Part 32
Quoique Reding fût resté debout, nul n’aurait fait attention à lui; mais il vit que le temps était venu de s’agenouiller. Il alla se mettre au coin du banc le plus rapproché. A peine avait-il pris place, qu’une procession avec des cierges passa de la sacristie à l’autel. Vint ensuite quelque chose qu’il ne put comprendre, et soudain commença un chant qu’il reconnut être une litanie, aux paroles _Miserere_ et _Ora pro nobis_. Une hymne suivit. L’attention de l’assemblée était si profonde, sa dévotion si ardente, que Reding pensa qu’il n’avait jamais, jusqu’à ce jour, assisté à un véritable acte de culte. Ce qui le frappa particulièrement, ce fut que, tandis que dans l’Église anglicane le ministre ou l’orgue est tout et le peuple rien, sauf le clerc qui le représente, ici c’était précisément l’inverse. Le prêtre parlait à peine ou du moins presqu’à voix basse; mais tous, dans l’assemblée, comme un immense instrument ou _Panharmonicon_, ne formaient qu’une seule voix, tout en paraissant n’agir, chacun, que d’après sa propre inspiration. Ils ne semblaient avoir besoin d’aucune impulsion étrangère ni d’aucune direction, quoique dans la litanie le chœur chantât alternativement. Les paroles étaient en latin, mais on eût dit que tous en comprenaient la valeur, et qu’ils offraient leurs prières à la Sainte-Trinité, au Sauveur incarné, à la puissante Mère de Dieu et aux Saints glorifiés, avec une ardeur égale à l’énergie de leurs cantiques. Près de Charles se trouvaient un petit enfant et une pauvre femme qui chantaient de toute la force de leurs poumons. Il n’y avait pas à s’y méprendre, Reding se dit à lui-même: «Voilà une religion populaire.» Il jeta de nouveau un regard dans l’église. Comme nous l’avons dit, elle était très-simple, et l’on voyait qu’elle n’était pas finie; mais le Temple vivant qui s’y manifestait n’avait besoin ni de sculptures délicates ni de marbres somptueux pour la parachever, «car la gloire de Dieu l’avait éclairée, et l’Agneau en était la lumière». «Que c’est étrange! se dit Charles à lui-même, on appelle ce culte un culte de pure forme, et cependant il paraît comprendre indistinctement toutes les classes: enfants et vieillards, gens d’éducation et peuple, hommes et femmes; c’est l’œuvre du même Esprit en tous, qui d’un grand nombre ne fait qu’un seul corps.»
Pendant qu’il réfléchissait ainsi, il y eut un changement dans l’office. Un prêtre, ou un assistant, était monté quelques secondes sur l’autel et y avait pris un calice ou un vase qui s’y trouvait; Charles ne pouvait voir d’une manière distincte. Un nuage d’encens s’éleva vers la voûte. Soudain tous les fronts s’inclinèrent jusqu’à terre. Que signifiait cet acte? La vérité brilla aux yeux de Reding d’une manière terrible, mais douce pourtant: c’était le Seigneur incarné qui reposait sur l’autel, et qui était venu pour visiter et bénir son peuple; c’était l’auguste présence qui fait d’une église catholique un sanctuaire unique; qui en fait ce qu’aucun autre lieu ne saurait être, un lieu saint... A cette époque, les offices du bréviaire n’étaient plus inconnus à notre jeune ami, et au moment où il se prosterna sur le pavé, dans un mouvement subit d’anéantissement et de joie, quelques paroles de ces grandes antiennes, dont Willis, dans une circonstance, avait cité quelques phrases, lui vinrent sur les lèvres: «_O Adonaï, et Dux domûs Israel, qui Moysi in rubo apparuisti; O Emmanuel, Exspectatio gentium et Salvator earum, veni ad salvandum nos, Domine Deus noster._»
Après cette cérémonie, l’office ne dura plus longtemps. En relevant la tête, Charles vit que l’assemblée s’écoulait avec rapidité et qu’on éteignait les lumières. Il comprit qu’il fallait se hâter. Il se dirigea donc vers un frère convers, qui attendait pour fermer les portes, et le pria de le conduire au supérieur. Le bon frère craignait que celui-ci ne fût occupé en ce moment. Toutefois, il conduisit Charles dans une petite chambre bien propre, où notre ami, laissé à lui-même, eut le temps de rassembler ses pensées. A la fin, le supérieur parut. C’était un homme au-dessus de l’âge mûr, d’un maintien à la fois grave et bienveillant. Les sentiments de Reding étaient indicibles, mais tous pleins de charme. Son cœur battait fort, non de crainte ni d’anxiété, mais d’un frémissement de plaisir, en pensant qu’il était sous le toit d’une communauté catholique et en face d’un de ses prêtres. En un moment son trouble disparut, et il se sentit enivré de joie. A peine pouvait-il dominer son émotion; il craignait d’être pris pour un fou. Il présenta la carte de son compagnon de voyage. Le bon Père sourit, en voyant le nom de l’ecclésiastique; mais ce fut avec une satisfaction toute particulière qu’il lut les paroles aimables que celui-ci avait tracées au crayon. Charles ne tarda pas à s’entendre avec le supérieur. Grâce à Willis, il était déjà connu dans le couvent. Il fut arrêté qu’il logerait tout de suite chez ses nouveaux amis, et qu’il y resterait tant que cela lui conviendrait. La première chose à faire, c’était de se préparer à la confession, et l’on espérait qu’ainsi il pourrait être reçu, le dimanche suivant, dans la communion catholique. Après cet acte solennel, il aurait à se présenter à l’évêque, au moment convenable, pour lui demander le sacrement de Confirmation. Peu de temps lui suffit pour faire transporter ses bagages au couvent, et une heure après son entrevue avec le supérieur, il était assis seul, avec plumes, papier, livres, et devant un feu joyeux, dans une cellule de sa nouvelle habitation.
