Part 2
Mais pourquoi les gens comme La Marche ne sont-ils pas à leur aise dans le siècle? Pourquoi ne parlent-ils pas directement des passions, des vices qu’ils peuvent connaître? Mais non, ils s’avancent dans la vie un roman à la main, comme un Baedecker.
Guy s’inclinait devant ce petit sot parce qu’il s’était mis ostensiblement de la partie et qu’il avait de l’encre aux doigts.
C’était encore par modestie qu’il s’excluait du monde. La bonne bourgeoisie où sa naissance le plaçait, s’amusait trop modestement. Les filles y étaient fades, ou leur effronterie fraîchement acquise ne l’aguichait pas. Il rêvait de s’élever dans des régions plus brillantes, mais pour y atteindre, il lui aurait fallu une patience et une platitude qui n’étaient pas dans son caractère, ou une légèreté qui n’était pas dans son esprit. Et à ses bons moments, il n’était pas loin de deviner que le jeu n’en vaut pas la chandelle.
Une incessante et incertaine convoitise le tirait hors de chez lui. Mais du jour au lendemain il prenait des habitudes qui le rétrécissaient. La première fois qu’il était entré dans un bar, ç’avait été celui où nous étions, où les hommes seuls étaient admis. Il y était revenu tous les soirs. Les bars de femmes lui paraissaient plus vulgaires et il ne dansait pas à cause d’une imperceptible lourdeur.
L’adolescence est un temps périlleux, fatal à bien des garçons qui prennent alors l’habitude d’attendre et d’oublier le bonheur.
Guy La Marche était assez beau pour ne pas attendre. Mais il était lent, au point de négliger même ses désirs et de maltraiter ses appétits. Il comptait sur les occasions; la moindre difficulté lui semblait un bon prétexte pour leur tourner le dos et reprendre son immobilité.
Ce soir-là, je commençais à débrouiller le fil replié de sa paresse.
Dans un coin de ce bar qui faisait son habitude puérile, il avait trouvé un accueil qui avait flatté en lui de vagues ambitions. Au lycée, Guy, déjà lambin, s’était vite découragé, acceptant l’augure de ses maîtres qui l’avaient classé comme propre à rien. Ici, au contraire, des jeunes gens soignés, qui parlaient d’une façon délicate, l’avaient entouré de toutes sortes d’attentions. La Marche avait de l’assurance physique, mais pour des choses dont on lui disait qu’elles étaient précieuses, un besoin obscur et pénible qui le rendait timide, car il ne sentait pas son esprit armé pour ces conquêtes, et pourtant c’était par l’esprit qu’il eût voulu aussi en jouir. Aussi fut-il sensible à l’excès aux découvertes qu’ils lui facilitaient; ils lui prêtaient des livres, lui offraient des cravates, lui montraient des appartements complètement vides, selon le goût du jour.
--Ces gens-là sont plus fins que les autres, s’était-il écrié un jour, devant moi.
--Pourquoi, mon cher La Marche?
--Je ne sais pas, ils sont plus fins.
--Vous croyez?
On rapproche faiblesse et finesse, force et grossièreté.
Mais on ne peut expliquer seulement La Marche par ces futiles mots d’ordre. Et ses désirs?
Les premiers mouvements du cœur sont faibles, imaginaires, et tiennent au jeu de l’esprit, si vif que soit l’élan des sens. La coquetterie est une sphère illusoire où La Marche s’enragea. Plein de secrets contradictoires et de périlleux retours est le goût de la séduction. Celui qui aime trop à séduire, peut en venir à ne plus exiger de prendre. Certes, la séduction est le premier mouvement vers la possession, mais c’est d’abord un plaisir de l’attente. Tel séducteur qu’on a pu croire d’abord animé par le désir de prendre, on ne le voit jamais rien saisir, mais il s’empêtre dans ses propres charmes.
Dans ce bar où le paresseux revenait toujours, il s’aperçut que la coquetterie ne connaît plus de frontière. Il était prêt à exercer son prestige sur n’importe qui: il l’exerça sur ceux qui l’entouraient, ces hommes qui lui laissaient entendre que son corps, comme son esprit, était bien fait.
