Part 5
Elle avait repris le bateau par amour des vieilles choses, croyait-elle. Malentendu qui règne entre les deux continents et qui fait l’affaire des Compagnies transatlantiques. En réalité, quand on aime le passé, c’est qu’on aime la jeunesse. Ce qui fut autrefois, ce fut la jeunesse. Ce que les Américains goûtent chez nous, aux alentours de la Baltique ou de la Méditerranée, c’est une jeunesse persistante, qui s’est préservée. Joan ne pouvait mieux la trouver que chez cet Espagnol intact depuis des siècles, conservé par sa civilisation.
Gonzague, incertain, ambigu à cause de son jeune âge, mâtiné de ses propres innovations et des habitudes de son père, ce n’était rien pour Joan qui nous demandait ce que nous-mêmes allons chercher chez les Arabes, les Persans, les Indiens. Car si nous sommes jeunes, nous le sommes moins que les Orientaux ou les Méridionaux.
Mais nous sommes moins vieux que les Américains, le plus vieux peuple qu’on connaisse. Leur sénilité est faite de toutes les vieilleries du monde. Ils ne l’ont pas encore dépassée par une nouvelle naissance, où apparaîtrait leur originalité. En attendant, plus avancés que les Européens dans l’évolution mécanique, plus abstraits, ravis au plan absurde de leur confort, plus éloignés du point de départ de la Nature qui, dans sa naïveté, est passion et douleur, angoisse et mystère, ils sont d’autant plus vieux.
Donc l’Espagnol n’eut qu’à paraître et Gonzague rentra dans le rang.
* * * * *
Quelques jours après, nous étions, Gonzague et moi, à Marseille, traînant le soir dans le Vieux-Port. Il avait l’air de s’y retrouver et me mena dans un certain endroit.
--Oh! ce n’est pas très drôle. Mais enfin, ça n’est pas mal tout de même. Ç’a a un côté: vertu ancienne, assez touchant. C’est comme vous voudrez, du reste, nous pouvons aussi bien nous coucher.
Je sentis de l’insistance, ce qui raviva un peu ma curiosité et me fit accepter la corvée de l’accompagner. Tout fut comme je l’avais prévu: saleté, tristesse, platitude, tout sauf ceci, que Gonzague, sans rien perdre de sa réserve, jeta des regards fort vifs sur une vieille sorcière peinte de couleurs sauvages.
Je le regardais furtivement, mais une odeur fade de bureau de placement me força de sortir et de laisser là mon verre de bière. Il me suivit.
--Pourquoi n’êtes-vous pas resté, Gonzague? Cela vous intéressait.
--Oui, assez.
Nous continuâmes d’errer, la nuit était chaude, nous buvions çà et là. Gonzague poussait des soupirs, brûlait cigarette sur cigarette.
--J’ai envie de faire l’amour ce soir.
--Avec qui? Mrs Daimler?
--Loin. Trop beau.
--Hum! Trop beau?
--Elle était très bien; l’Espagnol aussi, du reste. Je n’en sortirai pas.
--De quoi? de votre chasteté? C’est une blague. Vous n’étiez venu qu’une fois à Marseille, l’an dernier. Vous aviez pourtant bien repéré certains coins et la vieille a eu l’air de vous reconnaître.
--Oui... Naturellement, ma chasteté n’est même pas vraie. Trop beau, aussi.
--Je m’en doutais.
--Oh! avouez que vous avez marché comme les autres. Du reste, je ne vous trompais pas, au fond, je suis chaste.
--Vous devenez ridicule avec vos petits mystères. Allez-y. Parlez, et nous pourrons enfin ne plus revenir là-dessus.
--Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise? Je n’ai rien, rien à raconter.
--Vous avez le goût des femmes comme celles que nous avons vues, tout à l’heure. Avouez que si vous vous abstenez des femmes propres, c’est parce que les femmes un peu sales...
--Vous êtes toujours le même. Quand vous tenez une nouvelle hypothèse, vous lâchez toutes les autres. Il ne faut en lâcher aucune. Je ne suis pas si simple.
--Oh!
--A certaines époques, mais jamais d’une façon suivie, il m’est arrivé de passer dix minutes avec de ces femmes.
--Vous avez des sens?
