s'élance aux assauts, et son fer intrépide Chassa l'impie Anglais, usurpateur avide. Le ciel les fit humains, hospitaliers et bons, 55 Amis des doux plaisirs, des festins, des chansons; Mais, faibles, opprimés, la tristesse inquiète Glace ces chants joyeux sur leur bouche muette, Pour les jeux, pour la danse appesantit leurs pas, Renverse devant eux les tables des repas, 60 Flétrit de longs soucis, empreinte douloureuse, Et leur front et leur âme. O France! trop heureuse Si tu voyais tes biens, si tu profitais mieux Des dons que tu reçus de la bonté des cieux! Vois le superbe Anglais, l'Anglais dont le courage 65 Ne s'est sentais qu'aux lois d'un sénat libre et sage, Qui t'épie, et, dans l'Inde éclipsant ta splendeur, Sur tes fautes sans nombre élève sa grandeur. Il triomphe, il t'insulte. Oh! combien tes collines Tressailliraient de voir réparer tes ruines, 70 Et pour la liberté donneraient sans regrets Et leur vin, et leur huile, et leurs belles forêts!
J'ai vu dans tes hameaux la plaintive misère, La mendicité blême et la douleur amère. Je t'ai vu dans tes biens, indigent laboureur, 75 D'un fisc avare et dur maudissant la rigueur, Versant aux pieds des grands des larmes inutiles, Tout trempé de sueurs pour toi-même infertiles, Découragé de vivre, et plein d'un juste effroi De mettre au jour des fils malheureux comme toi. 80 Tu vois sous les soldats les villes gémissantes; Corvée, impôts rongeurs, tributs, taxes pesantes, Le sel, fils de la terre, ou même l'eau des mers, Sources d'oppression et de fléaux divers; Mille brigands, couverts du nom sacré du prince, 85 S'unir à déchirer une triste province, Et courir à l'envi, de son sang altérés, Se partager entre eux ses membres déchirés! O sainte Égalité! dissipe nos ténèbres, Renverse les verrous, les bastilles funèbres. 90 Le riche indifférent, dans un char promené, De ces gouffres secrets partout environné, Rit avec les bourreaux, s'il n'est bourreau lui-même, Près de ces noirs réduits de la misère extrême, D'une maîtresse impure achète les transports, 95 Chante sur des tombeaux, et boit parmi des morts. Malesherbes, Turgot, ô vous en qui la France Vit luire, hélas! en vain, sa dernière espérance; Ministres dont le coeur a connu la pitié, Ministres dont le nom ne s'est point oublié, 100 Ah! si de telles mains, justement souveraines, Toujours de cet empire avaient tenu les rênes! L'équité clairvoyante aurait régné sur nous; Le faible aurait osé respirer près de vous; L'oppresseur, évitant d'armer d'injustes plaintes, 105 Sinon quelque pudeur, aurait ou quelques craintes; Le délateur impie, opprimé par la faim, Serait mort dans l'opprobre, et tant d'hommes enfin, A l'insu de nos lois, à l'insu, du vulgaire, Foudroyés sons les coups d'un pouvoir arbitraire, 110 De cris non entendus, de funèbres sanglots, Ne feraient point gémir les voûtes des cachots.
Non, je ne veux plus vivre en ce séjour servile! J'irai, j'irai bien loin me chercher un asile, Un asile à ma vie en son paisible cours, 115 Une tombe à ma cendre à la fin de mes jours, Où d'un grand au coeur dur l'opulence homicide Du sang d'un peuple entier ne sera point avide, Et ne me dira point, avec un rire affreux, Qu'ils se plaignent sans cesse et qu'ils sont trop heureux; 120 Où, loin des ravisseurs, la main cultivatrice Recueille les dons d'une terre propice; Où mon coeur, respirant sous un ciel étranger, Ne verra plus des maux qu'il ne peut soulager; Où mes yeux, éloignés des publiques misères, 125 Ne verront plus partout les larmes de mes frères, Et la pâle indigence à la mourante voix, Et les crimes puissants qui font trembler les lois.
