Part 33
Il est difficile de parler de ces incidents sans vous amener à penser, mes chers auditeurs, que le docteur Newman, l’auteur de ce célèbre Traité, agissait dans un esprit d’astuce et d’insubordination. Rien ne saurait être plus loin de la vérité. Le docteur Newman croyait, d’une conviction ferme, que les Articles de l’Église d’Angleterre pouvaient être interprétés, en conscience, de la manière qu’il l’établissait, et qu’ils l’avaient été par des hommes de mérite de cette communion depuis le commencement de son histoire. Il agissait aussi entièrement en vue du système établi, et (si les autorités d’Oxford avaient connu leur véritable intérêt) en vue de l’Université elle-même. Il savait mieux que ces messieurs la profondeur et la réalité des aspirations vers Rome; il savait également que le moyen d’encourager ces tendances, c’était d’arrêter, sans nécessité, l’interprétation des Trente-neuf Articles. J’avoue, néanmoins, qu’il était impossible de faire la tentative de donner à ce formulaire une interprétation nouvelle, quoique vraie, sans qu’il y eût un semblant de subtilité de la part de l’auteur et la certitude d’un malentendu. Mais en encourant ces conséquences, le docteur Newman faisait ce qu’il s’est montré toujours prêt à faire: il se sacrifiait à un devoir public manifeste. Si les autorités d’Oxford avaient eu assez d’esprit pour se laisser guider par le docteur Newman, et si elles avaient permis au Traité XC d’atteindre son but sans lui chercher querelle, je ne dis pas qu’elles eussent empêché les conversions subséquentes à l’Église, mais elles les auraient retardées indéfiniment. Grâces soient rendues à Dieu qui en a ordonné d’une autre manière! Si le docteur Newman veut me permettre de lui offrir le témoignage d’une connaissance de près de trente années, relativement à un côté de son caractère, je dirai que si jamais il y eut un homme qui agît simplement en vue de l’objet placé devant lui, et qui fût dépouillé de ce qu’on peut appeler l’esprit _diplomatique_, cet homme c’est lui. Qu’un homme de ce genre pût être mal compris du monde, c’est un fait qui n’est ni nouveau ni inexplicable.--Il n’est pas inexplicable, parce qu’il n’y a rien qui ennuie le monde (si je puis user de cette expression familière) comme la simplicité, surtout quand il la trouve jointe à une profondeur à laquelle n’atteint pas sa pénétration; il n’est pas nouveau, parce que ce fut le lot de saint Paul et de ses compagnons d’être regardés «comme des séducteurs, quoique sincères[85].»
[85] II Cor. VI, 8.
Tandis qu’Oxford faisait son œuvre à sa manière, un effort du même genre, quoique indépendant, se poursuivait dans une petite chapelle qui «n’est pas à plusieurs milles» de _Cavendish square_[86]. Cette chapelle, qu’on a poétiquement dédiée à sainte Marguerite, ne devait certainement pas son nom à une sainte quelconque, mais à une dame titrée; et je puis l’assurer, en 1839, alors que je la connus pour la première fois, ses antécédents et son caractère révélaient un tout autre calendrier que celui de l’Église. C’était le champ le plus stérile qu’on pût imaginer pour faire un essai de Catholicisme. Son origine était protestante au dernier degré, allant se perdre dans un siècle de ténèbres très-rapproché de nous, et pire encore que la Réforme. Le représentant de ses traditions et le type de son caractère (encore avait-il pour lui l’avantage de l’antiquité) était un vieux clerc, à perruque brune, qui avait connu l’édifice «homme et enfant», presque depuis son origine. Cet édifice avait été construit vers l’époque de la Révolution française, et avait été d’abord une espèce de temple du déisme. Après une ou deux phases de transition, il devint une chapelle à la mode, et sa chaire fut successivement occupée par des défenseurs de l’Établissement, de l’Irvingisme, de l’Anglicanisme et d’une espèce de Tractarianisme modifié. Sous la dernière administration, ce temple était presque désert. Dans cet état de choses, l’évêque jugeait complétement inutile de remplacer le ministre sortant, lorsqu’il accepta, non sans quelque crainte, je pense, une offre que lui fit Oxford d’y mettre un homme de son choix.