--Je ne sais pas ce qu’est l’amour. Je n’ai jamais eu de maîtresse, je n’ai jamais poussé une intimité quelconque avec une femme dans une chambre, dans un lit. Je n’ai jamais tutoyé une femme, je ne me suis jamais déshabillé...
--Mais cette passion que vous avez eue pendant la guerre, m’a-t-on dit, pour une personne qui sculptait ou qui écrivait, je ne sais plus, elle ne vous a pas mené jusqu’au bout?
Gonzague marqua un silence.
--... Madame Lemberg, c’est vrai, dire que je ne vous ai jamais parlé d’elle.
Et soudain il me raconta une vague aventure, avec abondance, et l’étonnement de pouvoir remplir la nuit de quelque chose qui lui appartînt. Il s’embrouillait, sautait en avant, reculait, ne pouvait fixer certains points et revenait sans cesse sur d’autres. Il me fallait l’arrêter, l’interroger, réfléchir. Mais ai-je fait tant d’efforts?
C’était au début de la guerre; il avait dix-huit ans. Il était beau: ses traits trop réguliers étaient encore estompés, ses yeux pâles semblaient rêveurs; ne ressortait pas encore cette musculature arrondie qui contrasta par la suite avec la forme anguleuse de son âme.
Il fut emmené par un ami chez Madame Lemberg.
Cette femme, qui n’avait que vingt-cinq ans, était encore endormie, récemment désabusée de son mari, mollement soulevée par des aspirations esthétiques par quoi elle simulait désirs et faiblesses. Elle se préparait à une liaison dont elle ne voyait que l’aspect théâtral. Les yeux troubles de Gonzague la ravirent. Le corps du jeune homme offrait une beauté confortable, qui engageait la sentimentalité à grandir sans crainte de n’être pas appuyée par d’autres réussites.
Toute une soirée, Gonzague put croire qu’il tenait la chance d’être aimé adolescent par une belle femme et cela lui paraissait merveilleux, car alors il n’était pas goguenard.
La beauté de Madame Lemberg était grosse, accentuée par un goût pédant pour le pittoresque dans la toilette et la sotte gravité de la femme moderne qui veut jouir religieusement de tout sans en perdre une bouchée. Ses fauteuils étaient roides et peu accueillants: il n’y avait dans son salon pas plus d’intimité que dans une Salle des Pas Perdus. Mais elle avait une sorte de notoriété parce qu’on prêtait le charme de son corps aux objets qu’elle envoyait aux Salons.
Le lendemain de cette rencontre, Gonzague courut confier son espoir à un ami qu’il traîna dès le soir vers cette grande flatterie inattendue.
Quelle maladresse! il surprit tout de suite un regard décisif entre Mme Lemberg et ce garçonnet qui était plus joli que Gonzague n’était beau et qui sut feindre à propos quelque gourmandise. Sa bouche faisait des moues charmantes. Quand elle aurait mordu au fruit, on lui verrait un dégoût exquis et l’amante connaîtrait une inquiétude suffisamment acidulée.
Madame Lemberg fit semblant d’hésiter quelque temps. Elle n’oubliait pas qu’il faut savourer toute licence.
Et l’extrême jeunesse de ses deux favoris ne se montrait guère impatiente. Ils étaient tout à l’imagination, affectaient, pour paraître avertis et raffinés, de n’être pas pressés par leurs appétits, et s’attardaient aux rêves faciles.
Bien des jeunes gens qui ont été élevés mollement, sont encore ambigus à dix-huit ans. Flexibles, ils plient sous le faix. Il n’y a pas de grande différence entre celui qui a été gâté par sa mère et qui la recherche dans sa première maîtresse et celui qui par faiblesse et timidité reste parmi les hommes dont certains pourront l’enjôler par une sournoise douceur.
Madame Lemberg se détournait parfois de la grâce touchante du dernier venu pour revoir la beauté lourde de Gonzague. Elle ne se résolvait pas à se priver de quelque chose dont elle avait eu envie, à retirer à celui-ci les droits imperceptibles qu’elle lui avait donnés le premier soir.
Cet inégal partage fut facilité par la guerre, car les deux amoureux, dont l’un était devenu bientôt l’amant de la dame, et ce n’avait pas été Gonzague, furent envoyés dans la banlieue, l’un dans un camp d’aviation, l’autre dans un parc d’automobiles. Ils venaient tour à tour à Paris.
