Plainte contre inconnu

Part 4

Chapter 43,793 wordsPublic domain

Gonzague bâclait, du reste, sa besogne et fuyant devant l’horreur de ce qu’il faisait, glissait ailleurs, déjà dégoûté de ce qu’il allait faire, possédé par la fringale d’une seule sensation: passer d’une chose à une autre. Il avait imposé à son patron son style lunatique. Il passait de longs moments entre le coiffeur, la manucure et le pédicure, au hammam, dans les bars où il pariait, téléphonait, buvait, retéléphonait et entretenait mille conciliabules. Il déjeunait et dînait à droite et à gauche. Il faisait même quelques visites. Non pas qu’il eût beaucoup de points d’appui dans la ville--il était trop nonchalant et trop timide--mais six ou sept maisons où l’on va au moins une fois tous les huit jours suffisent à remplir la semaine.

Enfin la nuit arrivait. Le dîner fini à dix heures, un acte dans un théâtre, ou plutôt trois numéros d’un music-hall ou d’un cirque, ou les cinq dernières minutes d’un concert Il entrait partout sans payer et ce privilège qu’il partageait avec mille inconnus l’entretenait, lui comme eux, dans l’idée fantastique de sa notoriété.

Puis il traînait dans les bars, les garçonnières, les boîtes de toute sorte, les fumeries, les tabagies, voire deux ou trois salons où au-dessus de cent mille francs de rentes de jeunes ménages bourgeois s’essaient au mécénat.

Toute cette frénésie n’était qu’immobilité morne, contemplation fainéante, attente stérile.

Les hommes d’affaires ne lui pardonnaient pas sa disposition d’esprit: ils voyaient que l’intérêt de Gonzague n’était pas engagé dans ce qui l’occupait avec eux, qu’il ne songeait pas, malgré tant d’encouragements poétiques, à croire au Génie des Affaires. Dépités, ils ne faisaient aucun cas de lui.

Il en était ainsi partout. Où il arrivait, Gonzague de lui-même s’encageait dans un treillis brillant de paroles qui le séparait des choses et au milieu de la fête, dans un trépignement intérieur, immobile à force d’agitation, il prenait aux ébats des autres une part inconnue, qui le laissait affreusement insatisfait.

Gonzague passait des heures dans les dansoirs, mais il ne dansait pas. C’était assurer plus qu’à moitié sa séparation d’avec les femmes; c’était se priver d’un avantage qui compense la pauvreté, la nullité sociale.

Gonzague était partout et n’était nulle part. Il restait en dehors de tout. Son manque d’argent n’était pas fait pour améliorer cette situation. Il en gagnait peu. Les taxis, les restaurants, les bars, les cigarettes, les à-compte aux fournisseurs, le jeu effeuillaient vite ses pauvres billets. Il tapait ses amis, sa famille, son patron et s’arrangeait à peu près. Mais il était toujours à court.

De là, une inquiétude. Peu à peu l’insuffisance, le gâchis de sa vie formaient un sentiment obscur qui se crispait autour de cette question d’argent. Gonzague était trop peu attaché à soi où il ne trouvait pas ce sens avaricieux de ses qualités, cette manie de la grandeur, ce besoin angoissé de l’inégalité qui font les grandes fortunes; il se laissait trop facilement piper par ses divertissements pour se sentir amer, mais il s’impatientait et se butait contre cet obstacle.

A cause de ce sentiment de pénurie sur lequel il se fascinait, ce garçon, qui méprisait, en raffinant sur l’ignominie des propos, les mœurs bourgeoises de ses parents, finissait par vivre plus mesquinement qu’eux. Car entre ses appétits que son imagination avait accrus et ses moyens, il y avait un espace qui aurait dû solliciter irrésistiblement son orgueil, mais qu’il ne se décidait jamais à franchir, s’accommodant de subsister dans la lésine de ses passions. Par exemple, il pouvait vivre sans auto, ce qui diminuait de cinquante pour cent (estimait-il) le rendement de ses sens.

Tout au plus jouissait-il sur un mode ironique de la richesse de ses amis.

Il se consolait par cent paroles: il se prostituerait aux hommes, aux femmes; il écrirait en trois semaines un roman pornographique. Il passa tout un soir à calculer le nombre de pages qu’il lui faudrait écrire par jour pour briguer en temps utile un des prix de l’année.

