Plainte contre inconnu

Part 6

Chapter 63,860 wordsPublic domain

Mais Madame de Baveux, quand elle se penchait en avant pour regarder Gwen Brace, retombait sous l’examen de Liessies, assis entre elles. Son visage était trop rond, aucun trait ne s’y allongeait, en sorte que l’idée de majesté en était absente et qu’au contraire un certain comique errait autour du nez garçonnier, des yeux à fleur de tête, de la bouche froncée, le long des cheveux tirés en arrière selon une mode humiliante pour cette face inachevée qui réclamait au contraire le flou. Liessies essayait de faire le compte des raisons qui liaient Marchélepot, savoureusement raisonnable, à cette dame qui n’était pas de la bonne année.

La comtesse de Baveux, née Laronde, avait été la fille d’une célébrité quelconque, depuis longtemps balayée. A vingt ans, elle avait sauté dans un autre train, avait étonné par ses façons échevelées et ambitieuses un Baveux, qui, encore maintenant, n’ayant rien à faire, la suivait de loin. Les Baveux avaient eu une spécialité historique: ils se faisaient tuer dans les charges de cavalerie les plus désastreuses de nos annales. Après qu’ils eurent tout donné de leur personne dans ces sacrifices brutaux, le dernier d’entre eux, lors de la dernière guerre, n’ayant pas retrouvé, dans un État-Major, la tradition des aînés, s’était engagé à l’aveuglette dans la voie des cadets et faute d’avoir pu entrer dans l’Église, il s’asseyait parfois dans le salon de sa femme. Il s’arrêtait de jouer avec des autos et des poupées pour, stupide, la regarder faire. On aurait aimé qu’il fût capable d’ironie. Peut-être serait-elle venue l’animer, jusqu’à lui faire battre Jeannette, s’il avait été pauvre et elle, riche; mais avec le titre, il avait l’argent; accablé par cette dernière dignité, il baissait les yeux et ne voulait pas croire que sa femme ne fût réussie dans un genre extraordinaire. Jeannette se piquait de violentes convoitises. Elle voulait bourrer son existence de voyages et d’amours. Elle avait surtout voyagé, traînant Baveux, qui portait les bagages, jusqu’au Mexique.

Mais enfin, elle avait pu faire un arrangement avec Gustave Marchélepot. Il avait d’abord été alléché par son nom, par son salon où, dans un décor souvent bouleversé par l’apparition d’une nouvelle lubie, elle recevait une racaille de peintres à idées fixes, de danseurs forcément lascifs, d’explorateurs naïfs, de voyageurs de marque cingalais, d’officiers de marine sans bateau, d’homosexuels de différentes spécialités, de gens du monde enchantés de tant d’aubaines et même de gens d’esprit qui venaient bibeloter dans ce bazar.

Marchélepot, qui savait borner ses entreprises intellectuelles au solide et commençait une collection de tableaux, avait retrouvé tôt son aplomb. Comme, vers le haut d’un corps insignifiant, peu et mal habillé et au-dessous d’une figure où se peignait l’idée de volupté comme un fard, Madame de Baveux portait des seins fort jolis et assez célèbres, il avait fait d’elle sa maîtresse, ce dont elle avait été ravie, car elle cherchait un amant depuis dix ans, n’ayant connu dans ses voyages que des passades fâcheuses, et Gustave était un garçon robuste, roux. Il lui confiait le soin de ses affaires extérieures. Il était déjà, à vingt-cinq ans, au retour de la guerre, le lieutenant de son père qui gouvernait de grosses usines. Le soir, il voulait tirer des heures de bureau un profit brillant.

Liessies se surprit en train d’examiner gravement cette économie et d’oublier que Gwen était une combinaison de chances plus rares.

Voici pourtant avec quoi au premier coup d’œil il avait composé une image: un front qui faisait assez d’espace au-dessus des yeux larges; des lèvres bien taillées; un nez saillant avec des narines à l’air. Il avait cru d’abord ne voir que le visage d’une enfant étonnée et qui convoite tout, très pâle, mais il y avait des pommettes meurtries, un sourire déchiré.

--Etes-vous bonne? lui demandait-il.

--La bonté, c’est la pire des férocités. Chaque fois que j’ai voulu être bonne... Je suis bonne quelquefois.

