Perte et gain

Part 34

Chapter 343,796 wordsPublic domain

Il y avait encore une autre forme d’illusion innocente, dont quelques esprits étaient préoccupés, et qui dépassait toutes les autres dans son absurdité presque incroyable. Il vous faut donc savoir, mes amis, que l’idée de conversion à l’Église Catholique, que plusieurs personnes encourageaient à cette époque, était, non pas celle d’une soumission partielle à son autorité, mais bien celle d’une union entre l’Église Catholique et l’Établissement, ce qu’on appelait alors, les «Églises d’Angleterre et de Rome». Ce plan, s’il eût été exécutable, avait sans doute plusieurs avantages sur celui des conversions séparées: il faisait moins de violence à tous les sentiments nationaux, sociaux, domestiques, ou personnels; il nous promettait la conversion en masse de l’Angleterre, au lieu de sa conversion en détail. Vous me direz, peut-être, que parmi d’autres avantages, ce plan nous aurait permis, à nous ecclésiastiques, de garder nos bénéfices. Je crois toutefois que ce point particulier en sa faveur n’eût rien ajouté auprès d’aucun de nous à ce qu’il offrait par lui-même d’attrayant.

Je vous présente ce projet sous son côté le plus beau, parce que je suis obligé de vous avouer qu’il avait conquis un corps respectable de partisans. Au reste, si vous étiez trop disposés à le critiquer, il faut que vous sachiez une chose qui rectifiera vos idées à cet égard, et qui vous empêchera de lancer toute la bordée de votre vertueuse indignation contre les pauvres Puséistes. Le fait donc est que ce grand et intéressant dessein trouva une certaine faveur auprès d’excellents catholiques. Il en eut un, cependant, qui, malgré sa profonde sollicitude pour ramener au bercail les chercheurs d’Oxford, ne voulut jamais l’encourager, ne fût-ce que pour une heure; je veux parler du docteur Wiseman, qui désapprouva, dès le principe, toute idée d’unité catholique basée sur un pacte entre l’Église et l’Établissement. C’était toutefois une manière de voir qui, en tant qu’elle n’impliquait pas le sacrifice d’une doctrine ou d’un principe fondamental, pouvait être embrassée par tout catholique, et que quelques catholiques éminents, en effet, étaient disposés, pour un certain temps, à regarder avec faveur, ou, au moins, avec indulgence. Aussi, lorsque, d’après la tournure que ce projet prit dans la pratique, je l’appelle absurde, je désire que l’on comprenne que je ne fais pas allusion à l’idée elle-même, mais à quelques-unes des conséquences que renfermait le plan lui-même.

Or, d’une manière ou d’une autre, il nous arriva de ne pas songer, chose merveilleuse! que, pour le succès de tout projet d’union, le consentement des deux parties est nécessaire. Comme l’Irlandais dans ses plans de mariage, nous avions «notre propre consentement» dans l’affaire: mais nous oubliions qu’il y en avait un autre à demander. Tout était pour le mieux... d’un seul côté. Non-seulement les termes d’union étaient rédigés, mais ils étaient déjà acceptés (en imagination); et l’on se représentait l’Angleterre, en idéal, comme une dépendance volontaire et florissante de l’Église! Nous n’avions pas à élever des cathédrales, car elles étaient sous la main, et elles comptaient au rang des plus riches et des plus belles; sous leurs voûtes, le culte catholique devait se trouver dans son lieu naturel. Les abbayes en ruine pourraient être facilement restaurées et devenir l’instrument de la charité envers les pauvres; elles seraient (comme on l’a dit spirituellement) des «_workhouses_ d’union» d’une nouvelle espèce. La réforme du personnel de l’Établissement présentait une difficulté plus grande, mais non insurmontable, pourtant. Les chapitres aussi reprendraient naturellement leur forme normale de sociétés ou de colléges religieux; et personne ne pouvait positivement prédire quel ne serait pas l’effet moral d’une mitre, d’une crosse et d’une chape, même sur l’archevêque de Cantorbéry. La grande difficulté, toutefois, était bien moins avec les dignitaires qu’avec leurs femmes. Mais si les bons sentiments de ces dames ne les amenaient pas à désirer une séparation de biens, l’obstacle pourrait être levé, en suspendant pour un temps la loi du célibat ecclésiastique. Tout cela, il faut l’avouer, était un château en Espagne bâti sur une échelle gigantesque; et je sens, tout en vous faisant cette description, combien il est impossible pour moi de vous persuader que je ne plaisante point. Mais je vous l’assure, sans la moindre équivoque, une bonne partie de ce que je viens de vous dire a été proposé sérieusement; et ce qui, dans mon discours, a été naturellement ridiculisé charge fort peu le tableau de l’Église Utopique, que plus d’un fut tenté de réaliser dans l’ardeur de son jeune zèle.

