Part 7
--Vous pouvez parler, vous. Avez-vous jamais fait le moindre effort pour me comprendre?
--...
--Vous, Liessies, en ce moment, vous ne voyez pas que je suis là, moi. Vous n’êtes pas sorti une fois de chez vous, en vous disant que vous viendriez jusqu’à moi. Nous ne savons plus attendre.
Gwen le regarda, soudain lasse; elle en avait trop vu. Mais elle était loin de s’avouer vaincue. Le serait-elle jamais? Était-elle d’une telle qualité qu’elle ne pût se contenter toujours de futiles victoires? Aujourd’hui, les simulacres de résistance que faisait Liessies la piquaient un peu.
Elle porta la main sur lui, elle lui caressa le cou, la poitrine. Il réfléchit rapidement; dans un instant il ne voudrait plus se détourner de cette femme, séduit par une brusque éclipse du monde. Mais rien ne naîtrait d’eux, si ce n’est les pensées douloureuses qu’il emporterait.
Cette tentation fut dissipée par un mouvement rapide qui le dressa sur ses pieds et le porta tout courant jusque dans un bois de pins. Enfin! il ne pouvait plus supporter de se diminuer auprès d’une femme qu’il avait confondue avec certains prestiges.
Adossé à un arbre, les pieds dans l’austère tapis des aiguilles, il se retrouva. Il n’avait pas connu ce dur contentement depuis son long exil de quinze mois dans la montagne macédonienne. Les réserves qu’il avait vu alors s’accumuler, il avait pu croire ensuite qu’elles s’étaient perdues. Elles réapparaissaient et lui qui avait été brimé par la circonstance contraire de cet amour, il se sentait croître de nouveau, minute par minute. Il ne reverrait plus cette femme, il resterait seul, il irait faire un tour en Afrique, dans ce désert où l’on peut vivre sur les parties les plus irréductibles de son âme.
Ce ne serait pas une fuite; les pensées de Liessies ne pourraient jamais aller dans ce sens. Pendant la guerre, il avait vu l’homme, à certaines heures mortelles, comme abandonné de Dieu, il en avait conçu une bonne volonté ou un orgueil obstiné. Et déjà au delà de Gwen, dont le beau visage était rongé par le ridicule, il en cherchait une autre, aux cheveux longs. Celle-là pourrait être sans espoir, affreusement exilée du bonheur. Mais Liessies, tu la vois, elle est raidie par la noblesse.
Alors, il faudrait encore attendre. Pourquoi toujours sacrifiait-il celle qui était là, en chair et en os, à celle qui devait venir et qui était creuse comme un songe? Voilà encore qu’il abandonne une femme à elle-même, à tout accident, et sans l’avoir atteinte, sans l’avoir gagnée.
Il s’en va, étouffant dans le silence du bois sa plainte contre un inconnu de désirs, de fatalités, de misères qui abat autour de lui les hommes et les femmes.
Et nous ne connaîtrons pas Gwen. Liessies ne nous en rapporte pas le secret. La vigilance de l’esprit, le souci de la subtile vérité, l’imitation de Dieu qui est multiple comme il est un, lui recommandait pourtant de s’en saisir.
Tant pis, suivons-le. Que cette femme s’efface.
Pourtant non! Plusieurs démons sont en lui. L’un d’eux fait encore un geste violent d’alarme, de détresse, de dérision. Cette femme ne valait-elle pas l’effort qui salit, la peine qui humilie? En retrouverait-il jamais une autre qui soulevât seulement une telle promesse? Tu as attendu, Liessies, tu attendras encore et peu à peu tu te rétréciras, tu cesseras d’être, dans l’attente. Cette femme, loin de toi, avant de te rencontrer, elle te niait, rebelle infatuée. Il fallait t’en approcher à pas de loup.
Tu te serais couché près d’elle, comme nonchalant. Tu l’aurais pressée d’abord faiblement. Tour à tour tu aurais été le complice ambigu aux caresses doucereuses, l’esclave qui est déjà le plus fort, le maître qu’on n’évite plus. Peu à peu ta force se serait assemblée contre elle, tu aurais soufflé sur un passé de cendre. Enfin tu serais redevenu toi-même, et la femme méchante aurait été envahie par sa fécondité, hier encore maudite.