[86] A Londres.
Toute l’histoire de Margaret-Chapel se retrouvait dans sa construction et dans son arrangement. Des galeries garnissaient les murailles; les bancs fermaient l’espace. Naturellement, il n’y avait pas de sanctuaire; mais immédiatement en face de la table de communion, et de manière à la masquer, s’élevait une énorme chaire, d’où le pupitre et le banc du clerc se détachaient et venaient finir dans le corps du bâtiment en échelle décroissante de proportion. Telle était Margaret-Chapel, lorsqu’elle passa sous l’administration d’un ecclésiastique d’Oxford, dont la principale qualité pour cette charge était une ferme résolution, dût-il échouer, d’appliquer les principes religieux qu’il avait appris d’hommes qui lui étaient bien supérieurs en science et en talents.
Ces principes, on ne peut le nier, se montrèrent assez vrais et assez forts pour tenir bon contre des obstacles sérieux. Le champ de l’action, quelque désavantageux qu’il fût, donna libre carrière à des essais religieux différents de ce qu’on aurait pu tenter, même à Oxford; et cela, tout en suivant les principes de cette ville, et surtout celui de ces principes qui a été défendu en théorie comme en pratique par le véritable fondateur de cette école, le docteur Newman. L’ordre et la beauté qu’on introduisit dans le culte divin étaient choses nouvelles pour le Londres protestant, mais l’expérience prouva combien cette innovation était en rapport avec les besoins de la nature humaine. La chapelle elle-même, malgré sa difformité, ne se montra pas aussi contraire qu’on aurait pu l’attendre à l’introduction des cérémonies. Grâce à des conseils judicieux et à de généreuses offrandes, l’intérieur de l’édifice prit un nouvel aspect. La chaire et le pupitre furent enlevés de leur ancienne position; et le pauvre clerc prit place, à contre-cœur, dans le corps de là chapelle, sans pouvoir, toutefois, réussir jamais à chanter son _amen_ d’un ton convenablement soumis. La table de communion, qualifiée maintenant du nom d’autel, était couverte d’un tapis cramoisi, sur lequel reposaient une croix et des chandeliers, dont les cierges non allumés restaient comme un signe permanent de l’inflexibilité épiscopale et comme l’emblème d’une espérance patiente. Les cierges, cependant, ne demeurèrent pas toujours éteints; car périodiquement la nuit remplaça le jour, et parfois la nature vint nous favoriser d’un brouillard propice.
Tout ceci, mes amis, doit vous paraître quelque chose d’infiniment absurde. J’en conviens, je ne saurais justifier ces cierges non allumés, et encore moins cet attachement excessif pour des brouillards. Mais, à part quelques extravagances de ce genre, toute cette réforme, je vous l’assure, avait son côté sérieux et sa réalité, comme l’ont prouvé, vous l’admettez, je pense, ses résultats auxquels on ne songeait pas même alors: Margaret-Chapel a donné quelques vingtaines de convertis à l’Église Catholique, en y comprenant quatre de ses ministres successifs; et cela, alors qu’on ne se proposait autre chose que de travailler à l’avancement de l’Église d’Angleterre. Cette chapelle a continué son œuvre, après que je l’ai eu quittée. A cette heure elle est devenue une des plus magnifiques églises du royaume, et elle est appelée, j’en suis convaincu, à poursuivre encore sa mission. D’après quelles idées ou d’après quels principes elle a été administrée depuis mon départ, c’est ce que j’ignore; mais je sais que celui qui m’a succédé dans l’administration, et qui est encore son ministre actuel, est un homme d’une vie