Le jour où un geste plus précis de l’un d’eux, tout en le faisant sursauter, lui décela qu’il avait pris des habitudes, il recula un peu, mais il ne trouva rien derrière lui pour s’appuyer et repousser ce qui insensiblement s’était rapproché.
Les mœurs sont faciles, douces, sournoises. Tout est permis. Le nouveau est recommandé. Son père ni aucun homme n’avait joué un rôle quelconque dans son éducation. Sa mère, sa sœur, n’avaient que leurs caresses. Au lycée, des fonctionnaires hâtivement lui avaient indiqué de jolis passages à lire dans les livres. Personne pour saluer en lui une dignité naissante, celle de l’homme.
A dix-huit ans, quand La Marche, après avoir raté son bachot et piétiné quelques mois dans une caserne de province, avait été jeté dans une grande catastrophe truquée, une offensive de printemps, il n’avait pas grand’chose à perdre. S’il avait été abattu, il aurait laissé tomber sur le sol un maigre fruit. Dans l’anonymat désolé des foules, des armées, la mort, en retournant ses poches, aurait découvert un snobisme désintéressé, un culte assez naïf du courage et de la sensualité, une tendresse un peu sadique pour la figure hâve de la patrie.
* * * * *
Nous nous perdions de vue, La Marche et moi, pendant des mois. Trop de coups de téléphone pour atteindre tout le monde.
Et puis, pour faire une amitié il faut désirer ensemble quelque chose qui nous dépasse. Plus rien ne dépassait Guy, me semblait-il. Tout ce vers quoi il s’était exhaussé lui était, depuis l’armistice, retombé sur le nez. Nous ne soulevions encore que par saccades ce rêve de la guerre qui avait étourdi notre jeunesse.
Un soir une jeune fille me demanda de l’accompagner à la foire. Elles étaient deux, l’autre plus jolie, mince. Ses os trop frêles ne soutenaient pas assez sa ligne, et ses traits étaient trop délicats pour former un visage régulier. Point de peau, une chair infiniment sensible, une nappe de lait brûlé. Des yeux pâles. Des cheveux cendrés, fins, indiscernables les uns des autres et d’un nombre si immense que leur masse subtile semblait peser sur ses tempes teintées de vert, frêles plaques de jade. Pourtant du nerf, grâce au tennis et à la danse. Elle s’appelait Claire.
Nous étions dans la foule, au milieu d’un univers de rencontre, des atomes suspendus entre quelques nébuleuses. Les manèges, les balançoires faisaient de gros tourbillons de matière clinquante et d’humanité agrippée que parcouraient, comme l’esprit d’un créateur fatigué et idiot, un bruit et une lumière atroces.
Claire était rêveuse et n’écoutait pas les exclamations que me suggéraient nos voyages forcément circulaires.
L’approche de quelqu’un me fit taire: Guy La Marche. Il se remettait, sans que je le lui demandasse, dans ma filature. Il avait hélé Claire. Ils se connaissaient. Leurs bouches se connaissaient.
A côté de cette fille si étroite, Guy prenait un faux air de brute. Pourtant Claire était flexible, mais pas cassable; elle céderait toujours sans rompre dans les bras un peu gros de celui-là qu’elle avait préféré, et dont la tête était assez fine. Une même eau grise coulait des yeux de l’un dans ceux de l’autre. Leurs traits, en se rapprochant, s’aiguisaient.
Il y avait, entre cette fille fermée, toute abîmée intérieurement, et ce garçon dépravé, ivrogne, touché parfois de nostalgie pour la vie virile, comme des fiançailles éphémères. Leurs gestes s’accrochaient: ses crispements à elle, ses rudesses à lui.
Je les épiais avec mon espoir rabroué par tant de spectacles que m’impose le vice cruel. Je me laissais rêver aux anciens âges de large volupté, à des alliances de forces en l’honneur de qui s’élèvent toujours en moi des épithalames.