Elle aurait tout gagné, elle n’aurait rien perdu, elle aurait connu l’homme entier, qui détient la hiérarchie des preuves. Ce qui d’abord est laissé de côté est restitué au centuple. Il ne s’agit que de patience.
* * * * *
Ce dernier propos ramena Liessies vers la plage. Il n’y avait plus personne, il en eut du dépit et il sentit sa solitude. Le silence, mou comme le sable, lui donna aussitôt le mot d’un facile mystère. Pourtant il se mit à quatre pattes pour visiter les environs. Il ne chercha pas longtemps sans que des petits rires vinssent le guider. Comme il se trouvait sur un monticule, il n’avait qu’à passer la tête entre deux touffes de joncs pour être au fait.
Il attendit un peu avant d’épier ses amis. Il se haussa vers le ciel, un bout d’univers à peine plus large que cette arène où se cherchaient deux ou trois désirs. Liessies songea que ce ciel était à double fond, que la vie était trop large, trop aisée, pour que ne paraissent pas inutiles ces prohibitions qui resserraient ses poings et le penchaient plein de menaces au-dessus de ces innocents. Mais son sort s’était prononcé plusieurs fois depuis sa naissance, à tous les tournants de sa croissance; de tout ce qui était devant lui il ne pouvait rien tirer, et au contraire cela gênait et empêchait sa liberté. Cette dernière pensée mettait en jeu son égoïsme, son orgueil.
Un goût amer aussi lui faisait aimer le mot d’ordre de contrainte qu’on avait mis sur ses lèvres.
Enfin, dans l’Univers, il ne voyait que l’humain; il n’y pouvait désirer, imposer que la durée de l’humain. Or, dans son enchevêtrement immense et fragile, fait d’une seule conséquence mille fois repliée sur soi-même, l’humain lui semblait menacé par cela qui, pour s’accomplir, cause une rupture dans l’ordre de la chair. Liessies ne pouvait partager sa vie avec des hommes qui supportaient l’idée que leurs amours et leur mort buvaient à jamais tout leur sang.
Mais pourquoi ne pas laisser de plus officieux entreprendre cette défense qui sera brutale? Les hommes en ont vu d’autres, sans doute sauront-ils encore rétablir les équilibres qui leur sont nécessaires?
Mais on ne peut séparer Liessies de son inquiétude. Il lui faut s’asservir à une besogne de chien qui va partout flairant et débusquant la mort.
Liessies écarta les joncs. Il y avait là trois corps, demi-nus. Tout ce qui peut blesser un homme frappe Liessies en même temps: une jalousie dégradante, un dégoût qui semble compromettre à jamais ses appétits les plus vifs, une basse colère. La beauté de Gwen est flétrie.
Liessies referma les joncs.
Ces âmes n’avaient plus de forme. Il n’avait vu là que cette matière que d’abord le Créateur anima vaguement, qui ne connaissait pas ses propres limites. Le vulgaire fait sa pâture de tout ce qu’on inventa dans des moments prodigues et on ne voit derrière lui que des excréments. Ces enfants flanchaient dans la facilité.
Tout découle de l’intime misère de la comtesse de Baveux. Gustave la trompe depuis le premier jour avec toutes celles qu’il rencontre. Elle n’a jamais songé qu’elle pût l’en empêcher. Elle ne le quittera point par dépit, faute d’orgueil. Pour prolonger son amour menacé, elle accepte de se rappeler des plaisirs qu’elle a connus au temps de sa pénurie, qu’elle aurait pu si bien oublier. Et il faut qu’elle voie de ses yeux Gustave la tromper, car n’ayant point d’imagination, elle peut plus facilement retoucher les incidents dont elle est témoin et en tirer la version la plus rassurante. Et puis elle intervient, et il lui semble que son intervention brouille les cartes en sa faveur.
Au début, ces complicités l’amusaient autant que Gustave. Mais bientôt elle dût remarquer qu’il se distrayait d’elle de plus en plus.
Enfin, cette certitude lui tomba sur le nez, elle n’était plus complice, elle était dupe. Ce coup endommagea l’artifice de sa liaison.
Elle commença de souffrir piteusement, mais elle n’apprenait pas le silence et elle se plaignait à tort et à travers.
