Part 3
Il était devenu tout de suite secrétaire d’un illustre journaliste. Passée cette petite porte, il s’était cru dans la littérature. Son patron, chaque matin, lui dictait d’un trait une chronique pour un journal mondain, un article de politique étrangère pour une feuille de province, une étude de mœurs parisiennes pour une agence américaine. Gonzague tapait tant bien que mal, mais depuis l’âge de douze ans ne songeait plus à l’orthographe. L’autre, qui était un ancien normalien, ne trouva pas de son goût cette désuétude et le dit sur un ton de magister. Gonzague répondit qu’il se fichait de l’orthographe, qu’il n’aimait pas les observations, au moins celles qui étaient bien fondées, et que s’il ignorait la grammaire, le vieillard ne se rappelait pas toujours les bonnes manières puisqu’il lui versait son abondante prose tandis que, ne perdant pas une minute, dans la salle de bain, il satisfaisait d’autres besoins.
«Pasticher en tout le XVIIe siècle, même dans ses chaises percées. Maître, mon salaire.»
Il n’en fut pas moins ulcéré par le souvenir de cette réprimande. Mais il n’avait pas le temps d’apprendre même les rudiments.
Il devint tout de suite le second d’un homme assez actif, à cheval sur la Bourse, les journaux et la politique. Plus une minute qui se défendît. Gonzague avait maintenant le moyen de les perdre toutes. Et sa journée ne lui suffisait pas, il était heureux qu’aucune de ses soirées ne fût jamais libre. Je l’ai vu à sept heures du soir, des amis lui ayant fait faux-bond, affolé par la crainte de la solitude et de soi-même, se pendre au téléphone et supplier n’importe qui de le rejoindre. Il se serait réconcilié avec le plus féroce de ses ennemis, s’il en avait eu, pour que cette présence pût le leurrer un soir encore. Seul, il aurait été obligé de penser, de sentir. Il craignait ces mouvements inhabituels.
Mais sa conversation n’était faite que des gestes maniaques d’un solitaire. Il ignorait grossièrement son interlocuteur; du reste, neuf fois sur dix, l’autre ne songeait pas plus que lui à communiquer avec les humains. Les manies auxquelles Gonzague sacrifiait étaient de faibles préférences qui s’étaient développées, faute de concurrence. Rien ne lui tenait moins à cœur dans ses propos que leur objet, puisque c’était son prochain. Mais le collectionneur chaque jour tripote toutes les pièces de sa collection. Causant avec n’importe qui, Gonzague le bousculait pour en venir à sa satisfaction et, une fois de plus, il passait en revue tous les gens qu’il connaissait. Il notait les légères variations du jour dans leur costume, leurs liaisons, leur bleuf et cela faisait un carnaval endormi. Il ne voulait pas avouer le caractère routinier de cette habitude, il lui avait cherché un prétexte passionnel: une soi-disant ambition dont il se vantait sardoniquement et qui lui faisait regarder, prétendait-il, quiconque comme un rival à surveiller et à surprendre. Au vrai, Gonzague s’accommodait de son prochain écrasement par l’imminente cabale que forme tout le monde contre chacun d’entre nous.
Il ne se reliait aux autres que par ces liens ténus de la médisance. Mais aucune amitié, aucun amour.
Un camarade qui m’avait rencontré avec Gonzague, me demanda: «Tu vois souvent ce garçon? Comment peux-tu y trouver du plaisir? Il n’est pas drôle. Et puis on dit que ses mœurs...»
Celui qui m’avertissait n’appartenait pas au même clan que Gonzague, loin de là. Son totem et ses tabous n’étaient pas les mêmes. Pourtant d’un groupe à l’autre, si hostiles qu’ils soient entre eux, on retrouve les mêmes traits, qui prouvent qu’ils sont contemporains. Par exemple, mon ami m’avait dit: «Gonzague n’est pas drôle.» En quoi il se pliait à un préjugé universel. Est-il drôle ou n’est-il pas drôle? n’échappent à cette question que les gens consacrés par l’argent, ou le nom, ou la profession, ou le vice. En général, on trouve moyen d’admettre qu’à sa manière est drôle un ami confortable, une relation titrée, un artiste ou un homosexuel. Pourtant on entend de ces propos subversifs: «Elle a une bien belle voiture... vous savez qu’elle aime les femmes... mais vraiment elle n’est pas drôle.» Et en voilà une de qui sont menacés les droits souverains que lui valent sa richesse et son vice. Il y a des paniques devant ceux qui ne sont pas drôles.