Nous étions dans une baraque dont l’enseigne était: «Musée Dupuytren». Drôle de race qu’on a dite autrefois si gaie, et qui arrive à certains détours de la dure recherche du plaisir. Des couples, curieusement unis pour cultiver par contraste leur double égoïsme, se promènent au milieu de ces abominations, de ces maladies qui sont sous le signe de Vénus. Qu’ils ont de résistance pour s’embrasser encore--ce sera de façon plus détournée--à la sortie de ce charnier! Ils supportent, aussi bien, le sinistre bruit de vaisselle qu’on entend au fond des cabinets de toilette. Mais ils ne veulent pas imposer de pareilles épreuves à la limite de la vie et de la mort, à leurs enfants. Ils les laissent dans les limbes. Tout simplement, dédaignant les grands gestes métaphysiques de l’Asie, un peuple, bras dessus bras dessous, s’enfonce dans la mort.
Parmi les verges, comme des arbres travaillés par la pourriture équatoriale et les vagins comme des fourmilières éventrées, Guy et Claire s’étaient écartés de nous.
--Guy, épousez-moi. Je n’ai pas beaucoup d’argent, nous mangerons ma dot. Après...
--Vous me voyez marié?
--La partie devrait vous tenter. Je vous croyais joueur.
--Je traîne dans les bars, je n’ai pas de situation, je ne suis pas un homme qu’on épouse.
--Bon, je vais me marier. Vous aurez pour maîtresse une femme mariée. Ce sera très 1890.
--Peuh!...
Nous nous arrêtâmes ensuite devant un tir. Autre histoire. Un monsieur épaulait. Des tics pleins la figure comme une guêpe contre une glace. Soudain, tout s’immobilise, les pipes volent en éclats. Le tireur se retourne; sa figure encore effacée par l’effort, disparaît devant Guy, sous un anéantissement plus irréparable.
Guy fronce les sourcils et me regarde de biais.
Jim Fizz avait quarante ans, les épaules surmontées, une grosse tête, une grosse voix. Mais les apparences sont parfois trompeuses. Dans son art qui était le cinéma, il brouillait l’écran de ses mièvreries. C’était, en réalité, un petit garçon qui pleurait dans les coins, ce gros débauché, chez qui se déversait, comme le stout dans un verre épais, l’écume de la jeunesse.
Rapprochant Fizz du paltoquet, je les voyais si différents que je perdais à nouveau la trace de Guy. Je ne savais pas débarrasser un visage, un corps, des artifices et des accessoires; retirer à celui-ci sa moustache, ou, au contraire, poser une barbe à celui-là. Si j’avais rajeuni Jim Fizz, de vingt ans, si je l’avais rasé, j’aurais vu qu’il ne différait plus du paltoquet. Ou inversement. L’un et l’autre, c’étaient des cœurs de sucre dans des corps de grosse viande.
Mais n’oublions pas que nous sommes à la foire, voilà justement que le paltoquet passe dans un wagonnet folâtre. Il est près de nous, il nous fait un signe mesquin de la canne qui, dans ses mains, est un accessoire ridicule. Et tout d’un coup, un ressort fait bondir au loin le véhicule et son mol contenu. Il est avec une femme qui, en dépit des accidents convenus de la promenade, ne quitte pas Guy des yeux.
Grâce à elle je devais retrouver Guy, mais il fallut attendre. Claire, qui avait d’abord supplié Guy de la lui présenter, soudain s’était écartée du groupe, en arrachant aussi son amie qui me tirait par la main. Claire avait voulu rentrer tout de suite.
* * * * *
Un printemps, vers cinq heures, Guy vint me chercher.
--Allons du côté du Bois. J’ai rendez-vous avec...
--Comment?
--Peau. C’est ma maîtresse.
En route, nous rencontrâmes Gonzague. A la bien regarder, Peau n’était ni petite ni mince.
--La quatrième fois que nous nous remettons ensemble, me dit-elle, après m’avoir examiné avec méfiance.
--Et ce n’est pas la dernière, s’écria La Marche, en l’embrassant.
--Ça veut dire que tu vas me plaquer dans quinze jours? Enfin, pour le moment, ça m’amuse autant que toi.
--Crâneuse, ricana Gonzague, toi, Peau, tu pleures chaque fois toutes les larmes de ton corps.
--Peut-être. Vous voulez que je dise que je l’aime. Eh bien, oui, je l’aime, mon amant.
Nous étions seuls dans un jardin, près de la Seine. Guy la caressait avec nonchalance, avec complaisance.
--C’est encore toi, ce qu’il y a de mieux.