Une telle réponse agaçait Liessies. Il aurait voulu amadouer ce beau front bourrelé de sentences.

Jeannette s’assotait davantage: «Comment voulez-vous que notre Gwen soit bonne, elle est trop belle.»

Alors Liessies se demandait si l’une n’était pas l’ombre de l’autre et si le ridicule de Jeannette ne faisait pas qu’exagérer les dispositions de Gwen. Il s’étonnait d’ailleurs de pouvoir se défendre contre un visage où il abritait ses rêves, contre un corps dont la moindre flexion le faisait tressaillir. Mais ce n’était point par faiblesse qu’il se dérobait, car il avait du cœur.

Du reste, assez de ces distinctions futiles. Il ne s’agit que d’être bien élevé, étant bien né. Cœur, esprit, âme, sens de Liessies, voilà des mots qui sont enlevés tous ensemble dans chacun de ses mouvements. Son cœur avait des raisons qui étaient les divisions de la Raison même. L’admiration est le nom qu’il faut donner à ce qui seul l’ébranlait et le portait vers une créature. Le rythme qui balançait le sang entre son cœur et son cerveau, n’était-ce pas la noble suite d’idées qu’on avait facilitée en lui? Le choix délibéré était déjà tendre préférence.

Mais certaines âmes s’étendent sur de longs parages. Jamais l’apparition d’une femme ne peut être signalée partout à la fois. Telle région accueillait d’abord une grande ombre qui s’avançait, au ciel, vol d’oiseaux. Avant qu’il ait pu rassembler ses réflexions, ces confins étaient déjà peuplés et Liessies en ressentait de douces exactions. Il savait se débarrasser de ces menaces et souvent ces masses palpitantes, dans un fracas de muscles et de pennes, effarées, s’étaient éloignées de son royaume soudain enveloppé d’un climat mélancolique.

Toutefois ces parties atteintes et qui se laissaient si aisément recouvrer, étaient-elles bien sensibles? Il avait longtemps considéré comme un signe triste de pouvoir effaroucher le sort. Mais peu à peu il devait s’habituer à lui-même, pour arriver au jour où il chérirait le secret de sa sauvagerie. Il renfermait une lourde couche d’amour et de foi, il ne voulait pas la livrer aux becs distraits.

* * * * *

Sortons de l’auto. Que Marchélepot la mène par ces pistes écartées, à travers bois et vignes, jusqu’à cette plage déserte. L’auto stoppe. Pour l’avion qui rentre à Saint-Raphaël, une raison invisible arrête cette petite bête entre deux grains de sable.

Gwen descend. Elle est maigre, efflanquée. N’appartient-elle pas à quelque tribu de guerriers coureurs? les femmes coupent leurs cheveux en signe de stérilité. Les tronçons de sa chevelure sont cachés sous un mouchoir. Elle marche, les mains vides; elle ne porte aucun bijou, elle est toute dépouillée.

Liessies n’aimait pas les couleurs de Gwen. Il se disait: «Elle est belle, donc il ne s’agit pas de carnaval. Pourtant la beauté n’y fait rien, elle-même hélas! ne peut transgresser les bornes que nous impose la vulgarité. Il faudrait mieux qu’en dépit de ses puissants écarts d’humeur, elle s’en tînt à l’uniforme. Nous sommes tous faibles; qui ne veut pas demeurer, en désespoir de cause, en deçà de la moyenne, sautera trop loin, dans l’outrance. Or qui atteint à l’outrance se relâche déjà dans une nouvelle facilité.»

Mais comment Liessies peut-il ratiociner devant cette figure. La beauté s’est abattue sur elle comme la vérité. Elle en est toute lacérée.

Liessies se détourna d’elle, car il a bien fallu que sortent aussi de la voiture Madame de Baveux et M. Généreux du Genroy, et ils entourent de leurs gestes improbables Gwen, tandis que Gustave bondit, arrache sa chemise et fait la culbute. Quel drôle de corps! Il est déjà tout nu; sa peau blanche, cinglée par le soleil, devient écarlate.

--Ce sable, c’est délicieux, c’est exquis. Gwen, venez avec moi, nous allons courir toutes les deux comme des folles.

Jeannette prend Mrs Brace par la taille et son élan s’inspire des principes de la Rythmique, mais il les trahit bientôt, il flanche. Pourquoi cette robe rose?