Gonzague était taquiné par quelques sentiments: l’orgueil l’engageait à s’effacer, mais la tristesse d’être seul dans les rudes baraquements et le souvenir de frôlements où persistait une promesse, le ramenaient vers l’objet de ses désirs qui, à cause de ces circonstances malheureuses et grâce à ses dispositions, demeurèrent longtemps distants.
Comme elle le gardait auprès d’elle, quand il venait la voir, il finissait par s’enhardir. Mais il ne voyait pas que la situation était bien meilleure qu’elle ne paraissait. Il n’en tira qu’un maigre parti.
Pourtant l’ami de Gonzague que Madame Lemberg avait préféré ne l’attirait que par le cœur. La vivacité dont il avait fait montre avait seulement facilité un accomplissement où elle avait surtout goûté les marques de tendresse.
Et au contraire, ce qui lui avait plu dans le regard de Gonzague, sans qu’elle s’en rendît compte, c’était ce qui n’y était pas.
Gonzague, pas plus qu’elle, n’y comprit goutte. Cela dura longtemps.
D’abord il y avait la guerre. Qui a échappé, pendant qu’elle dura, parmi ceux qui ignoraient sa sévère réalité, à un goût immodéré pour les situations pathétiques?
Ensuite ils n’étaient continents que lorsqu’ils étaient ensemble. Elle avait son mari, son amant; bien rarement l’un ou l’autre, mais aussi une femme connaît les voies de sa propre sensualité.
Et lui, ne trouvait-il pas dans cette caserne de fin de guerre, les pires habitudes?
--Gonzague, quand avez-vous pris des drogues pour la première fois?
--Tiens, c’est drôle, c’est juste à ce moment-là. Il y avait un capitaine qui commandait mon groupe et qui était pédéraste. Il m’invitait chez lui le soir. Je voyais bien où il voulait en venir. Il m’offrait de la coco. Une fois, j’en ai pris. Je trouvais cela diablement audacieux.
--Et alors?
--Vous allez frémir.
--Mon pauvre Gonzague.
--Il y avait un autre garçon qui était là. Je me montrais assez fuyant. J’étais un peu parti, sur un divan. Eux aussi. Je ne sais pas trop ce qui s’est passé... Non, vraiment, parole d’honneur... Vous savez quand on prend des drogues ensemble, tout se mélange, on ne sait plus très bien. Et c’est peut-être à cause de cela qu’on vous a dit que j’étais de la secte. On a sans doute usé de moi sans que j’y fisse attention, deux ou trois fois, dans les fumeries.
Je le regardais. Il était tanné, salé par un mois de vie heureuse. Il exultait de santé à deux cents lieues de ces petites folies.
Mais j’imaginais facilement un autre Gonzague, exaspéré par la promiscuité militaire, dans cette frénésie de fin de guerre, quand les hommes et les femmes sentaient que cette chère aventure manquée allait finir.
Je me rappelai, après l’avoir oubliée pendant longtemps, une des premières confidences qu’il m’avait livrées. Elle n’avait pu me frapper alors, car elle était trop banale et je ne m’étais pas encore appliqué à faire, des courtes allées et venues de mon bonhomme, les signes d’un mystère. Il avait été pendant trois mois à Lyon, non sans vanité, l’amant de cœur de la femme la mieux entretenue de l’endroit. Elle se droguait, et lui avec elle.
Décidément, les drogues expliquaient un côté de Gonzague, non pas qu’il en eût jamais pris beaucoup, mais elles favorisent dans les milieux où on en use une grande indifférence aux choses sexuelles. Les drogués finissent par donner le ton à des gens qui les fréquentent, qui ne partagent pas leur vice mais qu’ils étonnent.
Gonzague ainsi avait pu rester loin de Madame Lemberg, loin des femmes, loin de tout ce qui vivait.
Toutes ces ivresses du front, de l’arrière avaient été confondues par ce pauvre enfant sans génie, à qui la tête tournait. La lâcheté de son père, qui avait trop peur pour ne pas admettre que son fils fût en délicatesse avec les événements, lui avait facilité de traîner dans les camps d’artillerie de la banlieue et dans les boîtes de Montmartre. Il n’avait connu de la grande exploration que les cendres laissées par les aventuriers dans leurs camps, allant plus loin. Il avait perdu une petite partie mesquine dans un bar ou un boudoir, pendant que d’autres faisaient leur grand jeu ailleurs, dans le ciel et dans l’enfer.