Maintenant, mes amis, je vous ai mis en état, je l’espère, de goûter mon premier extrait de «Perte et Gain», livre qui, sans une certaine connaissance des temps auxquels il se rapporte, doit être absolument incompréhensible. Je n’ai pas besoin de vous dire que «Perte et Gain», quoique encore sans nom d’auteur[90], a été publiquement reconnu, comme étant son œuvre, par le docteur Newman, qui a ainsi justifié le jugement qui fit prononcer, tout de suite, à ceux qui connaissaient personnellement l’écrivain, que ce livre, d’après ses caractères intrinsèques, devait sortir de sa plume. Car dans cette peinture magistrale des personnages, dans ces esquisses si vraies de la nature humaine, dans cette plaisanterie élégante et enjouée, dans cette pureté si bien sentie de pensée et d’expression, dans cette modestie de l’auteur à passer sous silence la part qu’il a prise aux événements qu’il raconte, dans ce savoir et cette puissance d’argumentation; de plus, ajouterai-je, dans cette bonté exubérante du cœur et dans cette charité de jugement qui distinguent cet ouvrage, ils ne tardèrent pas à reconnaître l’esprit qui naguère avait brillé d’un si vif éclat du haut de la chaire de Sainte-Marie, et la voix qui, dans le réfectoire d’Oriel, ravisait ses auditeurs, tenant, par mille charmes, dans une captivité volontaire de confiance et d’amitié, tout ce qu’Oxford renfermait d’hommes d’élite.

[90] _Perte et Gain_, en effet, est sans nom d’auteur dans les trois éditions anglaises; mais le R. P. Newman a eu l’extrême bonté de nous permettre de placer son nom en tête de notre traduction.

Je vous exposais, il n’y a qu’un instant, mes amis, les résultats produits par le «Mouvement d’Oxford» sur quelques-uns de ses disciples les moins sagaces et les moins prudents; je vous prie de vous rappeler ce que je vous ai dit là-dessus et de me permettre, en même temps, de vous faire assister à la conversation suivante, qui a lieu entre deux jeunes gens et deux demoiselles, qui s’étaient laissé prendre à ce qu’on appelle communément «le Puséisme», par le côté le plus stérile et le moins estimable. Et ici, laissez-moi vous dire, une fois pour toutes, que j’emploie ce mot «Puséisme», simplement pour ma commodité, et non parce que je l’aime. Car, d’abord, il est irrespectueux à l’égard d’un excellent homme, qui n’a jamais désiré ni mérité d’être regardé comme le fondateur de l’école de religion que ce mot désigne; et, en second lieu, il proclame une injustice vis-à-vis d’une grande et sainte œuvre, accomplie en dehors de l’Église, en la représentant, ce qu’elle ne fut jamais de la part de la généralité de ses chefs, comme une simple entreprise calculée d’avance et faite avec un esprit de sectaire.

La scène se passe à Oxford, un jour de fête, entre 10 et 11 heures du matin. Les deux jeunes gens, White et Willis, ont déjeuné chez un de leurs amis, et, trouvant sur leur chemin une église ouverte, ils y entrent.