Gwen court bien. C’est une Ménade plus authentique que l’autre qui déjà se fait tirer. Pouf! elles tombent dans le sable. La comtesse se renverse langoureusement et vante toute chose, selon son habitude; le ciel, la mer, ces sombres pins, cette Américaine.

* * * * *

La fête commença par le bain. Les femmes s’en allèrent d’un côté, les hommes de l’autre. C’est avec des gestes aimables que se déshabille M. Généreux du Genroy, ancien officier de marine, orientaliste, opiomane, au demeurant homme du monde. Un beau grison, un grand diable avec quelque allure. Mais comme il est désagréable de trouver, au milieu de la face humaine, lieu émouvant, ces yeux fixes, à jamais. Et ce rictus, qui ne se moule plus sur l’imprévu de la vie: quelle déchéance, le sourire de l’homme devenu une petite mécanique.

La drogue est la dernière piste qu’ont trouvée les sots pour courir après l’esprit. Liessies n’écoutait pas sans impatience les propos puérils de Généreux sur les mystères de l’Orient, sur ses jardins marocains, sur les cuirs dont il avait relié ses originales de Claude Farrère, sur sa collection de pipes, sur ses chasses avec tel seigneur. Cet amateur qui avait entre les mains les éléments d’une belle vie--n’avait-il pas le goût du large et des complications d’âme qui se nouent entre les continents?--en faisait une pantalonnade. Les voyages sont devenus trop faciles, ils ne trempent plus un homme. Qu’avaient pu faire des graves beautés de la terre une ignorance de petite femme, une incurable futilité, un mol impressionnisme? un peu de fumée qu’il croyait être sa fantaisie enfin délivrée.

Ajoutez-y la caricature de l’officier de marine.

«Ah! mes marins, s’écriait Madame de Baveux, je les adore. Je les connais tous. Ce sont des êtres délicieux. Toutes les folies! mais quel cœur! Et puis, ils aiment les voyages. Vous ne savez pas, Liessies, quels êtres curieux il y a dans la marine!»

Pour Généreux, la Marine était une institution ancienne, aimable, assez inoffensive. Pendant la guerre, non seulement il n’avait pas songé à descendre à terre avec les fusiliers, mais même il n’avait jamais été de ceux qui taquinaient la mine; il avait aussi évité les longues et austères chasses au sous-marin, et il avait toujours participé de l’immobilité des gros bateaux. Toulon, sinon Brest, était une aimable ville de province. Il y avait le lent mouvement du port et de loin en loin un voyage par le monde, dont on ne voyait que les abords, sur un bateau aimé trop longtemps pour ne pas être démodé. Servi par un personnel encore sensible à la grâce des traditions, on était entre amis; le recrutement laissait de plus en plus à désirer, mais quelques-uns encore continuaient une noble routine. Toutes les sinécures, souvent protectrices de la dignité, n’ont pas été abolies par la rageuse activité moderne. Il y avait aussi la mer, sa vie changeante, passionnée, d’un mystère plus attrayant que celui d’une bête, le ciel tout proche, l’astronomie et son grand jeu pur, le tumulte des forces divines et humaines; enfin loin, très loin, possible, un suicide élégant, une bataille navale.

Liessies trouvait chez Généreux un esprit de coterie qui, de Toulon, s’étendait à certains milieux parisiens. La littérature double les anciennes professions; comme dans la diplomatie, on trouve dans la marine un littérateur à la douzaine. On a relevé tous les bas-fonds: pas une fumerie, pas un bouge, pas une fille, pas un mousse qui n’aient été crayonnés. Toulon, roman fané qui traîne sur des quais sans bateaux.

Mais ils ont fini de mettre leur mince maillot. Déjà à la pointe du bois, Gwen s’élance vers l’eau. Gustave l’y attend, soulevant de grands prestiges d’écume.

Il la poursuit et, pour le bon ordre, semble poursuivre Jeannette, qui elle aussi voudrait attraper leur belle amie. Ce sont des éclaboussures, des déhanchements, des chutes, et des cris et des rires qu’on dirait lascifs. Que signifient ces jeux?

Liessies n’est pas de ces hommes qui traînent avec la lâcheté de la hyène derrière les troupes de femmes égarées. Il ne peut fournir à cette histoire les frémissements que plusieurs songeraient à utiliser.