irréprochable, d’une très-haute probité, du plus aimable caractère et d’intentions très-droites. Aussi ne douté-je pas qu’il ne sorte beaucoup de bien des efforts sincères d’un tel ecclésiastique, quoique je ne puisse pas voir présentement de quelle manière. Il me sera plus facile de dire quelle pensée présidait à l’administration de Margaret-Chapel, lorsque j’en étais chargé. Notre principal objet était d’élever le caractère moral et religieux de notre troupeau, par le moyen d’un enseignement aussi catholique que le permettait une loyale interprétation des formulaires reçus. Nous étions persuadés que, puisque l’Église d’Angleterre était historiquement et positivement une Église nationale, il y avait place dans son sein pour toutes les phases de la religion protestante qu’on pourrait faire entrer dans ses formulaires, évidemment latitudinaires de l’aveu de tous; et, de plus, qu’il s’y trouvait aussi de la place pour cette forme extrême d’Anglicanisme, Protestante seulement jusque-là qu’elle n’est pas Romaine. Je ne veux pas, pour l’heure, défendre cette manière de voir; mais quelque absurde et peu justifiable qu’elle puisse paraître aujourd’hui, je crois (et c’est la seule excuse que j’apporterai en sa faveur) que c’était là, au fond, une _honnête_ méprise. Quant à la partie liturgique de la question, nous étions convaincus que, comme les Articles de l’Église d’Angleterre donnaient une grande latitude, en ce qui touche à la vraie doctrine; ainsi ses rubriques donnaient, également, une latitude non moins grande en ce qui regarde les cérémonies. Mais il est évident que cette interprétation de l’objet dont il s’agit, quoique vraie en thèse générale, était renversée, dans les deux cas, par ce Protestantisme d’_esprit_ qui anime toute l’Église et toute la nation d’Angleterre: Protestantisme qui, après tout, et non pas la lettre des formulaires, est le vrai signe distinctif du caractère de la religion nationale. Le _génie_ de l’Église Catholique s’harmonise avec ses doctrines et ses pratiques de dévotion. C’est là le véritable secret de notre force et de nos succès. La doctrine et les observances catholiques sont en tout point opposées aux maximes et à l’esprit du monde. Laissées à elles-mêmes, sans union, sans rapports visibles, sans traditions, et, par-dessus tout, sans secours surnaturels, cette doctrine et ces observances n’auront jamais de chance de succès dans la lutte avec les puissances des ténèbres. «La doctrine romaine» sans autorité, et les pratiques catholiques sans fondement, ne peuvent avantageusement lutter contre les comités paroissiaux, les Parlements et les Conseils privés. Il n’est pas nécessaire d’avoir l’œil prophétique pour prévoir que l’histoire des vingt dernières années de l’Église anglicane sera l’histoire des vingt années à venir, seulement avec une répétition plus marquée des mêmes traits. Les sentiments catholiques se développeront à l’ombre de la tolérance, et ils se répandront grâce à la lutte. Les évêques anglicans n’agiront pas jusqu’à ce qu’ils y soient contraints; mais ils trouveront la punition de leurs délais dans la résistance vigoureuse de l’œuvre qu’ils auront à renverser. On doit les plaindre, et non pas les blâmer. La tâche qu’ils ont à remplir aurait défié les forces d’un Athanase ou d’un Ambroise. Pour des hommes tranquilles, produits de temps de calme, c’est déjà une besogne assez dure que de détruire seulement l’empire du mal; et, cependant, les autorités de l’Église d’Angleterre ont entrepris une œuvre plus rude encore,--elles luttent avec l’Esprit de Dieu.
