Plainte contre inconnu

Part 1

Chapter 13,884 wordsPublic domain

DRIEU LA ROCHELLE

PLAINTE CONTRE INCONNU

édition originale

PARIS Librairie Gallimard ÉDITIONS DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 3, rue de Grenelle, (VIme)

DE CET AUTEUR

INTERROGATION (N. R. F.) FOND DE CANTINE (N. R. F.) ÉTAT CIVIL (N. R. F.) MESURE DE LA FRANCE (Grasset)

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE, APRÈS IMPOSITIONS SPÉCIALES, CENT HUIT EXEMPLAIRES IN-QUARTO TELLIÈRE SUR PAPIER VERGÉ LAFUMA-NAVARRE, DONT HUIT EXEMPLAIRES HORS COMMERCE MARQUÉS DE A A H, CENT EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX BIBLIOPHILES DE LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE, NUMÉROTÉS DE I A C, ET SEPT CENT QUATRE-VINGT-DOUZE EXEMPLAIRES RÉSERVÉS AUX AMIS DE L’ÉDITION ORIGINALE SUR PAPIER VÉLIN PUR FIL LAFUMA-NAVARRE, DONT DOUZE EXEMPLAIRES HORS COMMERCE MARQUÉS DE a A l, SEPT CENT CINQUANTE EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1 A 750, TRENTE EXEMPLAIRES D’AUTEUR HORS COMMERCE NUMÉROTÉS DE 751 A 780, CE TIRAGE CONSTITUANT PROPREMENT ET AUTHENTIQUEMENT L’ÉDITION ORIGINALE.

EXEMPLAIRE

TOUS DROITS DE REPRODUCTION ET DE TRADUCTION RÉSERVÉS POUR TOUS LES PAYS Y COMPRIS LA RUSSIE. COPYRIGHT BY LIBRAIRIE GALLIMARD, 1924.

NOUS FÛMES SURPRIS

A Dunoyer de Segonzac.

Ils aperçoivent dans la plupart des ridicules le germe des vices.

B. Constant.

Nous fûmes surpris, comme nous descendions de Verdun, par la nouvelle âprement attendue d’un jour à l’autre, depuis quatre ans, soudain incroyable.

En l’honneur de l’armistice, mon général américain me chargea de pourvoir à une bâfrée qui restât dans nos mémoires de géants. Je raflai des bouteilles de champagne et de fine dans une ville de l’arrière. Elle perdait sa situation: les soldats, qui avaient pu s’y cacher, sentaient moins leur honte et se réjouissaient timidement de la nouvelle orientation; tapis longtemps dans la coulisse d’un grand paysage humain--mille trous, mille traits éphémères, arbres immenses de fumée--les habitants comptaient leurs profits. Plus tard ils regretteraient le pittoresque.

La bâfrée eut lieu chez le dernier curé d’un antique village, tandis que sur la route passaient encore de puissantes caravanes. La cuisinière, avec un soin infini, où se mêlaient un imperceptible plaisir, une tendre reconnaissance, un étonnement sans curiosité, une minutieuse ignorance du génie américain, nous avait préparé deux ou trois plats exquis qui furent emportés dans des torrents d’alcool.

Trois jours plus tard, je pus venir à Paris en fausse permission. J’y arrivai après une course à cheval et en auto qui avait brassé mon sang. Le soir, j’allai au bar recruter des compagnons. Grâce à un camarade de collège, que je croyais sous terre depuis 1914, je m’accointai avec Guy La Marche et un autre. Nous dînâmes dans une petite boîte tenue par une Irlandaise. Elle mangeait ses dernières perles avec le pianiste. Elle avait eu d’illustres équipages, ils sortaient tout écumeux d’entre les pieds d’un seigneur autrichien qui avait été tué à la tête de ses hussards, dans les plaines de Galicie--ô mythes d’hier!

Guy La Marche était lieutenant dans les tanks. Il était grand comme beaucoup de Français. Ses épaules étaient larges, presque épaisses, mais tombaient agréablement; sa taille pas assez étroite; ses jambes suffisamment longues. On se félicitait de voir qu’il avait manqué d’être très beau mais qu’il avait échappé à cet accident qui l’aurait posé comme une borne au milieu des hommes. Il avait des mains fortes, des ongles rognés et le grain de sa peau était imprégné de cambouis. Nous nous habillions avec une fantaisie coupée de sévérité: tout en gris ardoise, avec une tache rouge au col, et quelles bottes! profondément adoucies comme par les caresses le corps d’une femme de quarante ans.