Comment est-on drôle? On ne vous demande point tant des mots et des gestes d’un comique achevé qu’une attitude à l’égard de la vie, une façon d’en représenter les événements qui engagent vos amis à se laisser aller à leur pente la plus facile. Il s’agit de ne refuser aucune distraction à ses contemporains, qui ont perdu la recette des anciens plaisirs, qui n’en ont guère inventé de nouveaux, qui n’en sont que plus insatiables et prétendent que chaque minute leur apporte une sensation fraîche. Ils recherchent la variété, préfèrent le changement aux choses dont ils changent et confondent la rapidité avec l’intensité. Mais si, par-dessus le marché, l’ami indulgent sait chiffonner l’anecdote qu’on lui a passée la veille, singer deux ou trois personnes (les imitations sont mieux prisées que les portraits, qui défigurent pour rendre plus ressemblant et entraînent un effort,) détraquer toute situation d’un mot qui ramène les esprits à la convention de monotone cocasserie, alors on dira «qu’il est vraiment drôle» et ces menus avantages, qu’on rencontre d’ailleurs rarement, le mettront à une place enviée.
Pensant comme tout le monde, je fus donc ému par les propos de mon ami.
Je me dis qu’en effet je ne trouvais pas Gonzague bien vif ni bien piquant. Mais une sorte d’orgueil vint me secourir, je voulus justifier mon habitude et Gonzague en profita. Sa silhouette parmi d’autres était assez plaisante. Je ne lui demandais pas beaucoup. Nous parlions de nos cravates, du prochain match de boxe ou de l’avenir de nos camarades. Celui-ci entrerait-il à l’Académie? Bien sûr. Celui-là serait-il sous-secrétaire d’État? Pourquoi pas. Ce troisième tromperait son monde et avant peu il serait dans le lit d’une héritière et dans quarante conseils d’administration. Nous bavardions. Gonzague s’acharnait à ce petit jeu, avec des moyens primitifs d’observation qu’il ne perfectionnait pas, faute de vouloir contempler et méditer. Il feignait de s’y reconnaître entre les faux-semblants de l’indolence, de la hâte, de la gaucherie, de la facilité. Mais, dépourvu de tout sens tragique, il ne percevait pas les inflexions secrètes d’une voix qui sortait de sous un masque.
Il y avait aussi longtemps que j’avais quelque curiosité pour la vie privée de Gonzague.
En cela encore semblable à mes contemporains, je songe anxieusement à ce qui se passe dans le lit d’autrui. Voici comment se forme cette manie. L’amour, ou comme on dit par découragement devant les grands mots et les grandes entreprises, la vie sexuelle, demeure notre principale affaire. Elle nous provoque aux exercices appropriés, et à tant de rendez-vous, de coups de téléphone, de va-et-vient, surtout elle nous remplit l’esprit.
A Paris comme ailleurs, aujourd’hui comme hier. Mais nous y mettons notre tour particulier; notre souci porte avec toute la frivolité imaginable sur les choses qui sont à côté, qui ne font que toucher à cette vie sexuelle, sur ses manifestations, sur ses déportements, sur ses résultats mondains, mais--là est notre marque--surtout sur son principe, sur le degré d’énergie qu’on y dépense, physique et sentimentale. Certes nous nous intéressons aux personnes, aux circonstances; mais pour nous la question capitale est celle-ci: comment se comportent-ils l’un envers l’autre? Qu’est-ce qu’ils donnent exactement de leurs corps et de leurs cœurs? Et ce souci que par hypocrisie nous feignons léger et ironique est au fond âpre et éhonté.
