Part 31
Charles se jeta sur sa chaise et enferma le crucifix dans sa poitrine. Il était fatigué de cette longue épreuve et de l’effort par lequel elle s’était soudain terminée. Un bruit se fit entendre à la porte, et les coups se succédèrent nombreux. Il n’y fit pas attention, et se contenta de poser ses pieds sur le garde-feu en cachant son visage dans ses mains. La sommation, tout d’abord, ne venait évidemment que d’un seul individu, mais le retard de Charles à répondre donna à un second le temps d’arriver, et bientôt il y eut une succession rapide de coups alternatifs de deux personnes. Charles les laissait frapper. A la fin, un des deux candidats rivaux à la présentation, plus hardi que l’autre, ouvrit doucement la porte. Le second, qui, après sa chute, avait grimpé en courant au haut de l’escalier, se précipita dans la chambre avant lui, en s’écriant: «Un seul mot pour la Nouvelle Jérusalem[80].--Par charité, répondit Charles, sans changer d’attitude, par charité, laissez-moi tranquille! Votre intention est bonne, mais je n’ai pas besoin de vous, monsieur, je n’en ai pas besoin. J’ai eu déjà, ici, l’Ancienne Jérusalem et les Apôtres juifs; les Apôtres gentils et le libre examen; une religion de fantaisie et Exeter-Hall. Quel est donc mon crime? Ne puis-je mourir en paix? Mon cher monsieur, sortez: je ne puis vous recevoir; je suis épuisé.» Il se leva alors et s’avança vers le nouvel intrus. «Revenez une autre fois, mon cher monsieur, si vous êtes résolu à me parler; mais, excusez-moi, j’en ai eu réellement assez pour une journée. Ce n’est pas votre faute, mon cher monsieur, si vous êtes le sixième ou le septième.» Et il lui ouvrit la porte. «Un fou vient de me renverser comme je montais, reprit avec émotion la personne à qui Charles s’était adressé.--Mille pardons pour sa grossièreté, mon cher monsieur, mille pardons, mais permettez-moi...» Et en le saluant, il le poussa hors de la chambre. Il se tourna ensuite vers l’autre étranger, qui se tenait auprès de lui en silence: «Et vous aussi, monsieur...? Est-ce possible!» Une extrême surprise se peignit sur son visage; C’était M. Malcolm. Les pensées de Charles prirent un nouveau cours, et ses persécuteurs furent oubliés sur-le-champ.
[80] Ces seuls mots indiquent un partisan du visionnaire Swedenborg.
L’histoire de la visite de M. Malcolm était toute simple. Amateur de bouquins, il avait souvent mis à contribution le fonds du propriétaire de Charles pour augmenter sa bibliothèque. Or, en passant par Londres pour se rendre au chemin de fer des comtés de l’Est, il était entré par hasard dans la boutique; et, comme le digne libraire était à la hauteur de son cabinet de lecture pour le bavardage, M. Malcolm avait appris de lui que M. Reding, qui était sur le point de quitter l’Établissement, se trouvait, en ce moment, à l’étage supérieur. M. Malcolm avait donc attendu avec impatience la fin de la visite du docteur Kitchens, et peu s’en était fallu même, ce qui l’eût fort contrarié, qu’il ne fût dépassé par le bon Swedenborgien.