Deux ou trois fois, son sang s’était révolté contre tant de fadeur. Il avait soudain serré dans ses bras, autrefois durcis par le tennis, cette Madame Lemberg, qui pouvait enfin céder.
Mais un mot maladroit, une allusion absurde à l’autre dont il n’était pas bien jaloux, allaient encore obliger sa proie à se dérober.
Elle avait trop envie d’être enfin conquise, elle le faisait taire et ouf! elle sombrait à pic dans une de ces jouissances torpides et indéfinies, que les femmes insatisfaites finissent par produire elles-mêmes, quand elles ne pressent sur leur cœur qu’une effigie.
--Je vous disais, me répétait Gonzague, que je n’ai jamais été nu dans les bras d’une femme nue, car tout cela se passait dans un petit salon mal fermé, dans un décourageant désordre de vêtements.
--En France, qui est la terre du plaisir, à ce qu’on dit, bien des hommes en sont là. Mais ils sont laids, ou pauvres, ou timides, ou vertueux. Mais vous? Vous êtes bien fait.
--Il m’est revenu que vous aviez avoué, cher ami, à l’un de nos camarades, que ma beauté était bien vulgaire.
--Soit. Mais j’ai ajouté que vous aviez peut-être le sens de la noblesse de l’esprit. Mais là n’est pas la question... Ce quelque chose d’attendu qu’il y a dans vos charmes ne devait vous priver d’aucune espèce de femmes. Vous auriez commencé, par exemple, par les grues. Les autres auraient eu leur tour.
--Il aurait fallu que je commence très tôt. J’ai vingt-trois ans, il est déjà trop tard. J’ai la pire réputation, je n’en ai aucune.
--Vous n’étiez pas timide pourtant.
--Cette délicatesse que vous ne m’accordez pas, mon cher, l’ombre de l’idée en est passée sur moi et elle a glacé les gestes robustes qui auraient fait mes débuts.
--Plus simplement, à une époque de moindre confusion, vous auriez été un gros moine qui mange bien, mais qui évite facilement les autres embûches. Il en est qui trouvent, entre leur désir et les êtres, une petite image gênante ou une lacune imperceptible. Vous n’êtes pas de ceux-là. Vous êtes comme tant d’autres chez qui la mécanique ne se déclanche qu’aux moments choisis par la Nature pour ses fins les plus connues. Et la Religion ne brusquait guère les exigences de celle-ci en poussant vos semblables dans la voie du célibat. Mais l’éréthisme de notre époque vous talonne, vous inquiète. Vous qui êtes placide et pourtant prêt à bien besogner, vous qui êtes éminemment normal, dans un monde insolite d’exaspérés et d’angoissés, vous vous êtes apparu étrange et menacé. Parmi tant de malades vous n’avez pas voulu vous croire sain et vous vous êtes assuré de quelque tare imaginaire. Non, vous n’êtes pas un délicat, l’appétit vous viendra en mangeant. Vous n’avez que vingt-trois ans, on va bientôt vous glisser un bon plat sous le nez.
--Vous oubliez qu’on ne fait plus de bonne cuisine. Non, j’ai pris l’habitude de regarder les femmes de loin.
--Mais votre imagination?
--Je n’ai pas beaucoup d’imagination.
--Voilà un point délicat. Vous ne voyez pas leur corps?
--Guère. Quand je les évoque--et c’est rare, je vis dans le vague, ou je suis au téléphone--je vois des silhouettes habillées, chiffonnées. Ce qui me domine alors, ce n’est pas quelque chose de sensuel, qui tient à mes yeux, à mes doigts ou à mon nez, c’est un jugement sec sur mon caractère; je me dis: tu n’as pas de pouvoir sur les êtres, tâche d’avoir cette femme.
--Alors quand vous êtes loin des femmes, rien d’elles ne vient susciter votre esprit. Vous ne voyez pas soudain de ces inflexions qui mettent leurs corps si proches que la main se porte naturellement à les toucher. Car les rapprochements des corps ne sont possibles que si d’abord ils se sont produits dans l’imagination, sans effort et sans accroc. Vous n’avez pas d’élan suffisant. Il ne vient pas du centre de votre vie, cet influx qui lance et qui soutient le mouvement de l’esprit. Et quand vous êtes près d’elles, est-ce que...