C’est que d’abord cet ordre domine encore les autres: il s’agit donc d’y exceller. De là, de ce point de vue, une évaluation perpétuelle de soi-même et des autres, de méticuleuses comparaisons. C’est que surtout cette grande affaire est un grand tourment puisqu’elle est une faillite menaçante pour beaucoup. L’amour est fatigué. Voilà pourquoi la surveillance du prochain prend la tournure d’une attente angoissée, sournoise, pleine de dispositions perfides. En l’épiant, on pense avant tout à la faiblesse, on s’attend à diverses défaillances. On s’étonne quand on rencontre la normale: elle paraît mystère, dissimulation, ou avantage éphémère. La curiosité travaille sur ce qu’elle peut ramasser d’à peu près sûr; mais on devine aussi, on invente. Et trois ou quatre légendes--ce sont toujours les mêmes, car les combinaisons ajoutées par le vice aux pratiques traditionnelles ne sont pas bien nombreuses--enserrent les isolés, les couples, les groupes dans leurs interprétations conventionnelles.
Gonzague et moi nous parlions tout le temps de ces choses, qui, en dépit du cynisme trompeur des confidences françaises, restent secrètes pour une raison indestructible et éternelle: les âmes sont impénétrables les unes par les autres. On a beau avouer ses gestes, on ne peut pas amener à la lumière tous leurs mobiles. Le mensonge qui est au cœur de tout, l’impuissance à se comprendre soi-même font que les êtres qui se prostituent le plus hardiment restent des énigmes aussi difficiles que s’ils se défendaient par la pudeur.
«Mais pourtant, me demandais-je, n’est-il pas des âmes que l’air du temps a rendues stériles et où ne germe pas le moindre secret?» J’étais alors assez inhumain pour me résigner à cette défaite, ou emporté par l’esprit implacable de la satire. Je préférais la justice à la charité.
Gonzague se plaignait de n’avoir pas d’aventures, de n’avoir pas de maîtresses. Il ébauchait des badinages qui tournaient court en vingt-quatre heures, ou même il restait des semaines sans rencontrer la moindre occasion de s’échauffer un peu, ou sinon lui, son espoir. Était-ce la faute des femmes qui n’étaient pas assez jolies ou qui étaient trop sottes? Était-ce la sienne? Manquait-il de bonne volonté, d’indulgence, de persévérance? Les explications de Gonzague étaient abondantes et confuses. Témoin de ces escarmouches, je n’étais sûr que de ce fait constant: toujours Gonzague interrompait le jeu avant même qu’on pût savoir s’il allait au succès ou à l’échec. Il donnait comme raisons: les mauvaises habitudes contractées pendant sa maladie, la timidité, l’insuffisance de relations.
Mais ces excuses étaient en l’air et il leur prêtait peu d’intérêt. Son esprit était occupé par une lamentation assez fade, à peine relevée d’ironie; il s’abandonnait à un sentiment de solitude.
Pourtant la mode est trop à l’anti-romantisme pour que nous ne fassions pas toujours en sorte que nos langueurs les plus nuageuses ne s’entr’ouvrent de temps à autre d’un éclair lucide. Gonzague annonçait que cela changerait ou échappait des ricanements qui aussitôt me font croire que sa vie intime n’est pas aussi dépourvue qu’il le dit. Il sortait de sa poche un jeu de cartes, entreprenait une réussite et tout d’un coup rasséréné m’assurait qu’avant quinze jours il aurait entamé avec une brune fort brillante et fort riche une grande passion.
Il arrivait que, quelques jours après, il me téléphonât à deux ou à huit heures du matin pour m’annoncer que les cartes avaient eu raison.
--J’ai sommeil.
--Mon cher, j’ai rencontré hier au soir, chez des gens, une femme étonnante. Ravissante, tout à fait mon genre.
--Votre genre?
--Mais oui, vous savez bien, une femme plate, sans seins, sans hanches, sans attributs.
--Eh! bien, tant mieux, bonsoir.
--Hallo! non vraiment, elle est remarquable. Un visage très inattendu, un masque mexicain, vous savez, comment appelle-t-on cela?
--...
--Enfin, peu importe. Et un esprit assez curieux.
--Bon, nous verrons. A ce soir.
--Ah! mais je ne la montre pas. D’abord elle est très difficile... Figurez-vous qu’elle habite... Ah! d’abord c’est la cousine de Chose... Comment l’appelez-vous?...
Le soir, Gonzague apparaissait très soigné, avec un air de contentement insupportable.
--Là, oui, ça se voit: vous venez de coucher avec elle.