«Comment vous portez-vous, Charles?» dit-il enfin, avec un peu de roideur dans ses manières. Notre jeune ami, de son côté, n’était pas moins embarrassé dans son accueil. «Vous avez eu, ce matin, un petit lever, paraît-il. Je croyais que je n’arriverais jamais à vous voir. Asseyez-vous; asseyons-nous, et laissez-moi vous dire quelques mots.» Malgré les épreuves diverses que Charles venait de subir de la part d’étrangers, il n’y avait peut-être personne qu’il désirât moins voir que M. Malcolm. Il ne pouvait s’empêcher de l’associer, dans son esprit, avec l’image de son père. Toutefois, il ne se sentait pas disposé à lui ouvrir son cœur ni à tenir compte de ses jugements. Ses sentiments étaient un mélange de crainte par droit de prescription et de disposition amicale en même temps. C’était un attachement né d’anciens souvenirs, et un désir de rester en bons rapports avec cette vieille connaissance de sa famille, mais ce n’était ni confiance, ni amitié réelle. Il rougit comme s’il se fût senti coupable, sans comprendre clairement pourquoi. «Eh bien, Charles Reding, dit M. Malcolm, je pensais que nous nous connaissions assez l’un l’autre pour que j’aie droit à être averti de ce qui vous concerne.» Charles répliqua qu’il lui avait écrit la veille au soir. «Ah! lorsqu’il n’y avait plus de temps pour répondre à votre lettre.» Charles repartit qu’il voulait épargner à un si bon ami... Il bégaya et ne put finir sa phrase. «Un ami, qui, naturellement, ne pouvait donner de conseils, répliqua sèchement M. Malcolm. Ces messieurs, continua-t-il, étaient-ce quelques-uns de vos nouveaux amis qui vous rendaient visite? Ils m’ont tenu trois quarts d’heure dans la boutique, et le dernier, qui vient de sortir, a failli me jeter par-dessus la rampe.--Non, monsieur; je ne les connais pas du tout. C’étaient les plus fâcheux des importuns.--Comme un autre paraît l’être», ajouta M. Malcolm. Charles fut vivement blessé de ces paroles, et d’autant plus qu’il n’avait rien à répondre. «Eh bien, Charles, reprit M. Malcolm sans le regarder, je vous ai connu grand comme ça; même quand vous étiez à la mamelle. Vous étiez jadis un garçon franc et ouvert, j’ignore ce qui vous a gâté. Ces jésuites, peut-être... Ce n’était pas ainsi du vivant de votre père.--Mon cher monsieur, répondit Charles, vos paroles me fendent le cœur. Vous avez toujours été très-bon pour moi. Si j’ai erré, ç’a été une erreur de jugement, j’en suis désolé, et j’espère que vous me le pardonnerez. J’ai agi pour le mieux; mais je me suis trouvé, comme il vous le faut comprendre, dans une situation très pénible. Il y a un an que ma mère sait ce que je méditais.--Situation pénible! Sornette! Que me parlez-vous de situation? Je vous aurais raconté mille histoires sur ces Catholiques. J’en sais long sur eux. Une erreur de jugement! vous vous moquez. Je sais bien comment arrive tout cela. Pareils faits ne me sont pas inconnus; seulement, je vous croyais un jeune homme plus sensé. Faut-il vous citer le jeune Dalton de Sainte-Croix? Il va sur le continent et rencontre un prêtre doucereux, qui persuade au pauvre niais que l’Église Catholique est l’ancienne et la véritable Église d’Angleterre, la seule religion digne d’un _gentleman_. On le présente au comte un tel, à la marquise une telle, et Dalton nous revient catholique. Il y en avait un autre. Comment s’appelait-il? j’ai oublié son nom. Il appartenait à une famille du Berkshire. Celui-ci est séduit par un joli minois. Désormais rien ne peut le satisfaire s’il n’épouse la jeune personne qui a charmé son cœur. Mais elle est catholique et ne peut se marier à un hérétique. Aussi, ma foi, il renonce et à la faveur de son oncle et à son avenir dans le pays pour sa belle Juliette. Il y avait encore un autre exemple... mais, inutile de les citer tous. Et maintenant, je me demande quel motif vous a poussé vous-même...»
