Perte et gain

Part 23

Chapter 233,744 wordsPublic domain

Campbell vit clairement que Bateman s’était jeté dans une difficulté, et il vint lui porter secours à sa façon. «Il nous faut poser le cas, dit-il, d’une manière plus définie. Un royaume peut être divisé, il peut être déchiré par des partis, par des dissensions, et cependant être encore un royaume. Telle est, je le comprends, la condition réelle de l’Église, et c’est de la sorte que les Églises d’Angleterre, de Rome et de Grèce n’en forment qu’une.--Je suppose que vous m’accorderez, répondit Willis, que plus un parti rebelle est fort, plus l’unité du royaume est menacée; et si la rébellion triomphe, ou si les partis, dans une guerre civile, s’entendent pour partager entre eux l’autorité et le territoire, alors sur-le-champ, au lieu d’un royaume, vous en avez deux. Il y a quelques années, la Belgique était une partie du royaume des Pays-Bas; l’appelleriez-vous encore maintenant une partie de ce même royaume? Or, tel paraît être le cas pour les Églises de Rome et d’Angleterre.--Mais un royaume peut être en état de décadence, répliqua Campbell; voyez l’Empire Turc en ce moment. L’union entre les parties séparées est si faible, que chaque pacha peut être appelé souverain; pourtant, c’est un seul royaume.--Donc l’Église, en ce moment, objecta Willis, est un royaume qui tend à sa dissolution?--Certainement.--Et elle finira par tomber?--Sans doute: lorsque la fin arrivera, selon la parole de Notre-Seigneur: «Quand le Fils de l’Homme viendra, trouvera-t-il la foi sur la terre?» Précisément comme dans le cas du peuple élu: le sceptre sortit de Juda quand vint le Messie.--Eh bien, j’ose l’affirmer, répliqua Willis, l’Église a déjà failli _avant_ la fin, d’après l’idée que vous vous faites de sa chute. Peut-il y avoir une séparation plus complète que celle qui existe aujourd’hui entre l’Église de Rome, celle de Grèce et celle d’Angleterre?--Elles pourraient s’excommunier l’une l’autre, repartit Campbell.--Vous voulez donc assigner à l’avance quelque chose de défini dont l’accomplissement constituera une séparation réelle.--Ne faites pas cela, Campbell, dit Reding, c’est dangereux. Ne vous jetez pas dans une question morale; car alors, si la chose spécifiée arrivait, il deviendrait difficile de voir notre chemin.--Non, reprit Willis; vous seriez certainement dans l’embarras; mais vous vous retrouveriez, je le sais. Dans ce cas, vous choisiriez un autre _ultimatum_ pour votre marque de schisme. Ce serait, ajouta-t-il avec une certaine émotion, dans le plus profond abîme un abîme plus profond encore.»

Ces dernières paroles étaient loin de s’harmoniser avec le ton de la conversation qui avait régné jusque-là, et elles firent éclater notre hôte, qui, pendant quelque temps, était resté auditeur impatient. «En vérité, Campbell, votre marche est dangereuse, dit-il; je ne puis vous suivre. Il ne sera jamais bien de dire que l’Église va à sa chute; non l’Église ne peut faillir. Elle est toujours forte, pure, et parfaite, selon le langage des prophètes. Voyez ses cathédrales, les églises de ses abbayes et les autres sanctuaires; voilà le type de l’Église.--Mon cher Bateman, répondit Campbell, je veux, comme vous, maintenir l’accomplissement des prophéties faites à l’Église; mais il nous faut admettre le _fait_ que les branches de l’Église sont _divisées_, tout en soutenant la doctrine que l’Église doit être une.--Je ne suis pas de votre avis, mon cher ami. Non, il n’est pas nécessaire d’admettre cela. Il n’y a pas plusieurs Églises; il n’y a en tous lieux qu’une seule Église, et elle n’est pas divisée. Ce sont simplement les formes extérieures, les apparences, les manifestations de l’Église qui sont différentes. L’Église est une autant que jamais. C’est comme dans le pain consacré, la substance matérielle est brisée, mais la présence du Christ reste une et la même. «Cette doctrine n’est pas admissible», répondit Campbell; et il se leva devant le feu, évidemment mal à l’aise. «La nature ne vous a pas créé controversiste, mon cher Bateman», se dit-il à lui-même. «C’est comme je le pensais, reprit Willis; Bateman, vous décrivez une Église invisible. C’est l’indéfectibilité de l’Église invisible, et non celle de l’Église visible, que vous soutenez.»