CHAPITRE XI.
Le beau jour.
Quelques mots vont nous conduire à la fin de notre récit. C’était le dimanche matin vers les sept heures; Charles avait été admis dans la communion de l’Église Catholique depuis une heure environ. Il était encore à genoux dans l’église des Passionnistes, devant le tabernacle, jouissant d’une paix profonde et d’une sérénité d’esprit qu’il n’aurait pas crues possibles sur la terre. C’était plus que le calme qui affecte sensiblement l’oreille, lorsqu’une cloche s’arrête après avoir tinté longtemps, ou lorsqu’un vaisseau, après le ballottement des vagues, se trouve dans le port. C’était une sensation si douce, qu’il se croyait reporté par le souvenir à ses plus tendres années, qu’il lui semblait recommencer l’existence. Mais il y avait plus que le bonheur de l’enfance dans son âme: il lui paraissait sentir un roc sous ses pieds; c’était _soliditas Cathedræ Petri_. Il continua à rester à genoux, comme s’il eût été déjà dans le ciel, ayant le trône de Dieu en face, et les anges tout autour de lui; comme si, en se remuant, il dût perdre cette immense faveur.
A la fin, il sentit une main légère sur son épaule, et une voix lui dit: «Reding, je vais partir; laissez-moi vous dire adieu auparavant.» Il se retourna, c’était Willis, ou plutôt le père Louis, dans son costume sombre de Passionniste, sur lequel se dessinait un cœur blanc du côté gauche de la poitrine. Willis le conduisit de l’église à la sacristie. «Quelle joie, Reding! s’écria-t-il quand la porte fut fermée; quel jour de joie! La fête de saint Édouard, jour doublement béni désormais. Mon supérieur m’a permis d’assister à la cérémonie; vous ne m’avez pas vu, mais j’ai été présent à tout.--Oh! reprit Charles, que dirai-je?... la face de Dieu! Comme j’étais à genoux, il me semblait que je ne désirais plus rien que de répéter avec le vieillard Siméon: «Maintenant, laissez-moi mourir, puisque j’ai vu votre face.»--Pour vous, cher Reding, vous sentez dans votre âme toute l’ardeur et tout l’enthousiasme d’un néophyte; quant à moi, ces sentiments sont déjà émoussés par l’habitude.--Non, Willis, non; vous avez pris la meilleure part de bonne heure, tandis que j’ai temporisé. Trop tard, je t’ai connue, Vérité ancienne; trop tard je t’ai trouvée, première et unique Beauté!--Tout est bien, mon cher ami, excepté ce que le péché rend mauvais. Si vous avez à pleurer la perte du temps avant votre conversion, j’ai à déplorer aussi de l’avoir perdu après la mienne. Vous parlez de délai: ne dois-je pas parler de précipitation? Un Dieu bon gouverne toutes choses... Mais il faut que je vous quitte. Vous rappelez-vous mes dernières paroles, lorsque nous nous séparâmes dans le Devonshire? J’y ai souvent pensé depuis cette époque; elles étaient trop vraies alors. Je vous disais: «Nos voies se divisent.» Aujourd’hui elles restent encore différentes, et cependant désormais elles seront les mêmes. Nous reverrons-nous ici-bas? qui le sait? mais encore un peu de temps, et il y aura une réunion éternelle devant le trône de Dieu, à l’ombre de sa Mère bénie et de tous les saints. «_Deus manifestè veniet, Deus noster et non silebit._» Charles prit la main du père Louis et la baisa. S’étant jeté à genoux, il reçut la bénédiction du jeune prêtre. Puis le bon père disparut par la porte de la sacristie; et le nouveau converti rentra dans sa cellule temporaire, si heureux dans le présent qu’il ne songeait ni au passé ni à l’avenir...