Tout cela était la meilleure justification du silence de Charles envers M. Malcolm. Ce brave homme avait ses trente ou quarante années d’expérience et, comme quelques grands philosophes, il faisait de cette expérience personnelle le critérium suprême du possible et du vrai. «Je les connais, continua-t-il, je les connais: une bande d’hypocrites et d’escrocs! Je pourrais vous raconter d’étranges histoires que j’ai vues de mes yeux sur le continent. Ces prêtres ne méritent aucune confiance. Avez-vous jamais connu quelque prêtre?--Non.--Avez-vous jamais vu une chapelle papiste?--Non.--Connaissez-vous quelque chose des livres catholiques, de la doctrine catholique, de la morale catholique? Ah! je vous le garantis, vous ne savez pas grand’chose de tout cela.» Charles paraissait fort mal à son aise. «Eh bien, alors qu’est-ce qui vous pousse vers eux?» Charles ne savait que dire. «Pauvre sot! continua M. Malcolm, vous n’avez pas un mot à me donner en votre faveur. Tout ceci est une affaire de pure imagination. Vous allez comme l’oiseau au chasseur.»
Reding commença à se remettre. Il comprit qu’il devait dire enfin quelque chose, sans quoi son silence l’eût condamné. «Mon cher monsieur, répondit-il, il n’est rien qu’on ne puisse tourner contre une personne quand on le veut. Or, voyez. Si j’avais connu un prêtre quelconque, vous vous seriez écrié sur-le-champ: «Ah! il vous a fasciné.» Si j’avais fréquenté les chapelles catholiques, «j’aurais été séduit par la musique ou l’encens». Que pouvais-je faire de mieux que de me confier à moi-même, de marcher sous l’étendard de ma raison éclairée, de consulter les amis que je trouvais autour de moi, comme je l’ai fait, et d’attendre avec patience jusqu’à ce que je fusse sûr de mes convictions?--Ah! voilà votre manière, à vous, jeunes gens, reprit M. Malcolm: vous vous croyez tous infaillibles. Vous pensez, et c’est à ravir, que des têtes plus âgées ne sont rien à côté de vous. Eh bien, continua-t-il, en mettant ses gants, je vois que je ne suis pas capable de vous persuader. Pauvre et cher petit Charles, j’en suis fâché pour vous. Qu’eût dit votre pauvre père, s’il avait vécu pour être témoin de ceci? Pauvre Reding! quel terrible coup lui a été épargné! Mais peut-être cela n’aurait point eu lieu. Je sais quel en sera le résultat définitif. Vous nous reviendrez; oui, j’en suis certain et sûr. Nous vous verrons revenir, jeune insensé, après que vous aurez couru à travers champs, la bride sur le cou. Bien, bien! cela vaut mieux que de vivre sans frein. Il faut que vous ayez votre dada. Ç’aurait pu être pire; vous auriez pu manger votre fortune. Mais peut-être la donnerez-vous, comme tant d’autres, à quelque prêtre artificieux. C’est cruel, bien cruel: voire éducation perdue, votre avenir ruiné, votre pauvre mère et vos sœurs abandonnées à elles-mêmes... Et vous ne me dites pas un mot.» Il devint rêveur. «Quel monde de tribulations! Adieu, Charles. Maintenant vous êtes haut et puissant; vous voguez à pleines voiles: peut-être reviendrez-vous, un jour, avec d’autres sentiments, vers l’ami de votre père. Adieu.» Le cœur de Charles était plein, mais sa tête se trouvait fatiguée et troublée, son esprit abattu: il n’eut donc pas un mot à répondre, de sorte qu’il parut à M. Malcolm stupide ou très-réservé. Il ne put que presser chaleureusement la main que celui-ci lui abandonnait à contre-cœur, et accompagner le brave homme jusqu’à la porte de la rue.
CHAPITRE X.
Le couvent des Passionnistes.
«Cela ne finira donc jamais! se dit Charles, en fermant la porte et en remontant l’escalier. Voilà une journée complétement perdue; et en vérité, je ne saurais dire avec lesquels de ces importuns, étrangers ou amis, mon temps a été le moins gaspillé. J’aurais dû aller directement au couvent.» Cette dernière pensée frappa son esprit, et il se plaça devant le feu, en y réfléchissant. «Oui, dit-il, je ne différerai pas davantage. Quelle heure peut-il être? Déjà quatre heures!» Il réfléchit de nouveau: «Je vais aller dîner, et puis, je me sauverai bien vite chez mes bons Passionnistes.»