--Ici M. le chanoine Oakeley cite le passage qui commence par ces mots: _Une vieille femme nettoyait les bancs..._ Jusqu’à ceux-ci: _carmélites de la réforme de sainte Thérèse_. V. p. 56.--Puis il continue:

L’auteur nous a dit que ces demoiselles «ne se connaissaient pas elles-mêmes»; et peut-être quelques-uns d’entre vous suspectent déjà que l’intérêt de ces jeunes personnes, sans qu’elles s’en doutassent, ne se rapportait pas à un objet purement ecclésiastique. Supposant que tel soit le cas, ce que je me garderai bien d’affirmer, on était alors, évidemment, arrivé à un point où cet intérêt devait prendre un caractère d’inquiétude et même de tristesse. Et c’est là sans doute la raison qui fait dire à notre auteur que, tandis que la conversation s’était jusque là tenue sur la limite de la plaisanterie et du sérieux, elle prit en ce moment «un ton plus réfléchi et plus doux».

--M. le chanoine Oakeley continue la citation ci-dessus et la poursuit jusqu’à ces mots: «_tant de choses étranges, extravagantes arrivent à mes oreilles!_--Il ajoute ensuite:

On doit reconnaître qu’au moins dans cet exemple, les deux demoiselles avaient quelque chose à dire en leur faveur. Mais un des plus malheureux effets du «Mouvement», lorsqu’il était mal compris des personnes ignorantes, c’était de soulever la jeunesse contre les pères et les mères, ainsi que contre les «pasteurs et les maîtres spirituels». Aussi le but de notre auteur, dans ce brillant passage, est sans doute de nous montrer que le bien ne saurait venir que des personnes qui cherchent la lumière au milieu de leurs perplexités d’esprit, tout en accomplissant leur devoir, avec humilité et patience, dans «l’état de vie où il a plu à Dieu de les placer». Ne soyons donc pas surpris que ni White ni miss Bolton ne deviennent pas catholiques dans la suite de l’histoire. Au contraire, nous les voyons reparaître, au chapitre 2 de la IIIe partie, comme mari et femme, dans une position opulente et avec des vues modifiées. Willis, le moins loquace des deux amis, se fait catholique d’une manière abrupte et peu satisfaisante, mais il finit par devenir Passionniste. Quant à miss Charlotte, la plus jeune des sœurs, elle quitte la scène, sans même qu’on fasse allusion à son avenir.