--Mon cher ami! vous ne voudriez pas! Quelles illusions vous vous faites encore sur moi. Je lui ai téléphoné. Mais elle ne sera pas libre avant mercredi. D’ici là?
--Et mercredi alors?
--Je l’emmène à un concert très ennuyeux.
--Après?
--Vous pensez bien qu’il ne se passera rien, comme toujours.
--Bousculez-la.
--C’est une personne très particulière. Je ne sais pas d’abord si elle est sensuelle, cette dame. Elle est bien séduisante, en tous cas.
--Vous êtes amoureux?
--Oh! amoureux!
--Bon, vous vous en fichez.
--Ça, pas du tout. J’ai été agité toute la journée. Ç’a été toute une histoire de lui téléphoner.
Le lendemain, il était encore pendu au téléphone. Mais le numéro n’était pas libre, ou Madame n’était pas là. Je lui parlais d’autre chose. Un camarade arrivait. Il y avait toujours quelque incident qui l’empêchait de revenir à l’appareil et de suivre sa chance. Gonzague continuait d’évoquer à tort et à travers le nouveau fantôme, mais pensait bientôt à faire un poquère.
Le jour du rendez-vous arrivait. Il la voyait enfin, mais il était calmé, inerte. Il n’avait plus rien à lui dire. Il répétait froidement ce qu’il avait d’abord inventé. Sa partenaire avait l’impression qu’il n’avait nullement désiré la revoir.
Or Gonzague pouvait être beau, cela n’était pas suffisant, s’il n’aimait pas sinon l’amour, du moins la conquête et la décision. La femme a horreur de l’incertitude, elle la ressent comme une insulte dont parfois elle se venge, elle en vient à pouvoir rompre un vif élan. Par un manque d’accent qui n’appartenait qu’à lui et qui donnait à chaque mot qu’il prononçait l’air d’arriver d’un lointain inaccessible de rêvasserie, de somnolence et d’immobilité, Gonzague assurait bientôt son interlocutrice qu’il ne serait ni tendre, ni méchant, mais narquois, inconsistant, et qu’il remettrait toujours au lendemain ce qu’il pouvait faire le jour même, c’est-à-dire trouver une parole directe, bien désagréable ou nettement mensongère, faire sentir qu’il aimait les réalités et qu’il avait l’habitude des caresses utiles.
Gonzague était trop averti sur lui-même, sinon sur les autres, pour ne pas sentir de temps en temps qu’il gâchait sa chance. Ce sentiment l’incitait à une activité passagère, féconde en gaffes. Ce garçon trouvait le moyen de se faire gifler.
A la suite de trop maigres anecdotes, dépité, je le laissais en plan pendant huit jours. Et pour en finir, pour trouver un passe-partout qui fermât sa porte, j’essayais toutes les explications.
D’abord j’imaginais une maîtresse qu’il fallait dissimuler par discrétion, ou par honte, ou par peur. Mais je peux dire à ma décharge que bien vite je songeais à notre débraillé à tous: supposer une retenue aussi héroïque était une grosse naïveté.
Alors j’en venais au plus banal. Gonzague n’aimait pas l’amour parce qu’il n’y avait pas dans sa santé, dans sa constitution de quoi y fournir. Ou bien il avait pris goût aux amours autrefois défendues et tout ce que je voyais de ces velléités n’était que parade et trompe-l’œil. Dans ce cas, il se moquait sévèrement de moi. Inquiet, je réfléchissais de plus belle.
Je n’avais pas besoin de chercher bien loin dans ce qui me revenait de ses faits et gestes pour trouver tous les indices et les plus contradictoires. Gonzague était robuste d’aspect: comment croire à une faiblesse qui, alors, ne pouvait être due qu’à un accident, tout de même rare? D’autre part, il y avait parmi ses amis plusieurs amateurs notoires. Donc... Mais il y avait dans son esprit et dans sa conduite quelque chose de si divergent, de si éparpillé, que la représentation de Gonzague amoureux, ramassé par un goût quel qu’il fût, était invraisemblable.