De plus, par expérience, il était méfiant et soupçonnait souvent certains désirs d’être émus beaucoup plus par la fièvre éparse que par une nécessité intime. A ce moment même il notait que les regards de Jeannette revenaient souvent avec inquiétude vers Gustave.

Gustave jouait avec ses désirs et il en avait pour toutes les femmes. A deux cents lieues de Paris, Liessies avait de la peine à croire que cette fougue ne fût droite.

Mais comme il se retournait gaîment vers Gwen, il vit qu’elle avait les joues trop rouges. Il en eut une mauvaise impression et se mit à nager vers le large. Elle poussa un cri d’approbation et le suivit.

Tout en brassant avec une régularité qui calmait son cœur, il regardait Gustave qui s’efforçait dans leur sillage. Il comptait sur l’indifférence de Gwen à l’égard de ce poursuivant, et non pas pour de bonnes raisons. Gwen n’était pas sensible aux qualités toutes nues: impossible pour elle d’aimer un être simplement parce qu’il était beau, ou bon, ou fort. Il lui fallait un assaisonnement. Il aurait fallu que Marchélepot pour plaire eût à sa notoriété cette touche intellectuelle, nécessaire à une Yankee avide, venue à Paris pour toucher tout ce qui brille. A leur première rencontre Liessies avait parlé à Mrs Brace du caractère plaisant d’un de ses amis.

--Qu’est-ce qu’il fait? avait-elle demandé.

--Il est peintre.

--Oh! faites-le-moi connaître. Je veux connaître les peintres maintenant, je connais déjà ceux qui écrivent.

Le ridicule peut tuer le désir.

Mais maintenant elle nageait dans la parfaite mesure de son effort et la pureté de l’immense but liquide. Il pouvait presser contre ces joues son rêve raisonnable et difficile comme une algue florissante, pleine d’iode. Ce visage était le plus beau signe de force qu’il eût rencontré depuis longtemps. Il ne se rappelait même de toute sa vie qu’un seul visage qui lui eût déjà donné cette impression de fierté. Dans les traits de Gwen, Liessies déchiffrait la somme des motifs les plus justes que peut choisir un homme pour se soumettre.

Gwen se tournait de côté et d’autre, à l’exemple des sirènes. Ses compagnons ne perdaient pas la tête et la harcelaient rudement. Comme elle le défiait, Gustave plongea et la fit boire. Elle reparut avec son visage contracté, comme prise à la gorge par sa beauté. Liessies voyait ses seins sous le lambeau de laine, mais peu lui importait. Son désir, s’il la frappait en pleine poitrine, s’enfonçait comme un couteau et cherchait son cœur pour le séparer du mal.

Marchélepot ne cherchait pas si loin et battait l’eau autour d’elle de gestes luisants. Elle se plaisait à cet hommage plein de claquements et d’amples brassées. Son rire découvrait mortellement ses dents, elle se retournait vers Liessies, rebelle.

Mais soudain elle se couchait sur l’eau. Liessies reniflait.

Enfin ils furent fatigués de nager en cercle et revinrent vers Jeannette assez morose, qui jouait près du bord avec Généreux. Ils furent bientôt vautrés dans le sable.

* * * * *

Gustave s’ébrouait et se montrait assez lyrique.

«Généreux, hein, notre amie Gwen vous rappelle des choses que vous avez vues en Grèce? Gwen, vous ne savez pas ce qu’il a fait, ce sacré Généreux? Une nuit, il a trouvé le Parthénon si épatant, qu’il a voulu coucher dedans avec un petit Anglais. Ils se sont installés au clair de lune et ce qu’ils ont inventé encore: ils avaient apporté leur drogue, ils ont pipoté toute la nuit. Quel type, hein?»

Liessies donna à Généreux une rude tape sur les reins.

--Vous pouvez vous vanter d’avoir le sens du grec, vous.

--Liessies, j’ai horreur de ces brutalités, je vous prie de n’en avoir plus jamais avec moi.

--Allons, Liessies, cria Jeannette. Je vous l’ai déjà dit, vous n’avez pas l’esprit des voyages.