«Les voilà embourbés, pensa Charles; mais je ferai de mon mieux pour sortir de là ce pauvre Bateman.» «Non, reprit-il; Bateman veut dire qu’une Église présente dans quelques points particuliers une apparence différente d’une autre Église: mais il ne s’ensuit pas que dans le fait elles n’aient pas aussi un accord visible. Toute différence implique un accord; les Églises d’Angleterre et de Rome s’accordent visiblement et diffèrent de même. Songez, Willis, aux différents styles d’architecture, et vous verrez quelle est sa pensée. Une église est une église partout; elle est visiblement une et la même, et cependant que de différences il y a d’église à église! Nos églises sont gothiques, celles du Midi sont grecques. Quelle différence entre une basilique et la cathédrale d’York! Pourtant elles s’accordent visiblement ensemble. Personne ne les prendra, ni l’une ni l’autre, pour une mosquée ou un temple juif. Mais on peut discuter pour savoir quel est le meilleur style; l’un aime la basilique, l’autre appelle ce style _païen_.--C’est mon opinion, dit Bateman.--Un peu d’exagération, comme de coutume, reprit Campbell. La basilique est belle en son lieu. Il y a deux choses que le gothique ne peut produire, la ligne ou la forêt de colonnes rondes et polies, et le dôme gracieux s’arrondissant sur la tête du spectateur comme le bleu firmament.»

Tout le monde fut satisfait de cette diversion à la controverse religieuse. On continua donc avec beaucoup d’entrain la conversation plus légère qu’on venait d’ouvrir. «Je dois l’avouer, dit Willis; les églises de Rome ne m’impressionnent pas comme les églises gothiques; je les respecte, elles me pénètrent d’une sainte terreur, mais j’aime l’arcade gothique, sa vue me fait plaisir.--Il y a d’autres raisons de ce sentiment, reprit Campbell; à Rome, les églises sont incomplètes et malpropres. Rome est une ville de ruines; les temples chrétiens sont bâtis sur des ruines, et ils sont eux-mêmes, en général, délabrés ou près de s’écrouler; ce sont, passez-moi l’expression, des ruines de ruines.» Campbell était sur un sujet plus facile que celui de l’Anglo-Catholicisme, et, comme personne ne l’interrompait, il continua à son aise: «A Rome, d’énormes et hauts contre-forts remplacent les colonnes, et sont revêtus de plâtre froid ou de peintures, au lieu de marbre, ce qui donne aux églises un air indescriptible d’abandon.» Willis ajouta qu’il s’était souvent demandé ce qui pouvait amener à Rome tant d’étrangers, c’est-à-dire tant de Protestants. «C’est une ville si solitaire, si triste! continua-t-il? Qu’y trouve-t-on, en effet? Un amas de décombres, un terrain inégal, des chaussées droites, enfermées dans de hautes et monotones murailles; les monuments antiques se perdant au milieu de solitudes immenses; des palais ternis par le temps, des arbres sans verdure, des rues où l’on enfonce dans la boue jusqu’à la cheville, d’épais nuages de poussière et de paille qui vous aveuglent et vous étouffent, un climat très-variable, l’air du soir très-dangereux. Naples est bien un paradis terrestre, mais Rome n’est qu’une ville de foi. Chercher les reliquaires qu’elle contient serait une vraie pénitence, comme cela doit être pour un vrai Chrétien. Je comprends l’attrait des Catholiques pour cette ville; mais je suis surpris d’y voir des Protestants.--Il y a un charme auprès des _limina Apostolorum_, dit Reding, Saint-Pierre et Saint-Paul ne sont pas là pour rien.--Il y a une raison plus palpable, reprit Campbell; c’est que cette ville est un rendez-vous universel de toutes les parties du monde. Il n’y a pas de société aussi variée que celle de Rome. Vous allez à un bal; votre hôte, que vous saluez dans le premier salon, est Français; vous avancez, vos yeux aperçoivent la petite fille de Masséna en conversation avec Mustapha-Pacha; bientôt vous vous trouvez assis entre un chargé d’affaires yankee et un colonel russe; et en face de vous un Anglais se fait remarquer par son excentricité.»