Notre auteur n’est rien moins que sévère, relativement à son ancienne communion. Dans les personnes de Campbell et de Carlton, il montre les principes de l’Église d’Angleterre sous leur jour le plus favorable. Dans une sphère moins élevée, M. et madame Reding (leur fille Marie appartient à une classe plus haute), et même notre amie madame Bolton nous reproduisent avec honneur les effets de leur éducation. Tous ces personnages déploient plus ou moins les vertus calmes de famille, unies à un sentiment très-réel et très-pratique de la religion, ces vertus qui sont un résultat assez ordinaire de l’enseignement de l’Église Anglicane. Mais le caractère éminent du récit est celui de son héros, de Charles Reding. Franc, pur d’intention et plein de confiance, ce jeune homme passe du sein d’une famille chérie et de la solitude de sa paisible demeure, dans le tourbillon d’Oxford, à l’époque où le grand «Mouvement Religieux» est à son apogée. Il entre à l’Université avec un esprit candide, pensant bien de toute autorité constituée et prêt à recevoir l’instruction de toute main. Bientôt il trouve qu’au lieu de cette vérité unique qu’il est disposé à recevoir, il a à choisir entre une foule d’opinions, toutes soutenues avec une égale assurance, sans qu’aucune puisse produire une sanction de quelque valeur. Il trouve que les oracles de l’Université, lorsqu’on les interroge sur les points principaux de leur enseignement, ne peuvent donner que des réponses douteuses et renvoyer l’étudiant investigateur au jugement privé, dont celui-ci cherche précisément à secouer le fardeau. C’est ainsi que du rôle de disciple, qui est naturel à son âge et à son caractère, Charles Reding est investi brusquement de celui de juge, malgré ses répugnances et son inhabileté. Cependant, quoique très-circonspect dans ses démarches et très-consciencieux dans sa conduite, il se trouve tout à coup l’objet d’un espionnage et la victime d’un soupçon. Ses plus innocentes remarques sont recueillies à son préjudice, et les explications qu’il en donne ne servent qu’à le jeter davantage dans le discrédit. Sans qu’il le sache, on lui fait la réputation d’un «homme de parti»; ses espérances sont brisées et son arrêt scellé. Tourmenté, mal compris, et «jeté hors de la synagogue», il se trouve, sans effort et presque sans l’avoir voulu, un enfant de la sainte Église, tel qu’un pauvre orphelin qui, longtemps le jouet des étrangers, se réveillerait tout à coup dans les bras d’une nouvelle mère. Le docteur Newman nous dit, et avec vérité, que son récit «ne repose pas sur un fait». Charles Reding est un caractère qui, tout autant que je puis me le rappeler, n’a pas eu son modèle vivant au temps auquel il se rapporte; mais, bien certainement, il représente une classe véritable de caractères, et son histoire, quoique une fiction, témoigne d’une vérité. Il y a eu, à notre époque, des conversions qui ont fait voir le bien sortant du mal d’une manière plus éclatante que celles qui étaient le résultat naturel de dispositions meilleures. Il y a eu des cas dans lesquels (si nous considérons la loi ordinaire de la conduite de Dieu), on ne trouve d’autres préliminaires naturels ni d’autres prédispositions à une si grande faveur, qu’une intention droite. Il y en a eu d’autres, peut-être, qui, selon toute apparence, avaient à peine cette sauvegarde contre une illusion possible. Eh bien, Dieu a tout ordonné selon sa miséricordieuse Providence; fortifiant ce qui était bon, corrigeant ou purifiant ce qui était mauvais ou erroné; abandonnant, hélas! dans un petit nombre de cas, le péché d’un esprit orgueilleux à son châtiment naturel, et punissant un changement trop précipité par une apostasie malheureuse. Le prophète Osée semble parler de ces exemples funestes, lorsqu’il dit: «Ils ont semé du vent et ils moissonneront des tempêtes; il n’y demeurera pas un épi debout; son grain ne rendra point de farine, et s’il en rend, les étrangers la mangeront[91].

[91] Osée, VIII, 7.

Mais il y avait aussi des cas différents de ceux dont Charles Reding est un exemple. Il y avait des hommes de dispositions simples, innocentes, véritables éléments caractéristiques du Catholicisme. Ces hommes n’avaient ni désir, ni aspiration au delà de la sphère où la Providence les avait placés, jusqu’à ce que le terrain sur lequel ils paraissaient se tenir debout vînt à leur manquer, et qu’ils fussent poussés en avant par le simple instinct de leur propre conservation. Ils aimaient leurs verts cottages et leur belle terre natale. Les pays étrangers avec leur esprit remuant et leur culte étrange n’avaient pas d’attraits pour eux. Là où ils avaient toujours été, c’est là qu’ils désiraient rester toujours. A leurs yeux, les joies de l’enfance étaient celles de l’âge mûr. Mais ce n’est que dans l’Église Catholique que la réalité de la vie répond aux rêves du jeune âge; seule, l’Église peut remplir d’un bonheur plus grand encore ces vides que le temps fait nécessairement dans le sanctuaire de nos premières joies. Avez-vous jamais lu les vers si beaux et si touchants de Cooper «sur la réception du portrait de sa mère»? Qui ne comprend la consolation qu’un homme aussi sensible eût trouvé dans la contemplation de la sainte Vierge! Eh bien, il y avait des âmes tendres, affectueuses et souples, qui aspiraient après quelque chose de meilleur et de plus durable que ce monde ou que les espérances d’ici-bas. Or, comment le Protestantisme, même dans sa forme la meilleure, satisfit-il jamais à ce besoin? Par des vues terrestres, moins belles, mais non moins fugitives que celles qui s’étaient évanouies, ou par des rêves plus beaux sans doute, mais tout aussi vaporeux. «_Mais_», nous dit le docteur Newman, «_lorsqu’un homme..._» (citation jusqu’à ces paroles: «_comme un disciple à son maître._» V. pag. 169.)--Après quoi M. le chanoine Oakeley ajoute:

La première des citations suivantes vous montrera Charles au sein de sa famille; la seconde, au milieu de ses perplexités d’Oxford; la troisième, dans son état de transition; la dernière, enfin, dans son état de quiétude.