Toi donc, Équité sainte, ô toi, vierge adorée, De nos tristes climats pour longtemps ignorée, 130 Daigne du haut des cieux goûter le libre encens D'une lyre au coeur chaste, aux transports innocents, Qui ne saura jamais, par des voeux mercenaires, Flatter, à prix d'argent, des faveurs arbitraires, Mais qui rendra toujours, par amour et par choix, 135 Un noble et pur hommage aux appuis de tes lois. De voeux pour les humains tous ses chants retentissent: La vérité l'enflamme, et ses cordes frémissent Quand l'air qui l'environne auprès d'elle a porté Le doux nom des vertus et de la liberté. 140
II
...Terre, terre chérie Que la liberté sainte appelle sa patrie; Père du grand sénat, ô sénat de Romans, Qui de la liberté jetas les fondements; Romans, berceau des lois, vous, Grenoble et Valence, 5 Vienne; toutes enfin! monts sacrés d'où la France Vit naître le soleil avec la liberté! Un jour le voyageur par le Rhône emporté, Arrêtant l'aviron dans la main de son guide, En silence, debout sur sa barque rapide, 10 Fixant vers l'Orient un oeil religieux, Contemplera longtemps ces sommets glorieux; Car son vieux père, ému de transports magnanimes, Lui dira: 'Vois, mon fils, vois ces augustes cimes.'
_Au bord du Rhône, le 7 juillet 1790._
III
LE RAT DE VILLE ET LE RAT DES CHAMPS
Un jour le rat des champs, ami du rat de ville, Invita son ami dans son rustique asile. Il était économe et soigneux de son bien; Mais l'hospitalité, leur antique lien, Fit les frais de ce jour comme d'un jour de fête. 5 Tout fut prêt: lard, raisin, et fromage, et noisette. Il cherchait par le luxe et la variété A vaincre les dégoûts d'un hôte rebuté, Qui, parcourant de l'oeil sa table officieuse, Jetait sur tout à peine une dent dédaigneuse. 10 Et lui, d'orge et de blé faisant tout son repas, Laissait au citadin les mets plus délicats.
'Ami, dit celui-ci, veux-tu dans la misère Vivre au dos escarpé de ce mont solitaire, Ou préférer le monde à tes tristes forêts? 15 Viens; crois-moi, suis mes pas; la ville est ici près: Festins, fêtes, plaisirs y sont en abondance, L'heure s'écoule, ami; tout fuit, la mort s'avance: Les grands ni les petits n'échappent à ses lois; Jouis, et te souviens qu'on ne vit qu'une fois.' 20
Le villageois écoute, accepte la partie: On se lève, et d'aller. Tous deux de compagnie, Nocturnes voyageurs, dans des sentiers obscurs Se glissent vers la ville et rampent sous les murs. La nuit quittait les cieux quand notre couple avide 25 Arrive en un palais opulent et splendide, Et voit fumer encor dans des plats de vermeil Des restes d'un souper le brillant appareil. L'un s'écrie, et, riant de sa frayeur naïve, L'autre sur le duvet fait placer son convive, 30 S'empresse de servir, ordonner, disposer, Va, vient, fait les honneurs, le priant d'excuser.
Le campagnard bénit sa nouvelle fortune; Sa vie en ses déserts était âpre, importune: La tristesse, l'ennui, le travail et la faim. 35 Ici l'on y peut vivre; et de rire. Et soudain Des valets à grand bruit interrompent la fête; On court, on vole, on fuit; nul coin, nulle retraite. Les dogues réveillés les glacent par leur voix; Toute la maison tremble au bruit de leurs abois. 40 Alors le campagnard, honteux de son délire: 'Soyez heureux, dit-il; adieu, je me retire, Et je vais dans mon trou rejoindre en sûreté Le sommeil, un peu d'orge et la tranquillité.'
(Trad. d'Horace.)
IV
LA FRIVOLITÉ