Ici Campbell, après avoir regardé sa montre, jeta un coup d’œil à Willis, qu’il avait amené à Melford pour rendre sa visite à Bateman. Il était temps pour eux de partir, s’ils ne voulaient être surpris par la nuit. Notre hôte, qui se trouvait fort mécontent depuis qu’il avait parlé, c’est-à-dire depuis environ un quart d’heure, n’était pas d’humeur à faire des instances pour les retenir, non plus que Reding; il se trouva donc bientôt seul. Il approcha son fauteuil du feu. Pendant quelques instants, il n’éprouva que le sentiment d’un profond dégoût. A la fin, pourtant, ses pensées commencèrent à se dérouler, et elles prirent la forme suivante: «C’est dommage, c’est dommage, se dit-il; Campbell est un homme très-habile, bien plus habile que moi; c’est même un homme instruit; mais il n’a pas de tact. C’est déplorable; l’arrivée de Reding a été un malheur; nous aurions pu, toutefois, la faire tourner à notre avantage; mais employer les arguments dont il s’est servi! Comment pouvait-il espérer de le convaincre? Il nous a rendus simplement la risée des autres... Comment s’est-il tiré d’affaire? Il a dit que les Rubriques ne lient pas. Qui jamais entendit pareil langage, au moins de la part d’un Anglo-Catholique? Comment prétendre être bon Catholique avec de telles idées? Mieux vaudrait s’appeler Protestant ou Erastien tout d’un coup; on saurait au moins à quoi s’en tenir. Quelle fâcheuse impression cela doit avoir faite sur Willis! Je m’en suis bien aperçu; il avait de la peine à contenir un sourire; mais Campbell n’a aucun tact. Il va, il va son chemin, jetant ses pensées, qui sont très-subtiles, très-originales, certainement, mais il ne tient jamais compte de la société présente. Et puis, il est si positif, si tranchant; c’est très-désagréable, je ne sais parfois comment je puis supporter tout cela. Oh! voici une cruelle affaire, l’effet doit en être désastreux. Pauvre Willis! je suis certain que nous ne l’avons pas fait avancer d’un pouce. Il m’a paru même, à un moment, qu’il riait de moi... Qu’a-t-il dit ensuite? Il y avait quelque autre chose, je le sais. Ah! je me souviens. L’Église Catholique est en ruines, elle est brisée en morceaux!... Quel paradoxe! qui le croira, si ce n’est lui? J’avoue que je suis si vexé, que je ne sais que faire.» Il se leva brusquement et se mit à se promener en long et en large. «Et tout cela, parce que les évêques n’interviennent point. On ne peut le dire, et c’est ce qu’il y a de plus triste, mais ils sont au fond la cause du mal. Ils n’auraient qu’à montrer leur petit doigt et à rendre obligatoires les Rubriques, dès lors toute controverse serait finie... Mais je croyais qu’il y avait encore autre chose. Eh! oui, il a dit qu’il n’était pas nécessaire de jeûner! Mais les étudiants de Cambridge sont toujours singuliers, ils ont toujours quelque caprice. Il aurait dû venir à Oxford; nous en aurions fait un homme. On ne peut le nier, il a plusieurs bons principes; mais il court les théories, caresse sa marotte et pousse les conséquences à l’extrême.»

Notre hôte fut interrompu au milieu de ses réflexions par son clerc, qui venait lui dire que John Tims avait juré que sa femme ne ferait pas ses relevailles à l’église devant l’assemblée, et qu’il était presque décidé à faire baptiser son enfant par les Méthodistes. Cet incident donna une nouvelle direction aux pensées de Bateman.