Me proposant de vous donner une juste idée du célèbre récit du docteur Newman, autour duquel je veux grouper toutes les observations de ma Conférence de ce jour, il m’est nécessaire de vous parler encore quelques instants de la partie _esthétique_ (ou de fantaisie) du Mouvement. Il est certain que parmi les hommes d’un esprit raffiné, mais d’une éducation superficielle, comme il s’en trouve à nos deux grandes universités, plusieurs voulaient embrasser le côté facile du Catholicisme et repousser le côté pénible; suivre cette religion comme sentiment, et ne pas en tenir compte comme règle. Toute une coterie de ces _amateurs_ catholiques venait de paraître, et, soit dit en passant, je ne nierai pas que beaucoup d’entre nous ne fussent, plus ou moins, en danger de tomber dans cette grande erreur. Les uns s’attachèrent à l’architecture; d’autres aux cérémonies, selon la pente de leur goût naturel, selon les sociétés, locales ou étrangères, avec lesquelles ils étaient le plus en rapport. La manie de l’architecture était, à bien des égards, plus élevée, plus honorable et plus populaire que l’autre; et pour cette raison, peut-être, elle n’était pas moins dangereuse. C’est une bonne fortune pour la cause de la vérité, lorsque l’erreur se trahit elle-même. Or, tel fut précisément le cas dans les excès qui se rapportaient aux cérémonies religieuses. Des révérends furent accusés, avec assez de vraisemblance, de brûler de l’encens en guise de pastilles; et «les fleurs sur l’autel» furent défendues avec un zèle qui aurait fait honneur à un confesseur de la foi. On racontait aussi que certains ministres avaient fait des génuflexions devant des évêques, malgré les protestations de ceux-ci, que d’autres s’étaient inopinément présentés à eux en surplis ou en chapes. On disait (et sans doute par plaisanterie, mais des plaisanteries de ce genre témoignent de réalités), on disait que la doctrine de l’intercession des saints avait été fondée sur la «prière de saint Chrysostome» qu’on trouve dans le service du matin. Ce qu’il y a de sûr, c’est que le «louez le Seigneur» avait suggéré l’introduction des neuf alléluia chantés en chœur. Un second avantage, c’est que, relativement à ces extravagances, les Catholiques Anglais, comme les étrangers, nous étaient visiblement opposés. Mais le contraire de tout cela était vrai en ce qui regarde l’engouement architectural. Le goût des cérémonies n’est nullement anglais. Tous les préjugés de la nation devaient donc s’élever contre cette nouveauté. Mais il n’en est pas de même de l’alliance du Catholicisme avec l’art. Nos magnifiques cathédrales, dont l’origine catholique est un fait d’histoire, tandis que leur destination protestante n’est qu’un simple fait de possession, sont des liens naturels entre l’ancienne religion et l’esprit national, et ce n’est pas évidemment sans raison qu’on les regardait, avec les idées qu’elles font naître, comme une base commune sur laquelle Protestants, Anglicans et Catholiques pourraient signer leur union. La grande société Camden, à Cambridge, comptait parmi ses membres des dignitaires de l’Établissement, et même un évêque. Ces messieurs, cependant, ne se proposaient qu’une renaissance religieuse. Il y a plus: les Catholiques Anglais, qui restèrent toujours en dehors des sympathies de «l’Anglo-Catholicisme», furent regardés avec faveur à cause de leur intérêt bien connu pour _cette_ face du grand prodige Tractarien. Tout cela, naturellement, et pendant un certain temps, paraissait un avantage; mais le docteur Newman, il n’y avait pas à s’y tromper, ne put jamais voir avec la moindre satisfaction ce résultat particulier de son œuvre, qu’il avait, au reste, prédit clairement. Il vit, dès le principe, ce que le fait prouva bientôt, que la phase architecturale du Mouvement était aussi vide que celle du rituel; et cela, pour les raisons que nous venons de donner, et pour d’autres peut-être. Il avait toujours dit que ce serait un jour malheureux pour la cause de la vérité que celui où l’idée de la beauté extérieure de la Religion prendrait le pas sur l’idée de sa sévérité. Or, cela fit que les hommes (à la tête desquels se trouvait le docteur Newman) qui regardaient les cérémonies de la religion comme une expression de la majesté, de la beauté et de l’ordre divins, s’efforcèrent, à la même époque, avec plus ou moins de succès, de témoigner par leurs actes publics de l’importance d’une Religion sérieuse. On craignait que, une fois dépouillé du caractère particulièrement moral de l’enseignement d’Oxford, l’intérêt pour la grande œuvre manquât d’un contre-poids salutaire.