Il traîna, un été, dans une ville d’eau, derrière une jeune fille plutôt riche à qui dès le premier jour il avait avoué, en bouffonnant, sa convoitise. Ce n’était pas pour la choquer, mais encore aurait-il fallu qu’il la courtisât chaleureusement.

Deux ou trois fois il parla de pays où l’on faisait fortune.

Néanmoins Gonzague songea assez sérieusement au succès littéraire. Il n’écrivait pas, mais il continuait de fréquenter ces jeunes littérateurs avec qui je l’avais vu.

Ceux-ci étaient lents à se remettre du plaisir où les avaient jetés son désarroi d’abord nullement calculé, ses lubies dispersées, son modernisme suffisamment maladroit pour paraître une parodie, et enfin le soin ravi qu’il avait pris d’user des avantages qu’il avait sur eux. Parce qu’ils se méfiaient de leur métier, les ravages qu’un profane pouvait faire parmi eux n’étaient comparables qu’à l’affolement que provoque dans quelques salons l’apparition d’un écrivain célèbre.

Pendant quelques jours, Gonzague représenta assez bien sous une forme naïve, inattendue et amusante leur idéal.

Les attributs de la personnalité étaient brisés ou pervertis. L’esprit créait chaque matin et dévorait avant le soir sa façon d’être du jour. La volonté faisait des crochets, semblait s’anéantir, puis soudain ressurgissait dans quelque éclat. Les passions n’étaient pas combattues, mais déviées vers des débouchés imprévus. Il fallait rompre à tout prix unité et continuité. N’importe quel mouvement violent était bon qui leur donnât la sensation d’un brassage énergique: négation, paradoxe, illogisme, contradiction, enfin toutes les combinaisons possibles de l’entendement, qui ne sont pas plus nombreuses que celles de l’amour.

Mais l’esprit, à ces grossiers exercices de force, se fatiguait et devenait épais. Alors ceux-là qui ne craignaient rien tant qu’une idée se fixât, fît barrage et arrêtât la circulation perpétuelle qui leur semblait être prospérité cérébrale, ils étaient à la merci d’une surprise vulgaire. C’est ainsi qu’un Gonzague qui n’était que manies et trucs, faibles manies devenues des trucs timides, leur en imposait.

Mais l’esprit n’est pas une machine pneumatique. Des négations à la vanvole n’expulsent pas les préjugés, il faudrait pouvoir les extirper. Autant s’arracher l’âme.

La vie qu’ils aimaient et qui était forte en eux, incita les camarades de Gonzague à un brusque réveil hors de ces somnolences acharnées. C’est ainsi qu’un jour ils regardèrent Gonzague avec des yeux sourcilleux. Ils le chassèrent en le huant et en proférant les raisons les plus enthousiastes. Ils s’aperçurent qu’ils étaient au milieu des espaces le groupe d’hommes le plus farouchement attaché à soi-même, comme un peuple qui a perdu son terroir et qui va errant, une poignée de terre dans un sachet sur la poitrine. Mais ce fut plus tard...

En attendant, le jeu à la mode, là et ailleurs, était le jeu du chat perché. On se jetait dans cet exercice par terreur d’assumer une responsabilité intellectuelle et de donner prise à la raillerie d’un plus mobile que soi. On vit de vieux messieurs, toujours séduits par l’inquiétude des adolescents et amoureux de toute frayeur, se mêler dans la partie. Chacun de sautiller d’une trouvaille biscornue à une découverte baroque, avec l’espoir qu’un camarade serait toujours d’une seconde en retard.

Et comme il y avait longtemps qu’on avait épuisé l’extraordinaire, on en revenait à l’enfance de l’art, on parcourait le chemin en sens inverse. On s’arrêtait soudain devant l’Arc-de-Triomphe: «Comme c’est bien, parce que ça a voulu être bien, et c’est bien en effet.» Quitte à repartir vers Luna-Park: «Comme c’est bien, parce que c’est mal.»

Gonzague fit découvrir à ses amis dans l’espace de quinze jours un chanteur populaire, célèbre depuis vingt ans, un acteur de province qui venait de reprendre le Guignol des Champs-Élysées, une somnambule, Landru, une femme qui n’avait rien pour elle et le génie d’Alfred de Musset.