CHAPITRE XIX.

De quelques pratiques religieuses.

L’hiver avait été en général sec et agréable. En février et en mars, les pluies furent si abondantes et les vents si forts que Bateman ne vit guère Charles ni Willis. Il n’avait pas renoncé, pourtant, à ses projets sur ce dernier, mais le difficile pour lui était de trouver le meilleur moyen de les faire réussir. Quant à Campbell, il était résolu à l’exclure de toute participation à son œuvre; il hésitait, au contraire, à l’égard de Charles. Il l’avait trouvé beaucoup moins catholique romain qu’il ne s’y attendait, et il pensait qu’en se confiant à lui, et en le faisant son agent auprès de Willis, il parviendrait peut-être à lui donner une direction anglicane. En conséquence, il lui fit part de sa sollicitude pour ramener Willis à «l’Église de son baptême». Charles lui conseilla de laisser les choses en paix, ajoutant qu’il pourrait réussir à éloigner de Rome le jeune converti sans le ramener à l’Anglicanisme. Cet avis ne découragea pas Bateman. Le temps s’étant amélioré, celui-ci les invita tous deux à dîner, un des derniers dimanches du carême. Il voulait ce jour-là livrer bataille, et, dans ce dessein, il avait lu avec soin les ouvrages les plus populaires contre l’Église de Rome. Après y avoir beaucoup réfléchi, il se décida à diriger son attaque sur quelques-uns des «maux pratiques», d’après lui, «de l’Église Romaine», comme étant plus faciles à prouver que des points de doctrine ou d’histoire; matières d’ailleurs dans lesquelles Willis pouvait bien être plus versé que lui à cette époque. Il considérait, en outre, que si Willis avait jamais été ébranlé dans sa nouvelle foi sur le continent, c’était par les exemples pratiques qu’il avait eus sous les yeux du résultat des doctrines particulières de sa croyance, lorsqu’elles étaient librement suivies. Enfin, à dire vrai, notre ami n’avait pas une idée très-claire du nombre des principes qui lui étaient communs avec l’Église de Rome, ni du point où il devait s’arrêter dans les différents détails du Symbole du pape Pie. C’est pourquoi il était évidemment plus sûr de borner son attaque à des matières de pratique.