Et Gustave? Ne jette-t-il sa maîtresse dans de pareilles équipées que par ruse, pour la garder et pourtant ne se priver de personne? Ou cette complication ajoute-t-elle à son plaisir? Gustave est un peu jaloux de ce plaisir qui ne dépend pas entièrement de son abondance, et il recherche la légère souffrance que lui cause cette jalousie. Le désir de ce bon vivant qui semble aller tout droit est faussé.
Quant à Gwen, Liessies ne veut plus y penser. Les yeux lui brûlent.
Néanmoins, quand il l’avait surprise--Gustave s’efforçait d’embrasser Gwen qui le repoussait, mollement parce qu’en même temps elle enlaçait Jeannette--il aurait pu faire mieux que de se lever et de passer près d’eux en sifflotant.
* * * * *
Jeannette se détacha du groupe et vint vers lui, ils marchèrent ensemble vers la voiture.
--Eh bien! mon petit Liessies, qu’est-ce que vous êtes devenu?... Gustave est déchaîné... Vous avez rêvé? Comme je vous comprends. Tout me dégoûte, ce soir.
Elle regardait furtivement derrière elle. On entendit un éclat de la voix de Gwen: «Assez!»
--Gustave est effrayant, reprit Jeannette d’une voix qui s’apaisait en proportion de l’accent impératif qu’on avait pu remarquer dans l’exclamation de l’Américaine.
--Il vous aime bien.
--Parlons-en. Il faut tout lui passer.
--La liberté!
--C’est vrai, on exagère... Comme Gwen est belle; elle vous plaît, hein?
--Pour ça, elle est belle.
--Vous êtes indifférent!
--Mais non!
--Mais si! Pourtant vous lui plaisez, elle me l’a dit, vous savez, mon petit Liessies.
--Ce n’est pas une femme pour moi.
--Pourquoi? Elle est belle, elle est intelligente, elle a une situation indépendante. D’ailleurs, vous avez assez d’argent pour deux.
--C’est drôle que vous veniez me parler de mariage, cette nuit.
--Comme vous êtes bizarre!
Ils s’assirent près de la voiture; Gwen et Gustave revenaient eux aussi, un peu écartés l’un de l’autre. Gustave avait mis une écharpe en boule et la lançait en l’air. Elle resta accrochée à la branche d’un pin. Aussitôt de bien rire et de grimper à l’arbre.
--Gustave, voyons, quel fou!
Jeannette crie, puis elle renonce à ramener l’attention de l’enfant terrible. Elle se renverse dans le sable. Une larme brille au clair de lune, sur un visage diminué.
Gwen a ri, a bondi, et puis soudain s’est arrêtée. Elle se tourne songeuse vers la voiture, elle laisse Gustave.
Gwen se penche sur Jeannette, elle la méprise doucement, elle la console rudement. «Embrassez-moi. Pourquoi êtes-vous partie? Nous irons nous promener demain, toutes les deux.»
Elle l’embrasse. Cette bouche n’aura plus jamais que des expressions gourmandes. Pourtant, elle a l’air de s’engager peu dans ces cajoleries. Liessies songe encore: «Peut-être je ne sais pas distinguer un signe important parmi ces grimaces.»
Quand elle est assise à côté de lui, elle le regarde dans les yeux. «Me voilà revenue. Vous n’avez rien à me reprocher. Du reste, j’ai le droit de faire ce qui me plaît. Mais il se trouve que je n’ai rien fait.»
Liessies détourne les yeux.
ANONYMES
A Jean Boyer.
On dit à Sue que Stan voulait la connaître.
Stan se montre. Il va tout de suite à elle, pour ne pas cacher son jeu. Ensuite il cause avec les autres. Par moments il l’oublie, par moments il la cherche à travers les autres.
Il parle avec assurance des choses, en lui jetant des regards brefs et durs. Il peut répondre à tout, il en a une telle confiance que bientôt son regard dit la bonté.
Il sait donner, prendre. Il est dans la familiarité et la complicité de toutes les femmes qui sont là.
C’est un homme. Quelle liberté, quelle puissance, quelle science! Quel bien il peut faire! et la crainte du mal dont il est capable aussi, n’est que délice!
Stan se montre plus qu’il ne regarde. Pourtant, dès la porte, son premier coup d’œil pouvait être le dernier. Mais il aurait fallu que Sue fût bien laide pour qu’il ne prolongeât pas un regard avide.