La nonchalance était pour nous, nous sentions qu’il retenait son élan.
Il s’enchantait de ce corps gracieux, qui, sous nos yeux, inventait de nouveaux signes de la tendresse.
Gonzague enviait le contentement de Guy, mais en méprisait la cause.
--Ce n’est pas une femme comme j’en aurai, comme il n’y en a pas. Et puis, il la paye.
J’appris que Guy avait fait un héritage. Il s’était associé à un marchand d’autos, il travaillait.
--Non, Guy, tu gagnes de l’argent?
--J’ai fait un mois de dix mille. Le vieux croyait m’avoir au début, mais je l’ai secoué.
--Et voilà, ajouta Gonzague, ce grand idiot entretient cette donzelle!
--J’adore ça, c’est ce qui me plaît le plus dans notre ménage, répliqua La Marche.
Ses épaules s’étaient carrées.
Nous revenions vers Paris. Ils marchaient devant Gonzague et moi, en s’embrassant.
Gonzague grognait.
--Quel idiot! Une petite grue. Carrière négligée.
J’essayais de rattraper Guy et de repasser par le fil de sa vie.
«Voyons, le paltoquet, Jim Fizz d’un côté, Peau de l’autre. Comment relier ces épisodes. Un court voyage d’aller et retour dans un pays qui ne lui a pas plu, où il est allé parce que c’était la mode. Il a vingt-quatre ans. Il est rentré, n’en parlons plus.»
LA VALISE VIDE
A Paul Éluard.
Je l’avais rencontré pour la première fois chez Gertrude qui n’était pas encore mariée et qui nous recevait chez son père dans un appartement qu’elle avait sur le toit.
C’était un beau garçon. Il mêlait plusieurs types rebattus. Je voulais qu’une origine italienne expliquât la fastidieuse régularité de ses traits. Quelque chose qui les doublait le rendait roumain. D’autre part les Espagnols ont cette odeur mâle. Mais un jeune Parisien a une propreté londonienne.
Long et large, charnu et chevelu, brun de peau et de poil. Après cela, ses yeux gris clairs vous surprenaient.
On lui voyait un dandinement qui éveillait l’idée d’un éphèbe que le stupre engraissera. C’était ce qu’il tenait de plus sûr de son père, fondé de pouvoir d’un coulissier catholique, qui allait ainsi en se déhanchant à son bureau tous les matins, sans malice. Au demeurant il était Français à vingt quartiers. «Gonzague» était sorti de l’aimable ignorance de sa mère.
Il s’habillait chez un tailleur médiocre, qui prétendait donner à ses clients l’illusion qu’ils étaient riches. Plus tard, il connut la fraîcheur de cravates et de chaussettes des Anglais.
Gertrude me le présenta avec emphase. Elle m’attira dans un coin de son absurde atelier pour me vanter sa sensibilité, les livres qu’il avait lus, les gens rares qu’il fréquentait. Elle n’insistait pas sur sa beauté qui frappait. Je l’avais trouvé épais. Je m’appliquai à découvrir les charmes qu’on m’indiquait avec tant d’insistance chez ce garçon qui pérorait près du porto. Je retouchai un peu sa silhouette.
Il n’avait pas d’esprit, mais quand personne n’en a, j’oublie qu’on devrait en avoir. Il parlait de personnes que je n’étais pas seul à ne pas connaître. Au lieu de lui en savoir mauvais gré, on s’étonnait devant l’inconnu. La volubilité de ses paroles faisait les bouches bées. Des autres qu’il se rattachait par quelque rapport futile, il revenait par saccades à soi dont il parlait machinalement et sans intérêt profond. Il fallait se laisser étourdir par ce rythme syncopé: un sourire détendit le coin de mes lèvres. Il s’arrêta net, interrogea anxieusement le fond de mon esprit plutôt que de mon cœur, me situa dans un monde de hasard. Mais déjà il me marquait la gratitude enamourée des cabotins.
Gertrude était enchantée de mon zèle et me bourrait de gâteaux et de cigarettes. Elle voulait me prêter ses éditions originales et annonçait que nous allions tous vivre dans l’obscur enchantement des téléphonages. Elle me confia qu’elle ne laissait jamais chômer sa sensualité. Nous en étions accablés de preuves: la somptuosité lugubre de ses chambres, la musique que nous prodiguait une pianiste venue de n’importe quel coin de l’Europe et l’hébétude de ses amies, qui aspiraient péniblement à la licence de l’esprit.