«Vous voyez, Willis, dit-il quand ils furent à table, que je vous ai servi du maigre, ignorant si vous avez une dispense. Nous ferons gras, nous autres; mais ne pensez pas que nous ne jeûnions à certains jours. Je ne suis nullement de l’avis de Campbell; toutefois nous ne jeûnons pas le dimanche. Telle est notre règle, et je crois qu’elle remonte aux premiers siècles.» Willis répondit qu’il ignorait les usages de la primitive Église: «mais je pense, ajouta-t-il, que tout le monde admet que les matières de discipline peuvent être modifiées par l’autorité compétente.--Sans doute, repartit Bateman, pourvu que tout soit d’accord avec le texte inspiré de l’Écriture»; et il s’arrêta, dévoré du désir d’aborder quelque grand sujet, si c’était possible. Ne sachant comment s’y prendre, il vit qu’il devait se jeter _in medias res_, et il ajouta: «Tout ce qu’on trouve dans les églises du continent ne s’accorde pas, je présume, avec le texte inspiré.--Vous voulez parler, je suppose, dit Willis innocemment, des _antependia_, des _dorsals_, des autels de pierre, des chapes et des mitres; sans doute, ces choses ne se trouvent pas dans l’Écriture.--C’est vrai, dit Bateman; mais quoiqu’elles ne se trouvent pas dans l’Écriture, ces choses ne sont pas en contradiction avec la Bible. Elles sont toutes très-légitimes; mais le culte des Saints, spécialement celui de la Sainte Vierge, le culte des Reliques, les prières marmottées dans une langue inconnue, les Indulgences et les Communions rares sont, je le crois, en contradiction directe avec l’Écriture.--Mon cher Bateman, repartit Willis, vous paraissez vivre dans une atmosphère de controverse; c’est comme à Oxford, il y avait toujours chez vous quelque argument sur le tapis. La religion nous est octroyée pour jouir de ses charmes, et non pour en faire un objet de dispute. Donnez-moi une autre tranche de ce gigot.--Oui, Bateman, ajouta Reding, laissez-nous savourer votre dîner. Willis le mérite, car je crois qu’il a fait une bonne promenade aujourd’hui. N’avez-vous pas été à pied à Seaton? Une route de quatorze milles, et un terrain accidenté. En certains endroits, le chemin doit être encore boueux.--C’est vrai, dit Bateman. Prenez un verre de ce vin, Willis; il est bon; c’est du madère que j’ai reçu d’une de mes tantes.--Willis nous fait honte, reprit Charles, à nous qui n’avons eu qu’un pas à faire de notre chambre jusqu’à l’église, tandis que, lui, il a fait un pèlerinage à la sienne.--Je n’attaque pas notre ami, répondit Bateman; il s’agissait seulement d’un point sur lequel je le croyais d’accord avec moi; savoir, qu’il y a bien des corruptions de culte dans les églises du continent.» Voyant que son silence commençait à être remarqué, Willis répondit qu’il pensait que les personnes non catholiques ne peuvent indiquer ce qui est corruption et ce qui ne l’est pas. Ici la controverse s’arrêta encore; Willis ne paraissait pas d’humeur à la poursuivre, peut-être aussi était-il trop fatigué. Ils mangèrent donc et ils burent, se contentant d’assaisonner le repas de quelques lieux communs, jusqu’à ce que la nappe fût levée. Le dîner fini, on recula un peu la table, et les trois amis se placèrent devant le feu que Bateman ranima. Deux d’entre eux au moins avaient mérité quelque relâche, et c’était précisément les deux qui, se posant en mutuels adversaires, allaient se battre dans la prochaine controverse. L’un avait fait une longue course; l’autre avait eu deux services entiers, un baptême et un enterrement. L’armistice dura un grand quart d’heure. Charles et Willis employèrent ce temps à une causerie amicale. Bateman, de son côté, profita de ce répit pour combiner ses moyens d’attaque. Se trouvant enfin prêt pour l’assaut, il l’ouvrit selon les règles.

«Allons, mon cher Willis, dit-il, je ne puis vous lâcher de la sorte; je suis sûr que ce que vous avez vu sur le continent vous a scandalisé.» L’attaque était presque grossière: Willis répondit que s’il eût été protestant, il aurait été facilement choqué; mais il était catholique; et un soupir presque imperceptible s’échappa de sa poitrine. D’ailleurs, s’il avait été tenté de se scandaliser, il se serait souvenu qu’il appartenait à une Église qui ne peut errer dans aucune matière importante. Il ne s’était pas joint à l’Église pour critiquer, mais pour apprendre. «J’ignore, ajouta-t-il, ce qu’on entend quand on dit que nous devons avoir la foi, que la foi est une grâce, que la foi est le moyen de notre salut, s’il n’y a aucun point sur lequel nous ayons à l’exercer. La foi marche contre la vue: donc, à moins qu’il n’y ait des choses qui vous heurtent, il n’y a rien contre quoi vous ayez à marcher.» Bateman cria au paradoxe. «S’il en est ainsi, répliqua-t-il, pourquoi ne pas nous faire Mahométans? Nous aurions alors assez de matières pour exercer notre foi.»