«Mon cher ami,
«Où êtes-vous? Où courez-vous? Je n’ai pu vous joindre à mon dernier passage à Paris. Comme votre vie est brûlante. A effleurer votre porte, sous laquelle j’ai posé timidement ma carte, j’ai senti mes doigts tout échauffés. Votre âme en s’évadant encore une fois avait laissé un sillage ardent à travers ce seuil si souvent transgressé. Comme je voudrais vous suivre. Hélas! je serais bientôt exténué, je me coucherais au bord de la route et j’y mourrais, si votre main si belle et si forte ne se tendait vers moi pour m’aider et m’entraîner. Ah! si je pouvais m’appuyer un peu--oh! si peu!--à votre épaule de jeune dieu. Mon âme se raidirait et soulèverait mon corps. Mais où êtes-vous!...»
Un soir, j’étais chez Gonzague, attendant qu’il eût fini de s’habiller. Il avait laissé traîner avec affectation cette lettre sous mon nez. Impossible de ne pas lire la première page. Qu’en conclure? L’écriture était aussi efféminée que le ton. Mais les initiales et le lieu de provenance m’assuraient qu’un monsieur l’avait écrite.
Gonzague en saisissait le ridicule, sans doute; je rencontrais dans la glace son regard pendant qu’il nouait sa cravate. Et ce ridicule était tel qu’il m’empêchait de former une hypothèse.
Pourtant je notais que Gonzague s’amusait de ces flatteries sournoises. Dans un des milieux où il fréquentait, il devait recevoir beaucoup de ces hommages-là. Or, à son insu, ne faisaient-ils pas compensation aux déboires qu’il s’attirait du côté des femmes? Par là ne satisfaisait-il pas un peu les exigences de conquête et de vanité qui sont au cœur de l’amour. Et cela encore lui permettait d’attendre.
Il m’arriva aussi d’interroger l’entourage de Gonzague. Je m’aperçus qu’on avait déjà médité sur son personnage. Du moins c’est ce que croyait avoir fait Gertrude.
«Ah! mon cher, n’est-ce pas, quelle chose curieuse! Et comme c’est difficile de dire. Les gens sont inouïs. Enfin! C’est un très beau garçon. C’est drôle, il ne plaît pas à la plupart de mes amies. Moi je dois dire que je n’ai pas envie de coucher avec lui. Mais c’est un beau garçon tout de même. Et s’il s’en donnait la peine, elles changeraient d’avis.
«Vous croyez que les hommes?... Comme ça m’amuse, comme je voudrais savoir! Qu’est-ce que vous voulez, on ne sait jamais. Il est certain qu’il est beaucoup sorti l’hiver dernier avec le petit Fara. Vous savez ce petit qui a de si jolis yeux, qui a été le fiancé de Floche, le petit Fara. Fara avait certainement le béguin. Eh! bien, je ne sais pas, je ne crois pas.
«Gonzague est très compliqué, je crois qu’il y a autre chose. Ah çà! quoi? D’abord je crois qu’il fume beaucoup. Vous ne le saviez pas?... De source sûre, il a été très amoureux d’une femme pendant la guerre. Mais voilà qui ne prouve pas qu’il n’aime pas mieux les hommes, n’est-ce pas? A-t-il couché avec cette femme?...
«Je suis curieuse de voir ce que ce garçon deviendra. Vous ne trouvez pas qu’il a du talent. Vous avez lu ce qu’il a écrit dans _Poètes Mineurs_? Ah! allons, avouez que c’est assez étonnant. Quelles images! Oui, évidemment, il n’y a pas grand’chose, mais il y a un ton...
«Et puis enfin, c’est un drôle de type. On ne sait vraiment pas avec lui.»
Me voilà lancé sur une nouvelle piste. Comment n’y avais-je pas pensé plus tôt? Gonzague est dans les drogues. De là cette indifférence, ces lointains, ces velléités narquoises.
Je lui téléphone, je le rejoins, je l’examine. Pas moyen de rien distinguer dans ce visage plein. Même la cavité oculaire chez lui n’est pas le lieu sensible entre les os, où, dès vingt ans, marquent les trépignements du plaisir.
--Vous m’avez l’air d’un monsieur qui a fumé toute la nuit.
--Par exemple, moi fumer! Pendant la guerre, deux ou trois fois, mais depuis... Comment devinez-vous? Vraiment ça se voit? Oui, j’ai fumé cette nuit. Cela ne m’arrive que bien rarement et je le fais sans conviction. Mais qu’est-ce que vous voulez, il faut bien que de temps en temps je passe la nuit. Quand je rentre chez moi, le matin, j’ai l’impression qu’il s’est passé quelque chose... ou rien. Mais enfin... Je n’ai pas de maîtresse en l’honneur de qui je pourrais découcher.