Je sortis avec Gonzague. Nous allâmes à pied jusqu’à un bar; nous y bûmes, nous y dînâmes, puis nous fûmes au cirque, dans d’autres bars et nous nous quittâmes vers deux heures, assez ivres. Nous nous étions harcelés de mille questions. Aucun n’avait répondu à l’autre, mais il l’avait éclairé par ces demandes qu’il faisait en hâte et qui, mieux que des aveux, décelaient ses désirs, ses faiblesses et ses secrets. Chacun avait ainsi déclaré brutalement ses complaisances, en ne songeant qu’à pousser son inquisition, à plier l’adversaire à l’ordre extraordinaire de son interrogatoire. Il nous restait l’âcreté du tabac dans nos bouches et dans nos vêtements. Nous avions pour une nuit assouvi cette gloutonnerie de nous-même que nous appelions curiosité.
Il me confia vers la fin qu’il était affligé d’un inconvénient physique de la sorte dont on parle entre camarades français. Il amena la conversation sur les particularités mentales qui en résultaient. Il se sentait isolé, anormal, sale, ridicule, privé de ses droits sur la vie. Ce désagrément durait et tournait à la catastrophe. Sa destinée au loin devenait sinistre. Il y avait un mois qu’il était séparé du reste du monde.
--Les femmes vous manquent?
--Non, je ne sais plus ce qui me manque. Tout me manque. Mon infortune s’étend à des tas de choses. Je ne peux pas boire, enfin je ne devrais pas boire. Je ne téléphone pas aux amis qui m’entraînent comme vous, ce soir. Et puis, je suis comme impuissant, je prends l’habitude de me détourner des femmes, car si je leur fais la cour, vous comprenez, j’ai peur d’être mis au pied du mur. Alors je me conduis comme une gourde avec les nouvelles rencontres. Je retombe sur mes anciennes camarades, les jeunes filles. Tous les serments que je m’étais faits pendant la guerre de ne plus gâcher une occasion, deviennent inutiles. Quelle poisse! Ah! aussitôt que je vais être guéri! Mais le serai-je jamais?
Nous avions pris rendez-vous pour le lendemain. A cause de mes dissipations du moment, je ne vins pas à sa rencontre. Je ne le revis que longtemps après.
* * * * *
Une nuit, j’entrais dans un bar que je ne connaissais pas. J’aperçus d’abord des figures nulles, ensuite Gonzague au milieu de plusieurs jeunes gens. Tous avaient porté des regards curieux vers celui qui entrait. Gonzague m’avait reconnu. Nos regards se croisèrent. Il esquissa un geste, mais je baissai mes yeux soudain aveuglés.
Je m’assis: le voisinage et mon esseulement me forcèrent à les écouter. Ils parlaient bruyamment; ils affirmaient encore plus que la connaissance des choses qu’ils préféraient, l’ignorance crasse des autres. C’était une tablée de gens de lettres.
Gonzague faisait parmi ses compagnons une légère disparate qui lui donnait l’avantage. Nouveau venu, il était le centre de l’attention. Il ne parlait pas beaucoup, d’autres jasaient longuement, mais on tournait la tête vers lui à chacune de ses remarques, glissées en manière de plaisanteries brusques, inachevées et réticentes. On l’examinait dans toute sa personne. Ils étaient pauvrement vêtus, avec une noble simplicité et quelques enfantillages. Lui, était costumé avec l’élégance téméraire des jeunes gens qui ne vivent pas dans un monde déterminé et qui les connaît, mais dans les endroits publics, dansoirs, restaurants, halls d’hôtels, où il faut forcer les regards.
Mais ces jeunes visionnaires se fatiguaient vite de cet aspect et détournaient les yeux. Ils buvaient et fumaient beaucoup, avec affectation.
Bientôt Gonzague se retourna vers moi, nous nous crûmes obligés de nous serrer les mains. Je me plaisais dans la torpeur et dans la contemplation; je laissai tomber ses questions machinales. Il n’insista pas. Je me rendis indifférent et imperceptible. Il avait eu le temps, néanmoins, de me souffler le nom d’une revue littéraire, avec une précaution comique comme s’il eût provoqué la curiosité du barman et des clients. Ses camarades y écrivaient.