--Mais je tiens mon rôle très convenablement. Ne voyez pas là un effet de ma vanité; je crois que je peux dire qu’en cette matière, j’en suis dépourvu.
--Sait-on jamais!
--Je vous assure que s’il m’arrive par hasard d’être enfermé seul avec une femme, je m’en tire le plus galamment du monde. Savez-vous que l’autre année, j’ai eu une vierge?
--Non! Et ces rencontres que vous aviez avec ces filles?
--Accidents. Les femmes dont nous parlions sont les seules qui m’aient jamais pressé: c’était leur métier. Je les trouvais tous les jours en rentrant chez moi, sur le trottoir. Je les suivais pour ne pas leur dire: non. Si une femme convenable en avait fait autant...
--Mais elles en font autant.
--Tout de même, je suis décourageant.
--Vous n’étiez pas dégoûté?
--Je les regardais peu.
--Vous subissiez leurs gestes.
--Ah non! Je ne l’aurais pas supporté. Non, de moi-même, sans secours, sans provocation, je m’exécutais promptement...
Gonzague était superbe.
--... et je filais.
--Pourquoi avez-vous cessé?
--Parce que j’ai déménagé. Elles ne fréquentaient pas mon nouveau quartier.
--Allons, vous ne me ferez pas croire que du jour au lendemain...
--Du jour au lendemain.
--Mais depuis?
--Rien, pendant des mois.
--Il y avait autre chose. Persistance des habitudes de l’enfance? Vous n’aviez pas eu de mauvaises habitudes, étant enfant?
--Si. Et je les ai continuées assez longtemps. Mais point du tout par plaisir, ni par impossibilité de les interrompre. Non, c’était la constatation de mon isolement, de mon incommunicabilité, voilà tout.
--Bigre.
--Un jour, j’ai trouvé que cela même était superflu.
LE PIQUE-NIQUE
A Georges Auric.
Paroles que permet la rage A l’innocence qu’on outrage C’est aujourd’hui votre saison.
Malherbe.
Une voiture roulait sur le bord de la Méditerranée. Aux environs de Marchélepot qui tenait le volant, deux hommes et deux femmes immobiles.
Comment parler d’un paysage de vignes? Des bouts de bois sont plantés de distance en distance sur un sol nettoyé de telle façon que l’esprit se resserre sur une idée sèche. Pourtant à l’échalas s’accroche un feuillage opulent qui couvre des fruits fragiles, nombreux, compacts comme les tissus d’un sein vivace.
Ici et là, des Français vivent encore, dans de vieilles maisons.
De l’autre côté de la route il y a les montagnes; grâce au ciel elles forment des lignes qui nous conviennent.
Ils ne bougeaient pas, idoles d’un modèle courant. Marchélepot traçait un itinéraire impérieux, aux virages raccourcis. Il ralentissait rageusement, ses quatre roues éraflaient la pierraille quand il traversait les villages qui puent le vin et la prospérité, où se meuvent lentement les paysans et leurs chars.
Les idoles étaient vêtues de blanc que bariolaient des oripeaux trempés dans la chimie. Elles parlaient.
On peut renverser sa tête dans la capote et découvrir soudain l’ampleur du ciel; on pourrait atteindre au plus haut de son âme.
Mais dans quelle atmosphère facile roulaient l’une sur le dos de l’autre, cette auto et cette planète! En marquait une satisfaction sûre la lèvre de Marchélepot.
Elles parlaient.
--Ma chère Jeannette, puisque nous voyageons, racontez-nous vos voyages, disait Liessies à tout hasard.
--J’aime tant à voyager: j’ai tout sacrifié à mes voyages.
--Vous ne voyagez plus guère, vos sacrifices sont finis.
--Liessies, qu’est-ce que vous me faites dire? Je ne sacrifie jamais rien, voyons.
--Racontez toujours.
--Si je vous parlais du Kashmir, tout ce que j’ai vu, tout ce que j’ai senti là-bas--ah! vous ne pouvez pas l’imaginer--me cachera ces Maures.
--Qu’est-ce que ça fait?
--Je croyais que vous aimiez davantage vos sensations.
--Mais non, intervenait Mrs Brace, Liessies a raison, il sera temps de jouir de cette promenade quand nous nous la rappellerons.