Plus tard, pendant quelque temps, Stan croira que tout fut décidé dans ce clin d’œil, et à tout hasard il sent déjà comme un coup. Peut-être un heureux enchaînement semblera se faire entre cette première rencontre pleine de mirages empruntés à toute la Nature, et les rencontres suivantes si elles accumulent des chances entre eux.
Il ne la trouve pas repoussante, loin de là. Mais, échauffé par ses amis, il est venu avec un si fort espoir de trouver une merveille, qu’il peut embellir, plusieurs jours, une fille marquée des plus gros défauts et escamoter avec une habileté fallacieuse ses parties moins réussies derrière ses beaux morceaux.
Et le long contact de nos yeux avec un visage agit au contraire de nos premières impressions: une Sue d’abord peu appréciée pourrait, avec le temps, connaître des jours de gloire.
* * * * *
Si Stan qui prétend qu’il sait dévisager et déshabiller les femmes, n’aperçoit en haut d’une forme élancée que des fragments, une narine, une pommette qui apparaissent et disparaissent, Sue ne peut rien voir.
Ce qui, depuis quelques années, la travaillait doucement, l’a soudain mordue. Devant l’homme vers qui allait tout son espoir, ses impressions sont confuses parce que ce mouvement continue d’agir avec sa force brute, alors que près de son but il aurait dû se transmuer dans un état de bonheur ou de méfiance. Elle ne regarde pas le sort qui est sous ses yeux, elle l’attend encore, mais la douloureuse impatience a disparu; reste, tandis que pointe l’assurance, cette vivacité d’appréhension qu’ensuite on compare avec dépit aux expériences languissantes.
Stan et Sue sont entourés. Les amis qui les ont présentés attendent. Il va falloir tout à l’heure que l’un et l’autre leur rapportent une nette palpitation. Aussi font-ils un effort pour apercevoir quelque chose au milieu de l’éblouissement. Stan fait cet effort par goût de la vérité.
Sue se débat instinctivement contre ce qui l’oppresse. Par moments elle se sent moins étourdie, alors quelques renseignements lui parviennent sur la nature et même sur le nez de celui qui est là. Puis elle est balayée de nouveau par la violence de l’idée de bonheur qui la roulera jusqu’au fond de la prochaine nuit, jusqu’à un sommeil merveilleux.
Il parlait, parlait. Quelques-unes de ses paroles atteignaient Sue. «Nous pouvons mener une vie qui ne soit pas celle des autres... Nous pouvons mener la vie des autres et nous ne la reconnaîtrons pas, toute transfigurée par la vertu de notre sang... Nous pourrons oublier les sordides origines quotidiennes. Nous ne descendrons plus jamais de la cime des soucis. Il y a la force, elle existe, vous la voyez.»
Il avait prononcé ce mot: force. Elle ne pourrait de longtemps, peut-être jamais plus le voir sans sentir le nœud qu’il avait noué sans vergogne entre un mot prestigieux et son nom.
* * * * *
Ils se quittèrent. Leurs amis retrouvèrent leurs proies qui s’avouaient prises au piège, si flatteur.
«Elle a de jolies choses. Quelle gosse! Elle est mal habillée; cela fait un mystère; on se demande ce qui en sortira. Vous croyez qu’elle est intelligente?»
--«Il est intelligent. Il a un type curieux.»
Elle avait hâte d’oublier le peu qu’elle avait appris sur lui, pour revenir à son rêve.
Stan redevient merveilleusement inconnu.
* * * * *
Il est heureux, il règne. Il a pris possession de Sue; rien ne lui résiste en elle; avec rapidité il l’accommode selon son besoin.
Ses pensées s’avancent doucement vers elle, mais elles sont despotiques.
Il a des maîtresses, des amis, il est entouré, protégé. Pourtant, un instant il s’est senti démuni devant cette créature. C’est qu’à propos d’elle on a remué dans sa tête l’anxiété la plus primitive.
«Je ne peux pas rester seul. Avec qui partager mes repas?»
Mais aussitôt il s’est résolu à s’emparer de cet être utile et déjà il est sûr d’une facile conquête.