«Qu’est-ce que vous devenez?» avais-je grommelé.
Il m’avait répondu: «Rien» d’un ton arrogant.
Leur conversation roulait sur des inconnus qu’on vantait ou qu’on dénigrait à outrance. Ceux qui étaient loués, l’étaient à cause de traits infimes. On parla de quelqu’un qui collectionnait les boîtes d’allumettes de tous les pays. «Oui, mais Gonzague fait mieux», s’écria-t-on. Il rit de plaisir, s’excusa de son excellence, puis aussitôt renchérit sur les autres qui rappelaient ses bons tours. Pendant toute une semaine, il avait eu un goût impérieux pour les accessoires de bars: porte-allumettes, choqueurs, soucoupes, poquères d’as disparaissaient dans ses poches. A un autre moment, il avait convoité les boutons d’uniforme ou de livrée. Avec des ciseaux spéciaux, il les coupait dans le métro, à la porte des casernes, en parlant aux chasseurs, sans que les bonnes gens qui en étaient défublés s’en doutassent. Ensuite il avait préféré les mouchoirs, les stylos, les monocles, les bâtons de rouge. Plus la prouesse était mince, plus elle était appréciée.
Après l’éloge de la kleptomanie, on passa à l’exaltation de l’alcoolisme, des cartes, des courses. Ils donnaient tous les mêmes raisons à leurs engouements. Mais pendant que les autres cherchaient des remarques trop fines qui effleuraient les babioles dont ils jouaient et faisaient glisser l’esprit ailleurs, Gonzague se contentait de les approuver distraitement. Sous ses paroles insignifiantes, je sentais qu’il était seul vraiment épris du Jeu où l’on se hasarde tout entier, où l’on se prête au moins à une prompte usure. Il n’avait de goût arrêté pour aucune forme de son plaisir. Les combinaisons des cartes ou des chevaux ne le retenaient pas plus que les mixtures d’alcool ou les petits périls du vol à la tire. Ce qui l’attirait ce n’était pas la spéculation sur le risque, la jouissance de l’appréhension. Mais il avait reconnu là le passe-temps par excellence, le geste le plus vain dont il pût saluer les heures.
En le revoyant le lendemain, car au moment où je sortais il avait couru après moi pour me proposer de déjeuner avec lui, je compris mieux qu’il était entièrement dominé par cette hantise de passer le temps, c’est-à-dire d’en imiter et d’en hâter la déroute par une gesticulation quelconque. Gonzague s’exerçait à faire le vide en lui-même. D’abord il était ignare. Ne sachant rien du passé, il laissait aussi le présent lui échapper. Il ne lisait pas les livres, il ne regardait pas les tableaux, il n’écoutait pas la musique. Or l’art, en donnant du prix aux sensations, offre aux hommes leur seule chance de réaliser la vie. Et c’est ce dont encore lui est redevable la pire brute qui n’est jamais ingénue. Il touchait la main de fantômes brillants rencontrés dans les couloirs et les salons, il les appelait par leur nom au faible écho. Sans esprit d’intrigue, il avait de l’entregent: sa nonchalance le livrait à tout le monde. Comme alors je soupçonnais mal la facilité de Paris, je m’étonnai d’apprendre que Gonzague fréquentait deux ou trois salons littéraires. Il y était bien reçu et, sans lui demander la moindre garantie même proportionnée à son âge, une page d’écriture par exemple, on lui accordait à tout hasard un bel avenir. Gonzague n’avait que vingt-deux ans, mais il en savait moins qu’un enfant de dix ans. Je lui souhaitais un ami pédant qui lui fît un affront et le forçât à ouvrir la valise vide avec laquelle il pensait plus tard improviser des tours de prestidigitation.
En attendant, il n’était pas inoccupé.
Il avait débuté à l’ancienne mode par d’illusoires études de droit. Cocasse survivance. Mais il n’avait jamais mis le pied rue des Écoles, dans ce musée neuf construit vers un Quartier Latin totalement oublié que visitent des touristes japonais.