Ces expériences et ces succès le laissaient farouchement triste. Il sentait que son crédit s’épuisait. Puis il continuait de vivre, une partie du temps, loin de ses compères et bien qu’il ne se défît jamais de leurs manies communes qui faisaient office de sortilèges et qui maintenaient autour de son esprit, partout où il allait, un cercle magique, il voyait bien qu’il n’arrivait point par là à tromper toutes ses envies.

Il en vint à des gestes excessifs. Il parla de suicide. Confiant dans l’inépuisable crédulité, il se décida à découvrir cette source de faits-divers.

Selon la méthode admise, il fallait d’abord, par toutes sortes de plaisanteries traîtresses, de cet acte qui a joué un rôle capital dans l’existence de beaucoup d’hommes d’action et de passion, faire la plus démodée, la plus fastidieuse, la moins étonnante des cérémonies qui prennent place dans la carrière d’un homme entre sa première communion et son enterrement. Ce lui fut facile de montrer tout ce qu’il y a de convenu, d’inefficace, de déjà vu, de stupide, de ridicule dans ce coup de partie par quoi on pense mettre tous les atouts dans son jeu.

Mais comment sortir de là, comment renverser le raisonnement, en venir à l’apologie? Il n’y avait qu’à continuer tout droit. Cet acte ridicule, non pas absurde (trop grand mot qui les eût effarouchés), mais plat, indifférent, c’est ainsi qu’il devint possible. «Le matin en me couchant, au lieu de tourner le bouton électrique, sans faire attention, je me trompe, j’appuie sur la gâchette.»

Ceci transporta Gonzague et ses amis. Pendant quelque temps, il vécut dans un état de grâce, de gloire intime. Il avait surmonté le suicide. Il ne savait plus s’il était mort ou vivant, s’il avait tiré ou s’il avait fait craquer un tison dans la nuit.

Pour ajouter à cet état bienheureux d’éventualité, l’homme d’action mit Gonzague à la porte. Gonzague garda un taxi toute une nuit pour user un reste d’argent dans de tristes bars. Ce taxi me déposa à ma porte. Je claquai la portière: excédé, je quittais Gonzague pour toujours.

Je fus invité à passer Septembre dans les Baléares où Gertrude avait aménagé un ancien repaire de pirates. J’arrivais, je vis Gonzague. Avec notre affectation de muflerie, ou notre goût désordonné pour la vérité, je lui dis mon déplaisir de le revoir. Il fut ravi de cette marque d’intérêt et pendant les séances du culte superstitieux que sur la plage nous rendions au soleil il ne manquait pas de s’allonger à mon côté.

Gertrude était vierge et en donnant le change par quelques excès de langage, se gardait pour un mari qu’elle appelait et qui du reste lui vint, l’hiver suivant, sous la forme radieuse d’un champion de golf. En attendant la saison des accomplissements--dont on a le droit de se demander s’ils ne furent pas médiocres, car une distance anormale s’était allongée entre son cerveau et son ventre, et le champion, fort timide au lit, ne semblait pas de ceux qui remettent de l’ordre dans une femme--Gertrude continuait d’étudier théoriquement la sensualité. C’est pourquoi elle nous exposait aux feux célestes.

Il est donné à bon nombre de nos contemporains, qui ne se livrent pas à certaine littérature et aux drogues, de découvrir une autre littérature et les sports. Le sport pour ceux-là n’a jamais été une passion ni un goût, mais il est devenu promptement une manie. Ils sont opprimés par un souci de plus en plus anxieux de conservation qu’ils ne voient pas voisiner avec l’idée romantique de destruction et de mort qui flatte les autres. Ce n’est qu’une idée, et ils évitent les gros efforts: par exemple, ils se soumettent, mollement allongés, à l’action de l’astre qui doit les remplir peu à peu d’une mystérieuse vitalité. Bientôt ils perdent de vue le but. Un signe suffit à les satisfaire. Il ne s’agit plus que de montrer à Paris au retour une peau passée à la flamme. Pour les femmes, c’est un fard.