Le restaurant où Charles se rendit était à une certaine distance. Il ne lui fut donc possible d’arriver au couvent que vers les six heures. Ce monastère était une simple construction en briques. Les ressources étant très-restreintes, on avait dû sacrifier l’extérieur, afin de pourvoir aux dépenses de l’intérieur. L’édifice était également incomplet. Une grande église avait été construite, mais ses murailles étaient nues; et, à part les autels qu’on y avait élevés, elle ne se faisait remarquer que par ses proportions bien prises, un sanctuaire large, de bonnes orgues et un chœur convenable. Un corps de bâtiments adjacents pouvait loger environ une demi-douzaine de Religieux; mais la grandeur de l’église demandait un établissement plus vaste. Depuis lors sans doute les choses ont bien changé, mais nous remontons ici aux premiers efforts de cette communauté anglaise, à une époque où elle avait à peine cessé de lutter pour son existence, et où les amis et les membres ne faisaient que commencer à y arriver.
Dix années seulement s’étaient écoulées alors, depuis que le plus sévère des ordres modernes avait été introduit en Angleterre. Au milieu de la tiédeur et de l’égoïsme du XVIIIe siècle; deux cents ans après l’époque mémorable où saint Philippe et saint Ignace, laissant de côté les austérités corporelles, dont toutefois ils étaient personnellement de si grands maîtres, avaient prêché la mortification de la volonté et de la raison comme plus nécessaire à un âge de civilisation, le père Paul de la Croix fut divinement poussé à la fondation d’une communauté plus ascétique, sous certains rapports, que les premiers ermites et les ordres du moyen âge. Quoique le jeûne, la pauvreté et le silence fussent au nombre des pratiques de mortification les plus strictement imposées à la nouvelle congrégation, c’était surtout par la rigueur de ses pénitences corporelles qu’elle se distinguait. Dans la cellule de son vénérable fondateur, sur le mont Célien, on voit encore aujourd’hui un fouet de fer, garni de clous, qui est un souvenir, non-seulement des souffrances du père Paul lui-même, mais aussi de celles de sa famille italienne. L’objet de ces mortifications n’était pas moins remarquable que leur intensité. La pénitence sans doute est, à un certain point de vue, la fin de toute mortification, mais dans l’esprit des Passionnistes l’usage de la discipline est spécialement destiné au profit du prochain. Ils appliquent leurs souffrances au soulagement des âmes du purgatoire, ou bien ils se les infligent pour réveiller la ferveur d’un auditoire inattentif. Dans leurs missions, quand leurs discours semblent ne produire aucun effet, on les a vus parfois découvrir soudain leur poitrine et leurs épaules, et se frapper de couteaux aiguisés ou de rasoirs, en criant à leur auditoire terrifié qu’ils ne feraient point miséricorde à leur chair, jusqu’à ce que ceux à qui ils s’adressaient eussent pitié de leurs âmes. Cette charité dévorante ne s’arrêta pas aux frontières de leur patrie. Poussé peut-être par un souvenir attaché à sa maison, pendant bien des années, le cœur du père Paul se dirigea vers une nation du Nord avec laquelle, humainement parlant, il n’avait aucun rapport. En face de Saint-Jean et Saint-Paul, maison des Passionnistes sur le mont Célien, s’élèvent l’ancienne église et le monastère de San Gregorio, la source pure d’où le Christianisme de l’Angleterre est sorti. Là avait vécu le grand pape qui est appelé notre Apôtre, et qui plus tard monta sur la chaire de saint Pierre. De là partirent aussi, pendant et après son pontificat, Augustin, Paulin, Juste et les autres saints qui convertirent nos barbares ancêtres. Leurs noms, qui aujourd’hui sont inscrits sur les colonnes du portique, sembleraient s’être manifestés au vénérable Paul, avoir traversé son esprit et s’y être fixés. Car, chose étrange! la pensée de l’Angleterre se mêlait à ses prières habituelles, et dans les dernières années de sa vie, après une vision qu’il eut pendant la messe, comme s’il eût été Augustin ou Mellitus, il parlait de ses enfants d’Angleterre.