--Eh bien, repartit Willis, supposons que votre ami, homme honorable, est accusé de vol, et que les apparences lui sont contraires; admettriez-vous de prime abord l’accusation? Ce serait une belle épreuve pour votre foi en lui; et si par la suite il était en mesure de montrer son innocence, je ne crois pas qu’il vous fût très-reconnaissant, dans le cas où vous auriez attendu son explication pour prendre son parti; la connaissance que vous aviez de sa personne ne vous permettait pas de le suspecter. Si donc, je m’unis à l’Église ayant foi en elle, quoi que je puisse voir qui me surprenne, ce n’est qu’une épreuve pour ma foi.--C’est vrai, dit Charles; mais la foi doit avoir un fondement; nous ne pouvons pas croire sans raison; et la question est de savoir si certains actes de l’Église ne sont pas un sujet légitime de former un jugement en sa faveur, ou contre elle.--Un catholique, comme je l’étais sur le continent, répondit Willis, a déjà trouvé ses motifs de crédibilité, car il croit; mais pour celui qui ne l’est pas, un protestant par exemple, je tiens pour certain qu’il aura probablement des idées fausses touchant le culte catholique. Il peut facilement arriver qu’il ne le comprenne pas.--Cependant il y a des gens qui ont autrefois été convertis par la seule vue de ce culte, objecta Reding.--Certainement, répondit Willis; Dieu opère de mille manières. Dans le culte catholique, il y a bien des choses capables de frapper un protestant, mais il y en a aussi beaucoup qui doivent l’embarrasser; par exemple, la dévotion à la Sainte Vierge, dont parlait notre ami.

--Vous ne pouvez le nier, reprit Bateman; cela est évident; il est impossible que le culte rendu par les Catholiques Romains à la Sainte Vierge ne porte pas atteinte à la suprême adoration due au Créateur seul.--Voilà précisément un exemple de ce que je disais, répondit Willis, vous jugez _a priori_; vous ne connaissez pas la chose par expérience, mais vous dites: «Cela doit être, il ne peut en être autrement.» Telle est la manière dont un protestant juge et tire ses conclusions; mais un catholique, qui pratique et ne s’en tient pas à des idées spéculatives, sent la vérité du contraire.--Il est des choses, repartit Bateman, qui ressemblent tellement à des axiomes qu’elles dispensent de l’épreuve. D’ailleurs, l’usage journalier est très-propre à cacher au peuple le mal réel de certaines pratiques.--Étrange aveuglement que le vôtre! répliqua Willis; vous ne voyez pas que cet argument est celui-là même que les différentes sectes emploient contre vous autres Anglicans. L’Unitaire, par exemple, dit que la doctrine de l’Expiation _doit_ nous conduire à considérer le Père, non comme un Dieu d’amour, mais seulement comme un Dieu de vengeance; et il appelle immoral le dogme de l’éternité des peines. De même le Wesleyen ou le Baptiste déclare qu’il est absurde de supposer qu’un homme puisse admettre la doctrine de la régénération baptismale et être en même temps un homme spirituel, et il dit que cette doctrine _doit_ avoir un effet engourdissant sur l’esprit et détruire sa simple confiance dans l’expiation du Christ. Je prendrai un autre exemple. Beaucoup d’excellents Catholiques, qui n’ont jamais vu d’Anglicans, sont aussi incapables de se faire une idée exacte de votre position que vous l’êtes, vous, de vous représenter la leur. Ils ne peuvent s’expliquer comment vous êtes assez illogiques que de ne pas marcher en avant ou reculer. Bien plus, ils soutiennent que l’état de votre esprit, tel que vous le manifestez, est impossible; ils ne croient pas à sa réalité. Quant à moi, je puis déplorer votre état; je puis croire que vous êtes illogiques, et quelque chose de pis; mais je sais que c’est un état qui existe. De même donc que j’admets qu’une personne peut reconnaître une Église Catholique, sans croire cependant que cette Église est celle de Rome; de même, je vous demande, sous forme d’_argumentum ad hominem_, si vous ne devez pas croire que nous pouvons honorer la Sainte Vierge comme la première des créatures, sans porter atteinte à l’honneur dû à Dieu. Tout au plus, devriez-vous nous appeler illogiques; mais vous ne devriez pas nier que nous faisons ce que nous vous affirmons.--J’établis une distinction, repartit Bateman: il est bien possible, je vous l’accorde, qu’un Catholique instruit mette une différence entre la dévotion à la Sainte Vierge et le culte rendu à Dieu; mais je soutiens seulement que la multitude ne fera pas cette différence.--Je sais que c’est votre pensée, répondit Willis; et cependant, je le répète, vous parlez, non d’après l’expérience, mais sur une raison _a priori_. Vous ne dites pas: «Cela est ainsi», mais, «Cela doit être ainsi.»