* * * * *
Une nécessité pèse sur eux et étouffe leurs exigences plus subtiles. Celui qui déjà semble choisi, affublé des ornements sacrés, n’est qu’un pis-aller, mais la peur rapproche Stan et Sue, la peur d’errer toujours dans des déserts de plus en plus peuplés, et seul.
* * * * *
Ils se revirent. Ils sentaient de l’émoi avant leurs entrevues, car ils en attendaient du nouveau: ils avaient oublié dans les intervalles beaucoup de ce qu’ils avaient appris l’un sur l’autre.
* * * * *
Sue ne pouvait pas encore bien voir Stan. Elle avait saisi cent détails de sa figure qui restaient épars. Il fallut bien les rattacher les uns aux autres par des moyens de fortune et si l’ensemble resta perdu, un fétiche fut formé, suffisant pour les premiers besoins de sa religion.
Les traits de ce garçon faisaient-ils la promesse qu’elle attendait? Son aspect l’avait surprise, mais elle ne le croyait déjà plus évitable. Il fallait légitimer ce type que le hasard imposait. C’est ainsi que par un effet de la volonté enthousiaste de Sue il put effacer tout d’un coup, au moins pour quelque temps, les images apparues au coin d’une rue, entre les pages d’un livre, qui avaient peut-être déjà incliné l’instinct de la fille.
* * * * *
Il faut que Sue jette son admiration à la tête de Stan, pour lui plaire. Cette faible ruse coïncide avec le besoin de l’homme.
Bientôt femme, elle maniera le miroir qui par ses jeux superficiels attire vers l’extérieur, à fleur de peau, celui qui s’y regarde. La magie des reflets dissout son dedans; il s’abandonne à cette interprétation de son âme qui lui vient du dehors; ses traits s’altèrent insidieusement dans la limpidité et bientôt leur nouvel aspect s’impose à lui. Un beau jour, il est pris dans la glace.
* * * * *
Mais Stan n’en est pas là. Il en est au premier moment où cela nous paraît merveilleux d’être tout pour un être. En dépit de la nombreuse faculté d’étonnement des femmes, cela ne dure peut-être que vingt-quatre heures. Mais que pouvons-nous faire d’autre que de sacrifier les moments les uns aux autres?
Stan se sentait chaudement entouré par Sue, apparemment retraite derrière ses yeux à l’interrogation cristalline.
Usurpation royale. Il était l’étrangeté de l’autre sexe. Elle le flairait comme une race flaire une autre race. Craintive, avec des maladresses si jolies qu’elles font craindre pour bientôt des habiletés. Quand elle est sournoise, elle sent bon. Sort-elle des limbes où l’on est toute âme, ou du plus sombre de son sexe?
* * * * *
Stan se trempa dans cette fraîcheur. Il en sortit un peu plus rude.
Il avait dix ans de plus que Sue qui en avait dix-huit, années remplies, à comparer avec celles d’une petite que ses parents croyaient avertie, mais qui était restée à l’étroit, abritée par son enfantillage.
L’expérience de Stan était insuffisante, mais elle lui donnait le pas sur Sue. Quand il arrivait chez elle, il semblait à la jeune fille que tout le dehors appartînt à cet homme. Il s’y mouvait librement; n’y pouvait-il prendre tout ce qu’il voulait? Elle lui donnait tout le prix de la liberté.
Il eut un sentiment abusif de son avance. Il oublia qu’il jouissait lâchement de la naïveté de l’adolescente, de sa disposition à accueillir et à louer les choses. Il ne vit plus que son ignorance désarmée. Pourquoi savait-elle si peu? Pourquoi était-elle à la merci de ce qu’elle apprenait?
Les hommes ont des articulations qui craquent comme la craie. Plus leur raison se momifie et cesse d’être visitée par le sang, moins ils ont de communication avec les femmes. Alors même que celles-ci se parent des mots qu’elles entendent, leur sauvagerie ne restera pas moins intacte, pleine de ressources ingénues, mal cachées par les habitudes qu’on leur donne. Les jeunes femmes gardent des mystères.
Stan, tout en prétendant ne pas tomber dans cette erreur, n’attendait pas moins que Sue lui montrât, entre autres mérites, beaucoup qui fussent semblables à ceux des hommes, et des meilleurs, par exemple: la curiosité, le goût de la vérité. Et pourtant de ces mérites-là il était prêt à se méfier. Il se sentit effrayé et flatté quand Sue lui dit: «Je suis sculpteur, vous savez.»