Il était assez surprenant qu’un seul Italien, au cœur de Rome, eût à cette époque l’ambitieuse pensée de faire des novices ou des convertis dans notre patrie. Mais après la mort du vénérable fondateur, l’intérêt spécial que celui-ci avait montré pour notre île lointaine se manifesta dans un autre membre du même ordre. Sur les Apennins, près de Viterbe, vivait, au commencement de ce siècle, un petit berger, dont l’esprit s’était de bonne heure tourné vers le ciel. Un jour qu’il priait devant l’image de la Madone, il eut le pressentiment qu’il était destiné à prêcher l’Évangile dans une région du Nord. Il n’était guère probable qu’un paysan romain pût jamais être missionnaire; plus tard, il est vrai, le jeune pâtre devint frère, et puis religieux dans la congrégation des Passionnistes; mais cela ne semblait pas augmenter pour lui les probabilités d’une mission lointaine. Cependant Dieu avait ses vues, et quoique les moyens extérieurs ne se produisissent pas, peu à peu l’impression de son enfance, restée toujours vivante, prit une forme plus caractérisée, et au lieu du Nord en général, ce fut le nom de l’Angleterre qui se grava dans son cœur. Chose étonnante! après un certain nombre d’années, sans faire aucune démarche, puisqu’il vivait sous l’obéissance, notre paysan se trouva, à la fin, sur le bord de cette mer orageuse du Nord, d’où César, jadis, aspirait à la conquête d’un nouveau monde. Mais il était toujours aussi peu probable qu’auparavant qu’il traversât le détroit. Néanmoins cela n’était pas impossible; aurait-il cru autrefois qu’il verrait jamais cette plage du grand Océan?... Et arrêté sur le rivage, le bon religieux aimait à contempler les vagues agitées, et à se demander si jamais viendrait le jour où elles le porteraient vers cette Angleterre tant désirée. Ce jour arriva, non pas toutefois par suite d’aucune détermination de sa part, mais par le soin de cette même Providence qui, trente années auparavant, le lui avait fait pressentir.
A l’époque de notre récit, le père Domenico de Matre Dei était déjà familiarisé avec l’Angleterre. Il avait eu bien des peines, d’abord par manque d’argent, et puis, plus encore, par manque de sujets. Les années s’écoulaient, et soit que la crainte de la sévérité de la règle (quoique ce fût sans fondement, puisqu’elle avait été mitigée pour l’Angleterre), soit que les droits acquis des autres corps religieux en fussent la cause, sa communauté ne grandissait pas. Il se sentait presque découragé. Mais chaque œuvre vient en son temps. Enfin, les difficultés diminuèrent peu à peu, et l’on vit quelques hommes pleins de zèle, les uns nobles de naissance, d’autres distingués par leurs talents, entrer dans la communauté. Parmi eux, nous devons citer notre ami Willis, qui, à cette époque, avait reçu la prêtrise. Quoique né bien loin de Londres, il n’était pas le dernier venu. Et maintenant, lecteur, vous connaissez mieux les Passionnistes que Reding lui-même, au moment où il se dirigeait vers leur monastère[81].
[81] A ces détails si intéressants donnés par l’auteur, nous croyons devoir ajouter quelques mots.