Plus tard, j’ai remarqué ses sourcils peu fournis, toute l’ombre venant d’une paupière lourde, ses narines, ses lèvres minces, ses cheveux fragiles couchés très loin au bout d’un front qui se dérobait un peu. Le teint des hommes d’alors: soleil, pluie, vin, fumée, sueur. Ce soir-là, je voyais tout à grands traits: un camarade entre autres, si jeune, si fier.

Ce furent les derniers jours de notre jeunesse. La guerre avait été une merveilleuse déception. Elle achevait de nous claquer entre les mains. Nous avions vingt ou vingt-cinq ans, nous enterrions un énorme passé, et les amis que nous avait d’abord offerts la Destinée et que nous avions choisis. Rien qui ne fût substitution. Nous tenions la place pour chacun d’entre nous de ceux qu’il nous aurait préférés. Notre camaraderie de ce soir était une convention où nous mettions une volonté désespérée.

L’alcool rouvrit les écluses du sang. Bien sûr! nous racontâmes des histoires de guerre, pauvres histoires tronquées qui tournaient court dans la mort ou dans l’infamie de l’arrière.

Nous parlâmes des femmes, gauchement. Français, pourtant, nous avions hérité de la science des corps, sinon des cœurs. On ne l’aurait pas cru; nous nous rappelions en tâtonnant un sein, une hanche, sans pouvoir dire des noms jamais sus. Nous avions roulé, nos cœurs étaient des pierres sans mousse. Toutes ces femmes, frêles aiguilles affolées par ce gros et long orage! Nous rentrions rincés, avec de drôles de visages qui les inquiétaient, qui les exaspérèrent.

Ce furent d’étranges soirées que celles-là, où il nous fallut faire nos premiers pas dans la vie qui décidément était notre lot. Entre hommes encore, nous errions dans les boîtes de nuit.

Dans un domaine étroit et profond, nous avions accompli des actes. Dans notre sang qui coulait, nous avions vu un amour prodigieux. Il n’était pas épuisé. Nous aurions voulu faire quelque chose de plus. Si les hommes avaient osé, si les femmes avaient su.

Mais tout le monde se tourna le dos. La guerre n’avait été qu’une parenthèse dans la paix. En notre absence, quelque chose s’était encore détraqué. Grands enfants que nous étions, nous fûmes pris au dépourvu. Comme nos aînés, il nous fallut improviser la paix, comme il leur avait fallu improviser la guerre.

Dans un café-concert de quartier, on resservait de vieilles tempêtes. Il y avait là, étayée par les faisceaux électriques, debout, une chanteuse qu’on appelait Impéria. Elle était nue dans une robe noire, elle avait un beau poitrail de vache qui aurait pu avoir du lait, elle avait des dents. Le dernier siècle qu’on croyait voir crever, soudain secoué de délire, se roulait dans sa voix qu’elle faisait râler. Elle portait toute la tradition: le coup de gueule de 1830, le tour de hanche de 1880. Elle chantait pêle-mêle les petits soldats, les mères qui ne feront plus d’enfants, la haine des Allemands, l’amour battu. Vieille nippe fameuse, rebourrée de viande avariée, ventre vaste, cabossé comme la timbale du timbalier. Les mouches étaient sur cette puissante charogne: une mare d’Amer Picon, une savane semée de mégots, l’éther qui sent l’infirmerie de Saint-Lazare.

C’était Guy La Marche qui nous avait amenés dans ce beuglant plein de familles modestes, de doux permissionnaires, d’amoureux sur qui la sueur plaquait des mèches. Ce jeune officier taciturne--ou sentencieux, à la recherche des phrases sobres, dignes des actions passées--nostalgique, effacé, éclatant en défis obscurs, tout d’un coup je ne le vis plus. Sa bouche feignait le mépris, mais son regard se perdait dans les charmes sales qu’Impéria secouait autour d’elle, et y saisissait pour son plaisir ce qu’ils avaient de plus truqué, de regonflé. Il l’applaudissait avec un acharnement mauvais.

Je me demandais ce qu’il saluait là de semblable à lui-même.