Ce qui protégea surtout Oxford contre les notions mal comprises ou superficielles, ce furent les sermons que le docteur Newman donnait, toutes les semaines, du haut de la chaire de Sainte-Marie. Ces admirables discours étaient suivis par tous ceux qui prenaient intérêt à la grande controverse, et ils fournissaient l’aliment spirituel aussi bien qu’intellectuel qui soutenait le religieux Oxford dans l’intervalle. Les esprits les plus profonds, alors même qu’ils n’en goûtaient pas encore entièrement les doctrines, y trouvaient, au moins, matière à faire des recherches. Les plus simples et les moins instruits des étudiants eux-mêmes n’y assistaient jamais sans en emporter quelque leçon inappréciable de sagesse et de vérité pratiques. Non-seulement la doctrine, mais le culte anglican aussi trouvait à Sainte-Marie une vie et une puissance nouvelles. La majesté calme et le pathétique touchant qu’on savait y répandre lui donnaient presque le cachet de vraies cérémonies. Je vois encore, à cette heure, le maintien recueilli des assistants qui annonçait des cœurs pénétrés jusqu’au fond du sentiment de leur acte religieux; j’entends encore, avec ses chutes plaintives et ses pauses saisissantes, le chant mélodieux qui devenait pour les paroles sacrées un commentaire admirable, et qui donnait au narré de l’Écriture l’intérêt le plus haut et la réalité la plus vivante. Telles furent donc, parmi les influences rassurantes, celles qui préservèrent Oxford en grande partie d’une fausse direction.
Mais revenons à notre sujet. Les résultats de cet engouement pour l’architecture et pour les cérémonies avaient, dans les deux cas, le même cachet d’excentricité, lorsqu’ils manquaient de ces puissants correctifs moraux et religieux. Ce qui correspond proprement à l’art du moyen âge, non moins qu’aux cérémonies (comme tout le monde l’admettra), c’est le culte catholique et pas un autre; aussi les églises bâties, d’après les modèles catholiques, pour le service protestant, sont de tous les charlatanismes le plus grotesque, parce que c’est le plus pompeux. Cependant, vers cette époque, le grand Mouvement d’Oxford, celui qui était basé sur des principes vraiment solides, et qui était environné à son centre des réalités les plus sérieuses, devait se voir accuser faussement de toutes ces applications extravagantes. Les folies des disciples zélés, mais indiscrets, ne voulurent pas s’éteindre avec les cierges, ni s’évaporer avec l’encens: elles aspirèrent à vivre sur le bronze séculaire et la pierre impérissable. Des autels sans sacrifice, des jubés qui ne cachaient pas de mystères, des niches de saints, des bas-côtés sans processions, et des sanctuaires sans la très-sainte Présence donnaient un corps à ces brillantes illusions et les perpétuaient. Des piscines ouvertes appelaient, mais en vain, les restes des éléments, casuel ordinaire du clerc. On construisait des bénitiers qui devenaient le réceptacle de la poussière et des toiles d’araignée; des anges sculptés se trouvaient logés dans des demeures surprises de les voir; et des démons à face hideuse s’échappaient, comme en fuyant, des porches du temple, tandis que, pour une raison contraire, ils auraient bien pu continuer à y habiter en toute sécurité.