Stan ne croit pas au fond qu’une femme soit son égale, mais il agit souvent comme s’il le croyait, car incapable de sortir de son esprit masculin il oublie sans cesse qu’il a pensé que la femme n’était pas semblable à l’homme et il entend que celle qui l’intéresse raisonne à sa façon.
Mais si par un geste ou mieux par une parole elle met en doute sa supériorité, elle n’a plus en face d’elle qu’un individu qui revendique passionnément son indispensable primauté sur tous ses proches. Cela, du reste entouré de raisons captieuses et d’une hypocrite préoccupation de franc-jeu dont Stan peut être dupe lui-même: si elle l’accuse de n’être pas bon joueur, elle le verra faire aussitôt de grands efforts pour lui prêter toutes les chances dont peut disposer un homme dans le commerce de l’esprit. Quand Stan voit Sue chercher à sortir de son sexe afin d’aller vers lui, il lui en sait gré. Pourquoi? Il ne le sait pas.
Comme chacun des deux quitte sa position pour courir au-devant de l’autre, ils risquent de ne pas se rencontrer. Tant de bonne volonté se perdra-t-elle à cause de l’impatience, de la paresse?
Pourtant Sue a bien attendu, longtemps, profondément, en femme! Si Stan pouvait songer un instant aux trésors qui sont dans cette attente.
Il est là, raidi dans un désir furieux et inarticulé.
* * * * *
Est-ce la passion de posséder qui dominait Stan? Était-il d’abord près des choses et des êtres qu’il désirait? Ensuite y pénétrait-il jusqu’au cœur? Enfin les assimilait-il à son âme?
Les voyages, les sports, les affaires l’avaient éparpillé. Toutefois, en dépit des passades et des débauches, il avait toujours eu quelque femme auprès de qui il revenait. Mais cette femme qui masquait un trou de solitude dont il avait peur, il dépensait tout son désir à s’en assurer la possession physique. Ensuite il lui parlait longuement d’une intimité à laquelle ils devaient atteindre. Mais le temps passait en propos qui cherchaient, qui promettaient, et Stan s’en allait fatigué avant d’avoir rien entrepris.
Son auto était la chose dont il semblait jouir le plus. C’est que la vitesse dans laquelle elle le plongeait, lui faisait sentir l’élan de son âme.
Les objets ne sont que des prétextes. Nous n’avons pas le sens de la possession. Tous les trésors sont dans nos palais. Il n’y a rien en dehors de nos prisons. Nous regardons à peine à la fenêtre. Stan est l’un d’entre nous.
Peut-être n’en est-il pas de même pour d’autres hommes? Devant un objet, ils éprouvent un étonnement, un ravissement, ils admirent qu’il soit. Ils croient encore qu’ils existent eux-mêmes. Toute chose créée leur est donnée par le Créateur de la main à la main. Quand ils perdent pied dans les excès, comme le sommeil, un ange les tient ramassés dans ses ailes.
Nous n’abritons pas un tel foyer, nous ne nous tenons pas à ce degré mystique de la raison.
Stan ne gardait une auto que peu de temps, il la revendait bientôt.
Allait-il en faire de même pour Sue? Était-ce Sue qu’il cherchait? cette seule Sue qu’il y eût au monde?
Il cherchait quelque chose qui fût hors de lui-même. Ce n’était pas pour reconnaître, à travers deux épaisseurs de peau, le pourquoi palpitant de cette différence.
Peut-être jamais n’ira-t-il si loin.
Non, il ne cherche cette chose en dehors de soi que pour la faire passer du dehors au dedans. Il faut qu’il s’accroisse et qu’il le sente.
S’il dévore Sue en glouton, ne résistera-t-elle pas sous sa dent? Ne sentira-t-il pas quelque chose de dur comme un noyau? Cela semble le meilleur: on s’y casse les dents, ou il faut apprendre à le sucer doucement. Alors de ta salive, le fruit vivant s’épaissit et il en sort une saveur exquise, qui ne cède qu’au goût de la mort.
Sue espère de tels mystères. Mais attention! quelque puissante qu’elle soit, son attente ne durera pas toujours, et peu à peu Sue sera dépouillée de ses richesses mates.