--Ici, premier extrait à partir de ces mots: «_Charles était un fils affectueux..._» jusqu’à ceux-ci: «_j’aurai de l’énergie au jour venu._» V. pag. 85.--M. le chanoine Oakeley ajoute:

Le vague soupçon exprimé ici par Charles, que l’espèce de bonheur qui l’environne ne réponde pas complétement aux besoins de son être immortel, est admirablement développé dans la suite de l’histoire. La visite de M. Malcolm, «un ami de la famille», sert à donner à ce sentiment de crainte une forme un peu définie; et ce sentiment se dessine encore mieux dans quelques conversations touchantes de Charles avec sa sœur Marie. Bientôt après, le père de Charles meurt, et alors viennent tous les tristes accessoires d’un deuil de famille. Ainsi sont brisés pour Charles les liens qui l’attachent à sa maison terrestre. Différents événements qui lui arrivent à Oxford agissent dans le même sens. Le principal de ces événements, c’est le soupçon d’excentricité religieuse auquel il se trouve exposé, et qui bientôt se termine par un fait décisif, comme l’auteur va nous le raconter.

--Extrait, depuis ces mots: «_Nous devons dire au lecteur..._» jusqu’à ceux-ci: «_bannissement était supportable._» V. p. 189.--M. le chanoine Oakeley ajoute:

Je ne vous raconterai pas, mes chers auditeurs, les démarches, qui, au reste, ne sont ni nombreuses ni difficiles, par lesquelles Charles est amené jusque sur le seuil de l’Église Catholique. Maintenant, il n’a plus qu’une épreuve à surmonter; mais aussi c’est la plus terrible, quoique ce ne soit pas la dernière.

--Extrait, depuis ces mots: «_Charles descendit..._» jusqu’à ceux-ci: «_vers Collumpton._» V. p. 273.--M. le chanoine Oakeley continue:

Charles avait encore un bien rude temps à affronter avant de se trouver sain et sauf dans le port. Cependant, comme je ne me propose pas de vous donner une analyse de «Perte et Gain», ni même une critique de cet ouvrage; mais comme mon unique but en vous le citant, c’est d’éclairer le sujet que je traite, je m’en vais au plus tôt débarrasser notre jeune étudiant de toutes ses misères.

--Citation du dernier chap. de la IIIe partie. M. le chanoine Oakeley termine sa conférence par ces réflexions:

Ces deux amis sont arrivés à l’Église catholique par des voies et à des heures différentes. Willis s’y est réuni dès le début de sa carrière. Sa démarche ne porte pas le cachet d’une délibération bien mûrie; on la dirait le fruit de la volonté propre. Charles, qui est du même âge que le jeune converti, et qui se trouve dans les mêmes circonstances et dans les mêmes occasions, use de sa pleine liberté tout le temps de sa préparation. Il passe au crible de sa raison tout argument qu’il rencontre, et épuise toutes les alternatives. Puis il se jette dans le sein de l’Église, non-seulement sans un acte de choix, mais à peine avec un effort de volonté, tel qu’une grappe mûre qui tomberait d’elle-même dans les mains de celui qui la cueille. La première pensée de Charles, comme nous venons de le voir, c’est qu’il a tardé trop longtemps; la crainte de Willis, après de sérieuses réflexions, c’est que, peut-être, il a agi avec trop de précipitation. Il est certain qu’on peut arriver à faire une bonne action par une fausse voie; et des juges différents, tout en se réjouissant avec Charles et Willis de leurs conversions, jugeront d’une manière différente la marche respective par laquelle ces jeunes gens sont arrivés, chacun à sa façon, au Catholicisme. Certaines personnes disent parfois que la seule faute que commettent les convertis, c’est de ne pas se convertir plus tôt; d’autres, au contraire, après avoir étudié des conversions particulières, les croient trop précipitées et évidemment trop peu mûries.