FIN.
APPENDICE.
SOUVENIRS PERSONNELS DU MOUVEMENT D’OXFORD, AVEC DES EXTRAITS DE PERTE ET GAIN DU DOCTEUR NEWMAN.
CONFÉRENCE DONNÉE (AU MOIS DE MAI 1856) AU CLUB POPULAIRE ET CATHOLIQUE D’ISLINGTON (A LONDRES)
PAR FRÉDÉRIC OAKELEY, Maître ès-arts de l’Université d’Oxford, curé de Saint-Jean l’Évangéliste à Islingten, chanoine du chapitre métropolitain, et ex-_fellow_ du collége de Balliol à Oxford.
L’origine, le développement et les résultats du grand Mouvement Religieux qui a pris naissance à l’Université d’Oxford, il y a environ un quart de siècle, et qui en moins de douze ans a donné à la Sainte Église Catholique plusieurs centaines de convertis, ont été si complétement expliqués par le docteur Newman, dans ses célèbres «Conférences sur les difficultés de l’Anglicanisme», que ce serait une témérité coupable de ma part de toucher à un sujet sur lequel, après l’illustre écrivain, on ne pourrait que divaguer ou dire des choses superflues. C’est pourquoi, dans le titre de ma Conférence de ce jour, j’ai eu soin de me renfermer dans des bornes qui me missent moi-même à l’abri de toute tentation ambitieuse, et qui vous épargnassent, à vous, mes amis, un désappointement. Mon simple dessein est de vous présenter les souvenirs personnels d’une époque de ma vie qui, après avoir donné lieu et à des regrets et à de la reconnaissance, a été couronnée par des résultats qui sont pour nous tous un sujet commun de joie. Je dois cependant, dès le début, vous mettre en garde contre la supposition qui pourrait vous faire attendre de moi un article d’autobiographie, ou ce qu’un de nos adversaires appellerait les «Aveux d’un converti». Ce n’est pas aujourd’hui mon but. Je ne viens pas non plus vous faire «l’Histoire du Tractarianisme». Ce que je me propose, c’est de me placer dans la position d’un témoin étranger aux faits qu’il raconte, et de considérer à mon point de vue les matières d’Oxford et les événements qui en sont sortis. Si, en traitant ce sujet, je suis obligé de rapporter des circonstances auxquelles j’ai pris part, c’est une nécessité que je dois subir; mais je ferai de mon mieux pour remplir ma tâche avec le moins de partialité ou d’amour-propre possible.
Mes plus anciens «souvenirs personnels», relativement au premier coup porté aux vieilles habitudes religieuses d’Oxford, remontent au professorat royal du docteur Charles Lloyd, qui, vers l’année 1827, reçut de feu le ministre sir Robert Peel, dont il avait été précepteur, la charge de l’évêché d’Oxford. Le docteur Lloyd était un ecclésiastique très-instruit et de talents hors ligne. Il appartenait à ce petit nombre d’hommes qui, sous un système corrompu, se sentent assez forts pour se choisir un terrain à eux et combattre sans peur les préjugés du jour. Ayant passé une partie de son adolescence dans la société de prêtres français, il s’était formé, d’après leur conversation et leur conduite, une idée des doctrines et de la vie des Catholiques bien différente de celle qui est généralement reçue parmi les Protestants. Sans doute, sa première éducation et ses rapports avec l’Université en avaient fait un protestant ferme; mais en prenant la fonction si délicate de professeur de Théologie, et en se trouvant disposer de l’influence que sa science et ses talents, joints à une facilité remarquable pour gagner l’affection des élèves, lui donnaient sur les étudiants de sa classe, il chercha à se débarrasser, autant qu’il put, des entraves de sa position et à se jeter, comme on dirait à Oxford, «dans une nouvelle voie». Il choisit donc, pour sujet de son cours de Théologie l’histoire et la forme du _Prayer-Book_ anglican, sujet qui l’amena, et ses élèves avec lui, à examiner le Missel et le Bréviaire comme étant les sources d’où ont été tirées les principales matières de ce livre de prières. Tout à coup, sans aucune cause connue, on pria M. Booker de _New Bond Street_ de fournir aux étudiants d’Oxford tous les livres de liturgie et d’office que contenait son magasin. M. Booker était trop bon catholique pour traiter une telle demande comme une simple affaire de commerce, et, n’osant pas espérer un miracle, il crut prudemment à un complot. Par une singulière coïncidence, il arriva que j’étais le seul protestant que M. Booker connût à Oxford, et que le seul catholique que je connusse moi-même c’était M. Booker. Aussi je crois que ce fut grâce à moi que ses craintes furent dissipées et que la libre importation des missels et des bréviaires eut lieu à Oxford. Cependant, les leçons du docteur Lloyd continuaient avec un succès soutenu; et j’ai, ou, pour mieux dire, j’ai eu naguère entre les mains un _Prayer-Book_ anglican avec des feuillets intercalés qui contenaient des renvois aux autorités catholiques, d’après lesquelles le maître prouvait d’une manière triomphante les larges emprunts faits par les Réformateurs anglais à l’ancienne Église. Le pauvre docteur Lloyd, à qui je ne puis penser sans qu’il s’éveille en moi des sentiments d’attachement et de gratitude, tomba, bientôt après, victime de son zèle dans la cause de «l’Émancipation Catholique». Soudain on le vit changer sa politique dans cette question brûlante, et voter avec son patron, sir Robert Peel, lorsque le ministère, en 1829, adopta ce projet de loi. Cette conduite indisposa contre lui le roi ainsi que son propre clergé. Un jour qu’il siégeait dans la Chambre des Lords (car à cette époque il était évêque), il fut pris d’une fièvre dont il mourut au bout de trois semaines, laissant à Oxford un vide qui, jusqu’à présent, n’a pu être bien comblé. Avec cet illustre professeur disparut l’étude des liturgies; et les volumes suspects, qui avaient été importés dans un lieu si étrange et qui s’accordaient si mal avec les ouvrages des librairies d’Oxford, furent vendus ou cachés dans les rayons des bibliothèques, au moins pour un temps. La semence, toutefois, avait certainement pris racine, et elle devait porter ses fruits au moment opportun. Aux leçons du docteur Lloyd assistaient John-Henry Newman et Edward Pusey, quoique plus âgés que la majorité de la classe. Parmi ceux qui étaient un peu plus jeunes, on remarquait M. Wilberforce l’ex-archidiacre, M. Froude, feu l’évêque de Salisbury et plusieurs autres, au nombre desquels je me trouvais.
Dans toute la classe, il n’y avait personne sur qui ces leçons fissent une impression plus profonde que sur feu Richard Hurrell Froude. Bien différent de la plupart des hommes de son parti, M. Froude ne vacilla jamais dans son adhésion aux principes catholiques, ou, dans tous les cas, à des principes religieux qui étaient prodigieusement en avant de son époque. L’enseignement du docteur Lloyd, relativement aux matières de liturgie, trouva dans ce jeune homme de vingt et un ans un esprit déjà mûr pour recevoir des impressions favorables même à l’Église de Rome, et fortement contraires à la Réforme. Pendant sa vie si courte, les impressions de M. Froude devinrent chaque année plus profondes, et elles s’étaient transformées en convictions fermes et très-énergiques par le moyen d’austérités personnelles, de la retraite, de l’étude et de la prière; lorsque enfin (comme toutes les convictions réelles et mûries) elles commencèrent à produire leur effet sur le monde. Ce qui, dans le docteur Lloyd, n’était que de simples «vues», se changeait en motifs dans M. Froude; et ce qui, pour beaucoup d’élèves de l’illustre professeur, aurait vécu et serait mort comme une simple mode, prit de larges racines, grâce à l’influence de M. Froude, et germa dans la suite en quelque chose d’intimement et d’efficacement pratique. En effet, cela se passait à peu près à l’époque que M. Froude fit la conquête de M. Newman.
Plusieurs années après le temps auquel je me reporte, les «Traités d’Oxford» firent leur apparition[82] dans les circonstances et pour le but que le docteur Newman a pleinement développés dans ses «Difficultés de l’Anglicanisme». Cependant, le reste d’entre nous, quoique fixés à Oxford et plus ou moins liés ensemble, nous allions chacun dans notre propre direction, qui de ce côté, qui de celui-là; quelques-uns s’éloignant de toute pratique religieuse, d’autres embrassant une religion très-étrangère à notre éducation et à notre caractère naturel. De toutes les erreurs les plus accréditées touchant la controverse d’Oxford, il n’en est pas de plus palpable que celle qui suppose une ligue, ou une union préméditée entre ceux qui finirent plus tard par se faire catholiques. Chacun de nous, je puis vous l’assurer, nous avions nos vues individuelles qui, comme autant de lames aiguës, s’opposaient à toute vraie combinaison. Il résultait de là que, sur beaucoup de questions importantes, on nous trouvait dans des camps opposés. Nous avions tous nos occupations particulières, nos propres intérêts, des réunions différentes; et lorsque les hommes dont les noms sont généralement les plus mêlés au Mouvement d’Oxford se rencontraient dans un salon, il y avait une certaine réserve froide et une crainte mutuelle de collision; ce qui loin de favoriser, gênait plutôt les rapports entre nous. Aussi beaucoup des plus sincères partisans des opinions régnantes se rendaient-ils dans des sociétés où ils trouvaient sans doute moins d’essor à leur enthousiasme, mais aussi moins de danger d’être en désaccord.