Liessies suçait un caillou pour ne pas perdre le goût de la réalité. Enclin à la mélancolie, il sentait partout la mort et cette odeur éveillait ses fureurs noires. Alors pour protéger la vie, il songeait à tuer. Dans le brouhaha d’une révolution, pour venger sa nature outragée, il pendrait ce Généreux. A cause de ces excès, certains de ses amis doutaient de la qualité de son esprit.

--Liessies manque de classe. Faute de pouvoir nuancer il ira au fanatisme. Je ne le trouve pas très français.

Après une minute de découragement, Liessies regardait Gwen. Se prêterait-elle, s’il le lui demandait? Elle aimait jouer. L’image d’une demi-réussite lui donnait l’envie de rentrer en lui-même et de n’en plus sortir. Les indications qu’il s’acharnait à relire sur la face de cette femme se brouillaient.

Mais ne pouvait-il pas espérer davantage? Il y avait peut-être en elle quelque chose qui brûlait? Il resterait déçu; il aurait fallu que d’elle-même elle vînt, naturellement orientée vers lui.

Une telle exigence cachait, derrière sa sévérité, une faiblesse, une inexpérience enfantine. Dans tous les cas, la bonne volonté, l’appui mutuel, la modération des besoins, l’oubli momentané de la beauté pour la retrouver plus tard à travers des métamorphoses modestes, telles sont les conditions imposées à la passion qui veut s’humaniser, réussir.

Si Liessies avait eu un sens plus vif de ses prérogatives d’homme--mais la noce qu’il faisait n’avait-elle pas détendu son ressort?--il ne se serait pas effaré devant cette jeune femme. Dans l’atelier de Gwen à Paris traînaient des esquisses, quelques livres mal lus, des cigarettes. Elle était là, dans un groupe d’hommes et de femmes empêtrés sur quelques idées, comme des mouches sur un papier gluant. Il n’y avait qu’à la prendre par la main.

Quand Liessies admettait qu’il pût tirer Gwen de ce cercle où elle se repliait, il lui fallait se demander ce qu’il en ferait. Alors il découvrait son isolement. Il tremblait d’amour, il sentait sur sa peau le plus délicieux émoi quand il se rappelait les fortes alliances contractées au front, mais le massacre de ses amis, la méfiance de la ville ou le reste d’un mépris juvénile pour ce qui ne le comblait pas d’un coup, tout cela faisait qu’à vingt-huit ans, après des années de lutte à main armée, il se retrouvait seul. Il n’y avait pas de groupe où il pût mettre à l’abri une femme. L’impatience l’avait chassé hors de sa famille, il avait pu supporter la différence de mœurs qui se fait sentir d’une génération à l’autre. Le soir, quand il sortait de son travail, il se jetait dans Paris. Il était tombé sur une bande; il avait mis quelque temps à s’y reconnaître. Quand il en avait eu assez, il y avait eu quelque femme pour l’y retenir.

Aussi, quand il rêvait d’un difficile accomplissement avec Gwen, il n’imaginait que de détruire une partie de ses biens. Il abandonnerait ses meilleurs soucis; il se sauverait avec cette inconnue, il risquerait la solitude, il reprendrait la téméraire tentative de se maintenir longtemps au plus tendu de la passion, sans appui.

* * * * *

Ils mangeaient. Comme le soleil cessait d’être visible, Jeannette, tout en se nourrissant, donnait des noms aux couleurs humides de l’horizon.

--Ah! ces tons orange, cela me rappelle presque le coucher de soleil de Vera-Cruz. Vous vous rappelez Vera-Cruz, Généreux?

--Chère amie, je n’y suis pas allé. Et pourtant, mes amis San-Benin m’avaient invité à faire avec eux le tour des Antilles. Maria San-Benin avait à ce moment-là le petit San-Fernan, ce qui faisait dire: jamais deux San... trois... Bref, je n’ai pu les rejoindre. J’ai dû partir alors pour la division d’Extrême-Orient, et demandez à notre amie Jeannette, quand on a été de ce côté-là, on y retourne.

--Ah! cette nostalgie.

--Quand vous revenez, demanda Liessies, vous devez trouver Paris bien étrange.

--J’adore l’Ile-de-France, n’oublia pas Jeannette. Votre mère, Généreux, a une maison exquise à...

--Vous y êtes venue, chère amie, avec les B...

--Vous avez l’air triste, tout d’un coup, mon cher Liessies.