Nous la ramassâmes à la sortie et nous la poussâmes aux Halles, jusque dans un bistrot où nous finîmes la nuit entre des ouvriers endormis, des prostituées qui tenaient dans leur sac le pauvre secret des hommes, et deux marlous studieux. Nous fûmes ivres.

L’un de nous quatre était littérateur. Cuirassier d’abord, Ablain était passé, avec son attirail poétique, dans l’infanterie. On l’avait rencontré un peu partout, dans une ou deux attaques, dans une douzaine d’hôpitaux, dans les bars remplis de convalescents, dans une expédition lointaine vers cette poignée d’Allemands qui narguait le monde du côté de l’Équateur, chez un éditeur. Mêlant les coups de tête à de menues habiletés, il avait couru après l’héroïsme. Pris au mot par les événements, plutôt favorables alors à ce genre de prétention, je crois qu’il s’était trouvé nez à nez quelquefois, au cours de ces quatre ans, avec le fantôme qui prenait des poses si avantageuses dans ses rêveries et déclamations, et qu’une ou deux fois il avait tenu bon. Le reste du temps, il avait tourné le dos, avec cette excuse que s’il avait envie d’être un héros tous les trente-six du mois, il ne pouvait supporter d’être un soldat tous les jours.

Ce soir-là, il faisait feu des quatre pieds. Il nous replaçait sa rhapsodie: «Je suis saoul comme ce tank que j’ai vu un jour d’attaque. Je dérape, je suis sur le flanc, une fois de plus je me planque. J’ai raté ma mort, j’étais fait pour mourir à Charleroi en 1914, j’étais fait pour charger tout en fer à Crécy et perdre la bataille. Vous vous boyautez en me regardant, je vous parais un ivrogne peu efficace et qui vomit sa littérature, mais je voudrais vous dire quelque chose. Tout de même on y a été, il n’y a pas à sortir de là, mes petits gars. On l’a faite, et comment! Il y a tout de même des mots qui ne sont plus des mots, qui sont des faits. Faim, froid, sang, merde. Vous avez beau rigoler, vous ne me retirerez pas que vous avez donné dans ce fameux panneau. Et ce ne fut pas seulement à votre premier combat que vous avez eu le feu dans le sang. On vous a rattrapés à d’autres tournants, et à la sortie des abattoirs, vous aviez froid dans le dos en défilant devant le général, avec son feuillage d’or et son cheval. Tas de soudards, on vous a eus! Un signe du chef, et ça court sur une mitrailleuse. Vous pouvez crâner, maintenant!»

Le ton d’Ablain était insupportable. Au contact des soldats, pour leur plaire, il avait pris un accent traînard, dont l’affectation m’inquiétait.

Ablain semblait fort sensible aux approbations de La Marche qui le fascinait par les étoiles de sa Croix de Guerre. Lui, le pauvre Ablain, à cause de l’extrême agitation de sa carrière militaire, n’avait décroché qu’un insigne étranger.

La Marche qui avait bu plus que nous tous, gardait son aplomb, mais je remarquais qu’il était soulevé par cette éloquence qui, pour s’humilier en bonne pocharde, n’en était pas moins pleine d’une esbroufe assez louche.

Il partit avec Impéria. Elle oubliait la vieille femme qui l’entretenait et qui l’attendait à la maison.

* * * * *

Vers le mois d’avril, j’avais cessé d’être soldat et je me promenais sur la Côte d’Azur, pas fier. Je me jetai dans les jupes d’une infirmière-major que j’avais connue quelque part. Elle me fit la plaisanterie de m’inviter à voir ses blessés. «J’ai un délicieux lieutenant de tanks, que vous devez sûrement connaître: Guy La Marche.»

Après m’avoir exhibé quelques paysans bretons et sénégalais, les derniers figurants qu’on avait pu ramasser pour la représentation d’adieu, sans frapper, elle ouvrit la porte de La Marche, qui était dans les bras d’une sorte de jeune homme. Elle ignorait ces choses et continua de les ignorer.

Je regardai le gamin qui pinçait les lèvres: un personnage conventionnel, n’en parlons pas. La Marche était gêné; moi, je devins triste. Cette chambre sentait la mort, une mort qui puait un parfum à la mode.

Il prit sur la table de nuit, entre le revolver d’ordonnance et le narcotique, un livre d’Ablain qui venait de paraître. Pour établir une communication entre nous par-dessus la tête de ce tiers, qui était habillé en artilleur lourd, il me parla de ces poèmes de guerre. Il ne fit que me déplaire.