Le R. P. Dominique de la Mère de Dieu naquit à Viterbe, le 4 août 1793. Il fit sa profession dans l’ordre des Passionnistes à l’âge de 22 ans. C’est seulement en 1840 qu’il quitta l’Italie avec trois de ses confrères pour venir s’établir à Boulogne, en France. Mais le gouvernement d’alors qu’épouvantait tout habit de moine ne permit pas à ces quatre religieux de vivre tranquillement au fond de leurs cellules. Obligés de sortir de la France, ils allèrent se réfugier à Ere, près Tournai (Belgique), et ils y fondèrent une maison. Deux ans plus tard, le P. Dominique touchait enfin à ce sol d’Angleterre si ardemment désiré. C’était le 17 février 1842. Depuis cette époque jusqu’au 27 août 1849, jour où il est mort subitement, cet admirable religieux a opéré un bien immense sur ce nouveau théâtre de son zèle. Ses vertus éminentes, surtout sa charité intelligente et douce, ont attiré à la Foi un grand nombre de protestants, parmi lesquels on compte l’auteur lui-même de _Perte et Gain_.
Ce pieux serviteur de Dieu a laissé de nombreux écrits, dont un seul, croyons-nous, a été traduit jusqu’à présent. C’est un ouvrage intitulé: _Excellence de Marie et de son culte_, en 2 vol. in-12.
Le premier objet qui se présenta à Charles fut la porte de l’église. Comme elle était ouverte, il y entra. Les fidèles arrivaient pour un office. Lorsqu’il eut passé le vestibule, la personne qui le précédait immédiatement lui présenta le bout de ses doigts qu’elle avait trempés dans un bassin d’eau placé à l’entrée. Charles ignorant le but de cette action, et se sentant embarrassé de cette ignorance, se retira de côté, et chercha un coin pour s’y réfugier; mais tout l’espace était ouvert, il n’y avait pas moyen de se cacher. Cependant, chacun paraissait occupé de soi. Nul ne fit attention à lui, et il se sentit ainsi plus à l’aise. Il se tint debout près de la porte, et promena ses regards dans l’église. Un grand nombre de cierges s’allumaient sur le maître-autel, situé au centre d’une abside semi-circulaire. Il y avait environ une demi-douzaine d’autels latéraux. La plupart n’étaient pas éclairés. On y voyait malgré cela quelques adorateurs solitaires. Sur l’un d’entre eux était un grand crucifix antique, aux pieds duquel brûlait une lampe, et celui-là était visité par une suite non interrompue de personnes. Elles s’y arrêtaient chacune cinq minutes, lisaient quelques prières dans un tableau attaché à la balustrade, et passaient outre. A un autre autel, qui se trouvait dans une chapelle au bout de l’un des bas-côtés et qui était surmonté d’une image, brûlaient six longs cierges. En regardant avec attention, Charles reconnut que c’était une image de Notre-Dame, et que le petit Enfant Jésus tenait un rosaire. Là était déjà réunie une assemblée, ou plutôt on y célébrait un office qui lui était inconnu. C’était rapide, alternatif, monotone. Comme cet exercice pieux paraissait interminable, Charles tourna ses yeux ailleurs. Il vit deux confessionnaux, chacun environné d’un petit groupe de personnes à genoux qui attendaient leur tour pour se présenter au sacrement de Pénitence; les hommes d’un côté, les femmes de l’autre. Au bas de l’église étaient trois rangées de bancs mobiles avec dossiers et agenouilloirs. Le reste de l’espace était ouvert et rempli de chaises. Mais l’objet qui attirait surtout l’attention en ce moment, c’était le maître-autel. Cependant chaque fidèle, en entrant, prenait une chaise et, s’agenouillant derrière, se mettait à prier. L’église finit par se remplir. Riches et pauvres, artisans, jeunes élégants et ouvriers irlandais, mères et enfants, tous étaient confondus, sans autre distinction que la séparation des femmes d’avec les hommes. Une troupe de garçons et de petits enfants, mêlés à quelques vieilles femmes, avaient pris possession de la balustrade du chœur, et la secouaient avec des mouvements convulsifs comme dans l’attente de quelque chose.