Les paroles que notre auteur met dans la bouche de Willis peuvent être prises, il me semble, comme exprimant sa pensée sur cette question: «Tout est bien, dit-il, excepté ce que le péché rend mauvais.» Une conversion à l’Église est l’acte le plus grand de la faveur divine sur la terre, à part le don de la persévérance; et Dieu accorde cette grâce à qui il veut, de la manière qu’il lui plaît, au temps qui lui convient. Les uns, il les appelle à la première heure, d’autres à la onzième. Il peut arriver que celui qui s’est converti de bonne heure ait été téméraire, et que celui qui s’est converti tard ait temporisé avec la grâce; et s’il en est ainsi, il y a un péché (plus ou moins grand) dans la conduite, quoique le résultat témoigne de la bénédiction divine. Mais dans aucun des deux cas, la faute n’a été assez considérable pour provoquer le retrait de cette grâce divine; grâce, permettez-moi de vous le rappeler, qui apporte avec elle, parmi d’autres priviléges, celui d’obtenir le pardon de tout péché commis dans la voie même que Dieu avait marquée. Soyons donc toujours plus disposés, en jugeant les conversions individuelles, à applaudir au bienfait reçu qu’à critiquer les fautes que l’on peut avoir commises au moment où Dieu accordait ce bienfait.

Les mêmes considérations qui nous portent à juger charitablement des conversions individuelles nous font également apprécier avec indulgence le grand «Mouvement Religieux» lui-même. Pour tout catholique qui en ignore l’origine, qui ne sait pas le caractère et les intentions de ses chefs, ce Mouvement doit avoir présenté sans doute un spectacle inexplicable et peu satisfaisant. Il doit être très-difficile de comprendre pourquoi des hommes qui s’avançaient si loin n’allaient pas plus loin encore. Et de là il est arrivé que les mêmes personnes auxquelles les Protestants reprochaient d’être infidèles à leur Église, étaient accusées, au contraire, par les Catholiques de lui être trop servilement attachées. Cette anomalie, toutefois, était parfaitement intelligible pour ceux qui étaient plus rapprochés du théâtre de l’action. Ils comprenaient que le désir de rendre justice à l’Église Catholique s’accordait très-bien, jusqu’à un certain point, avec l’attachement le plus respectueux à la communion qui _primâ facie_ avait droit à la soumission de ses membres comme étant celle qui les avait vus naître, qui les avait élevés et qui avait été pour eux, évidemment, le canal de bien des grâces. Les chefs et les disciples du Mouvement d’Oxford (ou du moins ceux à qui je fais directement allusion) désiraient seulement connaître la volonté de Dieu envers eux; et ils tâchaient de la connaître par la seule voie légitime, celle du devoir. Le grand problème, dont ils acceptaient par anticipation les conséquences, fut résolu non par eux, mais pour eux; et lorsque la voix de Dieu parla à leurs cœurs de manière à ne pas s’y méprendre, ils se levèrent et ils obéirent. Qu’ils lui aient obéi lorsqu’ils l’ont fait, c’est une preuve qu’ils étaient prêts à obéir dès le commencement. Les conversions, donc, viennent nous donner le véritable commentaire et l’interprétation du Mouvement. «C’est à leurs fruits que vous les connaîtrez.» Oui, ce n’a pu être que l’œuvre de Dieu qui a donné à son Église des centaines d’enfants fidèles et dévoués comme résultat direct de ce Mouvement, et des milliers comme son résultat indirect. Et cependant _il est probable que nous ne cueillerons de nos jours que les premiers fruits de cette grande moisson_. Je le répète, les conversions, si nombreuses et si multiformes, si indépendantes dans leur origine et si semblables dans leur résultat; les conversions impliquant l’assujettissement de tant de puissantes intelligences, la soumission de tant de volontés opiniâtres, le sacrifice de tant de rapports aimés, l’immolation de tant d’attachements terrestres: voilà, mes amis, ce qui explique la crise religieuse d’où elles sont sorties; comme, aussi, elles sont expliquées, à leur tour, par cette crise elle-même. L’importance du Mouvement nous est une garantie que nous pouvons compter sur ces conversions; le nombre et la valeur des conversions nous sont des preuves manifestes de la profonde réalité du Mouvement.

NOTES.

A