Nous usions donc cinq heures par jour à nous noircir. Nous descendions du nid de pirates sur les coups de dix heures et jusqu’à une heure ou deux, nous étions vautrés, tout nus, protégés seulement par des lunettes d’écaille et un numéro mal coupé de la _Nouvelle Revue Française_. Le soleil, étonné de notre témérité, grondait et nous battait comme plâtre. La punition était douce. Nous nous plongions dans la mer, après nous être conformés aux rites suédois. Quel peuple ennuyeux! Une, deux. Une, deux.

Tout cela n’était pas très laid; Gertrude avait des seins parfaits auxquels nous ne prenions pas garde. Les fastidieuses grivoiseries moururent dans cette Baléare, au bout de peu de jours; nos propos étaient chastes, ainsi que les vingt-quatre heures de la journée. Ceux d’entre nous qui avaient des femmes n’avaient pas l’impression de les risquer parmi les célibataires. Tout se détendait dans ce feu et cette eau.

Gonzague ne me tapait plus sur les nerfs; je n’avais plus de nerfs, ou ils étaient occupés à transmettre à mes muscles des ordres, comme ceux qu’on entend dans la cour d’une caserne: une, deux. Gonzague d’ailleurs se montrait sous un autre jour. Dès le premier matin, à cause d’un geste ou d’une parole que je ne me rappelle plus, nous nous étions regardés les uns les autres, et nous avions compris que ce Gonzague trépidant était fait comme tant d’autres pour la paresse du nègre.

Que la femme pile le millet, l’homme fumera sa pipe. Confions-nous un instant au bonheur improbable de nos ancêtres. Gertrude, passez-moi le tabac. Et dire qu’il y en avait parmi eux, il y a trois mille ans, qui aspiraient à s’enfermer dans un cabinet de banquier. Les colonnes de chiffres secrétées par les enregistreurs envahissent le lieu comme le cactus l’Australie, et l’homme est taraudé par mille coups de téléphone muets comme par la dent du lapin.

Les humains à travers les siècles se divisent en deux bordées de tribord et de bâbord: ceux qui naquirent pour l’avenir, ceux qui naîtront pour le passé. Ne parlons pas de ceux qui se fichent du tiers comme du quart; ils sont trop. Mais louons les princes qui sont toujours contents et qui, couchés sur le dos, par la mémoire et la prophétie, jouissent de tout le temps.

Gonzague dormait en même temps que tout le monde. Dans nos jeux, sa supériorité était manifeste. Pendant les repas, son appétit et son humeur allaient de pair. Il ricanait moins, il grimaçait moins et pouvait même parler des absents sans cette inquiétude qui lui faisait à Paris en cinq minutes prodiguer le bois vert sur le dos de n’importe qui, puis se perdre en réticences complices comme si l’autre avait été là et qu’il eût pu lui tendre la rhubarbe. Quitte à le recharger à fond dans la cinquième minute, par peur d’avoir été conciliant, ou surtout d’avoir marqué trop d’estime pour l’intelligence de quelqu’un.

* * * * *

Mais, par le dernier bateau, nous arriva Joan Daimler. Était-ce une Américaine, une Européenne? Nul ne le savait, et c’était pourquoi Gertrude l’avait invitée. L’explication la plus courante eût été qu’elle fût Juive. Mais non. Nous ne savions qu’une chose: c’est qu’elle avait un mari en Amérique qui lui prêtait amicalement son nom et lui envoyait des dollars. Ce qui faisait frôler à la jeune femme le domaine de la fable.

Elle parlait parfois de ses origines, mais on n’y comprenait rien. Il semblait que, née au croisement des races, elle ne se rattachât qu’à sa mère, voyageuse et amoureuse. Le lieu de sa conception ou de sa nativité ne signifiait rien. Un homme au monde pouvait être sûr qu’il n’était pas son père, c’était le Hongrois qui, vers le temps où Joan apparut, était le mari de sa mère. Celle-ci l’avait souvent répété à sa fille, sans lui donner un autre point de repère.

Gonzague la regarda. Il ne vit rien qu’un vague prestige, et en fut ravi.