[82] Le premier de ces _traités_ parut en 1833.
Pendant ce temps, toutefois, le levain de la vraie religion montait sous la surface. Les hommes (et ils étaient nombreux) qui traitaient toute l’affaire avec mépris, et qui pensaient sérieusement que cette _furore_ catholique était une simple fantaisie du jour, qui aurait son temps et qui s’évanouirait aussi vite et aussi complétement que l’intérêt d’un nouvel opéra; ces hommes, dis-je, connaissaient peu l’étendue et la force de la puissance qu’ils avaient à combattre. Ils ne savaient pas quels phénomènes s’accomplissaient dans les chefs de la controverse, ces savants qui étaient, et non pas nous, la vie et l’âme de tout. Ils ignoraient quelles clartés des études patientes apportaient, chaque jour, à leur intelligence; quelle vigueur la mortification corporelle imprimait à leur âme; quelle maturité une marche solide donnait à leurs principes, et surtout combien le dénoûment se précipitait sous l’influence de leurs prières persévérantes. Ces observateurs bien intentionnés, mais à courte vue, tiraient leurs arguments d’opposition de ce qui, dans de semblables mouvements, se fait le plus remarquer, je veux dire des folies et des extravagances des disciples. Ceux-ci, je le crois, agirent souvent comme des aveugles providentiels, destinés à détourner l’attention de ce qu’il y avait de positif dans l’œuvre. De temps à autre, il est vrai, une circonstance venait montrer qu’il y avait, sous cette agitation, un principe plus profond et une force plus réelle qu’on ne le pensait; mais Oxford est habitué à des troubles de ce genre, et rarement on les y a vus survivre aux grandes vacances. La controverse Hampden, la controverse Faussett, et je ne sais combien d’autres d’une moindre importance, étaient là pour prouver que les hommes qu’on avait sottement supposés morts, enterrés et oubliés, étaient, en réalité, pleins de vigueur et prêts à l’action au moment voulu. Mais le grand corps universitaire ne voyait que peu à peu, et ne voulait pas se convaincre que le cheval de bois qui s’avançait si pesamment et si majestueusement était rempli de guerriers armés de pied en cap pour la lutte. A la fin, parut le célèbre Traité XC[83]. Ce fut lui qui véritablement donna l’alarme, en proposant une interprétation des XXXIX Articles qui aurait permis de les signer en conscience aux personnes déjà fort avancées dans la voie du Catholicisme. L’esprit académique s’en émut, et il trouva, mais trop tard, que le danger imminent ne pouvait désormais être écarté par un sermon de circonstance à Sainte-Marie, ni par le renvoi d’un sous-gradué suspect. Le malencontreux Traité reçut de l’_Hebdomadal Board_[84] une flétrissure qui fut pour lui un _imprimatur_ plutôt qu’un stigmate; car le produit énorme de sa vente permit à son auteur de rassembler, sous la forme d’une excellente bibliothèque de théologie, des matériaux pour étendre le mal. Cependant la thèse de ce Traité trouva des défenseurs, et, il faut l’avouer, ceux-ci exagérèrent sa théorie touchant la signature des Articles. Ils y firent entrer toute «la doctrine romaine» (avec la plus grande pureté d’intention, j’aime à le croire) par la porte qui avait été ouverte pour admettre simplement la partie élevée de l’Anglicanisme; et ils bâtirent sur la base du docteur Newman des conclusions que celui-ci rejetait, mais qu’il ne pouvait ostensiblement attaquer sans faire encourir à l’Établissement un danger plus immédiat que celui qu’il lui créait par son silence.
[83] On trouve une excellente analyse de ce traité dans l’ouvrage de M. J. Gondon, intitulé: _du Mouvement religieux en Angleterre_.--Ce traité XC parut en 1841.
[84] L’_Hebdomadal Board_ est un comité formé de tous les chefs des établissements d’Oxford.