--C’est avec Betsy, vous vous souvenez, Jeannette, que nous avons passé cet été dans le bungalow. Nous étions vraiment quelques amis...

--Oh! cette Betsy, avec la petite K...

--Ma chambre était fréquentée. Tout le monde m’empruntait mon divan.

Liessies déplorait ses compagnons, mais il craignait parfois les inconvénients du refus qui le séparait d’eux et le privait de les comprendre dans leur faible fatalité. De leurs actes et de leurs paroles, il formait une mécanique, mais il ne pénétrait pas jusqu’au point où elle cessait d’être insolite et se rattachait aux engrenages humains.

Pourtant, dans les affaires, il devait souvent dissimuler, s’effacer devant des hommes qu’il ne découvrait pas d’abord. Il recherchait le secret de leur plaire en s’oubliant soi-même pendant quelque temps. Mais il revenait sur eux bientôt, à la charge. Ce soir, la passion l’arrêtait et l’empêchait d’atteindre les autres. Pendant ce dîner, il en ressentit une gêne. Il n’entrait pas dans la conversation.

On le taquina, il laissa dauber sur le masque insignifiant derrière lequel il se retirait de plus en plus loin. A la fin, il s’écarta du groupe bavard et il s’allongea plus près de l’eau.

«Voici ce qu’il faudrait dire à Gwen: Gwen, comme cette clique, vous ne croyez à rien et pourtant vous êtes crédule. Vous prêtez l’oreille au bavardage de vos sens.

Elle m’interrompt:

--Mes sens! quel gros mot, Liessies. Le plaisir des autres m’étonne toujours, et ce qui m’étonne plus encore, c’est que je le leur donne. Mes sens, drôles de petits outils. La crispation d’un visage me fait rêver.

--Oui, Gwen. Mais pourquoi cette illusion-là, au détriment des autres. Vous voulez pourtant les connaître toutes. Pourquoi retardez-vous d’en essayer une nouvelle? Vous parlez d’étendre votre pouvoir sur la vie, mais je le vois qui se rétrécit. Vous vous détournez peu à peu de tout un monde.

«Si vous ne recherchez que la diversité la plus apparente, celle des corps, vous n’aurez jamais de prise sur cela seul qui mérite de retenir notre curiosité--après que mille signaux l’ont appelée en cent lieux--cela qui dans chacun est difficile, cela qui est caché.

«Cela se cache plus subtilement que vous ne croyez et ce ne sont pas les chiffonnements que nous connaissons qui ont pu vous le déceler. On ne s’en approche qu’avec effort. Hélas! je vous parle de ces graves attraits, mais les ai-je connus?

«Au moins si je reste éloigné de cette vraie aventure, je ne me paie pas de mots. Courant de l’une à l’autre, il vous semble que vous cédiez au démon de la connaissance. Il n’en est rien, vous renoncez à connaître quoi que ce soit. Le signe secret que tracent ces formes que vous questionnez si légèrement, vous ne l’entendez pas. Vous dites qu’elles vous font rêver, ce n’est pas vrai, je le nie de toute ma force dont vous serez privée. Vous parlez d’une rêvasserie qui ne peut recevoir un nom, de la somnolence la plus lourde de l’esprit.

«Quand ce n’est pas à la fin d’une longue poursuite, d’une méditation que s’épanouit la sensation, quand on en fait un point de départ, elle borne tout à elle-même, elle arrête le mouvement de l’âme, elle l’absorbe interminablement.»

Liessies pouvait-il entraîner Gwen par une telle harangue? La sévérité flattait d’abord cette fille.

Il se retourna sur le sable: Gwen était allongée à côté de lui et le regardait.

--Vous me plaisez, embrassez-moi, fit-elle.

--Non.

--J’aime votre sourire. Souriez, Liessies. J’ai envie qu’on m’embrasse ce soir.

--Mufle!

--Quoi! vous oubliez la pudeur. Si je dis: on, comprenez: vous.

--Vous êtes incapable de me distinguer des autres.

--Mon pauvre Liessies, regardez autour de vous. Il n’y a plus que la mer, on ne peut plus discuter.

--La parole vaut bien le bruit de la mer.

--Embrassez-moi. J’aime mieux un cri qu’une parole.

--Vous avez de la couleur ou de l’encre aux doigts, mais vous êtes plus paresseuse que les bêtes.