Joan Daimler était encore innommée. N’ayant pas encore reconnu tous les morceaux de sa personne, qui lui arrivaient des quatre coins du monde, elle n’était pas encore tombée d’accord avec elle-même. Mais elle n’y manquerait pas. Le cosmopolitisme est l’état le moins irréductible, le moins durable. Certes Joan avait traîné dans des hôtels, des paquebots, des trains. Mais elle avait passé toute son adolescence à Paris, dans l’Ile Saint-Louis et avait reçu un enseignement bien ordonné d’un prêtre, spécialiste de ces cas difficiles. Ce n’était pas une petite folle.

Cette jeune femme de vingt-trois ans venait d’être un peu relâchée par son mari, amoureux agréable pendant un an, mais soudain saisi par le génie des affaires. Elle avait de l’argent, elle se promenait. Elle était sérieuse, peut-être pour plusieurs années, peut-être pour toujours, comme tant d’autres femmes.

Les uns la trouvaient sotte, les autres intelligente. Ses os un peu gros n’étaient revêtus que de muscles fins et de peau brune. Un front renflé, un nez sortant d’un profond enfoncement et obligé de pointer pour que le profil atteignît à la courbe idéale, des lèvres un peu contractées sur un imperceptible sourire continuel qui a dû cesser un jour ou l’autre. Le menton? solide.

Je raffole des nouvelles rencontres: quand devant moi deux êtres apparaissent l’un à l’autre pour la première fois, je crois que tout est remis en question par la vertu de ce contact. La vie la plus décidée ou la plus épuisée peut prendre un cours inattendu ou se regonfler.

On vit tout de suite que Mrs Daimler avait distingué Gonzague, qui de son côté remuait un peu. Les choix de l’amour sont explicables: on en peut toujours donner des raisons qui sont satisfaisantes et qui se réduisent à la méthode arithmétique: addition et soustraction. Gonzague l’emportait sur tous les hommes présents. Dans nos courses et nos luttes, il montrait sa force. Il primait aussi dans la conversation par une abondance vaine et irrésistible. Aucun d’entre nous n’inquiétait son assurance. Trois des hommes présents étaient mariés et s’occupaient de leurs femmes qu’ils aimaient par rencontre. Ils étaient las des aventures, comme du reste les trois célibataires fourbus par les fastidieuses facilités de Paris.

Mrs Daimler se tournait bonnement vers le seul garçon disponible. Par souci de confort, pour qu’on portât ses menus fardeaux et qu’on l’escortât dans une promenade à pied.

De telles raisons sont suffisantes.

Joan et Gonzague ne s’intéressèrent pas, ils s’intriguèrent. Quelqu’un en fut satisfait, Gertrude. Elle rêvait de complications. Elle parvint à leur en donner l’illusion, en même temps qu’à elle-même. Elle prenait souvent à part l’Américaine--comme nous disions--et la chapitrait.

--Comment trouvez-vous Gonzague?

--Charmant garçon. Qui est-ce?

--C’est un garçon très curieux, vous verrez?

--Ah! en quoi est-il curieux?

--Vous ne vous imaginez pas. Drôle de corps.

--Oh! mais, dites-moi.

--Il est très difficile, terriblement perspicace. Je ne l’ai pas encore vu pris par une femme.

--Il n’a pas l’air de s’en occuper beaucoup.

--Que si. Seulement il cache son jeu.

--Vous croyez.

Joan ne cherchait pas aventure. Mais tout humain est aux aguets, et il n’y en a pas un qui ne soit prêt à lâcher la maigre proie pour l’ombre.

Gonzague interrogeait Joan. Il faisait pleuvoir sur elle les questions indiscrètes ou saugrenues. Joan écoutait; elle n’était pas revenue en France pour revoir le Musée du Louvre, mais elle voulait bien achever de connaître cet esprit français qui s’exerce infatigablement sur les choses de l’amour.

«Aimez-vous votre mari?» Première soirée, première cigarette.

--Vos questions sont trop vagues pour qu’on y réponde.

--Bon. Aimez-vous faire l’amour?

--On n’est jamais sûr de ces choses-là que par comparaison.

--Et encore! appuya Gertrude à tout hasard.

--Vous sentez-vous le génie de l’amour?

--Et vous?

--Oh moi!

--Eh bien, quoi?

--Moi, je rate les trains.

--Vous êtes jeune.

--Vous ne vous êtes pas regardée.