Nous devons toutefois ajouter, en bonne justice, que les essais de Catholicisme se faisaient aussi dans une sphère plus haute. A la même époque, plusieurs établissements religieux poursuivaient leur marche avec succès, au profit de chacun de leurs membres en particulier, comme de la communauté en général; et cela, malgré tous les désavantages effrayants du système protestant. Parmi ces maisons se faisait remarquer, au premier rang, sous tous les rapports, le collége fondé par le docteur Newman à Littlemoor[87], près d’Oxford. Si je ne me trompe, feu le R. P. Dominique, autorité de poids en ces matières, a dit, à cette époque, dans le _Tablet_[88], que cette institution lui rappelait les monastères catholiques de la plus rigoureuse observance. Il m’a été donné plusieurs fois de passer quelques jours dans cette aimable retraite avec le docteur Newman, et, j’aime à le proclamer, celui qui se rappelle le sentiment de calme religieux que l’âme y éprouvait; la bibliothèque avec son vrai parfum d’ouvrages théologiques; les lecteurs studieux qu’on voyait dans cette salle, chacun assis à une table séparée avec son in-folio; le silence de ce lieu, rendu sensible par le mouvement monotone de la pendule placée sur la cheminée; celui encore qui a toujours partagé le repas frugal et silencieux de la communauté, dans un réfectoire bien pauvre, ou qui a assisté aux Heures dans la sombre petite chapelle, remarquable par son grand rideau rouge, son crucifix et son air de solitude impénétrable;--celui-là, dis-je, qui a été témoin de ce spectacle, doit reconnaître forcément qu’il n’y avait pas là de «charlatanisme.» Disons-le, c’était l’ascétisme du désert qui conduit au Christ. Et qu’un établissement si remarquable à tous les points de vue, si magistral dans sa conception, si habilement dirigé, si dépourvu, selon toutes les apparences, de tout ce qui pouvait faire naître le désir d’un changement ou l’espoir d’une amélioration; qu’un tel établissement pût tomber tout à coup, sans pression extérieure et sans décadence intérieure, c’était là peut-être la preuve la plus évidente pour ses hôtes qu’ils n’avaient pas de «cité permanente»[89] hors de l’Église de Dieu.
[87] C’est dans cette maison de retraite que le père Newman a fait son abjuration avec deux de ses disciples, le 9 octobre 1848.
[88] Journal anglais catholique.
[89] Héb. XIII, 14.
Cependant l’état florissant et la régularité habituelle des établissements de ce genre ne devaient être ni une garantie ni une sauvegarde contre les accidents qui, comme le canon d’alarme, servaient à réveiller les plus calmes de leur sommeil, et à indiquer que quelque chose de désastreux ou de triste se passait dans le lointain. Chaque maison religieuse a besoin d’une certaine classe de personnes, qu’il était singulièrement difficile de gouverner dans l’état de choses que je décris, je veux parler des frères lais. On ne pouvait attendre de ces braves garçons qu’ils se tirassent d’affaire avec le même bonheur que leurs supérieurs en âge et en mérite; et parfois ils devaient rabaisser le caractère de l’institution la plus florissante, mettre sa stabilité en péril par un simple acte de gaucherie, résultat naturel de leur fausse position. L’histoire suivante, qui se rapporte à ce sujet, est un fait littéralement vrai. Dans un certain établissement qui affectait la vie religieuse, c’était la coutume des supérieurs d’admettre à leur table les jeunes gens qui les servaient comme des espèces de «frères lais»; et, je vous l’assure, ce n’était pas sans un acte de mortification de part et d’autre. Un jour frère Isaac (c’est le nom que nous donnerons à notre héros) chercha très-naturellement à échapper à la cage dans laquelle on le retenait, avec les plus pures intentions sans doute, mais avec une prudence contestable; il voulut se marier avec une personne qui demeurait de l’autre côté de la rue. L’objet de ses affections se trouvant appartenir à un rang de la société un peu plus élevé que le sien, il devint nécessaire pour lui de rassembler et de montrer, à son plus grand avantage, toutes les preuves qui pouvaient établir qu’il était «un _gentleman_». Or, parmi les nombreuses recommandations qu’il produisit en sa faveur se trouvait celle-ci, que «dans la famille au sein de laquelle il avait le bonheur de résider, ce jeune homme vivait dans les rapports les plus intimes avec les personnes de la maison, et qu’il avait l’habitude d’être un de leurs convives au dîner».