Ce fut, une fois de plus, l’ennui de surprendre quelqu’un, dont on espérait qu’il ne pouvait tirer ses pensées que de soi, comme jadis un bonhomme tirait de sa cave le vin de sa vigne, courir emprunter des mots à n’importe qui. Et quelle gêne de voir un gaillard, dont la sûreté des gestes vous a toujours fait plaisir, tomber dans tous les traquenards du faux esprit et en sortir un jugement qui cloche.

La Marche avait fait la guerre avec générosité, mais, à cause de l’improbable artilleur, il n’osait pas les mots simples qui auraient été brefs et durs. Je m’aperçus qu’il nous ménageait l’un et l’autre. Ses paroles allaient vers moi, mais une inflexion ironique en détournait l’effusion loyale. La nonchalance de son corps achevait de les trahir et m’insultait.

Il était à moitié habillé et vautré sur son lit. Il avait aux jambes ses belles bottes qu’il regardait au-dessus de sa tête, et aux bras un pyjama assez sobre. Il était pâle, il avait déjà perdu sa patine guerrière. Ses yeux, dans cette position horizontale, allongés sous la paupière bleuie, écoulaient un regard faible.

Je respirais mal. Allais-je rayer de mes papiers ce garçon accepté de si bon cœur à Paris? Était-il si peu solide qu’il eût glissé sur cette pelure souillée?

Pourtant, j’aurais bien passé la soirée avec lui. Pour ne pas être seul, à cause de l’éternelle et bienfaisante curiosité, et parce que sa silhouette continuait néanmoins de me dire autre chose que ce que je venais de voir. Il fallait éliminer l’autre. Comment manger un morceau, et boire un verre, et rire, et ne rien dire devant ce garçonnet aux joues d’ouate rose?

Nous sortîmes. J’avais une voiture. Je leur proposai d’aller à Marseille. La Marche prit le volant, le petit se mit derrière et, pendant quelques heures, nous nous retrouvâmes les camarades que nous avions été le premier soir.

La Marche était fait pour maîtriser une force, pour appliquer ses muscles à une tâche. Aussitôt qu’il était en mouvement, il montrait une sorte de grandeur. D’un seul coup sa figure s’était purifiée, la courbe de son front n’était plus inquiétante sous la claque du vent, ses yeux dégainaient des regards précis, le souvenir des aubes parisiennes s’effaçait de ses joues, son menton achevait mieux son visage.

Point de conversation, mais une mélopée se formait de nos exclamations dociles aux sobres péripéties de la route. Amusement? Non. Contentement? plutôt. Joie? Oui. Nous roulions de plus en plus fort. Nous saluâmes avec confiance la nuit, grande compagne que nous avions perdue depuis le front. Elle couvrit les détails de son mouvement large: les villages sortaient à peine de la solitude; entre deux bois d’oliviers, un homme, dans l’éclat du zinc et des bouteilles multicolores, soulevait un verre.

Nous quittâmes la région des eucalyptus qui sentent fort parmi les lambeaux de leur écorce. Ce fut la région élevée et désertique qui entoure Marseille, Afrique déjà austère, pas encore secrète.

Nous entrâmes dans la ville où, parmi le sommeil et la mort, les cinémas prolongeaient une vie mondiale, faite de sottes amours, de cérémonies mesquines et des bonds de la jeunesse américaine.

Nous arrivions forts, presque menaçants; dans d’autres circonstances, nous aurions pu conquérir cette ville. Ce soir-là, nous aurions dû nous coucher. Nous allâmes au Vieux Port. Nous bûmes parmi des femmes dont la nudité était un artifice. Elles fumaient, elles lisaient des romans, elles cousaient, elles parlaient de leurs rêves. Bien que courtoises, elles ne nous trouvèrent pas gais. Avec d’autres, elles auraient été une dernière fois des filles de joie. Nous les laissâmes.

La Marche portait sur son épaule le paltoquet. Il le jeta en travers de son lit. Je les perdais de vue. J’entrai dans ma chambre, je pris un bain froid, je me couchai et m’endormis.