Quand on parle d’amour, c’est la femme qui est interrogée et qui fait semblant de ne pas répondre ou qui, par un préjugé récent, abonde en propos si audacieux qu’ils ne portent pas. Quand on traite de la conduite, des mobiles, des fins dernières, l’homme prend la parole et rien ne peut l’arrêter. La femme fait semblant de questionner, d’écouter, s’en moque, transpose tout.

Donc Joan:

--Qu’est-ce que vous faites dans la vie?

--Rien.

--Pas vrai.

--Un tas de choses qui ne me distraient guère.

--Quoi?

--Des affaires, de la littérature...

--Mais c’est varié, c’est amusant.

--Je ne fais pas tout cela très bien.

--Tant pis pour vous. Vous m’agacez. Comment pouvez-vous me parler des médiocrités que vous vous permettez?

--Je ne vous fais pas la cour.

--Comme vous n’êtes pas une vraie brute, vous devriez être spirituel.

--Vous aimez les comédies de caractères.

--J’aime les caractères.

--Les femmes sont mauvais juges. Leur point de vue est trop spécial. Et puis, qu’est-ce qu’un caractère? l’absence de tous les autres.

--Allez chercher la périssoire.

Malgré sa carrure d’épaules, il fut bien étriqué devant ce touriste qui ne demandait pourtant qu’à l’apprécier. Il était très agréable en caleçon de bain. Ceci encore n’aurait rien décidé. Mais un feu s’était allumé dans ses yeux.

Gertrude était ravie et s’écriait:

--Je suis sûre que Gonzague a eu les histoires les plus étonnantes. Seulement il n’est pas comme vous, il est discret. C’est un type très bien. Je le trouve follement sympathique, en ce moment.

Ces années-ci, nous avons une façon d’insister qui nous fait croire à l’acuité de nos nerfs, sinon au raffinement de nos manières. Nous mîmes tous un zèle excessif à favoriser l’intrigue entre Joan et Gonzague. Nous nous y prenions assez habilement; il y a de l’entremetteuse chez la plupart des contemporains. Pourtant les deux intéressés souffrirent bientôt d’un environnement électrique; leurs pulsations étaient à la merci de la sensibilité de leurs compagnons. Cette délicatesse de perception, ils la possédaient aussi et, avant même de les achever, ils se dégoûtèrent de leurs paroles qui résonnaient à leurs oreilles comme dans une maison déserte où on ne sait si l’on n’est écouté.

Les gestes même auraient-ils pu les sauver de cet envoûtement? Ils étaient si prévus. A chaque repas nous faisions l’examen microscopique de leurs lèvres.

Joan s’exaspéra. Comme Gonzague hésitait, elle le prit au pied de la lettre et l’écarta un peu.

Pendant deux ou trois jours, il avait été assez gaillard, et même il n’avait pas manqué de jactance. Il retomba d’une minute à l’autre dans son caractère. Il nous prit à part les uns après les autres, hommes, femmes et domestiques. Il nous dit quel avait été son espoir, comme il avait été près du but, sa récente déconvenue.

Gertrude était ravie de son trouble qu’elle me donnait comme preuve de l’authenticité de notre ami. Comme je n’avais rien à faire dans cette Baléare, je causais avec elle.

--Alors, votre Gonzague, il est comme tout le monde?

--C’est selon...

--La première femelle venue, et le voilà un peu agité. Vous avez bien vu, pendant le déjeuner, le pauvre œil qu’il faisait à Mrs Daimler.

Elle voulait que son héros fût à la fois étrange et capable des mêmes réactions que tout le monde.

--Il est sensible, c’est ce que vous n’avez jamais voulu croire. Mais il ne perd pas la tête, allez... Du reste, Joan en vaudrait la peine. Je trouve décidément que tout en elle est d’une distinction. Si elle s’habillait mieux...

--Cette femme-là n’existe pas. Elle existera peut-être un jour, oui. Vous, Gertrude, vous ne pouvez pas la vanter sérieusement. Hein! entre nous?

Gertrude se gonflait de vanité.

C’est alors qu’apparut un noble Espagnol qui habitait dans le voisinage. D’un regard, il fit sentir à Mrs Daimler pourquoi elle était revenue.