--Farceur. Vous vous gardez bien de faire le nécessaire--ce qui ne serait pas grand’chose--pour qu’une demi-douzaine de bonnes filles s’intéressent à vous. Gonzague, vous vous foutez de moi. Enfin, qu’est-ce que vous aimez? Autre chose?
--Mais non, mon cher, quel enfant vous faites. Vous croyez que c’est plus ingénieux d’imaginer le pire. Mais je suis plus normal que vous. J’aime beaucoup les belles dames. Seulement je ne sais pas y faire, voilà tout. Alors je reste chaste pendant des mois, des années. Voilà ce que vous ne pouvez pas imaginer, hein?
Il ne m’était inconnu qu’à cause de mon indifférence.
* * * * *
Je dois dire qu’à cette époque-là il atteignit à la maîtrise dans sa manière. Il put croire qu’il était dès lors insaisissable. Mon Gonzague était une boule parfaitement polie, abandonnée par un point fuyant de sa rotondité, sur un billard idéalement plat, à tous les carambolages.
A huit heures du matin, il sautait de son lit dans son bain, dans un taxi et la ronde commençait. D’abord au bureau de l’homme d’action. Son coup d’œil glissait sur les journaux.
Les dépêches réduisent le geste des peuples à un cérémonial décharné. A cause de son ignorance, ne soupçonnant rien de l’Histoire en cours, Gonzague avait beau jeu à se moquer des batailles, des congrès, des discours.
De la vie des hommes, bien qu’elle ait peu de fond, il n’affleure pourtant rien dans toute cette flore de papier, où l’encre fait une sève trompeuse. Il faut un art assez réfléchi pour voir perler le signe qui, une seconde au coin d’une page tout de suite glissée aux égouts, annonce l’accumulation inévitable, la prochaine rupture. La Presse est une vieille église où les moulins à prières remplacent toute oraison véridique. Nos contemporains y passent plusieurs fois par jour et font leurs génuflexions distraites devant les images mornes d’un monde déjà disparu.
Gonzague sentait confusément ce perpétuel décalage et il croyait rattraper la vie en courant aux faits-divers. Mais les journaux sont aussi fermés à la grave vérité d’un crime qu’au sens véritable de ce grand silence qui pèse sur le monde.
L’homme d’action arrivait et lisait son courrier. Lettres d’amour, d’un sordide amour. On y apprenait que des hommes existaient quelque part, hors des murs de ce bureau, dans des villes, çà et là, et à leurs complices ils confiaient leurs misérables désirs. A quelles sombres tribus appartenaient-ils? Mangeurs de terre, radoteurs de chiffres sacrés.
«Ah! si vous pouviez nous procurer ce manganèse. Nous le convoitons avec tant d’amour. Quelles choses profitables nous en ferions. Si c’est oui, vous obtiendrez de nous tout ce que vous voudrez, sauf le cœur.»
«De Beers, 925, 925. Je vois dans le ciel qu’elles montent. Oui; elles montent les de Beers que pour vous j’achetai hier. Voyez au ciel l’étoile de la de Beers. 950, 960. Un petit sou, s’il vous plaît, je prie pour vous.»
On y répondait par la dictée aux sténographes, et sèchement. Sans cesse le téléphone et au bout du fil les hommes masqués. La navette reprenait. L’action est faite de mille riens. Quel va-et-vient d’augures dans les bureaux pour prolonger le mouvement endormi et de moins en moins vaniteux de l’esclave dans son atelier. De quoi s’agit-il? Personne ne le sait, mais il faut bien, faute de guerres, de famines et de pestes, que s’occupe cette engeance. Que de découvreurs, de baptistes, d’intermédiaires, de profiteurs, de gêneurs, de chanteurs, de gâcheurs, depuis cette rencontre accidentelle de l’ouvrier qui s’embauche et du patron qui s’improvise, jusqu’au geste égaré de l’homme dans la rue qui achète l’article. Quel encombrement merveilleux et quelle suave mêlée! Quelle luxuriance abstraite sur le thème.