* * * * *

Le 1er mai 1919, je me baguenaudais dans les rues de Paris, avec Ablain. Nous attendions la dernière minute pour nous décider entre la révolution et la réaction. Il n’y eut rien d’éclatant. Une lente réaction, commencée en Europe depuis plusieurs années, continua ce jour-là comme les autres, et passa inaperçue.

Nous nous étions arrêtés, déçus, au bord d’un trottoir. Un formidable coup de trompe vint nous émouvoir. Un autobus s’arrête, devant la pointe de nos pieds.

Nous levons les yeux: Guy La Marche est au volant. Nous montons dans l’autobus. A deux cents mètres de là, arrêt brusque. De la plate-forme, nous apercevons La Marche qui dégringole de son siège. Alors que nous sommes descendus nous-mêmes, il nous heurte, il nous écarte en jurant et court vers un charretier qui s’éloigne en brandissant son fouet contre lui. La Marche, à une allure correcte, les coudes au corps, rejoint l’homme en quelques foulées, et d’une seule poignée, le descend de son siège. Il s’écarte un peu, prend position, allonge le bras et le met par terre.

Pendant ce temps, nos pieds nous ont portés jusqu’au point de chute.

--Qu’est-ce qu’il y a?

A une pommette de La Marche, un bref trait blanc sur fond rouge.

--Le salaud! il m’a foutu un coup de fouet en passant. Ah! mon salaud, va!

Il est ravi. Ablain, tout ému, a un geste gauche pour relever l’homme qui est ivre.

Arrivent des gardes municipaux. Nous sommes dans un quartier bourgeois; une petite foule leur conseille vivement de mettre en boîte cet ivrogne justement corrigé, car il est plus saoul d’idées que de vin. Quant à La Marche, on le laissa partir, après qu’on l’eut pris en note.

Comme c’était son dernier voyage, rieur, il nous proposa de l’attendre à la sortie du dépôt et de l’accompagner chez le commissaire.

--Je voudrais voir ce qu’ils vont faire de mon type. S’ils le repassent à tabac, le pauvre vieux!

Le commissaire reçut, sans aucune bienveillance, notre ami que nous suivions avec admiration. Ce jeune bourgeois, infatué de s’être promené dans la guerre, pourquoi se mêlait-il de défendre l’ordre? Qu’il en profitât, c’était tout ce qu’on lui demandait. Mais Ablain cita des noms imposants et, comme il réclamait, soudain hostile à la police, l’élargissement de son bonhomme, il l’obtint.

Le charretier était rafraîchi; dans la rue, il nous regardait avec méfiance et ahurissement. Mais il était bien content d’être sorti du lieu de supplice vers quoi ne le portait plus aucune ardeur.

--Avoue que c’est vache, ce que tu as fait, lui dit La Marche. On ne fout pas des coups de fouet à un homme... et sans prévenir encore... et puis en se débinant après.

--Ben oui, mais ce n’est pas votre métier.

--Ce n’est pas une raison pour me fouetter!

--Ben oui; mais vous ne faites pas votre métier. Pourquoi que vous vous mêlez de ce qui ne vous regarde pas?

--Mais si, mon vieux, ça me regarde.

--Faut laisser les travailleurs.

--Vous laissez tout tomber.

La Marche opposa tant bien que mal des bouts d’arguments tirés de son journal à ceux que son adversaire tira du sien. Mais ses manières étaient aisées, même ce tutoiement qui m’était pénible. L’autre s’amadouait.

Nous le laissâmes surpris de ce Premier Mai soudain rempli par une expérience et non par des mots.

Ensuite Guy me prodigua ses opinions. Je tâchais de les démêler.

Guy était réactionnaire. Du moins, le croyait-il. Et c’était vrai dans le sens intermittent du mot. Il était aussi incapable de manifester ses préférences profondes par des actes suivis et réglés que de les renier par un geste délibéré. Si relâché qu’il parût au courant des jours, on s’apercevait de temps à autre qu’il était encore attaché aux principes qui avaient nourri ses parents. Il réagissait selon ces principes, par un instinct affaibli aux seules possibilités de la défense, dans des cas isolés et parfaitement contradictoires avec d’autres cas où il ne se montrait nullement conséquent avec ses origines, mais où, n’ayant d’autres guides que ses sens en désordre, il s’engageait dans des voies dangereuses, comme un aveugle rebelle et perdu qui ne voudrait plus se fier qu’au son que fait sourdre sa canne d’un mur délicieux.