--Ma belle Gwen, s’écriait Jeannette de Baveux, vous voilà enchantée, vous aimez les mélanges.
--Mais, reprenait Gwen Brace, ne pouvons-nous faire plusieurs choses à la fois? Je peux regarder les Maures et votre Kashmir en même temps, vous savez.
--Ah! mon Kashmir!
--Gwen, interrompait Liessies, si vous êtes de mon avis, je ne sais pas si je suis du vôtre. Quoi? vous aimez les mélanges? Mélangez-vous seulement les choses au les gens aussi?
--Eh! d’abord, pourquoi voulez-vous que je distingue les gens des choses?
--Alors vous, Gwen, vous n’êtes qu’une belle étoffe?
Liessies se détournait de Madame de Baveux qui était à sa droite, pour regarder Mrs Brace qui était à sa gauche. Ce visage-là, c’était la beauté dont on parle, qu’on ne voit jamais. La beauté est insolite, on est étonné de sa rencontre, son arabesque compose avec la laideur qui l’enlace un chiffre mystérieux.
Cependant Madame de Baveux parlait du Kashmir; elle était ridicule, ce qui est atroce chez une femme. Liessies se disait qu’il avait raison, contre une opinion assez répandue, de ne pas la trouver jolie, car un charme certain rend une femme plus légère et lui évite de chercher l’esprit. Pourtant elle était la maîtresse de Marchélepot qui aimait dans les femmes comme dans les choses une réalité nette.
Liessies ne l’écoutait guère, toujours tourné vers la belle étoffe. Sous ses plis raides--cette beauté était un peu gourmée--il voulait deviner un être respirant et bougeant, supposer un mystère.
Mais Gwen était là, comme elle aurait été ailleurs. Elle vivait loin de son pays, il ne lui manquait guère et elle aurait aussi bien pu vivre loin de cette contrée-ci, dont le secret était de ceux qu’elle avait toujours portés, prétendait-elle.
Gwen avait des mains longues et sèches.
--Gwen, pourquoi êtes-vous peintre? Vous retracez des figures. Touchez-les plutôt avec vos doigts.
Gwen souriait. L’ivoire robuste, la grande taille de ses dents serrées comme une muraille aux trente-deux tours, faisaient son sourire redoutable. Alors Liessies sentait les ressources de la vie.
--Mais je les touche aussi.
Elle réprimait sans cesse le contralto de sa voix.
--Ah! vous les touchez. Eh bien! alors, tant pis.
--J’en prends et j’en laisse. Vous êtes agaçant, Liessies, pourquoi voulez-vous toujours que je préfère une chose à une autre?
--Je voudrais vous voir attachée à la meule, forcée de tourner autour d’un même point.
--Je ne veux rien négliger.
--Moi, je rêve de réserver, une fois pour toutes, mon attention à un seul être. Et autant que la complaisance dans cet être, j’aime le sacrifice du reste. Gwen, c’est que j’aime la vie plus que vous!
--Que dites-vous? Personne n’aime la vie plus que moi.
--Nous en sommes tous là, nous en avons plein la bouche.
Jeannette se penchait vers l’avant et criait: «Généreux, cher, regardez ces oliviers, ils sont torturés.»
Généreux braquait un instant vers eux sa tête aux yeux fixes, ne voyait pas les arbres dont le supplice était digne de remarque, souriait à Jeannette non sans fadeur et se rencognait sous la protection du pare-brise. De temps en temps, il interpellait avec sa monotone aménité Marchélepot qui secouait les épaules, tandis qu’une forte plaisanterie passait entre ses dents.
--Ma chère Gwen, continuait Jeannette, vous êtes faite pour voyager. Vous pouvez porter toutes les robes...
--J’en doute, murmurait Liessies.
--... vous n’auriez pas trop, comme parures, de tous les paysages du monde. Quant à vous, Liessies, je vous vois toujours en France et je doute de vous.
--N’en doutez plus, Madame, je suis un lâche.
Liessies, en tous cas, n’était pas un touche-à-tout. Il aurait voulu, pour bondir sur d’autres terres, trouver d’abord un point d’appui sur la sienne. Lent, méfiant, facilement déçu, il n’en finissait pas. Mais depuis quelques jours, il lui semblait que tous ces tâtonnements pouvaient s’achever dans un mouvement sûr, mettre la main sur Gwen.