Engoncé de telle manière, il ne pouvait prononcer ni supporter une parole qui touchât à un ordre de choses dont on voit encore dans le monde présent les traces impérieuses, coupées çà et là par des pistes neuves et déroutantes dont nous ne voyons pas le but. Dans la terreur de certains mots qui, aussitôt échappés, auraient donné à sa conduite une signification décidément subversive, toute sa vie s’organisait dans une hypocrisie obscure contre ses croyances.

Lui qui se prélassait parmi les hommes de plaisir les plus veules, les intelligences les plus licencieuses, il n’aurait jamais souffert qu’on fît devant lui un mot contre les prêtres; mais il n’aurait jamais songé à entrer dans une église où quelques femmes supplient encore les gardiens du musée de leur expliquer le secret bienfaisant des tableaux et des statues, où quelques hommes volontaires luttent contre le lugubre engourdissement de l’âme du monde. Et tout d’un coup, le dimanche, entrent et sortent les dernières familles, les mains croisées sur leurs tares.

Il ne dirait jamais du mal de l’Armée, mais un jour à Londres je pensais à lui comme je revoyais les grenadiers, à la porte du Roi. Tuniques rouges, buffleteries blanches, énormes bonnets qui rappellent les plus féroces imaginations des guerriers sauvages. Ces jeunes hommes guindés vont et viennent rapidement devant leurs niches. Il y a toujours deux douzaines de passants arrêtés devant eux, c’est que ces mannequins rappellent le plus noble orgueil, le droit de se faire tuer pour un maître.

Ils portent sur l’épaule un fusil, ustensile déjà démodé. La même tradition exige que ces guerriers aient encore sur le front un peu de ce poil dont ils étaient autrefois couverts et que ce fusil soit agrémenté d’une sorte de couteau. Celui-ci rappelle les travaux qui ont rempli les annales jusqu’à l’avant-dernier siècle: deux hommes ne se donnaient la mort que de la main à la main, qu’après s’être un peu tâtés, peut-être regardés. Ils avaient le temps de se connaître, et l’âme de celui qui l’emportait s’augmentait de l’âme du défaillant.

J’avais vu dans l’œil de Guy, lors de l’incident du charretier, briller un sentiment vigoureux et inutilisable comme ce fer antique attaché à une moderne machine à tuer.

* * * * *

Mais nous étions arrivés au bar où Guy passait tous les soirs.

Le paltoquet, vêtu de gris londonien, se jouait d’un fétu. Il feignit de s’étonner et de s’amuser de nos aventures.

Guy était fort gai et tout à son aise, lampant les verres avec entrain.

Pour moi, il était sept heures du soir: les hommes ne travaillent plus; la soirée sera surprenante.

Ablain était galvanisé par les violents événements qui auraient pu survenir, et redressé dans son veston, se faisait l’effet d’un demi-solde, coriace amateur de plaies et bosses.

La Marche se pencha sur le paltoquet et, avec deux doigts, tira de sa poche un petit livre.

«Ah! Ah! jeune poète, nous y voilà donc.»

Du coin de l’œil, j’aperçois le titre: _Pattes de Mouches_. Cet exemplaire sur Japon porte une dédicace:

A Guy La Marche,

_La beauté est la seule gloire._

Suit la signature du paltoquet, accompagnée de dates compliquées. Le tout, d’une écriture d’institutrice.

Je me détournai pour permettre à Guy de se livrer au contentement sans craindre mon ironie. L’alcool assurait déjà sa désinvolture.

--Mais c’est très bien, mon petit gars... Je vais lire ça, cette nuit... Beau papier. Ah! voilà le fameux poème... «A un jeune guerrier»... «Printemps déchiré»... A part cela, qu’est-ce que vous devenez?

--La princesse est venue hier chez maman. Elle a été étonnante.

Guy était à la fois ironique et respectueux.

Sa première qualité était la modestie, mais j’en voyais sortir des faiblesses. Certes elle le maintenait assez loin des cercles où l’on met en commun une prétention à l’esprit, ce qui était une rare chance. Depuis notre conversation à l’hôpital, il s’était même trouvé une manière de contourner les obstacles. Quand il s’approchait d’un livre ou d’un tableau, il roulait des épaules et affectait de n’employer que des mots balourds, empruntés au jargon sportif, en sorte qu’il gardait un air de bon enfant dans ses jugements les plus téméraires.